‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 31 sur 52 · L.e Louvie s>uii!i l'îiilii>(ic--AiigiiSîle · texte numérisé non relu

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bien plus importantes. Jean Sans-Terre était devenu passionnément amoureux de la jeune Isabelle, fille d'Aymar

tion&, et, ça retour, lui accorda de nombreux priviléfces. Déjà Louis VU, en 1 170, avait confirmé les coutumes de cette confrérie, qu'il appelle ancieimes dans sa charte. Consuetudines auiem eorum taies sunt ab antiquo, (Voir le Livre des métiers d'Etienne Boileau, prévôt sous saint Louis.)

1 Voyez à la fin du volume l'Explication raisonnée des /lgur.'S,ïi" 31.

Taillefer. comte d'Angoulême, mariée dès son enfance à Hugues X de Lusignan, dit le Brun, comte de la Marche. Le roi d'Angleterre lui-même était marié avec l'héritière de la maison de Glocester. Mais sans respect pour la moralité publique, sans ménagement pour cette noble famille, il répudia sa femme, et enleva Isabelle, qu'il épousa. Hugues de la Marche et le comte d'Eu, son frère, élevèrent la voix]avec force, et demandèrent justice. Mais pour eux, le juge, c'était le ravisseur lui-même. Jean se rit de leurs plaintes et des menaces du pape. Les deux seigneurs irrités soulevèrent les barons de Normandie, et Jean se vit forcé d'en appeler à ceux d'Angleterre pour réprimer une rébellion que sans doute fomentait le roi de France. Un fort petit nombre répondit à l'appel ; Jean, tyran de l'Angleterre, était déjà devenu odieux à ses sujets par ses caprices, par ses exactions, par ses lois impitoyables sur la chasse. On fit des conditions pour le suivre en France ; il fut obligé d'enrôler des aventuriers : les seigneurs mécontents s'indignèrent de l'appareil étranger dont il s'environnait pour décider par la force ce qui devait être résolu par la justice, et on prit le parti d'en appeler au suzerain. C'est ce qu'attendait Philippe.

H somme son vassal de faire droit aux plaignants, et sur son refus il entre en Normandie. Les châteaux de Tillières et de Boutavant sont emportés : Mortemer, La Ferté en Bray, Lihonsse rendent presque aussitôt; Gournai résiste, mais Philippe lâche les écluses d'un lac voisin et inonde la place, qui capitule. Le jeune Arthur, duc de Bretagne, s'était joint à lui. Au mois de juillet 1202. Philippe l'arme chevalier à Tours, lui donne en mariage sa fille Marie, alors âgée de six ans, et reçoit son hommage non -seulement pour le duché de Bretagne, mais pour le Poitou, l'Anjou, le Maine et la Touraine. H fallait s'assurer de ces provinces, c'est-à-dire en chasser les garnisons anglaises. Le roi parvient à procurer au jeune prince les hommes d'armes de quelques seigneurs de Poitou; Hugues de la Marche, comme on le pense bien, se joint à eux, et ils vont assié-

ger le château de Mirebeau ', où s'ctait renfermée la vieille Éléonore, aïeule d'Arthur. Pour la première fois, le roi Jean montre de l'activité et du courage; il s'agissait de ses plus belles provinces. Il accourt à marches forcées, et tombe à rimpr(jviste sur le camp d'Arthur, pendant la nuit du 31 juillet au 1" août. Le malheureux prince fut pris avec tous les siens. Lié sur un chariot, il fut transporté rapidement à Falaise, tandis que ses compagnons d'armes étaient conduits en Angleterre.

Ce château de Falaise, fameux parla naissance de Guillaume le Conquérant, faillit l'être aussi par le meurtre d'un de ses descendants. Jean vint trouver son neveu, et exi- ' gea de lui la renonciation à toutes les provinces dont il avait fait hommage à Philippe. Arthur n'avait que quinze ans, mais il était le digne petit-fils du fier Henri IL II rejeta cette demande avec mépris, et réclama ses droits sur la couronne d'Angleterre. Alors sa perte fut résolue. Guillaume de Brause, seigneur de la suite du roi, reçut ordre d'assassiner le duc de Bretagne. « Je suis chevalier et non pas bourreau, » répondit ce brave homme; et Jean chargea un meurtrier plus obscur d'exécuter cet ordre cruel. Mais Hubert du Bourg, gouverneur du château, fit disparaître ce misérable, répandit le bruit de la mort du prince, et célébra ses funérailles. Aussitôt un cri de vengeance retentit dans toute la Bretagne, et Hubert fut obligé de révéler son secret, et de prouver qu'Arthur vivait encore. C'était une leçon sévère pour le roi Jean ; mais quand l'homme veut le crime, il ferme les yeux. Jean fit transporter son neveu dans la tour de Rouen, et la nuit même du jeudi saint, 3 avril 1203, il se rendit lui-même en bateau, avec son écuyer Pierre de Maulac, au pied de cette tour. Il se fit amener Arthur, et renouvela ses menaces; le pauvre jeune homme perdit courage, et tomba, dit-on, aux pieds de son oncle, le priant de ne pas le tuer. Jean le poignarda, et jeta son cadavre dans la Seine.

' Petite ville à 4 kilomètres uord-aueit de Poitiers.

On répandit le bruit qu'il s'était noyé en voulant s'échapper de prison à la nage.

L'indignation fut universelle. Les barons de Bretagne s'assemblèrent et demandèrent justice au roi de France. Éléonore. sœur d'Arthur, était prisonnière de Jean ; mais leur mère. Constance, qui. après la mort de Geoffroy, avait épousé Guy de Thouars. seigneur breton, en avait eu une fille nommée Alix. Ce fut à cette fille, encore enfant, qu'on donna le duché, et son père, Guy de Thouars, prit le titre de duc en attendant sa majorité.

Philippe réunit les pairs du royaume, et cita le roi Jean à comparaître devant eux. Celui-ci ne répondit point; et pendant qu'à Rouen il s'étourdissait au milieu des plaisirs et des débauches de la table, le roi de France lui prenait l'une après l'autre ses villes de Normandie. De leur côté, les Bretons, sous la conduite de Guy de Thouars, l'attaquaient au couchant, s'emparaient d'Avranches, escaladaient, à la marée basse, le mont Saint-Michel, et brûlaient la forteresse que Jean y avait construite. Le siège d'Andely arrêta Philippe -Auguste depuis le mois de septembre 1203 jusqu'au 6 mars 1204. Cette place, très-fortifîée, fut vaillamment défendue par Roger de Lascy, connétable de Chester, qiii chassa de la ville ce qu'on appelle les bouches inutiles, c'est-à-dire les habitants : le roi de France eut pitié de ces malheureux, les laissa passer et leur donna des vivres. Maître d'Andely. il s'empara facilement des principales cités de la Normandie : Séez, Lizieux, Falaise, Baveux. Caen, lui ouvrirent leurs portes, et le roi Jean, se trouvant peu en sûreté dans la capitale de cette province, s'enfuit en Angleterre.

Philippe-Auguste se présenta devant Rouen à la fin de mai. et les Rouennais promirent de se rendre dans un mois, si avant ce terme ils n'étaient pas secourus. Maïs Jean avait dit : « Laissez faire : je reprendrai plus de villes en un jour que Philippe en une année. » Et il laissait faire. A la fin de juin, la ville ouvrit ses portes, et le roi de France reprit pour la couronne le grand fief concédé à Rollon deux

cent quatre-vingt-douze ans auparavant. 11 confirma les privilèges de Rouen et toutes les coutumes de Normandie.

L'infatigable monarque ne s'en tint pas là; il fit marcher trois coi'ps d'armée sur le Poitou, la Touraine et l'Anjou : ces provinces se soumirent. Les cinq villes de Chinon, Thouars, Loches, Niort et La Rochelle restèrent fidèles au roi anglais. Philippe les prit de force, à l'exception de la dernière. La veuve de Louis YII et de Henri II put voir cette révolution accomplie : elle mourut cette même année à Fontevrault.

L'épée avait décidé ; il fallait un arrêt suprême. Jean fut de nouveau cité devant les pairs, parce qu'il réclamait les provinces : il demanda un sauf-conduit. Philippe-Auguste, avec la franchise de la puissance et de la force, consentit à l'accorder pour l'arrivée, mais non pour le retour, disant que les pairs en décideraient. Jean ne bougea pas, et les pairs décidèrent que la Normandie, l'Anjou, le Maine, le Poitou, la Touraine, faisaient retour au domaine de la couronne.

Enfin, Jean se mit en mouvement ; mais ce ne fut qu'après avoir détaché, par ses intrigues, Guy de Thouars du parti du roi de France. Celui-ci, à cette nouvelle, courut à Nantes, et se fit remettre Alix, l'héritière de Bretagne. Jean, à force d'exactions, était parvenu à équiper une flotte, avec laquelle il débarqua à La Rochelle le 9 juillet 1206. Il assiégea et prit Montauban ; et, traversant le Poitou, où Aimery, vicomte de Thouars, frère du régent de Bretagne, lui avait ménagé des ressources, il s'avança jusqu'à Angers, qu'il brûla. Une maladie assez grave de l'héritier du trône retenait Philippe à Paris. Cependant il prit les armes et marcha vers la Loire. A son approche, Jean s'enfuit à La Rochelle, et se rembarqua pour l'Angleterre : Philippe ravagea les terres du vicomte de Thouars, pour le punir de sa révolte.

Une trêve fut conclue entre les deux rois, par l'entremise du pape Innocent III (1206), et Jean en profita pour se procurer un allié. Ce fut Othon de Brunswick, qui, après

avoir longtemps disputé la couronne impériale à Philippe de Souabe. parvint enfin au trône par la mort de son rival, assassiné le 5:2 juin lî>08. Othon lY, qui était neveu de Jean, s'engagea à lui rendre par la conquête toutes ses provinces de France, et à réduire Philippe-Auguste au simple domaine des premiers Capétiens. C'était promettre beaucoup : et si cet engagement inspira quelque confiance au roi d'Angleterre, il n'inspira pas grande inquiétude au roi de France.

Toutefois, la nécessité de se prémunir dans le nord contre les résultats de cette alliance empêcha Philippe II de prendre une part active à la croisade contre les Albigeois, qui commença à cette époque même.

Si l'histoire pouvait hre dans la pensée des hommes dont elle raconte les actions, elle trouverait peut-être à l'habile neutralité de Philippe dans cette guerre des motifs d'une tout autre importance.

On sait que la chaire pontificale était alors occupée par un de ces génies puissants qui dominent leur siècle et remuent les empires : Innocent III exerçait sur le clergé, et par le clergé sur l'Europe entière, un immense pouvoir. Jean tremblait devant son influence; Othon lY était sa créature, et Philippe, qui avait justement encouru ses censures, avait intérêt à le ménager. D'un autre côté, si ce prince était trop bon chrétien pour résister à l'autoiité spirituelle de l'Église, il se sentait trop puissant roi pour céder quelque chose de ses droits si péniblement conquis. Une croisade contre des sectaires de France devait être à ses yeux une œuvre sainte ; mais cette œuvre n'en était pas moins une guerre ordonnée par le pape, inspirée par la foi. et par conséquent conduite par des membres du clergé : la royauté ne pouvait pas se mettre à leur suite. Puis, ces sectaires, bien que le Midi ne fût pas compris alors dans la nationalité française, tenaient à lui par des liens de vasselage : un roi se croisant contre des hommes qui pouvaient se dire ses sujets, faisait nécessairement descendre la royauté des hautes régions où Philippe-Auguste

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voulait la maintenir. Peut-être aussi (car Philippe n'avait pas ces loyales vertus que nous admirerons dans son petitfils) n'était-il pas fâché de laisser crouler sous le poids des guerres civiles ces puissances formidables du Midi, dont les domaines, grandissant chaque jour, gênaient sa monarchie de leur dangereux voisinage. Avec ces considérations, que la sagesse et la fermeté bien connues de ce monarque rendent très-probables, Philippe dut se féliciter d'avoir à soutenir dans le Nord une grande lutte nationale ; il y gagna l'avantage de s'abstenir d'une guerre dans laquelle d'inévitables cruautés auraient terni sa mémoire, et la gloire d'en terminer une dans laquelle l'éclatante victoire de Bouvines a rendu son nom immortel.

Xous voudrions jeter un voile sur cette sanglante croisade, dont nul ne sortit les mains pures, et dans laquelle les défenseurs de la foi se souillèrent, comme ses ennemis, par des crimes abominables : il faut que notre sainte religion soit bien forte pour sortir triomphante d'une protection pareille. Aussi, les historiens qui l'ont accusée de ces horreurs, ont fait œuvre de mauvaise foi, en oubliant qu'elles sont contraires à tous ses préceptes ; ils ont fait œuvre de déraison, en ne s'apercevant pas que si elle en était coupable, elle n'existerait plus : les bûchers allumés par des païens ont dévoré le paganisme; ceux que deschrétiens allumèrent n'ont pas laissé tomber sur le christianisme une seule de leurs étincelles.

J'ai parlé, dans le siècle précédent, de l'hérésie des Albigeois, appelés alors Henriciens. Cette hérésie paraît remonter à celle de Manès \ car elle reposait, du moins dans ses conséquences, sur la doctrine des deux principes. Selon ces sectaires, Satan, le principe du mal, aurait seul

1 Manès, Many ou Manicliseus, selon les diverses dénominations grecque, persane, ou latine, était né en Perse au commencement du ni* siècle.'^ll expliquait le mélange du bien et du mal, en attribuant la création et le gouvernement du monde à deux principes, Dieu et le Démon. Celait le renouvellement de la doctrine de Zoroasire. Il rejetait l'Ancien Testament, et regardait Jesus-Christ comme le seul prophète issu du sein de la lumière, qui est Dieu. Lui-même prétendait être le divin Paraclet annonce par le Messie. Le roi de Perse Behrara le fit ecorcher vif en 274.

inventé les dogmes de la révélation chrétienne, la chute de l'homme, la rédemption par la mort d'un Dieu. Tous n'allaient pas jusqu'à ce renversement complet du christianisme : mais tous s'accordaient à regarder Satan comme le génie inspirateur de l'P^glise: ils repoussaient, par conséquent, le dogme de l'autorité et prêchaient une réforme. Une fois ce principe d'indépendance posé, il n'y a plus de limites à la raison humaine : et ce que les uns admettaient comme objet de croyance, les autres pouvaient le rejeter. On s'entendait toutefois assez généralement sur le refus de croire aux dogmes que j'ai indiqués ailleurs. Mais comme, dans tous les soulèvements populaires, les idées matérielles prennent bien vite le dessus sur les idées abstraites, que la multitude ne peut ni ne veut comprendre, les habitants grossiers des villes et des campagnes, sans s'inquiéter de la transsubstantiation, ne virent plus bientôt dans les inventions diaboliques de l'Eglise romaine que des cloches à briser, des éghses à pillei'. des calices d'or à fondre, de riches vêtements à mettre en pièces, des reliques à jeter aux vents. Pour mieux condamner ce qu'on appelait le luxe de Babylone. on aiîecta de s'habiller en noir de la tête aux pieds, de ne plus vivre que de légumes, d'observer en toute chose une sévère abstinence. C'est par cette régularité de conduite, par la stricte observation des devoirs qu'impose la franchise, que la secte fît des progrès et séduisit les âmes candides, les imaginations passionnées du Midi. L'Eglise elle-même avait été longtemps prise au piège. Les premiers sectaires n'avaient paru que des réformateurs du clei'gé, trop relâché alors dans sa discipline et dans ses mœurs : on les encourageait comme on avait encouragé les moines de Cluny. de Citeaux, de Glairvaux. Mais quand cette prétendue réforme toucha aux objets du culte, quand ses investigations sans règle, sans études, se jetèrent à tort et à travers au milieu des articles de foi, pour les soumettre à une raison ignorante, et les travestir dans une langue grossière et capricieuse, alors l'attention de l'Église fut éveillée: les évêques prêchèrent, lancèrent l'a-

nathème, et les populations restées fidèles, mais en même temps restées fanatiques, se révoltèrent contre ces destructeurs d'églises et les exterminèrent. Les discussions publiques étaient impossibles ; les langues, comme je l'ai dit, s'y opposaient; la polémique des écrits, plus impossible encore : d'ailleurs, c'était aux masses qu'il fallait s'adresser. La guerre seule pouvait parler au peuple; la guerre, pour ce siècle comme pour les précédents, c'était le jugement de Dieu. Ceux des écrivains modernes, qui n'ont pas compris cette nécessité, ferment les yeux à la lumière ; ils ne connaissent pas l'époque qu'ils prétendent juger ; ils ne songent pas non plus que, pour l'homme qui croit, l'objet de son culte est le bien le plus précieux ; que lui brûler son église, lui voler son crucifix, c'est lui prendre plus que sa maison et ses enfants ; et que, dans un siècle, dans un pays oti la raison, la loi, ne sont pas écrites et sous les yeux de tous, comme chez nous, clairement et toujours, la raison et la loi c'est la force, c'est le fer et le feu. Bénissons la Providence de nous avoir fait vivre à une époque plus éclairée, 011 la pensée peut précéder l'action, parce que la pensée peut parler et écrire ; et encore, avec cet avantage immense, ne nous glorifions pas trop de valoir mieux que nos ancêtres ; souvenons-nous des crimes commis par nos passions politiques, nous serons plus indulgents pour ceux que les passions religieuses ont fait commettre.

Les missions entreprises à la fin du xii^ siècle n'avaient eu aucun résultat. L'hérésie avait fait de tels progrès que les prêtres mêmes n'osaient sortir avec leur costume dans les principales villes du Midi. Innocent III résolut de déployer son autorité contre les sectaires, et il envoya, en 1198, dans les provinces du Midi, deux commissaires extraordinaires, auxquels il délégua les plus grands pouvoirs dans les archevêchés d'Embrun, de Lyon, d'Aix, de Vienne, d'Arles, d'Auch et de Narbonne. C'étaient les frères Guy et Regnierj de l'ordre de Gîteaux. Plus tard il leur associa Pierre de Castelnan, archidiacre de Maguelonne. Ce fut là l'origine de l'inquisition.

Ces légats usèrent de leurs droits avec peu de ménagement : il aurait fallu intéresser à la sainte cause les princes et les prélats ; ils s'y prirent mal avec eux, ne songèrent qu'à leur imposer leur autorité. L'archevêque de Narbonne et l'évêque de Béziers furent suspendus ; les évêques de Toulouse et de Viviers déposés ; Raymond YI fut frappé d'excommunication.

Raymond VI. comte de Toulouse, cpii en 1 194- avait succédé à son père Raymond V, à l'âge de trente-huit ans, paraît avoir été un prince faible et bon. mais jaloux de sa puissance. Cette puissance était d'ailleurs fort étendue. Comme vassal du roi de France, il possédait le duché de Narbonne, les comtés de Toulouse, de Béziers, de Nîmes, d'UzèS; d'Agde, de Lodève. d'Albi, ceux du Rouergue et du Quercy: comme vassal de l'Empire, il avait le marquisat de Provence, c'est-à-dire les contrées situées entre l'Isère, les Alpes, le Rhône et la mer. Les comtes de Foix, de Comminges, de Rodez étaient ses vassaux. Lorsqu'il fut excommunié, en 1207, il était en guerre sur les bords du Rhône avec le baron de Baux, prince d'Orange, et plusieurs seigneurs de Provence, qui refusaient de le reconnaître pour suzerain. Pierre de Castelnau voulait qu'il oubliât cette querelle et s'unît avec les barons révoltés pour chasser l'hérésie de ses Etats les armes à la main. Raymond refusa et encourut l'anathème. Mais il s'emporta violemment contre le légat, et dans une entre^1le qu'il eut avec lui à Saint-Gilles, il le menaça de lui faire payer son insolence de sa tète.

Pierre de Castelnau s'éloigna sans tenir compte de cette menace, et gagna le Rhône. C'était le 8 janvier 1208 : il coucha à Trinquetaille , vis-à-vis d'Arles, se disposant à traverser le fleuve le lendemain. Le matin du 9. un seigneur provençal, de la suite de Raymond, lui chercha querelle après la messe, et lui plongea son épée dans le flanc. Pierre mourut en lui pardonnant.

En apprenant ce meurtre. Innocent III lance l'interdit sur les États de Raymond, et les donne à qui voudra les con-

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quérir. En môme temps il écrit au roi de France, à tous ses grands vassaux, aux évoques, ordonne une croisade contre les hérétiques et le comte de Toulouse leur fauteur, et promet indulgence plénière à tous ceux qui prendront la croix K

Mais en armant le bras séculier contre l'hérésie, Innocent travaillait d'une manière active à la conversion des hérétiques. Il encourageait les prédications de saint Dominique, qui organisait avec ardeur dans le Languedoc l'institut des frères prêcheurs, et répandait partout les lumières de la foi ^ Malheureusement, les choix d'Innocent n'étaient pas toujours si heureux, et il laissa nommer évêque de Toulouse Foulques de Marseille, l'homme le moins capable de ramener à la vraie religion les âmes égarées. Foulques, naguère troubadour, était plus connu par les désordres de

i Voici comme un auteur contemporain (chronique en -vers provençaux) raconte la manière dont Innocent UI reçut cette nouvelle :

Cant l'apostolis saub cui hom ditz lanovela,

Que SOS legatz fo mortz, sapchatz que nohl fo bêla.

De mal talent que ac se tenc à la niaichela,

E reclamet sant Jacme aisel de Compostela

E sant Peyre de Roma qui jatz en la capela.

Cant ac sa orazo faita, escantit la candela

A qui fo fraire A. Li abas di Cistela,

E maestro Milos qui en lati favela,

Els XU cardenals totz en una rodela.

Lai fo lo cossehls près per ques moc la fiela

Dont motz homes so mortz fendutz per la buela,

E mantarica dona mota bêla piuzela

Queanc nolor remas ui mantels ni gonela ..

Traduction littérale : Quand le pape sut, à qui on dit la nouvelle, que son légat fut mort, sachez que ne lui fut pas belle. Du mécontentement qu'il eut il se tint la mâchoire, et invoqua saint Jacques, celui de Compostelle, et saint Pierre de Rome, qui gît en la chapelle. Quand il eut son oraison faite, il éteignit le cierge . Là fut frère A. (Amalric), l'abbé de Cîteaux, et maître Milos qui parle en latin, et les douze cardinaux tous en un cercle. Là fut pris le conseil par lequel s'éleva la tempête dont maints hommes sont morts fendus par le ventre, et mainte riche dame et belle demoiselle qu'il ne leur resta ni manteau ni gonelle (robe).

2 Dominique, Espagnol d'une noble famille, était venu en France avec Avezedo, évêque d'Osma, pour négocier le mariage de Ferdinand, fils d'Alphonse IX, roi de Castille, avec la fille du comte de La Marche. Il s'établit à Toulouse, où il fonda l'ordre des frères prêcheurs, appelés de son-nom Dominicains. Né en «170 à Calaruega, il mourut à Bologne, en Italie, le 6 août 1221, après une vie consacrée à l'exercice de la plus sublime charité, et à la prédication la plus active des vérités de la foi. Grégoire IX le canonisa en 1234.

sa jeunesse que par l'expiation qu'il en avait faite : les sectaires exploitaient ces souvenirs avec adresse, et le nouvel évêque. irascible, passionné, devait comprometire plus d'une fois la sainte cause qu'il était chargé de défendre.

La croisade s'organisa avec promptitude, sous la direction d'Arnauld Amalric. abbé de Cîteaux. et des innombrables religieux de cet ordre. Parmi les seigneurs qui prirent les armes et amenèrent leurs vassaux, on distingu lit Eudes III, duc de Bourgogne. Simon de Montfort. comte de Leicester, les comtes de Nevers, de Saint- Paul, de Forez, d'AuxeiTe et de Genève. Une foule considérable se pressait sous leurs bannières.

A la nouvelle de cette invasion . Raymond YI envoya à Rome solliciter son pardon. Innocent III reçut les députés du comte avec indulgence , et se contenta d'exiger qu'il prît la croix contre les hérétiques, et remît quelques places fortes en dépôt au notaire apostolique pour gages de sa foi. Un concile fut convoqué à Saint-Gilles, et le 18 juin 1209, le comte de Toulouse, uneétole au cou le corps nu jusqu'à la ceinture, y fut frappé de vei'ges par le légat du pape, puis il se joignit à la croisade.

L'armée des croisés se réunit à Lyon, et marcha vers le Languedoc, sous la conduite de l'abbé de Cîteaux. Raymond Roger, vicomte de Béziers et Carcassonne, jeune homme de vingt-quatre ans. neveu de Raymond YI. avait refusé son concours à la croisade. Il porta seul tout le poids de l'attaque. Sa ville de Béziers. assiégée par toute l'armée des croisés vers la fin de juillet, fut prise et livrée au pillage.

SlmoD de Montfort 1.

Voyez a la tiu du volume ïExpUcatiùu raiaonnée des figures.

Cn épouvantable carnage signala ce premier exploit : hommes, femmes, vieillards, enfants, tout fut massacré, jusque dans les églises oti ils avaient cherché un asile, et l'on brûla la ville entière. Puis on marcha sur Garcassonne, 011 le vicomte s'était renfermé. Pierre II, roi d'Aragon, essaya d'intervenir ; mais sa médiation fut repoussée. Pressé par le manque de vivres, Raymond Roger demanda à capituler : on l'attira sous prétexte d'une entrevue, et on le retint prisonnier. Réduits aux dernières extrémités, les habitants de Garcassonne se rendirent : on en fit périr un grand nombre, accusés d'hérésie; le reste s'enfuit par des souterrains, et la ville resta vide pour l'entrée des vainqueurs.

On songea alors à s'emparer des dépouilles du vaincu. Le légat Amalric forma un conseil, qui offrit les vicomtes de Béziers et Garcassonne au duc de Bourgogne. « J'ai assez d'États, répondit ce sage prince, et il me semble qu'on a déjà fait assez de mal au vicomte Raymond Roger, sans lui prendre encore son héritage. » Les comtes de Nevers et de Saint-Paul refusèrent de même : mais Simon de Montfort ^ accepta. Ge comte, qui avait hérité de sa mère le comté de Leicester en Angleterre, s'était signalé quelques années auparavant dans la croisade qui renversa l'empire grec. Génie ardent et plein de ressources, âme enthousiaste et inébranlable, cœur dur et impitoyable, corps de fer, tel était Montfort ; véritable Amrou chrétien, car nul ne ressembla plus à ces premiers héros de l'islamisme, qui n'avaient qu'un cri religieux : G roi s ou meurs ! hommes incompréhensibles, que Dieu envoie dans sa colère pour châtier leurs semblables, et qui vont droit devant eux, la visière baissée, le glaive à la main, frappant sans cesse, jusqu'au jour fatal oii le glaive échappe à leur main, où la visière se relève et découvre devant le juge éternel leur visage pâle, tout tremblant de l'effrayante responsabilité dont ils ont porté le poids.

1 Montfort-rAmaury est une petite ville du dépaitenieut de ?eine-et-9ise, à 24 kilomètres ouest de Versailles.

30 0 HISTOIUE 1)L FKA.>Ct.

Le premier acte du nouveau chef fui d'offrir à Dominique la direction de la croisade. Le saint homme refusa : sa voix était restée impuissante contre les débauches et les crimes des croisés. Les quarante jours du service militaire étaient expirés : le comte de Toulouse se retira ; les comtes de Nevers et de Saint-Paul partirent avec leurs vassaux ; Eudes de Bourgogne les imita quelques jours après. Montfort restait presque seul : mais il suffisait à tout : son œuvre commençait.

Raymond Roger mourut de dyssenterie le 10 novembre dans sa prison de Carcassonne. Cette mort arrivait trop à propos pour paraître naturelle. Simon de Montfort lui fit faire de magnifiques funérailles. Puis il continua ses conquêtes, et s'empara d'une partie des domaines du comte de Foix, qui donnait asile aux hérétiques, et d'ailleurs avait retiré chez lui l'enfant de Raymond Roger. Raymond Trencavel, âgé d'un an \

Raymond \l. indigné des cruautés commises dans cette guerre, et fatigué des reproches du légat Amalric comme de l'arrogance du comte de Montfort, résolut de se rendre à Rome pour plaider lui-même la cause de son peuple et la sienne. Il obtint des lettres de Philippe-Auguste, du duc de Bourgogne, et se présenta devant Innocent III qui le reçut avec bonté, et l'autorisa à se justifier, devant un concile, des deux crimes qu'on lui reprochait, le meurtre du légat Pierre, et l'appui donné aux hérétiques. Ce concile s'assembla en effet à Saint -Gilles vers la fin de septembre 1210, et Raymond y comparut. Mais l'abbé de Cîteaux, sous prétexte que le comte n'avait point encore rempli les conditions qu'on lui avait précédemment imposées, puisqu'il restait des hérétiques dans ses Eîats, refusa de l'admettre à se justifier, et le renvoya à un autre concile, convoqué à Arles pour l'année suivante.

L'hérésie, en effet, était bien loin d'être abattue : mais que pouvait contre elle le comte de Toulouse, lorsque le

1 Ce fut alors que Montfort donna à son maréchal, Guy de Lévis, le comté de Mirepoix, qui resta toujours dans cette famille.

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sanguinaire Montfort la poussait au fanatisme par ses persécutions ? car les sectaires en étaient venus à se persuader qu'eux seuls étaient chrétiens selon l'Eglise primitive, et qu'ils mourraient en martyrs. Ainsi, à la prise du château fort de Minerve \ le 22 juillet 1210, cent quarante hérétiques, hommes et femmes, à qui on laissait la vie sauve s'ils voulaient se convertir, préférèrent monter sur le bûcher, et s'y élancèrent en chantant. Simon avait reçu des renforts ; sa femme Alix, fille de Burchard de Montmorency, et son fils Amaury, lui avaient amené une nouvelle armée de croisés, avides d'indulgences et plus encore de pillage. L'ambition de quelques seigneurs entrevoyait aussi dans cette campagne de riches contrées à conquérir et des domaines à s'adjuger : car il était évident que Montfort convoitait les possessions du comte de Toulouse. Aussi Raymond n'obtint pas plus justice au concile d'Arles qu'à celui de Saint-Gilles. On lai fit d'humiliantes conditions : il fallait qu'il renvoyât tous ses hommes d'armes, qu'il démolît toutes ses fortifications, qu'il chassât tous les chevaliers de l'enceinte des villes ; qu'il renonçât aux péages qui faisaient ses revenus ; qu'il obligeât tous ses vassaux, tous ses sujets à prendre l'habit de pénitence ; qu'à la première sommation, il livrât à Simon de Montfort tous les hérétiques qu'il réclamerait; qu'enfin, lui-même prît l'habit des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, et s'en allât servir en Terre- Sainte. Ces conditions, toutes politiques, venaient évidemment de Montfort, et non du pape. Leur but manifeste était, non pas d'absoudre Raymond, mais de le pousser au désespoir. Trop peu habile pour voir ce piège, et en même temps trop généreux pour s'avilir à ce point, le comte de Toulouse préféra la guerre, et s'enfuit d'Arles oti on le retenait, avec Pierre II, roi d'Aragon, son beau-frère, qui était venu pour l'aider dans sa défense, et qui partagea son ressentiment. Le concile l'excommunia.

La multitude des croisés augmentait sans cesse, et avec

1 Ce château s'élevait sur un rocher escarpé,, à 16 kilQgjètres sud de Saint- Pons (Hérault). " .^^»^uA

302 HISTOIRE DE FKAJiCE.

elle la désolation de ces malheureuses contrées. Léopold. duc d'Autriche. Adolphe, comte de Mons, Guillaume, comte de Juliers. amenaient des bandes d'étrangers en Languedoc. Le comte de Foix les battit à Montjoyre ^ pendant que Simon de Montfort. à la tête de troupes considérables, assiégeait Lavaur- où s'étaient réfugiés en grand nombre les hérétiques du pays, sous la protection d'AimeiT de Montréal. Lavaur fut prise le 3 mai 12H. après un siège long et opiniâtre ; Aimery fut pendu : on égorgea quatrevingts chevaliers, on brûla un grand nombre d'hérétiques. et Guirande. dame du château, sœur d'Aimery. fut jetée vivante dans un puits, que l'on combla de pierres.

De Lavaur. Montfort marcha sur Toulouse : mais il n'avait pas assez de troupes pour bloquer la ville, et Ra^Tnond, par de fréquentes sorties, le força de lever le siège. Il le poursuivit même jusqu'à Castelnaudary. oti il l'obhgea de se renfermer à son tour. Mais la croisade se recrutait sans cesse : Guy de Montfort, frère de Simon, arriva de la Palestine avec des renforts nouveaux, et Raymond fut repoussé. Bientôt le comte de Toulouse perdit, l'une après l'autre, les places fortes de ses Etats : Montfort se montrait partout à la fois : les premiers élans de l'enthousiasme rehgieux étaient passés ; la guerre devenait toute politique. Arnaud Amalric . abbé de Cîteaux, se fit nommer archevêque de Xarbonne, et passa en Espagne pour combattre les Sarrasins. Montfort se fit reconnaître à Cahors comme seigneur du Quercy. convoqua, en novembre 121i>. un parlement à Pamiers. et régla le gouvernement des pays conquis.

Cependant les instances de Pierre II (Don Pedro), roi d'Aragon, et les réclamations de Philippe-Auguste contre les envahissements du comte de Montfort firent impression sur Innocent III. Il écrivit au légat, aux évêques. à Simon de Montfort, leur reprochant leurs cruautés, et l'oubli qu'ils

1 A. 20 kilomètres nord de Toulouse.

î r.hef-lieu d'arrondissenieut du département du Tarn; ce n'était alors qu'une forteresse.

TKEIZIEME SIECLE. 303

avaient fait des motifs de la guerre sainte. Il ordonna la convocation d'un concile à Lavaur pour le mois de janvier 4213. Ce lieu, qui devait rappeler aux croisés les sanglants excès de leur zèle, ne leur rappela que les obligations de leur fanatisme. La vue du mal pousse au mal; le cri des victimes de Lavaur appelait d'autres victimes. Le concile refusa d'entendre Raymond VI, et décréta la destruction de Toulouse. On écrivit au pape, on effraya sa conscience sur les suites de l'indulgence qu'il avait montrée pour Raymond et ses vassaux, les comtes de Foix, de Comminges et de Béarn, pour le roi d'Ai'agon lui-même, qui pourtant avait vaillamment défendu la chrétienté contre les Sarrasins. L'excommunication ne fut pas levée, la guerre continua, et don Pedro en appela aux armes. Il franchit ies Pyrénées à la tête de ses plus braves chevaliers, réunit tous ceux des comtés de Toulouse, de Foix, de Comminges et de Béarn, et vint mettre le siège devant Muret \ le 10 septembre 1213.

Simon de Montfort, qui avait rassemblé son armée à Saverdun ■^, passa la Garonne, et entra sans obstacle à Muret, le 11. Le lendemain matin, il sortit de cette ville et côtoya la Garonne en la remontant, comme s'il voulait se retirer; puis, tournant brusquement à droite, il attaqua l'armée du roi d'Aragon. Deux chevaliers, Alain de Rouci et Florent de Ville, avaient fait vœu, avec une troupe nombreuse d'hommes d'armes, de ne s'attacher qu'à don Pedro ; celuici, averti de leur projet, changea d'armure avec un des siens; mais, au milieu de la mêlée, voyant ce brave homme plier devant ses agresseurs, et Alain qui criait : « Ce n'est pas le roi, il est meilleur chevalier! » il accourut et dit : « Non, de par Dieu, voici le roi! » Entouré à l'instant, il se défendit comme un lion, mais il succomba sous le nombre. Sa mort entraîna la déroute de ses troupes : près de vingt mille hommes périrent sous le glaive des croisés, ou dans

1 Chef-lieu d'arrondissement du département de la Haute-Garonne, à 16 kilomètres sud de Toulouse.

2 Petite ville du déparlement de l'Ariége,

les eaux de la Garonne. Raymond \l chercha un asile en Provence.

Cette victoire, qui semblait devoir livrer tout le Midi à Simon de Montfoit. n'eut pas les suites qu'espérait son ambition. Les comtes de Foix. de Comminges. de Béarn. firent leur paix avec l'Eglise. Xarbonne ferma ses portes au vainqueur ; Montpellier, qui. en 1204, avait passé sous la domination du roi d'Aragon, par le mariage de ce prince avec la fille du comte Guillaume YIII, à qui elle appartenait, se constitua en république, et se mit sous la protection directe de Philippe-Auguste, au mois d'avril 1214. L'excommunication prononcée contre Raymond YI fut levée. Cette paix avait été apportée par le cardinal Pierre de Bénévent. nouveau lé.at qu'Innocent III avait envoyé dans la province pour mettre fin à tant d'horreurs. Simon s'en consola en faisant épouser à son fils AmauiT, Béatrix, fille de Guignes VI, dauphin de Viennois, mariage qui lui promettait la possession du Dauphiné.

Pendant cette trêve de la croisade contre les Albigeois, de grands événements se passèrent dans le Xord.

La ligue fonnée contre Philippe-Auguste par Jean et Othon IV avait été paralysée, dès son origine, par la politique habile du roi de France et les extravagances du roi d'Angleterre. Ce dernier s'était brouillé avec le pape en attaquant, l'une après l'autre, les prérogatives du clergé : des évêques avaient été exilés. Innocent III avait mis l'Angleterre sous l'interdit, et fini par lancer, en 1209. l'excommunication sur le souverain. Philippe, de son côté, avait suscité contre Othon de Brunswick, empereur guelfe, le gibelin Frédéric II. petit -fils de Frédéric Barberousse, de la famille des Hohenstaufen. Au printemps de l'année 1212, ce jeune prince, depuis longtemps reconnu en Sicile, vint se faire proclamer roi de Germanie à Constance, et s'avança jusqu'aux frontières de France, où il eut, à Vaucouleure \ une entrevue avec Louis, fils de Philippe- Auguste. Là on

1 A 2u kilumètres sud de Cumniercy (Meuse,.

TRKIZIEME SIECLE. 305

convint de ne faii-e ni paix ni trêve avec Otlion et Jean. Frédéric parvint à Aix-la-Ciiapelle, où il se fit couronner.

Philippe sut persuader à Innocent III que leurs intérêts étaient les mêmes. Othon IV, bien que créature du pape, se trouvait aussi sous le poids d'une excommunication, et la protection pontificale avait passé des Guelfes aux Gibelins. Philippe, à ce prix, se chargea d'exécuter la sentence d'excommunication lancée contre Jean, et convoqua à cet effet, le 12 avril 1213, un parlementa Soissons ^

Les vassaux de Normandie, d'Anjou, de Poitou, nouvellement soumis, ne promettaient pas grand appui à la couronne de France. Philippe le savait; mais il comptait sur ses grands vassaux de Champagne, de Bourgogne, de Bretagne et de Flandre. Il s'était assuré de la Bretagne en faisant épouser Alix, sœur d'Arthur, à Pierre de Dreux, second fils de Robert II de Dreux, son cousin ^ Quant à la Flandre, il avait lui-même fait célébrer à Paris, en 1211, le mariage de Jeanne, fille et héritière de Baudouin IX, le dernier comte, devenu empereur de Gonstantinople, avec Fernand, prince de Portugal, de la maison de Bourgogne ^ ; mais ce feudataire manqua à son devoir, ne vint pas à l'assemblée de Soissons, et embrassa, ainsi que Renaud, comte de Boulogne, le parti de Jean et d' Othon.

Cette défection était grave, et pouvait entraîner des conséquences funestes. La Flandre, riche, industrieuse, puissante, jetait un grand poids dans la balance. Une population active, fort nombreuse, des villes considérables, d'immenses ressources, faisaient de ce pays un des plus beaux fleurons de la couronne. Fernand, en se jetant dans l'alliance anglaise, servait des intérêts populaires : la Flandre tirait d'Angleterre ses plus belles laines ; il lui importait

1 Le mot parlement alors signifie assemblée de notables, sorte de représentation nationale composée par le roi et formée de grands vassaux, de hauts dignitaires de rÉglise, de conseillers de la couronne.

2 Robert 1er de Dreux était frère de Louis VU. Son fils, Robert U, cousin de Philippe-Auguste, eut pour fils Robert UI de Dreux, surnommé Gâteblé, surnommé plus tard Mauclerc, et Jean, qui fut comte de Màcon.

3 Voyez dans le xie siècle, à la page 200.

de conserver ses relations avec ce pays ; tandis que la France féodale ne lui envoyait rien ; le commerce des Flamands avait besoin de la mer et des grands fleuves d'Allemagne. Si Jean et Othon avaient su tirer parti de cette alliance, Philippe-Auguste pouvait perdre tout le fruit de ses conquêtes: mais tous deux avaient affaire à un rival habile, prévoyant, actif, et tous deux s'étaient fait des ennemis de leurs propres sujets, tandis que Philippe était un roi national.

Jean, néanmoins, sut à propos détourner l'orage près de fondre sur lui. Il se soumit à toutes les conditions que le légat Pandolfe exigea, rappela les évéques persécutés, rendit au clergé ses biens et ses franchises : et. dans une cérémonie publique, le 15 mai 1213. il donna au saint-siége le royaume d'Angleterre, déclarant le tenir en fief du pape Innocent III, à qui il en fit hommage dans la personne de son légat. Innocent, dès lors, ne pouvait pas se dispenser de protéger son vassal, et les armements du roi de France devenaient inutiles. Mais Philippe-Auguste en profita pour punir le comte Fernand. et il marcha rapidement sur la Flandre, qu'il attaqua par terre et par mer.

Sa flotte éprouva un échec auprès de Dam. une partie de ses vaisseaux fut brûlée par les Anglais. Phihppe. arrivé à temps pour sauver le reste, se vengea en incendiant la ville de Dam ; puis il parcourut la Flandre en vainqueur irrité, rançonnant impitoyablement les villes de Gand. Bruges, YpreS; Courtrai, Lille et Douai. Il revenait en France, lorsqu'il apprit que le comte Fernand attaquait sa garnis n française de Lille à la tête des milices flamandes, il retourna sur ses pas. Le comte se retira, et Lille fut bridée par les Français, qui en démolirent les fortifications.

Malgré ces ravages passagers. Fernand. qui n'avait pas couru les chances d'une bataille, pouvait faire une diversion puissante, si Jean eût osé attaquer les côtes de France. Mais les barons d'Angleterre, irrités de la tyrannie de leur roi, ne consentaient à lui donner leur secours qu'au prix de larges concessions, et songeaient beaucoup plus à

TKEIZIÈME SIÈCLE. 307

lui arracher une charte qu'à lui fournir les moyens d'augmenter sa puissance. Ce ne fut que l'année suivante, 1214, qu'il put enfin entrer en campagne, au moyen des troupes mercenaires qu'il s'était procurées. Il s'embarqua le 2 février, et vint prendre terre à la Rochelle. Otlion et Fernand devaient, avec leurs vassaux, attaquer la France par le nord, aidés par le comte de Salisbury, que Jean leur avait envoyé.

La noblesse de Poitou se rangea sous les bannières du roi d'Angleterre, et Jean, sans trouver d'obstacles, s'avança vers la Loire. Le roi de France se chargea de repousser l'invasion du Nord, et envoya son fils Louis contre le roi anglais. Robert III de Dreux et Pierre son frère, duc de Rretagne, accompagnaient le jeune prince. Le premier eut le malheur de tomber dans une embuscade près de Nantes, et fut pris par Jean. Les deux armées se rencontrèrent près du château de la Roche-au-Moine, entre Nantes et Angers ^ Jean, frappé d'une crainte soudaine, prit la fuite, et le prince Louis, après lui avoir enlevé ses bagages, s'assura des principales villes du Poitou, et rasa les fortifications de celles qui pouvaient résister encore. On était à la fin de juin.

Pendant ce temps, Philippe -Auguste rassemblait son armée à Péronne; il y convoquait les milices des communes, qui, pour la première fois, allaient défendre l'indépendance nationale. Quinze communes envoyèrent leur contingent : c'étaient Noyon, Montdidier, Montreuil, Soissons, Bruyères, Hesdin, Gernay, Crespy près de Laon, Grandeleu, Yeley, Gorbie, Gompiègne, Roye, Amiens et Beauvais. On remarquait, parmi les seigneurs, Eudes III, duc de Bourgogne, les comtes de Bar et de Saint-Paul, et un des plus terribles chevaliers de l'époque, Guillaume des Barres, frère utérin de Simon de Montfort, l'ancien émule de Richard Gœurde-Lion, à la croisade ^, et qui, l'année précédente, avait fait des prodiges de valeur à la bataille de Muret.

1 Près de Savenières, à 12 kilomètres sud-ouest d'Angers (Maine-et-Loire).

2 Ce Guillaume des Barres était un rude champion : Richard, qui croyait u'a-

308 HISTOIRE DE FRAKCE.

L'important pour Philippe était de prévenir l'attaque de ses ennemis : l'armée des alliés se réunissait lentement sous les ordres d'Othon IV. et déjà le roi de France était au cœur de la Flandre. Du 23 juillet au 2(3 août, il ravagea le pays. Le 27, il se dirigeait paisiblement de Tournay sur Lille, lorsqu'on vint l'avertir que l'ennemi approchait. Déjà la moitié de l'armée française avait passé le pont de Bouvines, sur la Mark; le roi. que la chaleur accablait, avait détaché son armure, et se reposait au pied d'un arbre. Il remonta à cheval aussitôt, ordonna que l'on repassât la Mark, et après avoii; fait sa prière dans une chapelle voisine, consacrée à saint Pierre, il rangea son armée en bataille, le dos au soleil, sur la pente des coteaux qui s'étendent au midi du village de Bouvines. Il confia la droite au duc de Bourgogne, la gauche à Gauthier, comte de Saint- Paul: lui-même se plaça au centre. L'oriflamme, sous la garde des milices des communes, était près de lui.

La droite des ennemis était commandée par le comte de Flandre, la gauche par le comte de Boulogne, le centre par l'Empereur. Salisbury. avec les Anglais, faisait la réserve. Tous les regards des Français étaient fixés sur l'enseigne impériale, qui resplendissait au soleil : c'était une aigle dorée, tenant un dragon dans ses serres ; on la portait sur un char. De leur côté, les Allemands ne voyaient que l'oriflamme : « C'est là qu'est le roi de France, avait dit l'Empereur, c'est là qu'il faut diriger tous vos eff'orts. »

Ce fut à l'aile gauche des Français que la bataille commença : un corps d'écuyers, envoyé par Gauthier, comte de Saint-Paul, fut défait par les Flamands. Des murmures s'élevèrent contre le comte, on l'accusa de trahison. « En avant, s'écria-t-il alors, je leur ferai voir que je suis bon traître î » Et il se précipita au milieu des Flamands. Il avait aff'aire à un brave adversaire : Fernand était un excellent

voir point d'égal pour la force du corps le provoquait toujours dans les tournois. Un jour, en Sicile, il le rencontra sur son chemin, et le défia : n'ayant point de lances, ils prirent des échalas à un paysan qui passait, et se battirent. Guillaume mit en pièces la cotte d'armes du roi d'Angleterre, qui ne lui pardonna jamais.

TREIZIÈME SIÈGL'E. 309

chevalier. Un combat acharné s'engagea; mais pendant que les milices de Flandre luttaient contre les françaises, Gauthier, à la tête de ses hommes d'armes bardés de fer, perçait tous leurs bataillons d'outre en outre: p:.is, tournant bride, revenait au galop et les chargeait par derrière. Ce fut alors une horrible mêlée. A l'aile droite, le duc de Bourgogne fut d'abord repoussé; son cheval fut tué sous lui : un peu chargé d'embonpoint, et écrasé sous le poids de son armure, il allait être pris, lorsque ses fidèles Bourguignons le soulevèrent et le remirent à cheval ; il retourna bravement à la charge et garantit le centre de l'armée, sur lequel les Impériaux dirigeaient une attaque vigoureuse. Les milices qui couvraient le roi avaient plié ; Philippe soutenait à cheval une lutte de plus en plus dangereuse, lorsque les fantassins de l'Empereur parvinrent à se ruer au travers des chevaux, à heurter le roi de leui's lances, à le tirer avec des crochets, et à le faire rouler à terre. Il fut près d'être foulé aux pieds, fait prisonnier. Un chevalier, nommé Pierre Tristan, se jeta à bas de son cheval, et frappa d'estoc et de taille autour du roi pour lui donner le temps de se relever : Philippe, malgré ses quarante-neuf ans, se remit en selle avec la légèreté d'un jeune homme, et parvint à se dégager. De tous côtés on accourait en aide au roi : une charge furieuse eut bientôt repoussé les Impériaux, et ce fut le tour de l'empereur Othon. Malgré la foule de chevaliers qui l'entouraient, Pierre de Mauvoisin et Gérard Scropha parvinrent jusqu'à lui. Le premier saisit la bride de son cheval, le second lui porta un coup de dague, que le coursier en se cabrant reçut dans l'œil ; l'animal furieux s'emporta et prit la fuite ; Guillaume des Barres saisit l'Empereur dans ses bras vigoureux, et tenta de l'enlever à ses arçons ; mais le cheval tomba, entraînant avec lui l'Empereur et son terrible adversaire. Heureusement pour le premier , il se releva sur-le-champ , s'élança sur un autre cheval, et s'enfuit; Guillaume le suivit encore, le saisit au cou une seconde fois, et ne put le renverser. Othon disparut. « Il se sauve, cria Phi-

lippe-Auguste, nous ne verrons plus sa face aujourd'hui. »

Pendant ce temps, le comte de Flandre faisait merveilles et tuait tous ceux qui l'approchaient. Mais, resserré de plus en plus, il voyait s'accroître à chaque instant le nombre de ses ennemis. Couvert de blessures, il combattait depuis trois heures : pressé, heurté, renversé de cheval, il continua de se battre à pied, jusqu'à ce que l'haleine lui man(iuàt. Enfin, il se rendit à Hugues de Mareuil.

Le comte de Boulogne résista le dernier : il avait rangé son infanterie en cercle ; au milieu, comme dans une forteresse, il se tenait avec ses cavaliers, et faisait de continuelles sorties. Mais ce rempart fut bientôt forcé, et Renaud de Boulogne, abattu comme les autres, se vit aussi contraint de se rendre. Le comte de Salisbury était déjà prisonnier. L'aigle dorée était au pouv..ir des Français.

Cette mémorable victoire sauva la monarchie : déjà les alliés en avaient fait le partage entre eux. Fernand. dit-on, devait avoir la France proprement dite, avec le titre de roi. Le roi d'Angleterre reprenait la Normandie, l'Aquitaine, l'Anjou, le Maine. Renaud de Boulogne acquérait la Picardie et le Soissonnais ; Othon, la Bourgogne et la Champagne. Cent cinquante mille hommes appuyaient ces prétentions. Une grande partie de cette armée resta dans les champs de Bouvines. le reste se dispersa : Othon courut cacher sa honte en Saxe : le comte de Boulogne fut enfermé à la tour de Péronne ; Fernand, conduit à Paris, alla habiter celle du Louvre; Salisbury fut échangé contre Robert de Dreux; quant aux autres nobles captifs, et ils étaient nombreux, le roi les distribua aux communes qui l'avaient suivi, afin qu'elles en obtinssent de fortes rançons.

Le retour de Philippe-Auguste fut un triomphe : sur toute la route on avait élevé des arcs en verdure : Paris le reçut avec des transports de joie. On peut dire que la victoire de Bouvines fut la première de nos grandes victoires nationales.

Cette campagne glorieuse fut sui^^e d'une trêve, à la faveur de laquelle le prince Louis alla faire un voyage dans

TREIZIKME SIECLE. 311

les provinces du Midi, la croix sur la poitrine, et suivi d'une foule nombreuse de chevaliers et de pèlerins. Simon de Montfort vint le recevoir à Vienne et l'accompagna à Montpellier, Béziers, Carcassonne, Toulouse et Montauban. Le prince fît démolir les fortifications de Toulouse et de Narbonne. Il quitta Montauban le 8 juin 4215.

Cette même année, eut lieu à Rome le quatrième concile de Latran. Ce concile, un des plus imposants qu'on eût vus jusqu'alors, résumait et mettait en scène toutes les pensées d'Innocent III. Les dogmes chrétiens y furent reproduits par une profession de foi vigoureuse et précise, qui ne laissait aucune prise à l'hérésie, et la guerre générale de toute la chrétienté contre l'islamisme y fut résolue. Les ambassadeurs de tous les princes s'y trouvaient. Philippe-Auguste donnait pour la sainte expédition le quarantième de ses revenus, le clergé entier donnait le vingtième des siens, le pape et les cardinaux le dixième des leurs. L'Europe entière se fut jetée sur l'Asie, si l'auteur de ce grand mouvement n'eût disparu l'année suivante de la scène du monde.

Raymond VÎ et son fils étaient venus au concile, ainsi que Guy de Montfort, qui y soutint les droits de son frère. La croisade y fut déclarée terminée, et une convention finale, sous l'autorité d'Innocent III, régla le partage entre Montfort et Raymond. Ce dernier reçut l'absolution, mais il céda à Simon le duché de Narbonne et le comté de Toulouse; pour lui, il conserva le marquisat de Provence. Mais cette convention ne pouvait subsister entre deux hommes dont l'un voulait tout reprendre, et l'autre tout conquérir. Le fils du comte de Toulouse, jeune homme de dix- huit ans, déclara même au pape, en prenant congé de lui, qu'il ferait tous ses efforts pour reprendre son héritage. « Mon fils, lui répondit le sage pontife, puissiez-vous, dans toutes vos entreprises, bien commencer, et mieux finir encore ! » Innocent III approchait de sa fin; mais il n'en maintenait pas d'une main moins ferme, en Europe, le dogme de l'autorité. Le 15 juin 1215, les barons d'Angleterre avaient arraché à Jean la grande Charte^ que les Anglais regardent

comme l'origine de leurs libertés politiques. Le pape condamna cette concession, et releva le roi d'Angleterre du serment qu'il avait prêté par contrainte. La noblesse anglaise se souleva, et une députation vint à Paris, offrir la couronne au fils du roi de France. Gualo, légat du pape, remontra à Philippe l'injustice de ces prétentions, et le roi, pour mettre sa responsabilité à couvert, convoqua à Melun les grands vassaux du royaume. La cause de Jean et celle de Louis furent plaidées devant cette assemblée : ce qu'il y eut de singulier, c'est que Louis faisait valoir, comme titre à la couronne d'Angleterre, les droits de sa femme. Blanche de Castille, comme fille d'Eléonore, sœur de Jean. Jean, selon lui, avait été dépossédé par Richai^ ; c'était vrai : Jean avait foulé aux pieds les droits d'Arthur; c'était vrai encore. Mais, en supposant qu'il ne fût qu'un usurpateur, le trône, avant d'appartenir à Blanche, revenait à sa sœur aînée, la reine de Léon; avant celle-ci. à Othon IV, fils d'une sœur aînée d'Eléonore : avant celui-ci enfin, à la duchesse de Bretagne, Alix, fille d'un frère aîné de Jean. Philippe refusa son consentement, du moins ostensiblement. Louis déclara qu'il n'en avait pas besoin, le roi de France n'ayant rien à décider quant à la couronne d'Angleterre; et, malgré les menaces du légat, il s'embarqua à Calais, suivi d'une foule nombreuse de seigneurs, de chevaliers, et d'aventuriers brabançons, le 20 mai 1216.

Jean ne s'opposa pas au débarquement: il s'enfuit, et le prince français, accueilli par la noblesse et par le peuple, entra sans obstacle dans Londres. Alexandre, roi d'Ecosse, l'appuya au nord, et Jean fut chassé de château en château. Sans ressources, sans génie, sans courage, ce prince termina misérablement ce règne de dix-sept ans, si fatal à l'Angleterre : il mourut le 19 octobre 1216, au château de Newark, à l'âge de quarante-neuf ans.

Sa mort, au lieu de servir les intérêts du prince Louis, fut nuisible à sa cause. Henri IIL fils de Jean, n'avait que dix ans. A l'avantage d'être délivrés de leur tyran, se joignait tout à coup, pour les barons anglais, celui d'avoir

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pour roi un enfant, dont la minorité laisserait le champ libre à leurs prétentions aristocratiques. Louis, au contraire, fils d'un monarque dont toute la vie avait été consacrée au développement de l'autorité royale, allait sans doute oublier bien vite qu'il leur devait son trône; d'ailleurs, il était étranger, entouré d'étrangers, et lui-même, qui n'avait pu prévoir la mort si prompte de son rival, avait peut-être ménagé trop peu les susceptibilités nationales, en confiant à des Français les places fortes dont il s'emparait. La chance tourna. La plupart des grands firent leur paix avec Henri III, à des conditions qu'ils dictèrent eux-mêmes. Honorius III, qui venait de succéder à Innocent, mort le 16 juillet, se préparait à excommunier le prince français. Louis défendit cependant jusqu'au dernier moment ce qu'il appelait son droit. Mais une flotte, que Blanche lui envoyait, fut battue en vue de Douvres, le 24 août 4217. Déjà, le 19 mai, ses troupes, commandées parle comte du Perche, avaient été défaites à Lincoln. Il fallut céder et laisser la couronne à Henri III. Mais Louis de France se retira en loyal chevalier ; il ne stipula rien pour lui-même. Après avoir relevé de leur serment tous ceux qui lui avaient fait hommage, il fit garantir l'abolition de toute sentence prononcée contre eux, la jouissance complète de leurs biens et de leurs privilèges, le renvoi de tous les prisonniers sans rançon, et le maintien de toutes les franchises de Londres et des autres villes du royaume ; puis il sortit d'Angleterre. Certes, aucune défaite ne fut plus honorable, aucune fuite plus glorieuse.

La guerre cependant avait recommencé dans le Midi avec plus d'acharnement que jamais. Simon de Montfort, usant des concessions que le concile de Latran lui avait faites, était allé trouver Philippe-Auguste au Pont-del'Arche, en 1216, et le roi avait reçu son hommage pour le duché de Narbonne, le comté de Toulouse, les vicomtes de Béziers et de Carcassonne. Mais Raymond VI avait repris courage en touchant la terre de France, et il était résolu à reconquérir ses provinces par les armes. Il laissa son fils

UIST DE FRANCE. — T. I. 18

Raymond, âgé de dix-neuf ans. assiéger le château de Beaucaire, et passa en Aragon pour en ramener des secours. Montfort. après avoir rançonné les Toulousains, qui ne se soumettaient qu'avec colère à sa domination, marcha vers le Rhône et combattit le jeune Raymond. Plusieurs châteaux avaient été pris de part et d'autre, lorsque la nouvelle se répand tout à coup que le vieux comte de Toulouse est rentré triomphant dans sa capitale, le 13 septembre 1217. à la tète d'une multitude de braves chevaliers, qu'on Fa reçu avec transport, et que les murs de Toulouse se relèvent. Montfort accourt avec précipitation et se présente à l'improviste devant la ville. Repoussé avec vigueur, il s'en va piller Montauban. et après avoir rassemblé tout ce qu'il pouvait réunir de troupes dans l'Albigeois, le Quercy. le Xarbonnais, il revient mettre le siège devant Toulouse.

Ce siège dura plus de huit mois : les Toulousains se défendirent avec courage et faisaient de fréquentes sorties. Le 25 juin 1218, au matin, on vint dire à Simon de Montfort que les assiégés avaient mis le feu à une de ses machines. Il était à la messe, et continua d'assister au saint sacrifice; mais après l'élévation, il prit ses armes et sortit en disant : Nunc dimittis servum tuum, Domine [Maintenant^ Seigneur, tu peux laisser partir ton serviteur).

Il disait vrai : il allait quitter ce monde. A peine était-il au pied des murailles, qu'une pierre énorme, lancée du château par une machine, le frappa à la tète et le renversa raide mort.

Son fils Amaury continua le siège ; mais ;'Jfut forcé de le lever le 25 juillet et de se retirer à Carcassonne, oti il fit inhumer son père, auquel il succéda dans tous ses titres. Raymond YI, de son côté, retrouva des avantages, et fit conquérir le Quercy et l'Agénois par son fils. La guerre alors prit une couleur religieuse : les hérétiques avaient chanté victoire à la mort de leur persécuteur ; ils crurent que le jour de la vengeance était venu, et ils se signalèrent à leur tour par d'affreuses cruautés. Guillaume de Baux,

prince d'Orange, fils du premier prince de ce nom (Bertrand de Baux), fait prisonnier dans un combat, fut écorché vif parles Avignonnais.

Une nouvelle croisade fut publiée : Louis de France se mit à la tête, et vint joindre Amaury de Montfort. Cette campagne n'eut rien de remarquable que la prise de Marmande. Les croisés assiégèrent ensuite Toulouse, le 16 juin 1219 ; mais ils ne purent prendre la ville, et se retirèrent le P' août.

Nous avons peu de détails sur les deux années qui suivirent : Raymond YI ne songeait qu'à faire pénitence, et il avait pris l'habit des Hospitaliers de Saint-Jean, pendant que son fils poursuivait ses conquêtes. Amaury de Montfort, repoussé presque partout, conçut la pensée de cédera la couronne de France toutes les contrées que son père avait conquises. Philippe-Auguste, fidèle à sa politique de temporisation, refusa. Il défendit même à ses vassaux de prendre part aux querelles du Midi : la trêve avec l'Angleterre allait expirer. Lui-même d'ailleurs voyait sa santé s'aftaiblir, et ne voulait pas s'engager dans une lutte où les forces de son esprit auraient pu le trahir.

Raymond YI mourut au mois d'août 12-22, peu après Raymond Roger, comte de Foix, un de ses plus braves défenseurs. Raymond YII succéda au premier, Roger Bernard au second.

Cette même année, Philippe-Auguste fit son testament. Les articles de ce testament sont remarquables. Il léguait à ses exécuteurs testamentaires 25,000 marcs d'argent ^ pour être répartis par eux aux personnes qu'il aurait pu léser par quelque injustice ; 150,000 au roi de Jérusalem, aux Hospitaliers et aux Templiers pour l'entretien de cent chevaliers de plus, pendant trois ans, au service du saint Sépulcre; 21 ,000 livres - aux pauvres de Paris : il y ajoutait des dons nombreux pour des abbayes, et laissait à celle de Saint-Denis ses couronnes et ses joyaux.

1 Cinquante mille livres d'alors, plus tl'un million aujourd'hui. S Aujourd'hui de huit à neuf cent mille francs.

Ce grand roi mourut à Mantes, le 14 juillet 1223. Son corps fut porté à Saint-Denis avec une pompe extraordinaire, car il venait de convocjucr un concile à Paris, et presque tous les évéques de France assistaient à ses funérailles.

Il laissait la royauté puissante, le royaume agrandi, la féodalité organisée en conseil national sous l'autorité immédiate du souverain, toutes ses villes fortifiées et embellies \ de nombreuses communes développées par le commerce et désormais à l'abri des invasions et des pillages, des finances en ordre, un système d'administration régulier sinon parfait, partout un commencement d'aisance, et, ce que lui seul avait créé, un esprit national. Sous ces différents points de vue. Philippe-Auguste mérite une des premières places parmi les souverains dont la France s'honore.

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