‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 32 sur 52 · LOUIS VIII ET BLANCHE DE CASTILLE · texte numérisé non relu

LOUIS VIII ET BLANCHE DE CASTILLE

Louis VIII fut sacré à Reims le 6 août ; puis il fit à Paris son entrée solennelle : on remarquait auprès de lui Jean de Brienne. roi de Jérusalem, qui venait d'arriver en France pour y demander des secours-.

Il est difficile de juger Louis VIII comme roi : son règne fut trop court, et semble disparaître entre les deux règnes brillants de son père et de son fils. Sa tentative précédente sur l'Angleterre, sa belle conduite en quittant ce pays, ses courses rapides dans le Midi, donnent déjà l'idée d'un prince pieux, loyal, un peu téméraire peut-être, mais d'un

1 Philippe-Auguste fit travailler aui fortifications de toutes les villes, qu'il enferma toutes dans une enceinte. Il paya ces travaux de son argent, et eut grand soin d'indemniser les propriétaires dont il prenait les terrains.

2 Ce prince devait sa couronne à Philippe-Auguste ; en li09, le royaume de Jérusalem >e trouva abandonné à une jeune princesse, fille de Conrad, marquis de Tyr, et d'Isabelle, veuve d'Amaury, le dernier roi. Les barons vinrent en France demander un roi à Philippe, qui désigna Jean de Brienne. Ce prince mourut empereur de Constantinople.

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caractère tonace et hardi. Les actions de son règne confirment ce jugement. 11 n'est guère possible toutefois de lui supposer un génie semblable à celui de son père, et les projets qu'il conçut et exécuta n'indiquent pas de grandes vues.

La trêve avec l'Angleterre expirait en 1224. Louis, dans un parlement convoqué à Paris, le 5 mai, déclara les hostilités rouvertes , et appela ses vassaux à la guerre. Henri IIL sans pouvoir en Angleterre contre l'aristocratie, manquait d'argent pour faire passer des troupes en France : il chargea Savary de Mauléon, gouverneur du Poitou, de tenir tête à Louis. Mais ce seigneur n'y pouvait suffire. A peine resta-t-il quelques jours dans la ville de Niort : forcé de capitider, il se retira à La Rochelle ; et Louis YIII, dont la campagne n'était guère qu'une promenade militaire, se présenta devant cette place le 15 juillet. Les Rochellois attendaient les secours de l'Angleterre : des bâtiments anglais arrivèi-ent enfin dans le port, chargés de caisses énormes. Elles ne leur apportaient que de grosses pierres. On avait fait le chargement dans la Tamise, pour avoir l'air d'envoyer quelque chose, et sauver l'honneur du jeune roi, aux yeux de l'opposition. Mais les Rochellois s'indignèrent; une émeute éclata parmi eux : Louis \lll en profita et se fit ouvrir les portes. La Rochelle fut livrée le 3 août. Périgueux, Saintes, Limoges, suivirent son exemple : Louis campa en face de Bordeaux.

Après cette comte et glorieuse expédition, il se rendit à Vaucouleurs, où il conclut une alliance contre l'Angleterre avec Henri, roi des Romains, fils de l'empereur Frédéric IL

Un événement singulier se passa dans le nord, au printemps de l'année suivante 1225. Un homme à cheveux blancs, courbé par ses fatigues plus encore que par l'âge, se montra dans plusieurs villes de Flandre, disant : « Je suis Baudouin, votre comte, empereur de Constantinople. » Vingt-trois ans s'étaient écoulés depuis le départ de ce prince pour la croisade, vingt ans dei)uis la fatale nouvelle de sa défaite et de sa captivité. Un profond mystère enve-

loppait sa destinée, sur laquelle Joannice, roi des Bulgares, son vainqueur, avait gardé le silence. On disait que Baudouin, après avoir eu les bras et les jambes coupés, avait été jeté, vivant encore, dans une fosse profonde. Ce prince était alors âgé de trente-cinq ans. Sa fille Jeanne, à cette époque, avait été reconnue par toute la Flandre.

Mais Jeanne était haïe des Flamands : l'indifférence avec laquelle elle laissait son mari, le brave captif de Bouvines, prisonnier depuis onze ans daus la tour du Louvre, faute de vouloir payer sa rançon, avait soulevé contre elle l'opinion publique. Soit par ce motif, soit que dans le vieillard qui se présentait, réclamant son héritage, on reconnût réellement les traits du héros de la croisade, les populations se pressaient autour de cet homme extraordinaire, qui racontait de grands faits d'armes, dépeignait avec une vérité frappante les Dandolo. les Montferrat. les Lascaris. animait ses récits par de vives descriptions de rOrient. et d'ailleurs invoquait tous les saints en témoignage de sa bonne foi. Jeanne le vit et fut troublée; mais elle refusa de le reconnaitre. Cependant ce trouble seul, que la ressemblance du vieillard avec Baudouin avait peut-être causé, suffit pour accréditer la croyance populaire. Henri III, passionné pour le merveilleux comme on l'est à dix-neuf ans, écrivit au prétendu Baudouin pour le féliciter de sa délivrance et lui offi'ir son appui. Un soulèvement eut lieu en Flandre : Jeanne eut }<eur. et s'enfuit auprès du roi de France.

Comme suzerain. Louis devait prononcer, d'autant plus que le prétendant avait été reconnu à Lille. Une assemblée fut convoquée à Péronne. et le soi-disant comte fut invité à s'y rendre. Il y vint avec confiance, et répondit à toutes les questions que le roi lui adressa en présence du légat du pape, Romain, cardinal de Saint-Ange. A la fin cependant il se trompa sur quelques points importants, de sorte que l'assemblée le déclara imposteur, et le roi lui ordonna de sortir de France. La décision du roi lui fut fatale : ses partisans l'abandonnèient. Le vieillard perdit la tète et s'en-

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fuit en Bourgogne. Jeanne l'y fit suivre ; on l'arrêta par trahison, et on le livra à la comtesse.

Si ce n'était qu'un fourbe, ou si seulement Jeanne était de bonne foi en refusant de le reconnaître pour son père, elle devait être généreuse à son égard, par respect pour sa propre gloire. La vindicative comtesse n'écouta que son ressentiment. Le vieillard fut promené sur nn âne dans les mes de Lille, et on lui trancha la tête devant ce même palais où il avait reçu les hommages de la Flandre. Et le peuple persista à croire que Jeanne était parricide.

Au mois de novembre de cette année, un concile s'assembla à Bourges pour régler les affaires du Midi. Amaury de Montfort et Raymond VU y plaidèrent leur cause devant le roi et le légat du pape. Malgré les réclamations de Raymond, Amaury fut maintenu dans l'héritage de Simon de Montfort, et fit hommage de toutes ces possessions à Louis yill, qui, moins prudent que son père, accepta cette suzeraineté, et fut déclaré chef d'une nouvelle croisade. Il prit la croix le 30 janvier 1226, et Raymond YII fut excommunié. Tous ses alliés l'abandonnèrent, même les rois d'Angleterre et d'Aragon, que le pape Honorius III somma de rester neutres.

Louis se mit en marche suivi de tous ses vassaux ; à Clermont il rencontra les députés d'Avignon qui lui offrirent le passage par leur ville. Il se dirigea donc vers Lyon et descendit la vallée du Rhône. Il arriva devant Avignon le 6 juin.

Mais déjà les Avignonnais s'étaient repentis de leur soumission. Ils craignaient d'ailleurs la vengeance des croisés pour les cruautés qu'ils avaient commises dans la guerre précédente. A l'approche de l'armée royale, ils fermèrent leurs portes, et ne laissèrent à la disposition de Louis qu'un mauvais pont de bois, hors de leurs murs. Le roi prétendit passer par la ville et sur le pont de pierre. On résista : le siège fut résolu.

Il dura trois mois, et ces trois mois furent bien pénibles pour l'armée des croisés; on sait combien les chaleurs de juillet sont dévorantes dans ce pays : les fourrages man-

quaieut ; les fièvres décimaient les guerriers du Nord. Puis Raymond YII ne cessait de harceler par mille attaques partielles les détachements qui s'écartaient pour chercher des vivres ou soumettre les petites places des environs. Ce qui augmentait les difficultés, c'est que Hugues de Lusignan, comte de la Marche. Pierre de Dreux, dit Mauclerc, duc de Bretagne, et Thibaut IV, comte de Champagne, quoique faisant partie de l'armée du roi. favorisaient secrètement la cause du comte de Toulouse. L'agrandissement du pouvoir royal les effrayait : la chute d'un grand vassal pouvait avoir des contre-coups fâcheux pour leur puissance. Il fallut toute la fermeté de Louis pour les retenir après l'expiration du service féodal de quarante jours. Thibaut seul résista à la volonté du roi, et partit.

Enfin le 12 septembre Avignon capitula. Louis y séjourna quinze jours pour donner du repos à son armée, et continua sa marche. Nîmes s'était soumise à la couronne de France pendant le siège ; les autres villes du Midi sui\irent cet exemple. Louis étabht un sénéchal à Beaucaire, un à Carcassonne, et acheta la souveraineté de Béziers. Il fit raser Limoux, alors située sur la montagne, et ordonna qu'elle fût rebâtie en plaine. Puis il s'avança vers Toulouse, et reçut au mois d'octobre, à Pamiers, l'hommage des évêques de la province.

Après avoir laissé à Humbert de Beaujeu le gouvernement des pays qu'il avait conquis, il s'en revint par l'Auvergne. Mais depuis le siège d'Avignon, il était malade, et la fièvre ne le quittait plus. Forcé de s'arrêter à Montpensier ^ le 29 octobre, il sentit la vie lui échapper. Le 3 novembre, il appela près de son lit les seigneurs et les évoques qui l'accompagnaient, et reçut leur serment d'obéir à son fils aîné. Louis, âgé de douze ans. dont il confia la tutelle à Blanche de Castille. Il expira le 8 novembre, à l'âge de trente -neuf ans.

L'année précédente il avait fait son testament, et distri-

1 A iO kilomètres nord de Rioni Tuy-de-DômC;.

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bué des apanages à ses fils : il donnait à Robert, le second, le comté d'Artois; au troisième, Alphonse, le Poitou et l'Auvergne; au quatrième, Charles, l'Anjou et le Maine. Ce dernier avait six ans quand son père mourut, Alphonse, sept, et Robert, dix.

L'enfant de douze ans qui montait sur le trône était d'une complexion en apparence assez délicate ; élevé dans les sentiments de la plus pure piété, et de l'obéissance la plus respectueuse pour sa mère, qui surveillait elle-même son éducation ; tout entier livré à l'étude de la langue latine, des connaissances théologiques, et surtout de l'histoire, il semblait promettre un roi débonnaire et pacifique, docile à toutes les influences, et peu fait pour les charges du pouvoir souverain. Mais dans cette douce physionomie, dans ce regard caressant, l'œil d'une mère ou celui d'un précepteur habile avaient déjà su entrevoir l'indice des plus belles qualités qu'on puisse désirer dans un roi, dans un homme, dans un chrétien : une raison supérieure, toujours maîtresse d'elle-même; une volonté droite, calme, mais inébranlable ; un sentiment exquis et profond du devoir, joint à la résolution constante de le faire observer aux autres comme de l'observer soi-même ; une foi sans hésitation, mais sans fanatisme ; un courage capable de s'élever par le sang-froid à cette sublimité d'héroïsme où l'on n'arrive ordinairement que par l'enthousiasme. Tel fut dès son enfance Louis IX, le héros du moyen âge, le modèle des chevaliers, l'arbitre de son siècle, le haut justicier de la chrétienté, un des plus vertueux d'entre les hommes, un des plus grands, et certes le plus honnête d'entre les rois.

Doué d'un esprit attentif, et d'une grande finesse d'observation, il avait pu, quoique bien jeune, étudier son aïeul, et comprendre la tâche difficile que le règne de Philippe- Auguste laissait à son successeur. Le pouvoir royal avait immensément grandi, mais c'était à des conditions qu'un homme vulgaire ne pouvait pas espérer de remplir. Il fallait maintenir et faire aimer la domination française dans les provinces conquises par la monarchie, et cependant, tout

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en respectant leurs anciennes franchises, étendre sur elles le joug d'une législation plus conforme à l'unité du pouvoir; par conséquent lutter encore contre les grands vassaux qui ne cherchaient qu'à augmenter leur autoiité aux dépens de l'autoi-ité royale; il fallait protégerla rehgion, et contre les tentatives impies des hérétiques qui l'attaquaient, et contre les excès des fanatiques armés qui la défendaient; entretenir dans l'Église l'unité de foi, l'unité de pouvoir; laisser au souverain pontife, dans son incontestable universalité, le droit d'examen et de direction sur toutes les consciences, et en séparer d'une main ferme le droit d'intervention dans l'ordre politique des événements ; il fallait porter une attention constante sur la nouvelle puissance qui s'élevait, celle des communes, puissance née sous Louis YI, développée sous Louis YII, merveilleusement organisée sous Philippe-Auguste, puissance entraînée par la force des choses vers un progrés toujours croissant, d'un immense secours ou d'un immense danger, selon l'usage qu'on eu saurait faire, puisque c'était la nation à venir, Bouvines l'avait prouvé : il fallait deviner, marquer pour ainsi dire d'un signe au front, appeler et retenir autour du trône, comme conseillère et comme associée, l'élite de cette nation naissante, en même temps et presque sur le même rang que l'élite de la nation féodale; car Philippe-Auguste, en groupant autour de lui les forces matérielles des pairs du royaume et de ses barons, comme cortège obligé de la royauté, n'avait pas oublié cet autre cortège nécessaire de savants théologiens, de savants jurisconsultes, de savants hommes de finances que pouvaient fournir les abbayes, l'université, les communes. Cette idée de fusion n'était qu'indiquée : nulle pensée humaine n'en avait pu sonder les avantages futurs ; mais les inspirations de ce genre ne viennent qu'aux grands hommes ; c'est par là seulement qu'ils sont supérieurs à leur siècle; et après Philippe- Auguste, il fidlait un grand homme, un homme même qui valût mieux que lui; car, outre qu'il est plus difficile de perfectionner que de créer, l'œuvre de Philippe, en toutes

choses avait été fondée par l'habileté, en attendant lajustice. Le tour de l'homme juste était venu, et la royauté, entourée du respect qu'on doit à la force, allait devenir inébranlable, si on l'environnait de celui qu'on doit à la vertu.

Souvenons-nous, avant de parcourir les événements et les institutions de ce beau règne, et répétons que les hommes ne créent rien, que la Providence seule les guide et les pousse dans les voies que sa sagesse a tracées ; que le mérite, la gloire de ceux qu'on appelle grands, c'est de comprendre leur siècle et de marcher à sa tête. Tout est prêt quand ils arrivent ; ils n'ont qu'à voir et à mettre en œuvre. Mais pour voir, il faut du génie ; et la terre est le royaume des aveugles.

Ainsi la féodalité domptée dans ses prétentions, mais rehaussée dans ses prérogatives, était plus imposante que jamais : fallait-il attaquer le système féodal ? L'Église organisée en milice redoutable, soutenue par la foi des peuples, appuyée sur l'inquisition, tendait à la domination temporelle : fallait-il déclarer la guerre à l'Église? Les communes, enorgueillies de l'accroissement de leurs richesses, transformaient les concessions en droits, les privilèges en franchises, et s'exagéraient leur puissance : fallait-il étouffer ces germes de liberté ? La chevalerie avait fait de l'honneur la loi suprême des relations entre les rois, les peuples et les particuliers : fallait-il substituer à ses inspirations irréfléchies les calculs d'une politique astucieuse et froide ? On dira peut-être que Louis, élevé dans les idées de son époque, ne pouvait pas songer à établir des luttes pareilles ; qu'un roi du moyen âge ne pouvait pas être un philosophe du xviii^ siècle, un politique du xvii", un hérétique du xvr; qu'il n'y avait pas de place dans le monde d'alors pour un Henri YIII, un Richelieu, un Louis XL Et pourquoi non? Croit-on que ces hommes-là aient créé les idées qui dirigèrent leur conduite? Elles vivaient, ces idées, à l'époque de Louis IX, elles fermentaient dans un grand nombre de têtes; plus d'un Luther nvait prêché dans le Midi ; plus d'une tentative à la ^oyis XIV

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avait été faite dans plus d'un royaume; le roi Jean n'avait-il pas essayé, pendant toute sa vie. d'étouffer la liberté des communes, le pouvoir de raristocratie, l'autorité de l'Église? Dans tous les temps, il est permis de vouloir remuer le monde : c'est la pensée des fous. Accepter la société telle que Dieu l'a faite, en étudier les éléments, les coordonner pour le bien général ; en un mot, ne tendre à ce qui doit être qu'avec ce qui est, c'est le travail du génie. En fait d'idées comme de volontés, ce n'est pas avec des minorités qu'on gouverne : la majorité est la loi suprême.

La transition de Philippe-Auguste à Louis IX (je ne parle pas du régne si court de Louis VIII) fut l'habile régence de Blanche de Castille. Cette princesse célèbre par sa piété et sui'tout par 1 "énergie de son caractère, avait alors trentehuit ans. Le feu roi lui avait laissé la tutelle de son fils, mais non pas la régence du royaume. Aucun corps politique n'existait en France pour décider cette question. En cas pareil, nécessité fait loi. Blanche exei-ça l'autorhé en supposant que le roi gouvernait : tout se fit au nom de Louis IX, et tout alla bien. L'opinion publique, qui comptait déjà pour quelque chose, se prêta volontiers à une fiction que le prestige de la royauté rendait facile, que le caractère du jeune roi rendait aimable, et que l'habileté de la régente rendait utile. Mais ce ne fut pas sans une vive résistance de la part des grands vassaux.

Au sacre de Louis, qui eut lieu à Reims le dimanche 29 novembre 4226, on ne vit que Hugues IV. duc de Bourgogne, âgé de quatorze ans; Jeanne, comtesse de Flandre, et Jean de Brienne. roi de Jérusalem. Le comte de Champagne. Thibaut IV, le trouvère, n'avait pas été admis : un bruit public l'accusait d'avoir fait périr par le poison ou par la magie le roi Louis VIII. Les autres refusaient de reconnaître Blanche comme régente, et complotaient d'enlever le jeune roi. A leur tête était le frère de Louis VIII. Philippe, surnommé Hurepel, fils de Philippe- Auguste et d'Agnès de Méranie. comte de Boulogne par son mariage avec la fille de Renaud, le prisonnier de Bouvines.

Ce prince, qui n'avait que dix-huit ans, prétendait que la tutelle de son neveu et la régence du royaume devaient lui appartenir. C'eût été le malheur de la France, car ce jeune homme avait autant de légèreté dans l'esprit que de violence dans le caractère. Puis venait Pierre de Dreux, dit Mauclerc \ duc de Bretagne, élevé à cette dignité par Philippe-Auguste, et trop porté à oublier son origine royale. Le troisième vassal redoutable était ce Hugues X de Lusignan, comte de la Marche, qui, après la mort du roi Jean, avait tout simplement repris sa femme que ce prince lui avait jadis enlevée, Isabelle d'Angouléme, reine d'Angleterre pendant quinze ans, et mère du roi Henri III. Hugues de la Marche, esclave de cette femme ambitieuse, était tout dévoué au monarque anglais. Savary de Mauléon, que Louis MIL après sa soumission, avait laissé haut et puissant seigneur dans le Poitou, soutenait la même cause. Il est inutile de dire que dans le Midi la couronne manquait d'appuis, et que Raymond VII combattait de toutes ses forces Humbert de Beaujeu. à qui Louis VIII n'avait pas laissé de grandes ressources.

Cette ligue comptait sur l'appui du comte de Champagne. Mais l'habile régente parvint à le détacher de l'association : alors, au bruit d'empoisonnement vint se joindre contre Thibaut une accusation d'un autre genre, que la malice des grands vassaux répandit partout : on dit que Thibaut était l'amant de la reine mère, malgré la différence des âges, car le prince trouvère n'avait que vingt-cinq ans. Il l'avait célébrée dans ses chansons : il n'en fallait pas davantage.

Les confédérés désappointés tentèrent d'enlever le roi, comme il se rendait d'Orléans à Paris, en décembre 1226^ Blanche s'arrêta par précaution dans la tour de Montlhéry, et envoya à Paris des émissaires pour appeler à son aide les bourgeois. La capitale s'émut du danger de son jeune roi : le peuple parisien accourut en armes, et lui fit cortège de-

1 Ifanclerc signifie maiirais clerc : Pierre reçut ce surnom parce o.i'il imirmrnta le c'ergé.

puis Montlhéry jusqu'à son palais. Louis IX conserva toujours un vif souvenir de cette journée.

Les mécontents ne se rebutèrent pas : le duc de Bretagne. sommé de venir rendre hommage, refusa. Blanche arma sur-le-champ pour l'y contraindre, et partit avec son fils. Le château de Bélesme K une des places les plus fortes du duc, fut pris après un siège vigoureux, au mois de mars 1229. Pierre de Dreux persista néanmoins dans sa rébellion : il comptait sur l'appui d'Henri IIL qui en effet avait promis son secours : mais Hugues de Burgh, ministre du roi anglais, était dans les intérêts de la France, et parvint à décourager les confédérés par la lenteur de ses armements. Hs s'en prirent alors au comte de Champagne qui les avait abandonnés, et vinrent ravager ses domaines. Hugues IV, duc de Bourgogne, trop jeune encore pour résister à leur entraînement, se mit de leur parti, et alla avec eux assiéger Troyes. La ville, défendue avec courage par Simon de Joinville, père de l'historien, tint bon jusqu'à l'arrivée de Blanche et de Louis, dont la présence dissipa les rebelles.

La niême année (1229) avait vu la soumission d'un vassal plus important. Raymond VIL après avoir longtemps soutenu la lutte contre Humbert de Beaujeu. qui l'avait enfin bloqué pendant trois mois dans sa capitale, venait de demander la paix et de se résoudre au sacrifice complet des droits pour lesquels il avait tant combattu. Il vint trouver le roi de France à Meaux. Là fut signé un traité par lequel Raymond cédait à la couronne toutes ses possessions en France. Le roi lui laissait en fief, sa vie durant, le comté de Toulouse, avec l'Agénois. le Rouergue. une partie de l'Albigeois et du Querci : mais à la condition que ces provinces formeraient la dot de sa fille Jeanne, âgée de neuf ans: que cette princesse épouserait un des frères du roi de France : qu'elle serait jusque-là élevée à la cour de Louis ; et que si aucun enfant ne provenait de ce mariage, ces

1 A 16 kilomeUes sud de Moilague (Unie . .•?:>:i!

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provinces feraient retour à la couronne. Ce traité fut suivi d'une pénitence publique, que Raymond VII subit à Paris, le 12 avril, devant le portail de Notre-Dame, pour l'appui qu'il avait donné aux hérétiques. Le roi garda immédiatement le duché de Narbonne, Béziei's, Agde, Maguelonne, Uzès, Viviers et la moitié de l'Albigeois. C'est alors que fut fondée l'université de Toulouse. Celle de Montpellier existait depuis 1220.

Quant à celle de Paris, elle était alors au plus haut pomt de splendeur. On y accourait d'Angleterre, d'Espagne, d'Allemagne et d'Italie, même après avoir étudié dans les universités de ces pays. Albert le Grand, qui y professa en 1221, était né en Souabe, et avait étudié à Padoue; Thomas, son disciple, si célèbre sous le nom de saint Thomas d'Aquin, quitta les écoles de Naples pour celles de Paris. Un homme aussi illustre, Roger Bacon, du comté de Sommerset, après avoir appris à l'université d'Oxford, la grammaire, la philosophie, la théologie, les mathématiques, vint perfectionner ces études à Paris. Indépendamment des docteurs habiles que le gouvernement et l'Église entretenaient dans cette capitale, on était sûr d'y rencontrer des savants d'Italie et d'Espagne ; les uns, formés à l'étude des auteurs grecs, les autres versés dans la langue arabe, et, par conséquent, dans les mathématiques, l'astronomie et la médecine, sciences favorites des docteurs sarrasins. Il était d'ailleurs fort difficile, dans un temps où l'ardeur des controverses augmentait en raison de la rareté des livres, d'établir la concorde entre cette multitude d'enseignements, puisés à des sources si diverses. Aussi ne s'entendait-on pas toujours. Aristote, traduit par les Arabes, retraduit en latin, puis reparaissant en grec, avait été quelque temps le dieu des écoles, mais un Dieu à oracles incompréhensibles, à hérétiques interprétations. Le concile de Paris l'avait proscrit en 1209 : Albert le Grand, qui le comprenait mieux que ses prosélytes et ses persécuteurs, avait entrepris et exécutait alors la noble tâche de lui rendre son autorité. Et puis, une science nouvelle se faisait jour au milieu de ces labo-

rieuses querelles, celle du droit romain. Les Pandectes, découvertes à Amalfi en 1137. étaient devenues en Italie, puis en France, l'objet d'une étude sérieuse, qui devait bientôt amener de grandes réformes dans la législation. On ne voyait pas à cette époque de ces écrivains qui croient tout savoir, parce qu'ils font des phrases sur toutes choses : la langue, d'ailleurs, manquait de ces expressions générales dont l'emploi donne aux hommes superficiels l'apparence du génie. Chacun suivait patiemment sa tâche et creusait profondément son sillon. On élevait la science comme à cette même époque on élevait les cathédrales, chacun apportant et plaçant sa rosace, sa statuette, sa flèche, sans se rendre bien compte de l'ensemble, et pourtant sans oublier cju'il y en avait un. mais en même temps sans prétendre au bonheur de voir l'œuvre achevée : siècles de foi et d'espérance, qui savaient conduii*e à fin d'admirables monuments, parce qu'on n'avait pas. comme aujourd'hui, la folle ambition d'inventer, composer, exécuter et terminer tout dans l'espace étroit d'une vie d'homme. Aussi que d'œuvres de patience à cette époque ! que de beaux manuscrits ! que de brillantes enluminures ! que d'éblouissants vitraux, oîi l'art, armé d'une merveilleuse puissance, représentait les scènes des saintes Ecritures ! Paris devait être alors une ville fort curieuse à voir, à cause des contrastes sans nombre que présentaient ses noires et sales maisons, et ses blanches et magnifiques églises : son palais des rois, étroit et mesquin, autour duquel se pressaient les rues tortueuses de la Cité, et ses vastes abbayes, déployant leurs grandes coultin-es dans les faubourgs du nord et du midi; ses cent cinquante corporations de métiers, ses milices bourgeoises, son clergé, ses professeurs, presque tous attachés à des ordres religieux, et sa bruyante population d'étudiants de tout âge et de toute nation. La paix n'était pas facile à maintenir dans ce monde turbulent et pa.-sionné, et la prévôté de Paris avait fort à faire pour exercer sa juridiction dans les bornes de la justice. D'ailleurs, portée à favoriseï' les bourgeois, elle heurtait souvent les privilèges de l'Lnivei'-

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site. En 1229, une rixe sanglante eut lieu entre la bourgeoisie et les étudiants : la régente fut obligée d'employer la force pour réduire ces derniers : quelques-uns furent blessés. Les docteurs s'indignèrent ; l'L'niversité quitta Paris; plusieurs cours furent transportés à Angers. Il fallut que le pape Grégoire IX intervînt, et que le roi usât de clémence. Toutefois. l'Université ne fut admise à recommencer ses leçons qu'en 1231.

Cette môme année mit fin à la guerre civile. Pour comprendre la résistance obstinée de Pierre de Dreux, il faut se rappeler que la Bretagne relevait du duché de Normandie, et que toutes les opinions n'étaient pas d'accord au sujet de la possession légitime de cette dernière province. Les uns s'en tenaient à l'arrêt de la Cour des pairs, et regardaient la Normandie comme ayant fait retour à la coiu'onne ; les autres ne voyaient là qu'une conquête de Philippe-Auguste, et continuaient à regarder Henri III comme le légitime seigneur. Ace titre, Pierre de Dreux, bien qu'issu de la famille royale de France, pouvait se considérer comme vassal du monarque anglais. C'est en cette qualité qu'il reçut Henri III. lorsque, le 3 mai 1230. ce prince débarqua à Saint-Malo. Le roi d'Angleterre se rendit à Nantes, et fit quelques tentatives pour reconquérir ses anciennes provinces. Mais Blanche, appuyée sur l'autorité donnée par les légistes à l'arrêt de la Cour des pairs, était parvenue à rattacher à la cause française les plus puissants seigneurs de Bretagne. Henri III manquait d'énergie comme détalent ; il traita avec Louis IX, et se retira. Pierre de Dreux fit comme lui ; et une trêve de trois ans fut conclue le 4 juillet 1231, à Saint- Aubin-du-Cormier, petite ville qu'il avait fondée en 1 222 ' .

Les années qui suivirent furent tranquilles. L'esprit inquiet et remuant de la chevalerie française trouva à s'exercer au dehors dans les luttes de Frédéric II et de Jean de BriennCy pour le royaume de Jérusalem : dans la conquête

1 A 12 kilomètres sud-ouest de Fougères (lUe-et- Vilaine,.

des îles Baléares faite sur les Maures par Jacques I", roi d'Aragon; enfin, dans la prise de possession du royaume de Navarre par Thibaut IV, comte de Champagne : il succédait à son beau-père Sanche VIL La mort de Philippe Hurepel. resté son ennemi, arriva à propos, en 123-4. pour le délivrer des inquiétudes qu'il pouvait avoir du côté du nord, et il se transporta, avec un grand nombre de chevaliers, à Pampelune. où il établit sa nouvelle cour, après avoir donné sa fille Blanche en mariage à Jean, fils de Pierre de Dreux, et héritier du duché de Bretagne. La régente profita de la circonstance en achetant à Thibaut, pour une somme peu considérable, les comtés de Chartres. Blois et Sancerre. avec la vicomte de Chàteaudun. Enfin, à l'expiration de la trêve, Pierre Mauclerc, mal soutenu par Henri IIL qui ne fit en sa faveur qu'une impuissante démonstration, se rendit à Paris, et se reconnut vassal du roi de France.

Le comte Fernand. que Louis IX avait remis en liberté en 1228, mourut le 27 juillet 1234, et Jeanne, malgré son âge. épousa Thomas de Savoie, qui devint ainsi comte de Flandre.

Ces mariages, qui donnaient des souverainetés, étaient alors l'objet des combinaisons politiques. Blanche, qui avait étendu et affermi la monarchie du côté de l'Océan et des Pyrénées, songea à l'appuyer sur la Méditerranée. Raymond Bérenger l\, comte de Provence, de la famille des comtes de Barcelone, avait quatre filles et point de fils. Ce prince était encore jeune, ayant à peine trente ans. mais sa santé délabrée ne promettait pas longue vie. La Provc.xe pouvait devenir un beau fleuron pour la couronne, bien que, d'une part, elle relevât de l'Empire, et que. de l'autre, l'indépendance presque républicaine de ses villes principales, Marseille, Arles, Avignon, Nice, constituées sur le modèle des cités d'Italie, laissât entrevoir pour la suite bien des difficultés au pouvoir royal. Blanche n'hésita pas à demander pour son fils la main de l'aînée des filles de Raymond Bérenger, Marguerite, âgée de douze ans. « Son

père, dit Joinville, l'avait enseignée et doctrinoe en sens et courtoisie, et en toutes bonnes mœurs -lès le temps de son enfance. » Béatrix de Savoie, sa mèj^e, était une princesse accomplie, que les chansons des troubadours ont rendue célèbre. Gauthier, archevêque de Sens, et le sire Jean de Nesle, allèrent à Aix, au commencement de mai d234, demander la jeune princesse, qui fut accordée sire, le-champ. Le mariage se fit à Sens le 27 mai : Louis IX avaii dix-neuf ans.

Henri III se hâta de suivre cet exemple, et le 14 janvier i236, il épousa la seconde fille de ce même Bérenger, Eléonore.

Ce fut le 25 avril de cette année que Louis IX, ayant accompli sa vingt-unième année, fut déclaré majeur, et prit en main les rênes du gouvernement.

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