‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 34 sur 52 · L.a Sainte-Cbapelle · texte numérisé non relu

L.a Sainte-Cbapelle

ses contemporains. Grégoire IX. irrité de plus en plus contre Frédéric, l'excommunia, et le déclara déchu de la dignité impériale. Un légat fut envoyé en France, en 1239, pour offrir la couronne à Robert d'Artois. Louis rejeta cette offre, déclarant qu'il n'approuvait pas l'excommunication de l'empereur, dont l'orthodoxie ne lui laissait aucun doute, et ne pouvait être jugée que par un concile. Cette déclaration avait un grand poids dans la bouche d'un prince dont la piété était incontestable.

La fermeté de Louis eut son effet, et trouva bientôt l'oc-

1 Voyez à la fin du volume V Explication raisonnéede& figures, n° 33.

casion de se manifester à son tour contre le prince qu'elle avait protégé. Grégoire IX convoqua un concile à Rome

____^. po^^i' le 9 août 1240.

Une grande partie des évêques de France se mit en route pour s'y rendre. Mais, à leur départ de Gênes, l'Empereur les fit attaquer par les Pisans, les fit tous prisonniers et les enferma dans la citadelle de Pise. Louis s'émut à cette nouvelle, et écrivit à l'Empereur une lettre pleine de dignité, oti il lui rappelait l'antique alliance de l'Empire et du royaume de France, et l'invitait à ne point rompre cette union par des procédés que lui, roi. n'était pas disposé à souffrir. « Que votre prudence impériale y prenne garde, disait-il en finissant, et qu'elle ne se borne pas à alléguer votre puissance ou votre volonté, car le royaume de France ne se laissera pas fouler aux pieds. » Frédéric répondit en s'excusant par de mauvaises raisons, et remit les prélats en liberté. Mais la mort de Grégoire IX vint suspendre la lutte du sacerdoce contre TEmpire.

La guerre féodale allait recommencer. Louis IX. voulant assurer l'exécution du traité de Meaux, tinta Saumur, en i241, une cour plénière, pour y célébrer le mariage de son frère Alphonse, comte de Poitiers, avec Jeanne, fille de

Vae Intérieure de la Sainte-Cbapelle 1.

1 Voyez à la fui du volume VExplication raisonnée des figures, no 34.

Raymond VU : puis il conduisit lui-même son frère à Poitiers, et lui donna l'investiture de ses Etats. Mais déjà une ligue puissante se formait contre lui. Le vieux Hugues X de Lusignan, comte de la Marche, que sa femme Isabelle retenait sous la suzeraineté de l'Angleterre, parvint à associer à sa cause le mobile Raymond VIL en lui promettant pour épouse sa fille Marguerite. Raymond se flattait de l'espoir d'avoir un fils, qui plus tard déchirerait le traité de Meaux. Le roi Henri III promit des secours : on comptait aussi sur le roi de Navarre et sur celui d'Aragon, Thibaut IV et Jacques I". Lorsque Louis IX eut quitté Poitiers. Hugues, appelé à la cour d'Alphonse, comme vassal, l'aborda fièrement sur la place publique, l'accusa d'avoir ravi l'apanage de Richard de Gornouailles, nommé duc d'Aquitaine par son frère Henri III, et lui déclara qu'il lui refusait hommage et le regardait comme ennemi. C'était le manifeste de la ligue : Hugues de Lusignan, après cette offense, s'élança sur son cheval et partit au galop, suivi de sa femme Isabelle, et d'une troupe nombreuse d'archei's. Henri III vint débarquer avec son frère Richard à Royan, à l'embouchure de la Gironde, le 18 mars 1242.

Louis ne perdit point de temps : il partit de Ghinon au mois d'avril, et s'avança rapidement dans le Poitou, dont il soumit successivement toutes les places fortes. Le fils du comte de la Marche fut pris avec quarante et un chevafiers au siège de Fontenai. On demandait à Louis de les faire périr. « Pourquoi donc ? dit le roi ; l'un n'a pas failli en obéissant à son père, les autres en servant leur seigneur. « Henri III se plaignit amèrement de ce qu'il rompait la trêve. « Je ne l'ai point rompue, répondit Louis, je viens châtier des rebelles qui ne sont point compris dans la trêve. » Dans sa loyauté, il alla même jusqu'à offrir au roi d'Angleterre d'examiner avec lui quelles provinces pourraient lui appartenir de droit, et de les lui rendre. L'imprudent monarque ne répondit que par un défi, et vint occuper Taillebourg, pour disputer à Louis le passage de la Charente.

Le jeune roi marche à sa rencontre, culbute les Anglais

Ml-, H I MO IRE Dh fUA.NCE.

a:; pont de ïaillebourg. et les poursuit jusque sous les murs de Saintes. Battu une seconde lois devant cette ville, Henri essaie de s'y défendre. Mais les habitants, se montrant peu disposés à le seconder dans les dangers d'un siège, et le roi de France se présentant devant les portes, il s'enfuit précipitamment à Blaye. en ordonnant qu'on mette le feu à Saintes.

Louis IX entra assez tôt pour arrêter l'exécution de cet ordre barbare. Hugues X vint alors, avec les seigneurs ses vassaux, faire sa soumission au roi. qui lui pardonna, à la condition qu'il tournerait ses armes contre Raymond VII. (le dernier alla trouver à Bordeaux Henri III. et lui annonça les prochains secours des rois de Navarre, de Castille et d'Aragon. Mais ces secours ne vinrent pas : l'argent manquait au roi d'Angleterre comme les hommes, comme le courage ; et Louis IX aurait pu achever rapidement cette campagne, si les chaleurs de l'été n'avaient causé à son armée de graves maladies. Souffrant lui-même, il se contenta de conclure avec Henri III une trêve de cinq ans. Il laissait d'ailleurs dans ces contrées, pour assurer la soumission des rebelles, quelque chose qui valait mieux qu'une armée, le souvenir de sa modération et de sa bonne foi. Raymond VII suivit bientôt l'exemple de Hugues : il sollicita et obtint son pardon le 22 décembre; et. au mois de janvier 1243, il vint à Lorris. en Gatinais. se jeter aux pieds de son souverain. Cet hommage fut suivi de celui de Roger, comte de Foix. Ainsi, dans toute rétendue du royaume, les grands vassaux étaient soumis. Ce fut alors que, dans un parlement tenu à Paris, au commencement de l'année 1244. Louis IX déclara que, conformément au principe de l'Évangile, nul ne peut servir deux maîtres à la fois, les seigneurs qui possédaient des fiefs relevant d'une couronne étrangère, en même temps que des fiefs relevant de la couronne de France, seraient forcés d'opter. Liberté fut laissée à chacun, et cette sage ordonnance mit fin au plus dangereux de tous les abus qu'eût enfantés le régime féodal.

Louis tomba dangereusement malade au mois de no-

TllEIZIEME SIÈCLE.

vcmbrc de cette année 1244. 11 était alors à Pontoise. On désespéra bientôt de ses jours. Dans le délire de la fièvre, il ne rêvait que croisade ; car des nouvelles douloureuses étaient arrivées en France.

Chassés des bords de la mer Caspienne par les Mongols , et appelés par le sultan d'Egypte , les Karismiens avaient battu les chrétiens à Gaza, massacré les Templiers et les Hospitaliers , pris Jérusalem, et égorgé tous les habitants de cette ville malheureuse. Le saint roi se reprochait ces désastres, comme s'il eût pu les empêcher, et, dans un moment de calme, il fit vœu de prendre la croix s'il guérissait. Cette guérison, objet de tant de prières en France, fut enfin accordée par la Providence, et Louis, malgré les instances de sa mère et de sa femme, fit venir près de son lit levêque de Paris, et fut décoré du signe sacré par ce prélat.

Mais avant de partir pour la Terre-Sainte, Louis \ oulait étabhr la paix non-seulement en France, mais dans tous les Etats chrétiens, et malheureusement les querelles de la Papauté avec l'Empire avaient recommencé, plus vives que jamais, sous le pontificat d'Innocent l\ -. Le pape vint s'é-

1 Voyez à la fiu du volume YExplication raisonnée des figures, u» 35.

2 Simbaldo Fieschi, Génois.

Saint Louis

tablir à Lyon, et y convoqua un concile œcuménique, en 12-45. Dans ce concile, on décida la croisade, mais on excommunia le prince dont les secours, pour cette grande expédition, paraissaient le plus indispensables. Frédéric II, non-seulement par ses droits sur Jérusalem, mais par ses possessions en Italie, en Sicile, en Sardaigne. était maître de la Méditerranée : et l'Eglise le déclarait indigne de combattre dans les rangs des croisés. Frédéric, il est vrai, avait toujours protégé les Sarrasins en Sicile, et sacrifiait à sa politique particulière la grande politique européenne. Mais c'était l'heure des indulgences, et Innocent IV restait impitoyable. Louis IX essaya de lui faire entendre raison : il eut avec lui une conférence qui dura sept jours entiers, à l'abbaye de Cluny, et ne put le convaincre. Il n'eut guère plus de succès dans ses propositions à Henri III. et pourtant il y mettait une singulière loyauté : il voulait changer la trêve en paix, offrant de rendre au roi d'Angleterre les parties de l'Aquitaine que Philippe-Auguste et Louis VIII avaient conquises, pourvu que Henri reconnût le jugement de la Cour des pairs contre Jean, et renonçât à ses prétentions sur la Normandie. Le monarque anglais ne consentit à rien, qu'à une prolongation de la trêve.

En Flandre, une guerre civile retardait encore les projets du bon roi. Jeanne était morte en 1243. sans laisser d'enfants, et sa sœur Marguerite, qui lui succéda, avait deux fils du sire d'Avesnes, son premier mari, et trois du second, le sire de Dampierre. La Flandre se partagea entre ces deux familles, et ce ne fut qu'en 1247 que le roi panint à terminer leurs diff^érends, en assignant le Hainaut aux d'Avesnes et la Flandre aux Dampierre.

En 1245. Louis venait d'ajouter à la monarchie le comté de Mâcon. qu'il acheta d'Alix, dernière héritière des comtes, qui se retira dans une abbaye à Pontoise. Mais une autre pensée l'occupait encore, toute dans l'intérêt de la monarchie.

Raymond Bérenger IV, comte de Provence, après avoir marié trois.de ses filles, la première au roi de France, la

seconde à celui d'Angleterre, la troisième, Sancie, à Richard de Gornouailles. frère de ce roi, avait fait son testament en faveur de la dernière, Béatrix, à qui il laissait ses comtes de Provence et de Forcalquier. Cette résolution paraît lui avoir été inspirée par Raymond AU, qui l'avait rencontré au concile de Lyon, et à qui il avait promis Béatrix. Mais Raymond Bérenger mourut le 19 août 1245, et un nouveau prétendant se présenta : c'était don Pedro, fils de Jacques V% roi d'Aragon. L'intérêt delà France s'opposait à l'un comme à l'autre de ces mariages, dont le premier reconstituait la petite monarchie des comtes de Toulouse, le second rendait à l'Aragon des provinces qu'il avait trop longtemps possédées : c'était faire rétrograder la monarchie française; Louis IX concevait trop bien ses devoirs de roi pour ne pas combattre ces prétentions. Son dernier frère, Charles d'Anjou, avait alors vingt-cinq ans ; il le fit proposer à Béatrix, et les États de Provence, assemblés à Aix, se prononcèrent en sa faveur. Mais il fallait se hâter. Louis, qui, sans doute dans ce but, était venu à la conférence de Cluny avec cinq cents chevaliers, les donna à son frère pour l'accompagner en Provence. Les deux rivaux de Charles craignirent une guerre et firent retraite. Le mariage du prince d'Anjou et de l'héritière de Provence fut célébré à Aix le 31 janvier 1246, en présence de Béatrix, veuve de Bérenger, et de ses deux frères, Pierre, comte de Savoie, et Thomas, l'ex-comte de Flandre.

Louis IX s'occupa alors activement des préparatifs de la croisade. Il déclara sa mère régente pendant son absence, fit creuser un port sur la Méditerranée, et bâtir la ville d'Aigues-Mortes : c'était là qu'il devait s'embarquer et qu'il donna rendez-vous aux croisés K On distinguait parmi ceux qui devaient l'accompagner, sa femme Marguerite, ses frères Robert, comte d'Artois, et Charles, comte d'Anjou ; Hugues IV, duc de Bourgogne ; Pierre Mauclerc, ce fameux

1 Uu canal d'une lieue, appelé le Grau du Roi, joignait le port d'Aigues-Morles à la haute mer. Aujourd'hui on voit encore, au pied des tours du rempart d'Aigues-Mortes, les anneaux de fer où l'on amarrait les navires.

340 inSTOlKE DE FRA.XCE.

r evalier de Braime. jadis dur de Bretîiiriie : le duc actuel. ,! m le Roux, son fils : la comtesse de Flandre avec ses •'t -ix fils; le comte de la Marche ; Amaury de Montfort; les a ;;hevêques de Reims, de Sens et de Bourges; lesévêques «.'j Laon. de Beauvais et d'Orléans. Alphonse, second frère (1 : roi, comte de Poitou, ne devait le rejoindre qu'au prin- ((;.;ips suivant.

Le vendredi 12 juin 1248, Louis IX alla prendre, à Saint- ■ . .lis, le bourdon de pèlerin et l'oriflamme. De ce jour, il ce sa de porter de riches vêtements, ne s'habilla plus que de noir, et voulut qu'on distribuât aux pau\ res la ^ aleur des parures royales qu'il aurait portées pendant tout ce temps. Blanche l'accompagna jusqu'à l'abbaye de Cluny : là. elle embrassa pour la dernière fois ce fils qu'elle aimait tant, et ([u'elle ne devait plus revoir en ce monde. Louis s'achemina' ensuite vers Lyon, où il eut une conférence avec le pape. A Aiguës- Mortes, il trouva Raymond Ali, qui s'engagea à le suivre de près; mais le comte de Toulouse ne devait point tenir parole : il mourut à Milhau, le 27 septembre de l'année suivante, à l'âge de cinquante-deux ans.

Louis IX resta à Aigues-Mortes deux mois : enfin, le 2o août, il s'embarqua pour la Palestine.

Le roi arriva le 17 septembre dans l'ile de Chypre, oti régnait Henri de Lusignan. Les années précédentes avaient été consacrées par lui à amasser dans cette île d'immenses magasins de vivres. Son projet était d'attaquer rEg}-pte, et il avait raison. Depuis Saladin, l'Egypte était le centre du pojvoir musulman : c'est de là que sortaient les tyrans ou les dévastateurs de la Palestine, soit que les sultans du Caire s'entendissent avec ceux d'Alep, car alors Jérusalem leur servait de proie à tous deux, soit qu'ils fussent en guerre, car la Judée était leur champ de bataille. A cette époque, le mal était pire encore, car Xedjini Eddin, sultan d'Egypte, s'était emparé de Damas, et son pouvoir s'étendait jusqu'à l'Euphrate.

Mais on ne pouvait envahir l'Egypte pendant l'inondation du Nil : d'ailleurs, il fallait attendre que toute l'armée

TRKIZIEME SIECLE. 34<

fût réunie. Luuis passa l'hiver à Nicosie, capitale du royaume de Chypre, et employa ce temps à s'assurer, par des négociations, de l'assistance des chrétiens d'Asie et de Grèce, ainsi que de la neutralité des Tartares Mongols, dont le khan, dit-on, se laissa persuader par lui d'embrasser le christianisme.

Au printemps, l'empereur Frédéric II envoya un grand renfort de vivres aux croisés ; mais les difficultés mercantiles que les Vénitiens, les Pisans, les Génois élevèrent pour le transport des troupes retardèrent le départ, et ce ne fut que le 13 mai qu'on mit à la voile. Le sultan d'Egypte avait eu le temps d'être averti , non-seulement de l'attaque, mais du lieu choisi pour le débarquement; et lorsque l'on arriva devant Damfette, le vendredi 4. juin 1249, on trouva, dit Joinville, tout le pouvoir du Soudan^ sur la rive de la mer, moult belle gent à regarder.

La côte est très-basse eu cet endroit, et les bas-fonds s'étendent fort loin. Les musulmans avaient retiré leurs galères dans le Nil. Le roi ordonna le débarquement. Au point du jour, tout le monde était dans les chaloupes. Mais pour éviter les embarras de l'abordage, Louis s'élança à la mer, tous les chevaliers firent de même, et l'on s'avança, ayant de l'eau jusqu'aux aisselles. Les mameluks \ qui couvraient la plage de leur cavalerie, furent siu'pris de cette audace, et Louis, profitant de leur hésitation, rangea rapidement ses troupes en bataille, de manière à opposer un front hérissé de lances aux charges de l'ennemi. Les chevaux, effrayés de cet obstacle, furent bientôt dispersés ou abattus, et les musulmans prirent la fuite dans toutes les directions, laissant l'armée française débarquer paisiblement ses chevaux, ses machines de guerre, ses munitions. La terreur aussitôt se répandit dans Damiette, ville bien fortifiée, dont les abords pouvaient être inondés facile-

1 Les mameluks étaient des esclaves de race circassienne, venus des bords du Pont-Euxin, et achetés par les soudans d'Egypte, qui en composaient une garde d'élite, parce qu'ils étaient en général de fort beaux hommes.

ment. Presque toute la population s'enfuit, et les croisés entrèrent sans coup ferir, le 7 juin.

Le Nil ne commence à croître que vers le solstice d'été, et, si l'on en croit Napoléon. Louis IX. en partant aussitôt, arrivait le \'2 juin à Mansourah, et le 26 au Kaire ; lEgypte était conquise. On aime à voir ce grand homme de guerre juger la campagne du saint roi, mais peut-être la juge-t-il trop avec des idées modernes. Louis IX n'avait pas, pour diriger une campagne à la Bonaparte, les ressources que mettent à la disposition d'un habile général la connaissance exacte des lieux, relevés par de savants ingénieurs, la discipline militaire, qui manie cent mille hommes comme un seul, le perfectionnement des moyens de transport, qui fait du moindre manœuvre une machine intelligente, le prodigieux développement des sciences mathématiques et mécaniques, qui mesurent, composent, exécutent et au besoin détruisent en un clin d'œil des ponts, des digues, des chaussées, des redoutes. L'expédition de Louis IX en Égj^te était la première campagne du moyen âge : la chevalerie jusqu'alors avait su assiéger et défendre des villes, donner de grands coups de lance, lutter corps à corps; mais à quelle école avait-elle appris l'art des marches, des campements, et des luttes contre la nature? Quelles cartes d'Egypte avait le roi Louis? Et puis, si le climat d'Egypte écrase nos voltigeurs, quel terrible effet ne dut-il pas produire sur les lourdes armures de nos preux ! Que nos militaires aillent peser au Musée d'artillerie les casques, les cuirasses, les cottes de mailles, les masses d'armes, et qu'ils nous disent s'ils voudraient aller recevoir sur leur tête, dans cette tenue d'été, le soleil des Pyramides !

Louis crut devoir s'établir à Damiette pendant l'inondation, et probablement il fit bien. D'ailleurs il attendait les secours que son frère Alphonse devait lui amener. Mais les chaleurs de l'été, jointes à l'intempérance, avaient amolli les croisés, et Alphonse, retardé par des vents contraires, n'arriva que dans les premiers jours de novembre. La

saison était favorable; on se mit en marche le 20 de ce mois, et l'on remonta le Nil. On traversait les canaux d'irrigation de ce fleuve en allongeant la digue, à force de terrassements nouveaux, vers le bord opposé. Le 20 décembre, l'armée campait devant Mansourah, ou la Massoure, ville située à l'embranchement de deux bras du Nil, celui de Damiette et celui d'Aschmoun^ Là il fallut s'arrêter, parce que l'ennemi se disposait à une vigoureuse résistance, et que d'ailleurs il s'agissait de franchir le canal d'Aschmoun : or, à mesure que les Français poussaient la digue en avant, les Sarrasins creusaient le bord vis-à-vis. Les machines de guerre ne suffisaient pas à écarter leurs travailleurs, parce que de leur côté ils lançaient le terrible feu grégeois. Ce projectile incendiaire, composé en partie de bitume liquide enflammé, semblait, dit Joinville, un dragon qui volât /9«r Vair^ et jetait l'épouvante dans le camp, surtout pendant la nuit, au point que le roi se dressait sur son lit, et s'écriait : Beau sire Dieu, sauvez -moi et ma gentl Enfin on trouva un gué, et l'armée passa le 8 février 1250. Mais l'avant-garde, commandée par Robert d'Artois, et le grand-maître des Templiers, Guillaume de Sonnac, après avoir chassé l'ennemi de ses positions, se laissa emporter, et entra en désordre avec lui dans Mansourah. Les mameluks, s'apercevant de leur petit nombre, barricadèrent les rues, enveloppèrent ces imprudents chevaliers, et en firent un grand carnage : Robert d'Artois fut tué. Le roi arrivait au galop, suivi du principal corps d'armée : il apprit en même temps et le succès de son frère et sa mort. « Dieu soit honoré de ce qu'il nous donne ! » s'écria le saint roi, et de grosses larmes coulaient sur ses joues, et il chargea avec vigueur les Sarrasins qui l'attaquaient de tous côtés. Le grand-maître des Hospitaliers était pris, celui des Templiers couvert de blessures; Salisbury, qui commandait les croisés anglais, était

1 Lorsque, trente ans auparavant, les chrétiens, sous la conduite de Jean de Brienne, avaient pris Damiette, le sultan Malek-Kamel, retiré dans ce lieu, y avait fait un camp fortifié et s'était fait construire un palais au milieu. Les musulmans élevèrent des maisons à l'entour, et ce camp devint une ville, qu'on appela Mansourah [la Victorieuse).

tué: le duc de Bretagne vomissait le sangà bouillons et combattait toujours. Le roi courut un grand danger, car au

milieu de la mêlée, pendant qu'il délivrait son frère Charles, surpris par les mameluks, on vit la crinière de son cheval toute couverte de feu grégeois.

La victoire fut complète, et le camp des Sarrasins resta au pouvoir des Français.

Le sultan d'Egypte était mort à Damas, et son filsTouran-Schah venait d'arriver. Il comprit qu'il ne fallait pas attaquer les chré-

Appare.l pour lancer le feu grégeol. 1. tiCUS. maiS ICS Cmpê-

cher d'avancer et leur couper les vivres. Pendant qu'une maladie pestilentielle ravageait l'armée française et retardait les opérations, il fit descendre des navii-es armés vers Damiette. et intercepta les convois.

Le roi. au milieu de l'épidémie, était admirable comme toujoui's : il visitait tous les malades, les encourageait par ses paroles, leur prodiguait les soins les plus touchants. « C'est mon devoir, » disait-il à ceux qui voulaient l'en empêcher. Cependant la saison dangereuse approchait : il fallait se replier vers Damiette ; Louis tenta de négocier, et offrit à Touran-Schah de lui doiiner cette ville en échange de Jérusalem. Le sultan n'était pas éloigné d'accepter cette condition, mais il exigeait que le roi restât en otage. Cette demande insolente rompit tout, et le roi songea à revenir

1 \j\ez a

la fin du volume ['Explication rcnsonnée des figures, no 36.

TUEIZIKME SIECLE. 345

à Damiette. On embarqua les malades, et l'armée devait les suivre par terre. Louis, souffrant à la fois du scorbnt et de la dyssenterie, ne pouvait plus même soutenir le poids d'une armure. On voulait qu'il s'embarquât avec les malades, il déclara qu'il ne quitterait point son armée. « Passez, » disait-il à ceux qui approchaient leurs barques du rivage oti il se tenait. Il était monté sur un cheval arabe, n'ayant pour arme qu'une épée.

Mais la maladie qui, dans un homme comme Louis IX, reste impuissante contre les nobles sentiments, exerce invinciblement son empire sur les facultés de l'esprit. Le roi n'avait plus ce coup d'œil prévoyant qui empêche les grands malheurs, ou cette activité qui les répare. Aucune précaution n'avait été prise, le désordre s'était mis dans l'armée : presque tous les malades embarqués furent pris ou massacrés. Le roi, en arrivant au village de Minieh. tomba de faiblesse et perdit connaissance. Il fallut le déposer dans une chaumière : la nuit vint ; d'épouvantables cris se firent entendre, des feux brillèrent de toutes parts : le village était envahi par les Sarrasins. Geoifroi de Sargines et Gaucher de Chatillon se jetèrent au travers de la rue étroite où gisait le roi, et en défendirent l'approche jusqu'à la dernière extrémité. Mais enfin il fallut céder au nombre. Le roi de France fut pris avec ses deux frères, les comtes de Poitiers et d'Anjou. On les ramena à Mansourah.

Louis supporta ce désastre avec un courage héroïque : il ne parut occupé que du sort de ses compagnons de captivité, et des malheureux qu'on égorgeait de tous côtés parce qu'on n'en espérait pas de rançon K II se hâta de traiter avec le sultan, pour arrèterces massacres. Celui-ci demanda400, 000 livres et la ville de Damiette. Louis consentit à tout, à con-

1 Ce grand homme, pendant sa captivité, ne laissa pas échapper une plainte, un mot sur lui-même : il conserva la fierté d'un roi de France avec ses ennemis. Le plus souvent, il ne leur répondait pas : sa contenance calme et noble leur inspirait un respect profond. Le roi n'avait auprès de lui que son chapelain, Guillaume de Chartres, et un domestique nommé Isambert. H se couvrait la nuit d'une vieille casaque qu'un prisonnier lui avait donnée. Il se consolait enlisant le livre des Psaumes, seul bien qui lui restât.

346 HISTOIRi: DE FRANCE.

dition que la ville paierait la rançon du roi, « qui, disait-il, ne se rachète pas avec de l'argent. » et que pour les 400,000 livres, tous les prisonniers seraient remis en liberté. Il s'engageait en outre à ne pas faire, avant dix années, la guerre aux musulmans. Sur ces entrefaites, Touran-Schah fut assassiné par les mameluks, et l'on crut un moment que le traité était rompu. Mais ceux-ci ayant consenti à le maintenir. Louis, fidèle à ses promesses, paya la première moitié de la somme, livra Damiette, et fut remis en liberté*.

Pendant ces scènes déplorables, la reine Marguerite était restée à Damiette : elle y mit au monde un fils, qui fut nommé Tristan. Sur le point d'accoucher, elle se jeta aux genoux d'un vieux chevalier, âgé de -quatre-vingts ans, qui veillait près d'elle, et le conjura de la tuer si les Sarrasins arrivaient. « J'y avais pensé, répondit naïvement celui-ci, et soyez sûre que je le ferai volontiers. »

Louis fut libre le 8 mai. Mais il ne se crut pas dégagé de la haute mission qu'il avait à remplir. Représentant de l'Europe chrétienne dans l'Orient, s'il eût fait voile pour la France, la cause de la religion, celle de la civilisation étaient perdues à jamais. Un devoir qui doit passer avant l'intérêt de la patrie, celui de l'humanité, réclamait sa présence dans ces contrées : Louis n'hésita pas, et fit voile vers Saint-Jean d'Acre. Il y débarqua le 14 mai 1250.

Ce ne fut pas cependant sans avoir consulté ses barons qu'il prit le parti de rester en Palestine, et sans laisser à tous le choix de partir ou de rester avec lui. Un grand nombre le quitta. Ses deux frères revinrent en France : le duc de

1 Les émirs exigeaient de Louis un serment qui répugnait à sa piété et à son honneur. Persuadé qu'un chrétien, un roi de France, n'avait que sa parole, il refusa. « Tu es notre captif, lui dirent-ils, et tu nous traites comme si nous étions dans tes fers. Le serment ou la mort. — Vous êtes maîtres de mon corps, répondit le roi, vous pouvez le tuer ; mais vous ne pouvez tuer mon âme. » Il résista à toutes les instances des Français comme à toutes les menaces des Sarrasins. II fallut se contenter de sa parole : « C'est le plus ferme chrétien qu'on ait vu, » disaient les musulmans. Lorsli dit uns amiraus : a Trop nous merveillons come vous soies iiostre esclave et noslre chétif, pourquoi vous parlez si baudement : sachiés se vous ne faites ce, je vous occirray maintenant. » A ce repoudi li bons roj-s, et dist : « Le cors demoy pourrez vous bien occire, mais Tâme n'occirrez vous pas. ») {Guillaume de I\'angis.}

TREIZIEMi; SIÈCLE. 347

Bourgogne, celui de Bretagne et Pierre Mauclerc firent comme eux. Ce dernier mourut en mer.

On a peine à concevoir, dans nos modernes monarchies, qu'un État puisse se passer si longtemps de son roi ; mais il faut toujours se reporter aune époque pour en juger les événements. Sous le régime féodal, et sous l'empire des idées que ce régime consacrait, l'ordre était possible en l'absence du souverain. L'autorité royale, même déléguée, restait un objet de respect, de culte même pour les grands vassaux, qui régnaient sous son abri, chacun dans ses provinces, et pour le peuple, qui l'apercevait à peine dans un mystérieux lointain, à travers tant de petites souverainetés intermédiaires. Ajoutons que dans la situation de la France, telle que Philippe-Auguste, Blanche et Louis IX l'avaient faite, aucun danger ne menaçait le pouvoir royal ni la tranquillité publique. Les plus puissants vassaux du royaume étaient alors les frères du roi ; Hugues de Bourgogne et Jean le Roux, qui l'avaient suivi à la croisade, revenaient pleins d'admiration pour ses vertus; le nord, l'ouest, le midi devaient donc rester tranquilles, et la sage administration de Blanche de Castille garantissait l'ordre et la paix. Rien à craindre du côté de l'Empire, dont le chef, d'ailleurs dévoué au roi de France, ne songeait qu'à se débattre contre la puissance pontificale; rien du côté de l'Angleterre, dont le faible et imbécile monarque n'avait su conquérir encore que la haine de ses barons et de son peuple ; rien enfin du côté de l'Espagne, dont les rois dirigeaient tous leurs efforts contre les Maures, qui peu à peu reculaient devant eux. Louis pouvait rester en Palestine ; l'opinion populaire de son siècle l'ordonnait, tellement que si pendant ce temps la France eût été menacée, soit au dedans, soit au dehors, l'Europe, dont le saint roi défendait la cause, se fût coalisée contre les agresseurs.

Aussi, peu d'événements se passèrent pendant l'absence de Louis. Alphonse, à son retour, prit possession de ses nouveaux Etats à Toulouse, puis il s'en alla habiter Vincennes. Charles d'Anjou s'occupa de soumettre Avignon et

Arles, qui recoiiiiureiit son pouvoir; puis il guerroya dans le Nord contre les sires d'Avesnes. qui avaient voulu s'emparer de la Flandre à la mort du comte Guillaume de Dampierre, mort à la croisade. La paix intérieure ne fut troublée que par les pastoureaux . On appela ainsi de pauvres gens des campagnes, qui. excités par quelques fanatiques, sur la nouvelle que le roi était captif des Sarrasins, s'imaginèrent qu'eux seuls avaient mission de le délivrer, et se réunirent par bandes nombreuses, parcourant la France dans tous les sens, et appelant les hommes du peuple à une croisade. Ce soulèvement, louable dans son principe, dégénéra bientôt en extravagances et en brigandages. Tous les gens sans aveu, tous les excommuniés, tous les voleurs s'organisèrent en pastoureaux, prêchèrent et exécutèrent d'atroces spoliations, car il fallait que les seigneurs, les riches seuls, coupables selon eux. fissent les frais d'une expédition qui allait réparer leurs sottises. C'était, comme dans tous les temps, la guerre de ceux qui n'ont rien à perdre contre ceux qui possèdent. Les populations laborieuses des villes et des campagnes finirent par se lever contre ces vagabonds, et les exterminèrent. Leur principal prédicateur fut exécuté à Paris en 1251 .

Louis IX. établi à Saint-Jean d'Acre, entoura cette ville de fortes murailles et de bonnes tours: il fortifia de même Césarée, Jaffa et Sidon, animant les travailleurs par son exemple. Il obtint successivement le retour de tous les captifs, de tous les malades restés au pouvoir des Sarrasins. Le sultan d'Alep lui offrait le passage libre pour visiter Jérusalem; il refusa : c'eût été reconnaître aux infidèles la légitime possession des saints lieux. Sa douceur, son affabilité, son admirable courage, sa loyauté à remplir tous ses engagements, sa fidélité à observer les traités, inspirèrent aux musulmans une vénération profonde, et établirent pour des siècles dans ces contrées la gloire du nom français. Sur cette terre où les idées s'enracinent dans le sol, oti les traditions se récoltent comme les fruits, où le temps passe o-mme b vent, sans laisser de traces, le nnm d? Lc^fiis. le

TREFZimiE SIKCLE. 349

bon sultan des Francs^ est encore un nom d'hier, et, dans quelques siècles d'ici, il se mêlera dans la chronologie populaire des pâtres du Liban avec les noms de Mahomet l'apôtre, et de Napoléon le conquérant.

Cependant une triste nouvelle arriva à Sidon vers la fin de l'année 1253. Blanche de Castille avait cessé de vivre (i.®'" décembi'e 1 252). Louis fut consterné. Il se décida alors à revenir en France. Il s'embarqua le 25 avril 1254, jour anniversaire de sa naissance.

Une tempête l'accueillit à la hauteur de l'île de Chypre. Sa galère toucha sur un éciieil; l'équipage se crut perdu; mais la Providence veillait sur le roi ^ Il refusa de passer sur un autre bâtiment, parce qu'il aurait fallu abandonner cinq cents personnes, qui, peut-être, n'auraient jamais revu la France. Il donna encore une preuve touchante d'humanité en passant près de l'ile de Pantellaria 2, en vue de cette côte fatale où il devait mourir. La reine avait désiré pour ses enfants quelques-uns des beaux fruits que produit cette île, occupée alors par les Sarrasins. On envoya des chaloupes qui ne revinrent pas. Après les avoir attendues plusieurs jours en mer, le roi, qui était déjà loin, retourna dans cesdangereux parages, pour délivrer ces pauvres gens, qu'il croyait captifs, et que les délices du pays avaient seules retenus.

Le roi débarqua à Hyères, le 10 juillet, s'achemina par Aix et Beaucaire vers Nîmes, oti il entrait sur les terres de

1 Ce fut alors que la reine Marguerite fit à saint Nicolas ce vœu dont parle Joinville. « Lors elle promit à saint Nicolas de lui donner la nef (celle où elle était) d'argent, et me requit que je lui eu fusse pleige (caution). Ce que voulus. Et tantôt elle retourna à nous, et nous vint dire que Dieu, à la supplication de saint Nicolas, nous avait^ garantis de ce péril. Quand la royne fut revenue en Frauce. elle fit faire la nef qu'elle avait promise à monseigneur saint Nicolas, et y fit enlever (représenter en relief' le roi, et leurs trois enfants (Louis, Philippe, Tristan), les mariniers, le mast, les citrduges et les gouvernails, -tout d'argent, et cousus à fils d'argent. La quelle nef elle m'envoya, et me manda que je la conduisisse à monseigneur saint Nicolas, et ainsi le fis. «Joinville la déposa dans l'église de Saint-Nicolas, à deux lieues de Nancy. Ce monastère célèbre parles pèlerinages avait été fondé en 1087, lorsqu'un seigneur lorrain, nommé Albert, apporta de Bari un doigt du saint, dont le corps avait été trouvé à Myre, près d'Antioche, par des marchands de Bari, qui l'enlevèrent.

ï Cette île est vis-à-vis de la côte de Carthage.

la couronne. Il passa quelques jours dans cette ville et à l'abbaye de Saint- Gilles, puis se rendit au Puy en Velay, où il parvint le dimanche 9 août. II quitta cette ville le mercredi [2. et n'arriva à Vincennes que le o septembre. Il fit son entrée à Paris le 7. La France entière l'avait salué de ses acclamations ; mais il ne souriait plus, et ses yeux restaient constamment baissés vers la terre.

Des changements venaient de s'opérer en Europe. La mort de Frédéric IL le 13 décembre 1250, avait porté un coup funeste au parti gibelin en Italie et en Allemagne. Manfred. son fils naturel, s'était vu forcé de céder Naples à Innocent IV, etConradIV, sonfilslégitime. roi des Romains, avait trouvé un compétiteur redoutable dans Guillaume de Hollande, soutenu par le pape. Innocent avait offert successivement la couronne de Sicile à Richard de Cornouailles. frère du roi d'Angleterre, et à Charles d'Anjou, frère du roi de France. Conrad, qui soutenait ses propres droits en Italie, mourut à Lavello, le 21 mai 1254, à l'âge de vingt-six ans, et Innocent IV à Naples. le 7 décembre de la même année. Il restait un seul rejeton de la noble famille de Hohenstauffen, Conradin, âgé de trois ans, et. bien que Manfred eût repris Xaples, les Guelfes triomphaient. Guillaume de Hollande était roi des Romains.

Thibaut, roi de Navarre, était mort le 8 juillet 1253, et son fils, Thibaut II, au mois d'avril 1255, épousa Isabelle, fille du roi de France. Alphonse X régnait en Castille.

Louis IX, depuis ce moment, ne s'occupa plus que du bonheur de son peuple, se livra tout entier aux soins de l'administration, s'entoura de pieux personnages K de sages prélats, d'habiles jurisconsultes, et prépara avec eux ces belles institutions qui ont rendu son nom immortel, si

1 Saint Thomas d'Aquio, saiat Bonaventare, Vincent de Beauvais, Robert de Sorbon, etc. Le premier, si célèbre dans l'Église par sa piété et ses lumières, était de l'ordre des Dominicains. Bonaveuture, surnommé le Docteur séraphique, était Franciscain. Tous deux avaient à peu près le même âge que saint Louis. Robert de Sorbon, qui fonda la Sorbonne, fut confesseur du roi Vinceut de Beauvais. dominicain, né en 1200. composa, par ordre de saint Louis, uq auiauel gainerai [Spéculum majus) de toutes les sciences cultivées alors. . ^^j ^r^ ^i^:'ii.

3(i .TJîJH

connues sons le titre d'Établissements de saint Louis. L'ordre chronologiqne n'aidant pas à les comprendre on à les retenir, nons les grouperons tout à l'heure. Parcourons rapidement la suite des événements politiques de cette période.

Louis, dont la conscience répugnait à toute usurpation, à toute injustice, conservait toujours des scrupules sur la possession de certaines provinces. Il envoya partout des commissaires pour écouter les réclamations, il parcourut luimême la Normandie et l'Anjou. Henri IIL de son côté, insistait pour la restitution des possessions dont Philippe- Auguste avait dépouillé son père. Il vint à Paris en 1235, et prolongea la trêve de trois ans. Le conseil de Louis s'effrava des prétentions du roi anglais, avec d'autant plus de raison, que bientôt la mort de Guillaume de Hollande ouvrit une nouvelle carrière à l'ambition des Plantagenets. Richard, frère d'Henri III, fut élu empereur par une partie de la diète germanique, tandis que le roi de Castille. Alphonse X, était nommé par l'autre. Richard se hâta de se fairecouronner à Aix-la-Chapelle, le 27 mai 12o7. En même temps, le pape Alexandre IV donnait le royaume de Naples et de Sicile à Edmond, second fils d'Henri III. Heureusement ces agrandissements de domination restaient sans résultat entre les mains d'un prince incapable. Henri III ne dut jamais rien à lui-même. Ce fut la médiation du pape Alexandre qui amena la conclusion d'un traité de paix définitif entre la France et l'Angleterre. Louis rendit à Henri le Limousin, le Périgord, l'Agénois, une partie du Quercy et de la Saintonge, et celui-ci renonça à ses droits sur la Normandie, l'Anjou, le Maine, le Poitou et laTouraine. Ce traité fut signé à Paris le 20 mai 1239, et Henri III vint le 4 décembre s'agenouiller devant le roi et lui faire hommage pour ces dernières provinces. Ce fut quelques jours après que le saint roi eut la douleur de perdre son fils aîné, Louis, qui donnait de belles espérances.

Alexandre lY mourut à Yiterbe, le 23 mai 1261, et un Français, Jacques Pantaléon, né à Troyes, patriarche de

3o2 H1SI0I11£ DE FllAÎNCE.

Jérusalem, fut élu pape sous le nom d'Urbain lY, L'influence française reprit le dessus à Rome, et la couronne des Deux-Siciles. qu'Edmond d'Angleterre ne pouvait pas disputer à Manfred les armes à la main, faute de ressources, fut offerte à Louis TX pour im de ses fils. Le saint roi refusa ; mais il ne s'opposa pas à l'ambition de son frère Charles d'Anjou, dont la femme Béatrix se trouvait humiliée de n'être que comtesse, quand ses trois sœurs portaient des couronnes. Pendant que Charles s'occupait de s'assurer les moyens nécessaires pour porter la guerre en Italie, le Midi voyait célébrer deux mariages qui devaient bien compliquer un jour la question de cette conquête. Louis IX et Jacques 1". réunis à Clermont à la tin de mai. cimentaient leur alliance par le mariage de Philippe de France, héritier du trône, avec Isabelle d'Aragon. Et ce même roi d'Aragon, deux mois après, à Montpellier, unissait son fils Pierre à Constance, fille unique de Manfred.

Bientôt une grande cause fut déférée au tribunal de Louis IX, et prouva l'ascendant que ce monarque avait acquis dans la chrétienté. Henri III. à l'exemple de son père Jean, continuait à tyranniser l'Angleterre, et surtout à mécontenter la puissante aristocratie de ce pays. Cent fois la grande Charte avait été violée, et comme Henri III ne possédait pas la brutale énergie de son prédécesseur, les nobles étaient parvenus à prendre sur lui un ascendant redoutable. Bientôt la grande Charte ne suffit plus à leur indépendance: ils voulurent davantage, refusèrent des subsides, et, soulevés par le plus audacieux d'entre eux, Simon de Montfort. comte de Leicester. fils du fameux Simon, ils osèrent, en 1238, se présenter en armes au Parlement convoqué à Oxford, et dicter au roi des conditions nouvelles de gouvernement. Ces conditions connues sous le nom de Provisions d'Oxford, renversaient de fond en comble l'autorité monarchique. Un conseil, composé de vingt-quatre membres, dont douze nommés par le roi, et douze par les seigneurs, devait, sous la présidence du comte de Leicester. reviser et refaire la constitution de

lUEIZIÈME SIÈCLE. 353

l'Etat. On ne laissait au rui que le di-oit d'approuver leurs actes. Cette espèce d'assemblée constituante se perpétua à la tête des affaires, et usurpa rapidement tous les attributs du pouvoir exécutif, déplaça tous les grands officiers de la couronne, disposa à son gré du gouvernement de toutes les places fortes, institua même un comité de douze personnes qui. dans l'intervalle des sessions, devait continuer l'exercice de ce pouvoir et suivre partout le roi. Henri 111 céda; Richard, son frèi'e, qui arrivait pour le soutenir, ne fut admis en Angleterre qu'après avoir juré les Provisions d'Oxford. Le fils aîné du roi, Edouard, fut contraint au même serment. Ce prince, néanmoins, bien qu'âgé de dixhuit ans seulement, s'irrita de cette contrainte, et ne vit pas sans indignation son père avili, et sa mère insultée par la populace de Londres. Il organisa une vigoureuse résistance, et déclara qu'il n'observerait pas des serments arrachés par la violence. La lutte dura trois ans, et l'opinion publique, que l'idée de réforme entraîne toujours, mais qui revient facilement du côté où se manifestent la fermeté et le courage, tourna vite contre ses nouveaux oppresseurs, qui, sous prétexte de faire le bien du pays, n'avaient songé qu'à élever leurs familles sur les ruines de la monarchie. Gomme le roi de France avait souvent tâché de conciUer les deux partis, on résolut d'un commun accord de le prendre pour arbitre. Écoutons à ce sujet un célèbre écrivain anglais.

« Ce vertueux monarque, le seul homme à qui, en de pareilles circonstances, une nation voisine pût confier de tels pouvoirs, n'avait jamais cessé d'interposer ses bons offices entre les factions anglaises. Pendant le court intervalle de la paix, il avait même invité Henri et le comte de Leicester à venir à Paris pour tâcher de les concilier. Mais il trouva des deux côtés la haine et la défiance si fortes, et l'ambition du comte si démesurée, que ses efforts furent inutiles. Cependant, lorsqu'on fit à sa décision cet appel solennel, que ratifiaient les serments et la signature des chefs de chaque parti, il ne désespéra pas de réussir dans cette glorieuse

entreprise. Il assembla les Etats de France à Amiens (janvier 1264). et en leur présence, aussi bien qu'en celle du roi d'Angleterre et de Simon de Montfort, comte de Leicester. il mit cette grande cause en délibération. Il parut à Louis que les règlements d'Oxford, quand ils n'auraient pas été extorqués par la force, quand ils ne seraient pas outrés en eux-mêmes, et destructeurs de l'ancienne constitution, étaient expressément établis comme un expédient momentané, et ne pouvaient, sans un abus de confiance, être rendus perpétuels parles barons. Il annula donc ces règlements, restitua au roi la possession de ses châteaux et le pouvoir de nommer aux grandes charges; lui reconnut le droit de retenir dans son royaume tous les étrangers qui lui plairaient, et même de leur accorder des places de confiance et des honneurs * ; en un mot. rétablit l'autorité royale sur le pied où elle était avant le fameux parlement d'Oxford. Mais tandis que le monarque français supprimait ainsi les innovations dangereuses, et conservait en entier les prérogatives de la couronne d'Angleterre, il ne négligeait pas les droits du peuple. Non-seulement il oi^donna qu'on accorderait une amnistie générale pour toutes les fautes passées, mais il déclara qu'il n'entendait en aucune manière déroger par son jugement aux privilèges et aux libertés dont la nation jouissait en vertu des anciennes concessions ou des chartes de la couronne, » (David Hume, Histoire d'Angleterre, t. lY, p. 126.)

Il est hors de doute que le sage roi ajouta à cet arrêt de bons conseils qu'il donna en particulier à Henri III pour l'engager à respecter les droits et les susceptibilités de la nation remuante qu'il gouvernait. Mais le monarque insensé n'en tint aucun compte. Il abusa insolemment de sa victoire : les barons, furieux d'avoir perdu leur cause, coururent aux armes. Henri, battu à Lewes. fut pris avec son frère Ri-

1 La grande irritation des barons anglais contre Henri UI, était surtout causée par les faveurs que ce prince avait accordées à ses frères utérins, les fils de Hugues, comte de la .Marche, et aux parents de sa femme Éleouore, les princes et seigneurs de Savoie et de Provence.

chard et son fils Edouard, resta pins d'un an captif du comte de Leicester, qui exerça en Angleterre le pouvoir souverain, et le roi ne fut sauvé que par son fils, qui, ayant obtenu sa liberté, vengea la cause royale à la bataille d'Evesham,le 4 août 4265. Leicester fut tué dans le combat; Henri faillit l'être aussi, car les rebelles l'avaient forcé de marcher contre son fils au premier rang, et il fut obligé de crier : « Je suis Henri de Winchester, votre roi ! »

Le fils aîné de Montfort avait péri à Evesham; les deux autres allèrent chercher un asile et des aventures auprès de Charles d'Anjou, qui s'embarquait alors pour la conquête du royaume de Naples. Urbain IV était mort, et Guy Fulcodi (en français Foucault), cardinal de Sainte-Sabine, né à Saint-Gilles, avait été élu le 9 février, sous le nom de Clément IV. Ce pontife était décidé à appuyer Charles d'Anjou.

Le frère de Louis IX, après avoir réuni à Lyon ses partisans vers la fin de l'année 1263, se mit en route pour l'Italie K II fut couronné à Rome le 6 janvier suivant, jour des Rois, avec sa femme Béatrix, et le 26 janvier 1266, Manfred perdit contre lui la bataille de Grandella, près de Bénévent, et périt dans le combat. Charles d'Anjou fit son entrée à Naples.

Cette lutte des papes contre la maison de Hohenstauffen et les Gibelins en Italie, cet empressement de plusieurs princes à les seconder ou à briguer une couronne dont la conquête semble une usurpation, cette tolérance de Louis IX, si consciencieux dans toute sa politique et qui cependant laissait agir son frère, enfin la facilité que Charles d'Anjou trouva à s'emparer d'un royaume avec une poignée d'hommes, n'étonneront pas ceux qui voudront réfléchir un moment au caractère et aux nécessités de la politique européenne au xiii^ siècle. Une grande question d'équilibre s'agitait, non pas entre les Etats chrétiens, mais entre la chrétienté et l'islamisme, entre l'Occident et l'O-

1 Ce fut cette même année, le 12 septembre, que fut posée la première pierre du pont Saint-Esprit, sur le Rhône. Ce pont ne fut achevé qu'en 1309,

3oG

rient. La croisade était deveuiie perpétuelle, paice qu'elle s'était établie dans les idées comme dans les sentiments.

Pont Saint-Esprit 1.

Assurer l'Europe et la religion contre les empiétements des peuples musulmans était et devait être la pensée politique et sociale des papes et des rois. L'esprit de tolérance. qui semble si naturel aujourd'hui que les nations et les religions sont assises autour de la Méditerranée, n'était pas possible alors qu'elles s'en disputaient les rivages le sabre à la main, alors que les sectateurs de Mahomet ne cherchaient qu'à gagner du terrain vers le couchant pour massacrer et pour détruire. Tl fallait les repousser à la fois en Espagne, en Italie, en Afrique, en Egypte, en Palestine, et c'était une grande absurdité que d'aller les attaquer en Terre- Sainte pendant qu'on leur aurait tendu la main en Sicile. Or. c'est ce que Frédéric II n'avait pas voulu comprendre. Il avait traité avec les Sarrasins d'Asie et d'Afrique, il avait toléré les établissements musulmans dans la Sicile, au midi de l'Italie. Manfred. son fils naturel, suivant

' Voyez à la fin du volume \' ExpUcoiion raisonnée des figures, n" 37.

les mêmes principes, recrutait ses armées d'archers sarrasins. Dans l'iinique pensée de résister à l'autorité pontificale, ces deux hommes, dont on a fait un peu lég>'rement d'habiles politiques, avaient marché à reboiu's des idées et des besoins de leur siècle, et les papes avaient vu mieux et plus loin. Il faut donc chercher autre chose que la persécution dans la persévérance obstinée d'Innocent l\. d'Alexandre IV. d'Urbain lY et de Clément IV, lorsqu'ils tentaient de soidever la chrétienté contre la maison de Hohenstauffen. Sans doute Innocent mit quelquefois de l'acharnement dans ses excommunications; mais il semble que les historiens, en n'expliquant sa conduite que par l'ambition et le fanatisme, ont commis à son égard une immense injustice K

Malheureusement Charles d'Anjou contribua beaucoup à gâter cette cause dans l'histoire : violent, orgueilleux, intraitable, en un mot indigne de son frère, il ne jeta dans la balance de la justice des peuples qu'un sceptre de fer et une épée souillée d'un noble sang. Le petit-fils de Frédéric II, Gonradin, que son extrême jeunesse, ses qualités aimables, la gloire de ses aïeux, semblaient recommander à l'Europe entière, accourut du fond de l'Allemagne pour disputer son héritage. Il fut vaincu par Charles à Tagliacozzo. le 23 août 1-68. et fait prisonnier avec son cousin Frédéric. Un tribunal extraordinaire les condamna à mort. On dit qu'en montant sur l'échafaud Conradinjeta son gant sur la foule, et transmit ses droits à son vengeur. Et c'est le frère du plus juste des rois, peut-être des hommes, qui commanda cette barbare exécution !

1 La papauté, dans ce siècle, a rempli une mission sublime : on la trouve partout à la tête de la civilisation ; elle voulut f;iii-e de tous les Étnts européens une société de frères, et si elle ne réussit pas toujours, c'est qu'elle trouva ces résistances ambitieuses et mesquines, comme cvile de Frédéric U, qui ne songea qu'à se soustraire au mouvement général et à isoler sa propre puissance pour l'agrandir. Les historiens philosophes qui ont tant prôné cet empereur, uniquement parce qu'il lutta contre les papes, oublient que tout ce qu'il y eut alors d'éblouissantes libertés dans les cités d'Italie fut dû à la protection de ces mêmes papes, tandis que le Germain ne chercha qu'à étouffer leur indépendance sous son lourd despotisme.

Le règne de Louis IX était arrivé alors à son plus haut point de gloire, et son génie, toujoui's éclairé par la piété, apporta dans les lois et l'administration du royaume les plus sages réformes.

Xous avons \u que l'étude du droit romain s'était introduite dans les universités. Cette étude, qui jetait en circulation tant d'idées nouvelles, si peu en harmonie avec la constitution féodale, avait déjà formé bien des esprits supérieurs, capables de concevoir et d'appliquer les grands principes sociaux. Le roi Louis s'entoura de ces hommes habiles et les appela dans les conseils de ses barons. On sait que ces conseils étaient nommés parlements, et s'assemblaient sur la convocation royale, quand les besoins de l'Etat l'exigeaient. Louis IX. qui d'abord les réunit tous les ans, puis plusieurs fois l'année, pour r viser avec eux la législation, et préparer ses ordonnances, finit par les constituer en permanence, en y créant des charges de conseillers-clercs, fonctions qui peu à peu devaient y dominer et y anéantir l'autorité peu éclairée des seigneurs. L'intention de Louis n'était pourtant pas de battre en brèche le pouvoir féodal ; mais il voulait le faire tourner à l'avantage de ses peuples, en le soumettant aux principes éternels de la justice. Il laissa donc chaque seigneur exercer son ancienne magistrature sur ses vassaux : mais dans toutes ses provinces il agrandit et fortifia les pouvoirs de ses sénéchaux et baillis en les environnant, comme lui-même, de jurisconsultes habiles, et en multipliant le droit d'appel et les cas royaux. Ceci a besoin d'être expHqué.

Lorsqu'un vassal se trouvait lésé en justice par son seigneur, il avait le droit de fausser jugement, c'est-à-dire d'accuser son juge de déloyauté, de faire une question d'honneur de ce qui n'était qu'une question de justice, et de l'appeler au jugement de Dieu par-devant le suzerain. Ce jugement de Dieu, c'était le combat. Il est inutile de faire ressortir l'iniquité d'une pareille mesure. Louis IX, dont la raison se révoltait à l'idée de ces combats qui tentaient Dieu, abolit dans ses domaines le combat judiciaire,

TUEIZIÈME SIÈCLE. 359

les gages de bataille \ et dans les provinces qui ne relevaient pas directement de la couronne, établit le droit d'appel à la justice du roi. Tout homme libre, dans son domaine, put se déclarer l'homme du roi et se constituer sous sa juridiction. Dans ce cas, justice lui était rendue par les baillis royaux de sa province : et comme cette justice était plus éclairée que celle des seigneurs, le droit d'appel se développa avec une grande rapidité et contribua puissamment à établir l'uniformité de l'action judiciaire. Indépendamment de ce recours, laissé au libre choix du justiciable, les cas royaux, c'est-à-dire réservés de droit à la justice du roi, furent établis partout et développés avec d'autant plus de facilité, qu'ils ne furent jamais bien définis, et que les Pandectes disaient là-dessus tout ce qu'on voulait. Ainsi commença l'influence des légistes, et le régime de la légalité succéda peu à peu à celui du bon plaisir.

De nouvelles formes furent introduites dans les procédures : on abolit les épreuves, on y substitua les enquêtes, et peu à peu, dans ces dernières, les dépositions orales des témoins furent remplacées par des dépositions écrites ^. La nécessité d'étudier les pièces d'un procès amena dans les affaires civiles et criminelles ces lenteurs salutaires contre lesquelles se récrie ordinairement l'intérêt des parties eu cause, et qui sont pourtant une des plus sûres garanties de l'impartialité des juges. Dans les jugements improvisés, c'est presque toujours la passion qui prononce. Sans doute

1 L'ordonnance contre les gages de bataille est de 1260 ; mais elle nous apprend que depuis longtemps la cour du roi condamnait les duels. Ces règlements trouvèrent dans les mœurs féodales une puissante opposition. Les grands vassaux persistèrent à maintenir le combat judiciaire. Mais le roi persévéra : il écrivait au duc de Bretagne, un des plus récalcitrants : v Vous ne déistes pas eins en un tens qui est passé, quant les barons qui de vos tenoient tout nu à nu, sans autre moien, aportèrent devant nos lor compleinte de vos mesme, et il offroient à proover lor enteucion en certain cas por bataille contre vos ; ainçois respondiles devant nos, que vos ne debviez pas aler avant por bataille, mes par enqueste en tele besoigne; et disiez encore que bataille n'est pas voie de droit. » (Confesseur de la reine Marguerite, Vie de saint Louis.)

2 La première pièce écrite mentionnée dans les enquêtes du parlement est une lettre d'Henri UT, roi d'Angleterre. (Enquête du mercredi après la Toussaint, Tau 1239.) Visis îitteris régis HenrirA, quondam ducis Noj^manniœ, quarum franscriptuin prœsentibus est annexion. (Les Olim, tome I^r, page 124.)

360 HISTOIRE 1) i; FRANCE.

il est quelquefois utile à la société que la peine suive de près le délit, mais il est plus utile encore de laisser s'éteindre dans l'àme du juge l'indignation que ce délit a fait naitre. L'accusé d'ailleui's doit avoir le temps et les moyens de se défendre : et ces moyens lui manquent presque toujours lorsque l'accusation et le jugement se succèdent sans intervalle. Aussi le roi voulut-il que le prévenu pût prendre connaissance de toutes les pièces et de toutes les dépositions avant d'être appelé au tribunal.

Il ne suffisait pas d'entourer la justice de garanties, il fallait entourer les juges de respect. Les baillis royaux furent soumis à un serment : pendant leur administration dans la province , il leur fut défendu d'y marier leurs enfants, de les pourvoir de bénéfices ecclésiastiques, d'y acheter des immeubles, d'y affermer les revenus publics, d'y contracter des emprunts. Ils devaient aussi rester au lieu de leurs fonctions quarante jours après l'arrivée de leurs successeurs, a pour ce qu'ils puissent répondre devant « les noviaux baillis à ceuls qui se vouldraient plaindre de (( euls. )) Louis voulait que la magistrature fût indépendante de tous les intérêts de ce monde.

Cet homme, qui toute sa vie donna l'exemple des vertus qu'il prescrivait, qui prêchait la foi en portant pieds nus, de A'incennes à Paris, la couronne d'épines; la bienfaisance, en nourrissant et habillant tous les pauvres de ses domaines; le courage, en marchant le premier au danger dans la bataille ; le dévouement, en se précipitant au travers du feu grégeois pour sauver son frère : le désintéressement, en refusant des couronnes ; la charité la plus évangélique, en réconciliant les rois entre eux comme avec leurs peuples; l'activité, en maniant lui-même la pioche sous le soleil brûlant de la Palestine, pour fortifier Saint-Jean d'Acre ; la loyauté, en restituant aux Sarrasins une somme oubliée par eux dans le calcul de sa rançon; cet homme, le modèle des rois, devait aussi, pour créer la magistrature française, montrer comment il voulait que justice fût rendue. Aussi « maintes fois avint, dit Joinville, que en été il

TREIZIEME SIKCLE. 361

« allait seoii" au bois de Vincennes, apivs sa messe, et se « accotoyait à un chêne et nous faisait seoir autour de lui. « Et tous ceux qui avaient affaire venaient parler à lui. « sans destourbier de huissier ni d'autre. Et alors il leur « demandait de sa bouche : « Y a-t-il aucun qui ait partie ? » « Et eux se levaient qui partie avaient, et il leur disait : « Taisez-vous tous, et on vous délivrera l'un après l'autre. » « Et alors il appelait monseigneur Pierre de Fontaines et « monseigneur Geoffroy de Yillettes, et disait à l'un d'eux : « Délivrez -moi cette partie. » Et quand il voyait aucune « chose à amender en la parole de ceux qui parlaient « pour autrui, lui-même l'amendait de sa bouche K »

Loiiis apportait dans toutes ses ordonnances un jugement droit et une volonté ferme qui lui faisaient comprendre et exécuter sur-le-champ ce que sa conscience lui disait être juste. C'est ainsi qu'en respectant plus qu'aucun autre et en protégeant l'Eglise, il en extirpa un abus qui ne tendait qu'à la déconsidération du clergé. Les prêtres ne relevant pas de la justice séculière, un grand nombre d'ambitieux et d'intrigants embrassaient le sacerdoce ou la vie monastique pour mettre à l'abri de la surveillance et de la vindicte publique de honteux désordres ou de criantes exactions. Louis IX, d'accord avec le pape Alexandre IV, étendit sur les membres du clergé la juridiction desjuges royaux, conférant à ceux-ci, non le droit de juger les inculpés, mais le droit de les poursuivre, de les saisir et de les remettre à leurs juges ecclésiastiques. Cette réforme salutaire prévint ou répara bien des maux.

Louis IX protégea les communes, leur conféra des chartes nombreuses, leur donna l'élection de leurs maires, et, par un sage règlement, voulut que ces magistrats vinssent tous les ans à Paris soumettre à une chambre des comptes les actes de leur administration. La prospérité matérielle de son peuple fut aussi l'objet constant de ses soins. Il voulait

1 II allait de même fort souvent s'asseoir au Cbâtelet, près d'Etienne Boileau, qu'il avait nommé prévôt en 1258. Il aimait à lui voir rendre la justice et régler la police des métiers de Paris.

(jue l'agriculture lut honorée. 11 défendit, sous les peines les plus sévères, les guerres privées, pour arrêter, disait-il. tout incendie, tout empêchement donné aux charrues. La charge de prévôt de Paris était devenue vénale, et rapportait au fisc : il voulut qu'elle fût confiée au mérite seul, et rétribuée. Il appela en conseil les bourgeois de cette ville et de plusieurs autres, les bons et sages hommes, pour s'occuper avec eux des réformes à introduire dans le commerce, dont il voulait que la bonne foi fût l'unique règle. Ses ordonnances sur les métiei^s de Paris infligent des peines sévères à l'emploi des fausses mesures, des faux poids, à la vente des objets de mauvaise qualité. C'est l'œuvre d'un homme de bien qui veut que tout le monde lui ressenible. C'est dans cette pensée de droiture en tout qu'il avait horreur de l'usure, et qu'il fut entraîné à des actes rigides contre les Juifs, les Lombards, les Cahorsins ^ Il confisqua souvent leurs intérêts au profit d'utiles établissements. Il porta aussi de scrupuleuses investigations sur les monnaies. On a compté jusqu'à quatre-vingts seigneurs qui battaient monnaie en France à cette époque : il en résultait une étrange confusion et un désordre insupportable dans les transactions commerciales, non-seulement à cause de la variété des valeurs, mais aussi à cause de l'arbitraire qui présidait à leur estimation. V\\ pauvre négociant devait se trouver fort embarrassé quand il passait d'une province dans une autre, quand il trafiquait avec plusieurs. C'était une source de tyrannies, de déprédations, de scandaleux agiotages. Louis ne pouvait pas abolir d'un trait de plume ces abus, et supprimer des droits que consacrait le régime féodal. Mais il commença par la suppression des monnaies anglaises, les plus vicieuses de toutes. Puis il fit frapper

1 Ainsi nommés à cause d'une maison de banque formée primitivement à Cahors. Ce nom s'était étendu à tous les usuriers italiens. L'ordonnance contre eux est de 126S. Elle ne chasse pas tous les Cahorsins, mais prescrit aux baillis d'expulser ceux qui se livrent à l'usure. Quelques communes les protégeaient ; c'est ce qui motiva l'ordounance. Car nous possédoiiS une enquête de 12oS contre les magistrats de Beauvais. qui avaient résisté sur ce point aux injonctions de leur évêque, faites de par le roi : auctoritate donnyii régis. [Voy. les Olim, tome I", page 51.)

TREIZIEME SIKCLEt 3C3

une monnaie royale, dont il régla invariablement la valeur, et qu'il imposa dans ses domaines, en m^-me temps qu'il prescrivit aux seigneurs de l'admettre concurremment avec la leur. Ce système d'ordre et de probité aurait eu pour la prospérité du pays de promptes et magnifiques conséquences, si les successeurs de ce grand homme, au lieu de suivre ses principes d'honneur et de loyauté, n'avaient eux-mêmes donné l'exemple des abus que sa haute sagesse voulait détruire.

Louis fonda l'hospice des Quinze-Vingts, pour trois cents chevaliers qui avaient eu les yeux crevés en Terre-Sainte. Il continua les monuments et les travaux d'assainissement commencés par Philippe-Auguste. Son unique pensée fut l'accomplissement de ses devoirs de chrétien, mais de chrétien roi : tout entier au soin de faire son salut, il exclut de cette sainte intention l'égoïsme qui souvent la rapetisse aux yeux des hommes et en diminue le mérite aux yeux de Dieu. Il ne vécut que pour les autres, et fit de la charité la première des vertus : c'était saint Jean sur le trône.

Mais le temps était venu où cette gloire si pure allait cesser de luire sur le royaume de France, sur le monde chrétien. Des voix lamentables, venues de l'Orient, troublaient le repos de cette belle âme. Louis, dans sa haute politique, aussi bien que dans sa ferveur religieuse, regardait la croisade comme permanente. Depuis bientôt vingt-cinq ans, la croix n'avait point quitté son épaule. Or. les places qu'il avait fortifiées en Palestine étaient envahies : Sidon, Jaffa avaient succombé ; Saint- Jean d'Acre était menacée. Des navires musulmans parcouraient la Méditerranée : la côte d'Afrique leur ouvrait ses ports, la Sicile les attirait. Ce n'était plus seulement Jérusalem qui criait au secours, c'était Charles d'Anjou que gênait le voisinage de Tunis. Une campagne fut résolue par les barons de France, convoqués au Louvre : le roi, malgré sa santé délabrée, résolut d'aller encore une fois combattre les.infidèles.

Il essaya d'entraîner avec lui les rois ses voisins. Al phonse X, roi de Castille. promit des secours d'argent:

364 UISTOIKE DE FKA^Ct.

Alphonse 111, roi de Portugal, prit la croix, mai§ resta chez loi. Henri III n'était ni d'âge ni d'humeur à guerroyer, d'ailleurs il souffrait sur mer. 11 vint cependant célébrer la Pàque avec le roi de France à l'abbaye de Saint-Bertin à Saint-Omer. en 1269, et promit de faire partir son fils Edouard à sa place: mais il demandait de l'argent, que Louis IX lui donna. Jacques d'Aragon fut le seul qui embrassa les projets de Louis : mais dans un transport chevaleresque, il voulut prendre les devants, s'embarqua, fut deux fois repoussé par la tempête sur les côtes de France, et rentra à Barcelone. Louis fut donc réduit à ses seules forces, et ne put réunir que sa famille et ses vassaux. Il emmenait avec lui son frèi-e Alphonse, comte de Toulouse et de Poitiers: ses trois hls, Phiiïppe, Jean, dit Tristan, comte de Xevei-s. et Pierre, comte d'Alençon ; son neveu Robert, comte d'Artois: Jean, comte de Flandre; Jean, lilsainé du duc de Bretagne, et Thibaut 11. roi de Navarre. Le dernier des fils du roi, Robert, comte de Clermont K était resté à cause de sa jeunesse. Charles d'Anjou devait rejoindre son frère en route.

Louis laissa la régence à Mathieu, abbé de Saint-Denis, de la famille des comtes de Vendôme, et à Simon de Xesle, comte de Ponthieu. Le 14 mai 1270, il se rendit avec toute sa cour à Saint-Denis, pour y prendre le bourdon de pèlerin, et resta longtemps en prières près du tombeau de l'apôtre. Le 16, il prit congé de la reine et se mit en route pour Aigues-Mortes, par la Bourgogne et la vallée du Rhône. Le duc de Bourgogne. Hugues IV, soit qu'il eût consené un souvenir trop pénible de sa captivité en Egypte, soit qu'il lût retenu par ses infirmités, ne suivit point le roi. et se contenta de passer quelques jours en prières avec lui à l'abbaye de Cluny.

Louis séjourna quelque temps à Nimes, à Saint-Gilles, à Narbonne. attendant que les préparatifs du départ fussent achevés. Enfin, le saint roi quitta Aigues-Mortes et fit voile le 1" juillet.

1 C'est le père de la maison de Bourbon.

C'était peiit-c^tre l'époque de rannée la moins lavorable ))Our une pareille campagne. Encore fut- on bien surpris lorsque, au lieu de cingler vers l'Orient, Louis ordonna de s'approcher des côtes d'Afrique : on allait attaquer Tunis.

L'histoire n'a pas indiqué bien nettement les causes de cette détermination. L'idée qu'on a supposée à Louis d'aller convertir le roi de Tunis ne s'accorde pas avec la brusque attaque des Français sur cette côte, sans qu'on eût tenté la moindre négociation. Il est probable que Tunis offrait un point d'appui aux envahissements de l'islamisme; qu'au moyen de cette place, les Sarrasins d'Espagne et de Sicile pouvaient s'entendre avec ceux d'Asie ; et dans ce cas, peut-être était-il d'une sage politique de briser cette puissance. Quelques écrivains ont objecté que les déserts forment une barrière insurmontable entre l'Egypte et Tunis; mais la Méditerranée offrait à ces peuples un moyen de communication facile, bien connu d'eux, bien exploré. Charles d'Anjou, qu'on dit avoir conseillé l'attaque sur Tunis dans des vues d'intérêt personnel, pourrait bien, si réellement il est l'auteur du projet, l'avoir conseillée, comme Louis l'avoir adoptée, dans des vues plus élevées. Quoi qu'il en soit, si la pensée de Louis IX est restée un secret, ce n'est pas une raison pour la blâmer et en faire une folie.

Le 17 juillet, la flotte française parut devant les ruines de Carthage.

Cette ville célèbre, détruite pour la dernière fois, en 697, par les Arabes, couvrait encore les coUines des débris de sa splendeur passée. La culture avait envahi ses temples. ses palais, ses places publiques. Le génie destructeur des musulmans n'avait épargné que quelques antiques constructions, dont la réunion, fortifiée par eux, leur offrait une citadelle pour défendre ces parages.

Gomme toujours, les Français, sous les ordres et à l'exemple de leur roi, débarquèrent avec vivacité, attaquèrent avec vigueur, et chassèrent l'ennemi de la plage; mais ils ne purent en chasser le soleil d'Afrique, les sables bru-

3 66 HISTOIRi: DF F 15 A > CE.

lants, les eaux croupissantes, le vent du désert, les maladies, la peste : en traçant le camp on traçait un cimetière.

Le château de Carthage fut emporté d'assaut ; on s'empara du bourg de Marça qui l'avoisinait. Les Tunisiens se présentèrent en bataille rangée ; Louis ne voulut point risquer un engagement. L'armée demandait à marcher sur Tunis. Louis, qui n'avait point assez de troupes pour assiéger cette grande ville, résolut d'attendre Charles d'Anjou. Mais les chaleurs allaient croissant, l'eau des citernes tarissait ; le nombre des malades augmentait chaque jour: le terrible simoun soufflait ; on ne respirait que du sable ; le courage des plus braves était abattu; l'épouvantable mot de peste circulait dans le camp, oti chaque jour on voyait passer des cadavres. Philippe de France était malade; Jean, son frère, se faisait transporter, presque mourant, sur son vaisseau ; les comtes de Vendôme, de la Marche, de Montmorency et plusieurs autres grands seigneurs avaient succombé ; et le roi de Xaples n'arrivait pas.

Le roi fut atteint du mal qu'il cherchait à calmer chez les autres par ses soins. Il résista huit jours, continuant à se traîner partout oti sa présence pouvait faire quelque bien. Mais une douloureuse nouvelle, qu'on lui avait cachée pendant ces huit jours, vint enfin lui porterie coup fatal : Jean Tristan, son fils, avait succombé le 3 août ; pauvre enfant de douleurs, dont la naissance et la mort marquaient deux époques fatales. Le roi se résigna, offrit à Dieu ce sacrifice, mais se mit au lit pour ne se relever plus.

Il fut saint, il fut grand roi jusqu'à sa dernière heure, ne cessant de prier que pour s'occuper des souffrances des autres, et dictant pour son héritier d'admirables instructions K Deux ambassadeurs de Manuel Paléologue, empereur de Constantinople, arrivèrent pendant sa maladie ; ils venaient implorer ses bons offices auprès de Charles d'Anjou, dont l'ambition menaçait l'empire grec. On refusa

1 Elles ont été conservées, par ordre de Phdiiipe UI. dans les registres de la (,hambre des comptes. On peut les lire dans {'Histoire des Croisades de Michaud, tome IV, appendice, note II.

TllEIZH'Mi: SIECLE. 367

de les introduire auprès du roi. Il l'apprit et les fit venir, leur parla avec bonté, leur promit de donner de sages avis à son frère, s'il vivait encore quand le roi de Naples arriverait. C'était le 24 août; il expira le lendemain 25, sur les trois heures de l'après-midi ; il y avait vingt-deux ans qu'à pareil jour, à pareille heure, il quittah le rivage de France pour sa première croisade.

Charles d'Anjou entrait dans le port. Il traversa le camp au milieu des pleurs, courut à la tente de son frère, et trouva le cadavre royal couché sur la cendre, un crucifix sur la poitrine : saint Louis était au ciel.

Page 1