PHILIPPE III ET PHILIPPE IV
On continua la guerre pendant deux mois encore sur cette terre fatale. Les Maures, battus en plusieurs rencontres, s'attendaient à voir Tunis assiégée. xMais aux chaleurs âpres de l'été avaient succédé les grandes pluies de l'automne. Il devenait impossible, et d'ailleurs inutile, de poursuivre les opérations : le roi de Tunis demandait à traiter. Une convention fut signée le 29 octobre. Il devait rendre la liberté à tous les chrétiens, leur permettre l'exercice de leur religion, autoriser les prédications, ouvrir ses ports aux marchands de France, d'Angleterre et d'Italie, et payer les frais de la guerre. Ce traité était honorable; mais la plupart des croisés se reprochaient d'y consentir, et croyaient avoir manqué à leur vœu. Le prince Edouard d'Angleterre, qui était venu joindre les Français devant Carthage, fit voile pour la Palestine, tandis que le nouveau roi, Philippe III, s'embarquait pour la France.
Une tempête affreuse, qui dura plusieurs jours, assaillit la flotte française devant Trapani^ en Sicile : dix-huit vais-
1 C'est le Drepanum des anciens; illœtabilis ora, dit Yireile, qui semble prophétiser.
seaux périrent avec tons leurs équipages. Le roi de Navarre. Thibaut IL mourut à Trapani le 5 décembre. A Cosenza. le 11 janvier 127 i. Philippe perdit sa femme, Isabelle. d'Aragon, morte en donnant le jour à un fils qui ne vécut que quelques heures. De sorte que Philippe rentra en France avec cinq cercueils, ceux de son père, de son frère, de sa femme, de son fils et de son beau-frère, le roi de Navarre. Ce n'étaient pas encore les dernières victimes : Isabelle sa sœur, veuve de Thibaut IL mourut à Hyères, le 27 avril: son oncle Alphonse, comte de Toulouse, mourut àSavone, le 21 août, et la femme de ce dernier. Jeanne, fille de Raymond VIL dans la même ville, le lendemain.
Henri, frère de Thibaut, lui succéda en Navarre. Mais la couronne de France se trouva hériter des comtés de Valois et de Nevers, domaines de Jean Tristan, et des comtés bien plus importants de Toulouse et de Poitou. Philippe fit sur-le-champ prendre possession de ces domaines. Il fut sacré à Reims, le lo août.
Philippe IIL qu'on a surnommé le Hardi, sans que l'histoire puisse dire pourquoi, était un homme sans instruction, sans énergie et sans talents, qui prit le mouvement pour de l'activité, et la forfanterie pour de la grandeur. A l'extérieur, il voulut étendre l'influence française, et il échoua ; à l'intérieur, il n'a qu'un mérite, c'est davoir laissé durer la sage et puissante impulsion donnée par son père; les quinze années de son règne sont quinze années de plus au règne de saint Louis. C'est ainsi que Louis le Débonnaire avait paru grand plus de dix ans encore après la mort de Charlemagne.
La première expédition de Philippe III fut dirigée contre un des plus puissants seigneurs du Midi. Roger Bernard III, neuvième comte de Foix. qui, de concert avec le comte d'Armagnac, avait attaqué le sire de Casaubon. vassal du roi comme comte de Toulouse. Philippe, après avoir été reçu en cette qualité à Toulouse, marcha contre Roger Bernard, qu'il assiégea dans son château, le 3 juin 1272. Ce château de Foix est situé sur un rocher presque inacces-
sible : ses trois loiirs, qui subsistent encore, et dont la pins récente, celle qui est ronde, fut bâtie au ait'' siècle, attestent la difficulté que présentait l'attaque de cette forteresse avant l'invention de l'artillerie. Philippe commença le siège avec vigueur, et fit crouler une partie du rocher; on voit encore les traces de cette opération. Roger Bernard, effrayé, se rendit à discrétion au bout de deux jours, et fut envoyé en prison à Garcassonne. L'année suivante, Philippe lui rendit la liberté avec ses domaines, et l'arma chevalier.
Henri III étant mort à A^'estminster. le :20 novembre 1 :272, après un règne de cinquante-six ans, son fils, Edouard, se hâta de quitter la Terre -Sainte, et en traversant la France, il vint faire hommnge à Philippe pour les domaines qu'il devait tenir de lui. C'était une réserve pour l'Anjou et la Normandie.
L'année 1273 est remarquable par deux événements : la cession du comtat A'enaissin au pape, et l'élévation de Rodolphe de Habsbourg à l'empire.
A la mort de Richard de Gornouailles. frère de Henri III, Alphonse X, roi de Castille, avait voulu f\ure revivre ses droits. MaisPAllemagne voulait un prince allemand. Rodolphe de Habsbourg, comte d'Eguisheim en Alsace, fixait alors sur lui tous les regards par la multitude de ses entreprises et l'activité de son ambition. En l'âôl, il avait soumis Colmar et Mulhausen; la haute Alsace le reconnaissait. En 1266, il avait appuyé la révolte des Strasbourgeois contre Gauthier deGeroldseck. leurévêque. et Strasbourg, qui formait alors une soi'te de république indépendante, lui avait élevé une statue ^ Bien qu'il fût âgé de cinquante-six ans, la diète jeta les yeux sur lui, et le nomma roi des Romains. Rodolphe de Habsbourg fut la tige de la maison d'Autriche.
Grégoire X^ reconnut le nouvel empereur au concile œcu-
1 Voici l'inscription mise au bas de cette statue : Rudolfo ■victorioso comiti in Habsburg S. P. Q. A. senatus popiilusque argentoratensis) praefecto strenuo statuam hanc p. p. [posuerunt. MCCLXVI.
■^ Thibaut Visconli, de Plaisance.
ménique de Lyon, en i274, malgré les réclamations d'Alphonse de Castille et le mécontentement de Philippe III, qui voyait avec peine grandir si près de lui cette nouvelle puissance. Mais les regards de ce dernier se tournèrent bientôt du côté de l'Espagne.
Henri, roi de Navarre, mourut à Pampelune le 22 juillet 1274. ne laissant qu'une fille, nommée Jeanne, qui se trouvait héritière, non-seulement de la Navarre, mais des comtés de Champagne et de Brie. Les Navarrais ayant nommé un régent, Blanche, veuve de Henri et fille de Robert d'Artois, ce frère de saint Louis, tué en Egypte, s'enfuit avec sa fille à la cour du roi de France. Philippe se hâta de demander à Grégoire X une dispense pour fiancer cette jeune princesse à son fils aîné, Louis : le pape n'accorda la dispense que pour le second, Philippe, ne prévoyant pas qu'il succéderait à son père . Jeanne, nommée en Navarre par Eustache de Beaumarchais, sénéchal du roi à Toulouse, fut reconnue comme reine, et mise sous la protection de la France.
Cette protection fut bientôt appelée sur un autre point de la Péninsule. Ferdinand de la Cerda. prince héréditaire de Castille, qui avait épousé Blanche, fille de Louis IX. mourut en combattant contre les Maures. Son frère, donSanche, qui s'était distingué par sa valeur contre ces peuples, fut désigné comme héritier de la couronne par lescortèsde Ségovie, eu 1276. au préjudice des enfants de Ferdinand. PhiUppe III embrassa la cause de ses neveux, et se prépara à la défendre parles armes. Lesdeux jeunes princes étaient allés chercher un asile à la cour de Pierre III, roi d'Aragon, qui venait de succéder à Jacques I". son père, mort le 27 juillet 1276. Pierre III les retint en prison.
Les intentions de la France une fois manifestées dans cette grande question, qui agitait toute l'Espagne, il fallait les faire suivre d'une exécution vigoureuse, ou du moins de négociations habiles. PhiHppe ne sut faire ni l'un ni l'autre. Il ne sut ni intéresser à la cause de ses neveux la cour de Rome, ni encourager l'opposition que le vieux Alphonse X voulait faire à la décisiou des cortès. ni détacher le nouveau roid'A-
TRi:iZIEME SIECLE. 371
ragoii désintérêts de la Castille, ni empêcher l'influence indirecte, mais active, de l'Angleterre qui soulevait sous main la Navarre contre les Français, et faisait en Castille, de la cause de don Sanche, une cause nationale. Philippe marcha deux fois vers les Pyrénées, mais ces campagnes furent mal combinées et mal conduites. Il fit demander au roi d'Aragon, en j 278, de lui rendre ses neveux ; Pierre ne lui rendit que sa sœur Blanche, sous prétexte que les jeunes princes étaient demandés aussi par leur aïeul Alphonse, et il les garda prisonniers. Il ne faut pas oublier que Pierre d'Aragon avait épousé la fille de Manfred, que cette princesse lui avait apporté ses prétentions sur Naples et la Sicile, et que Pierre était naturellement l'ennemi déclaré de laFrance. Une seule chose retenait ce prince, c'est que Jacques I",en mourant, avait détaché de ses États, en faveur de son second fils, Jayme ou Jacques, les îles Baléares et la ville de Montpellier. Si Philippe III mettait ce prince dans ses intérêts, l'Aragon se trouvait exposé aux attaques delà France.
Une nouvelle circonstance venait de contribuer à l'agrandissementde cette dernière monarchie. Louis, filsaînédePhihppe, était mort en 1 276, et les fiançailles du second avec la reine de Navarre devaient ouvrir un jour les Pyrénées à la domination française. Heureusement pour l'Espagne, lamort de l'héritier du trône n'avait donné lieu en France qu'à un déplorable procès. Pierre de la Brosse, ancien médecin de Louis IX. et favori de Philippe III, accusa la reine. Marie de Brabant, d'avoir empoisonné le jeune prince. L'Europe entière s'émut de cette accusation. Pierre de la Brosse, contre lequel s'étaient amassées des haines violentes, fut convaincu de calomnie et pendu au gibet de Montfaucon.
Le pape Nicolas III avait fait de vains efforts pour réconcilier les rois de France, de Castille et d'Aragon. Philippe, qui s'étaitrendu à Mont-de-Marsan en 1 280, pour avoir une conférence avec ces princes, s'apercevant qu'il était joué par eux, et qu'ils ne voulaient que l'amuser par leurs lenteurs, revint sans avoir rien conclu.
Cependantle roi d'Aragon faisait sur mer de grands prépa-
ratifs. sous prétexte d'aller combattre les infidèles. Mais un gentilhomme sicilien, Jean deProcida, qu'il admettait dans ses conseils les plus secrets, avait déjà fait, soiisplusieurs déguisements, des voyages à la cour de Rome, à celle de Gonstantinople. Une vaste conjuration se tramait contre la maison d'Anjou, dont le chef ambitieux venait de se faire livrer Saint- Jean d'Acre, et prenait le litre de roi de Jérusalem: puis, non content du protectorat qu'il exerçait sur toute l'Italie, songeait à conquérir la couronne de Manuel Paléologue. Sa tyrannie avait révolté la Sicile, et tout était prêt dans cette ile pour appeler la fille de Manfred. Philippe III, pour éclaircir les soupçons que lui donnaient les armements de Pierre, lui offrit des troupes s'il allait réellement combattre les Sarrasins. Pierre refusa les troupes et demanda de l'argent, que le roi de France eut la faiblesse de lui avancer. Martin lY^ alors pape, dévoué à la maison d'Anjou, envoya un légat au roi d'Aragon, pour sonder ses projets : (I Si ma main gauche, répondit-il. savait ce que veut faire ma droite, je la couperais. » Charles aurait dû se tenir sur ses gardes : il ne prit aucune précaution : et le 30 mars 1282. lendemain de Pâques, au premier coup de vêpres, les Français furent égorgés à Palerme. Les autres villes suivirent cet exemple : le carnage dura un mois dans toute la Sicile, sans qu'on vînt au secours des malheureuses victimes. On appela ce massacre les Vêpres siciliennes.
Le roi d'Aragon cinglait vers l'Afrique : on députa vers lui, comme il s'y attendait : il vint débarquer à Trapani le 30 août, et prit à Montréal la couronne de Sicile. Il envoya aussitôt son amiral. Roger de Loria, contre Charles d'Anjou, qui assiégait Messine. Le roi fut forcé de se retirer.
Charles était fuiieux : il fit un appel aux chevaliers français. Son fils, Charles le Roiteux. prince de Salerne, qui gouvernait pour lui la Provence, et son neveu. Pierre d'A-
1 Simon de Brionne,élu en 1281. Entre Grégoire X et lui, il y a quatre papes. Innocent V, Adrien V. Jean XXI, Nicolas III. Les trois premiers n'occupent
qu'une année. 1276.
lençon, frère du roi de France, accouriireiit les premiers. Robert, comte d'Artois, les suivit avec un grand nombre de seigneurs. Pendant ce temps, les rois de Naples et d'Aragon s'envoyaient mutuellement d'arrogants défis, et le 30 décembre ils signèrent l'engagement de se trouver à Bordeaux, sur les terres du roi d'Angleterre, le 1" juin 1283, suivis chacun de cent chevaliers, pour y vider leur querelle en champ clos. Une trêve devait exister entre eux jusqu'à ce jour, mais non entre leurs peuples. Pierre se rendit en Catalogne, et Charles en France. Mais Charles avait à peine touché le sol français, qu'il apprit la mort de son neveu, Pierre d'Alençon, égorgé lâchement la nuit dans sa tente par les Almogavares, à la Catona K Philippe III, indigné de cette cruauté, embrassa chaudement la cause de son oncle, et s'engagea à le suivre à Bordeaux, avec trois miUe chevaliers. Cependant le pape avait condamné d'avance ce combat funeste. Le roi d'Angleterre Edouard avait refusé d'ouvrir la lice et de protéger les champions. Au jour marqué, Philippe III et son oncle se présentèrent, ce dernier à la tète des cent chevaliers qui devaient combattre avec lui ; mais ni le roi d'Aragon ni les siens ne parurent. On assure que Pierre entra secrètement dans Bordeaux, fit constater sa présence par le sénéchal du roi d'Angleterre, déclarant qu'il ne pouvait combattre, vu qu'aucune garantie de sûreté ne lui étant donnée par Edouard, il ne regardait pas les conditions comme remplies.
Le roi de France cria à la trahison, et pendant que Charles d'Anjou se hâtait de retourner à Naples, où son fils avait peine à se maintenir, Philippe eut une entrevue le mercredi 18 août 1283, à Palairac ^, avec don Jayme, roi de Majorque, frère de Pierre III, qui lui promit ses secours dans la guerre qu'il allait entreprendre. En même temps.
1 La Catona, petite ville d'Italie, \is-à-vis de Messine. Les Almogavares, montagnards aragonais, que Pierre d'Aragon avait envoyés à Messine, profitèrent de l'obscurité pour passer le détroit, et s'introduisirent dans la tente de ce fils de saint Louis, qu'ils assassinèrent.
2 A 4S kilomètres sud-est de Carcassonne, sur le Yerdouble ^\ude).
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le pape excommuniait Pierre, et offrait la couronne d'A- ^ragon au second fils du roi de France. Charles de Valois. Philippe assembla les prélats et les barons de son royaume, pour en délibérer; l'assemblée accepta; le roi consentit. Son père n'eût pas fait de même.
Dès lors il fallut soutenir ces prétentions par les armes. IMiilippe III comptait sur le secours de don Jayme. roi de Majorque, qui devait lui ouvrir l'entrée en Catalogne par le Roussillon. et sur l'appui d'Alphonse X, qui avait fini par se prononcer contre son fils don Sanche, et protéger la cause des infants de la Cerda. Pour s'assurer aussi de la Navarre, le roi de France fit célébrer le mariage de son fils Philippe avec l'héritière de ce royaume. Pendant ce temps, Charles d'Anjou devait attaquer la Sicile.
Mais Alphonse X. dont l'esprit s'affaiblissait, se réconcilia avec son fils, abandonna ses petits-fils, et mourut le 21 avril 1284. Don Sanche, devenu roi de Castille, se déclara dès loi^ contre la France, et intercepta les secours de la Navarre: Roger de Loria. amiral de Pierre III, battit deux fois sur mer les troupes de Charles d'Anjou; il fit prisonnier Charles de Salerne, fils du roi de Naples; de sorte que Philippe III n'avait plus d'autre espoir que dans la défection de don Jayme et le courage de ses chevaliers.
Le 10 mai 1285. les Français entrèrent en Roussillon, et don Jayme leur livra Perpignan. Puis les trois rois, car Philippe de Navarre suivait son père, allèrent mettre le siège devant Elne. La ville fut prise après deux assauts, et livrée au pillage le 25 mai. Le roi d'Aragon essaya de défendre les passages des montagnes; ils furent forcés, et les Français, descendus, le 23 juin, dans les plaines du Lampourdan, se présentèrent devant Girone. La ville fit une vive résistance. Philippe avait ordonné à sa flotte de suivre les côtes pour ravitailler l'armée: mais Roger de Loria. revenu dans ces parages, harcelait sans cesse les convois français, et envoyait au roi de France tous les prisonniers qu'il faisait, après leur avoir fait crever les yeux.
Le roi d'Aragon avait tenté de secourir Girone; mais il
fut battu dans une rencontre, et blessé dangereusement. Le bruit de sa mort ne tard^ pas à se répandre, et Girone capitula le 7 septembre. Il était temps. Le climat et la saison devenaient funestes aux Français; une maladie épidémique régnait dans l'armée, et le roi commençait à en ressentir les atteintes ; il songea dès lors à rentrer en France. Il donna l'ordre à sa flotte de quitter le port de Roses; mais une partie des équipages fut massacrée par les habitants, le reste fut pris en mer par Roger de Loria. Ces nouvelles aggravaient le mal de Philippe qui, pour comble de malheur, trouva les déhlés des Pyrénées occupés par les montagnards aragonais, bien décidés à lui en disputer les passages. Il fallut à chaque instant se frayer une route les armes à la main, et le roi, porté dans une litière, pâle et exténué par la fièvre, n'offrait pas aux soldats un spectacle bien encourageant. L'armée ne passa pas sans de grandes pertes. Ou parvint toutefois à gagner Perpignan. Mais Philippe ne pouvait pas aller plus loin : il succomba dans cette ville le 5 octobre 1285, à l'âge de quarante ans.
Le 11 novembre, Pierre III mourut à Villafranca. âgé de quarante-six ans. Cette année était funeste aux souverains. Charles d'Anjou avait aussi quitté ce monde le 7 janvier, et Martin IV, le 29 mars.
Pendant que ces guerres désastreuses sacrifiaient le sang des hommes et la fortune des nations, un vertueux prélat, Guillaume de Champagne, dit Guillaume aux Blanches Mains, archevêque de Reims, bâtissait, en 1282, la ville de Beaumont dans les Ardennes, et, pour y attirer des habitants, créait, en faveur de ce pays, une des constitutions les plus hbéralesdu moyen âge. Ses règlements, qu'on appela la Loi de Beaumont^ acquirent bientôt tant de célébrité, que les ducs de Lorraine, les comtes de Bar. de Luxembourg, se hâtèrent de l'appliquer dans leurs domaines.
Le roi de Navarre, qui devenait roi de France sous le nom de Philippe IV, n'avait que dix-sept ans à la mort de son père. Son esprit était peu chevaleresque, et sa première campagne ne pouvait guère lui inspirer des goùis belli-
?76 niSTOTRE T)E FRANCE.
queux. Il laissa son oncle maternel, don Jayme. roi de Majorque, continuer la guerre, et s'en revint par l'Auvergne. Le pèlerinage de Notre-Dame du Puy en Velay était fort célèbre alors ; Raymond de Saint-Gilles . Innocent II , Louis yil, Philippe- Auguste. Louis IX, Philippe III, y avaient fait leurs dévotions. Ce dernier roi y avait apporté lui-même, en grande pompe, un morceau de la vraie croix. Le jeune roi crut devoir s'y arrêter aussi, faire son offrande sur l'autel de la A'ierge. et lui demander sa protection pour le nouveau règne. Les populations pressées autour de lui admiraient sa taille élevée, sa figure majestueuse : on l'appelait Philippe le Bel ; c'était Philippe le Rusé qu'il fallait dire. Philippe le Faux, Philippe l'Avide, Philippe le Despote. Les vertus des Capétiens, toujours croissant jusqu'à ce qu'elles eussent atteint la perfection dans saint Louis, avaient cessé après ce grand homme. La nation commençait à valoir mieux que ses rois.
Philippe le Bel fut sacré à Reims le 6 janvier 1286, et reçut, le o juin suivant, à Paris, l'hommage d'Edouard P"", roi d'Angleterre. Ce prince, qui s'était distingué sous le règne de son père Henri III. avait alors quarante-cinq ans, et relevait la majesté du trône par des quahtés brillantes. Mais déjà il avait souillé son règne par les horribles cruautés qu'il exerça contre les princes de Galles, dont il venait de soumettre le pays. Il ne manqua pas. en rendant hommage, de faire les réserves ordinaires pour les provinces confisquées par Philippe-Auguste. Il acquit bientôt un nouveau soutien sur le sol français, car le 8 octobre de cette même année, Jean le Roux, duc de Bretagne, moui'ut. et son fils Jean II lui succéda. Gendre d'Edouard, ce prince était tout Anglais, peu dévoué à la France.
A l'est. Philippe le Bel n'avait aucun souci. Ferri III. duc de Lorraine, bâtissait ou fortifiait des villes, fondait des couvents, et s'occupait de l'administration de ses Etats. Plus loin, l'empereur Rodolphe de Habsbourg, appuyé sur l'Alsace dont il avait comprimé les mouvements, ne tournait les yeux que vers les peuples slaves, et fondait le pou-
voir de la maison d'Autriche par l'oppression on la conquête. La seule question de guerre et de politique extérieure qui s'agitât alors, était au pied des Pyrénées. Les deux fils de Pierre III défendaient, le premier, Alphonse, son royaume d'Aragon contre Charles de Valois, frère du roi de France ; le second, Jayme, son royaume de Sicile contre Robert d'Artois, qui combattait en Italie pour son cousin Charles II, prisonnier en Aragon. Philippe le Bel, abandonnant la politique de son père, chercha l'alliance du roi de Castille. don Sanche. et lui sacrifia les infants de la Cerda. Le roi d'Aragon, par conséquent, dut épouser leur querelle, et reconnut l'aîné des deux comme roi de Castille. Cependant, l'intervention du roi d'Angleterre obtint, en 1288. la liberté de Charles II d'Anjou, qui, laissant ses fils en otage, s'engageait à se faire médiateur entre les divers prétendants d'Aragon et de Castille. Cette médiation ne fut point acceptée : Philippe le Bel persistait à vouloir pour son frère la couronne d'Aragon, que le pape lui avait donnée, et don Sanche n'était disposé à aucune concession en faveur de ses neveux. Charles II, après s'être fait couronner à Rome comme roi de Naples, et avoir proclamé son fils aîné, Charles Martel, roi de Hongrie, à la mort de Ladislas, dont lui-même avait épousé la sœur, revint se présenter sur la frontière d'Espagne, le 31 octobre 1289. pour reprendre ses fers. Mais ce n'était qu'une formalité chevaleresque, semblable à celle dont son père avait été la dupe à Bordeaux; car, sous prétexte que le roi Alphonse n'avait envoyé personne pour le recevoir, il s'en retourna dans ses Etats, se disant dégagé de sa parole.
Il n'en travailla pas moins à la paix, sans doute avec des instructions secrètes de Philippe IV, que la guerre d'Aragon fatiguait, et qui cependant ne voulait faire par lui-même aucune concession. En effet, pendant que Charles II poursuivait ses négociations, il se rendit en grande pompe, et avec un étalage de forces considérables à Bayonne, où il eut une entrevue avec don Sanche, pour faire contre l'A-
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raguii une demonsuatiuii vigoureuse. Cen elait (ju'uu jeu. assez habile d'ailleurs. Les ambassa leurs du roi d'Aragon, ceux du pape, ceux d'Edouard se trouvèrent à Tarascon en janvier 1291, et signèrent, le 19 février, un traité de paix. Charles II était reconnu comme roi de Naples ; Alphonse lui rendait ses enfants, et s'engageait à ne plus soutenir contre lui son frère don Jayme. roi de Sicile. De son côté. Alphonse était reconnu roi d'Aragon, et gardait les iles Baléares, domaine de son oncle. Les intérêts prétendus de Charles de Valois étaient sacrifiés par ces conventions, mais Charles de Xaples lui cédait ses comtés d'Anjou et du Maine. Ce traité est remarquable en ce qu'on y voit une sorte de congrès européen, réglant en famille les affaires des puissances : bien que les rois de France et de Castille n'y soient pas représentés, on sent que leur absence n'est qu'une comédie, et que le roi de Xaples y stipule pour l'mi. le roi d'Angleterre pour l'autre.
Un événement inattendu faillit tout rompre. Alphonse, roi d'Aragon, mourut subitement à Barcelone le 18 juin, à 1 âge de vingt-six ans, et son frère, le roi de Sicile, don Jayme, se hâta de se faire couronner à Saragosse. Philippe le Bel saisit l'occasion, et déclara ne pas reconnaître le traité de Tarascon. Mais il ne fit rien pour en détruire les effets : sa politique se tourna d'un autre côté : on resta de part et d'autre ennemis sans commettre d'hostilités, jusqu'à ce qu'enfin le traité d'Anagui. en 1295, confirma les clauses du traité de Tarascon.
La noble cause que tant de grands papes avaient soulevée, que tant de grands rois avaient défendue, celle pour laquelle saint Louis était mort, venait de succomber en Orient : les Sarrasins avaient de nouveau envahi la Terre-Sainte, et pris d'assaut le dernier boulevard de la chrétienté, Saint-Jean d'Acre, le 18 mai 129 L Tous les chrétiens qui avaient pu échapper au massacre s'étaient sauvés dans l'île de Chypre. Et cependant le roi Edouard n'avait pas cessé de porter la croix : le roi de France et lui avaient jusqu'à ce moment levé des dîmes sur le clergé, sous prétexte de la guerre
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sainte. Le pape Nicolas IV * demanda à Pliilippe de consacrer au moins cet argent au soulagement des chrétiens chassés de la Palestine. Le petit-fils du saint roi, loin de rendre l'argent entré dans ses coffres, semblait n'avoir ([u'une pensée, celle d'en amasser davantage. Entouré d'un conseil de banquiers italiens, il avisait aux moyens de dépouiller les juifs et d'augmenter les impôts de son peuple : il étudiait l'art de vendre à la bourgeoisie ses privilèges, de rançonner le commerce, et de faire la guerre avec des pièces d'or.
Il eut bientôt besoin de ce talent. Alexandre 111, roi d'Ecosse, était mort en i286, ne laissant qu'une petite-fille, nommée Marguerite, née de sa fille et d'Eric, roi de Norwége. La jeune princesse, qu'on appelait la Vierge de Norwége, s'embarqua pour recueillir la succession de son aïeul ; mais elle mourut dans la traversée. Edouard, qui comptait lui faire épouser son fils aîné, et réunir un jour l'Ecosse et TAngleterre , se dédommagea de cette perte en se faisant nommer, par les barons écossais , arbitre des prétentions de tous ceux qui aspiraient à la couronne. Les deux principaux étaient Jean Baillol et Robert Bruce , tous deux issus de sang royal. Edouard se prononça pour Baillol, qui fut couronné en 1292. Mais il avait compté sur la faiblesse de caractère de son protégé : il mit tous ses soins à l'humilier, lui imposa un hommage fort onéreux, et lui en fit sentir les conséquences, afin de le pousser à la révolte. Philippe l\ se réjouit alors d'avoir de ce côté une voie ouverte pour entraver les projets d'Edouard : il fit passer des sommes d'argent en Ecosse, et chercha à soulever ce pays.
Vers ce temps, en 1292, une querelle survenue à Bayonne entre des matelots anglais et des matelots normands commença à troubler les bonnes relations de la France et de l'Angleterre. Philippe refusa d'écouter les plaintes des Normands et leur laissa entrevoir qu'ils devaient user- de représailles. Alors, dans toutes les- occasions, des luttes
1 Jérôme d'Ascoli, élu en 1238. U envoya des missionuaires en ChiiiC.
S80 HISTOIRE DE ERAIVCE.
éclatèrent. Des violences iiirent conniiises sur le territoire français. C'est ce que voulait Philippe, qui cita Edouard, comme duc d'Aquitaine, devant la Cour des pairs.
Le roi d'Angleterre envoya son frère Edmond pour s'entendre avec Philippe sur les concessions que ce dernier demanderait. Philippe amusa Edmond par des lenteurs, fit occuper les principales places de l'Aquitaine, et déclara le duché saisi. Edouard irrité, mais conservant cependant les formes féodales, se plaignit sans aigreur, et déclara qu'il retirait son hommage . puisque justice lui était refusée. L'adroit suzerain savait bien que l'Ecosse gênait son rival, et que les barons anglais, prenant peu d'intérêt aux provinces du continent, refuseraient des subsides pour les conquérir.
La guerre commença donc dans le Midi. Edouard, forcé de rester en Angleteri-e. s'était fait des alliés en France. On sait que Jean IL duc de Bretagne, le soutenait : le comte de Bar. le duc de Brabant, le comte de Gueldres, et surtout le comte de Flandre. Guy de Dampierre. gagné par ses promesses ou par son argent, devaient faire en sa faveur une diversion puissante. Il comptait aussi sur l'appui d'Adolphe de Nassau, successeur de l'empereur Rodolphe, qui voyait avec peine l'ancien royaume d'Arles. vieille dépendance de l'Empire . entre les mains d'un prince français. Quant aux rois de Castille et d'Aragon, occupés contre les Maures, ils ne pouvaient ni servir sa cause, ni la combattre.
Mais cette ligue, en apparence si redoutable, et qui rappelait celle de 121-4, ne devait point finir, comme celle-ci. par une bataille de Bouvines. Aucun de ces princes ne savait ni ne pouvait faire la guerre. L'argent leur manquait comme le talent : de son côté. Philippe IV n'était pas homme, comme Philippe IL à soulever contre ses rivaux l'esprit national. Quelle popularité pouvait avoir un roi qui déjà altérait lui-même la monnaie, faisait vendre la vaisselle de ses sujets, et établissait la maltute, espèce d'impôt arl,iti'aire flétri de ce nom par les contribuables? Heureu-
TREIZIÈME MKCLi;. i S 1
semeiit |)()urlui, la puissance iiiipëiiale languissait dans les mains d'Adolphe de Nassau, contre lequel luttait un compétiteur dangereux. Albert d'Autriche, fils de Rodolphe de Habsbourg. Puis l'influence française venait d élever, le 24 décembre 1294. sur le trône pontifical. Benoît Caïetano, si célèbre sous le nom de Boniface VIII. Ce pape, dévoué aux intérêts de Philippe le Bel, qui devait l'en récompenser par de si atroces persécutions, soutenait Albert et encourageait en Ecosse Baillol contre Edouard. Les chances étaient donc égales de part et d'autre, sans qu'il fût besoin de grandes victoires, et l'habileté de Philippe devait les tourner à son profit. Son plus dangereux ennemi était sans contredit le comte de Flandre, à cause des richesses de son pavs. Mais ces richesses étaient entre les mains d'une bourgeoisie grossière, arrogante, jalouse de ses privilèges, qu'il était facile de soulever contre ses seigneurs en exaltant ses idées d'indépendance. C'est le parti que prit Philippe le Bel. qui remplit les villes flamandes de ses émissaires, et se fit adresser, comme suzerain, les plaintes des communes contre les exactions et le despotisme de leur noble comte. Ainsi ce roi qui attirait à lui, par ses tyranniques impôts, toute la substance de son peuple, se faisait proclamer en Flandre le protecteur des libertés et des propriétés populaires. C'est que pendant quarante-quatre ans la vertu et la loyauté avaient siégé sur le trône de France, et qu'on ne pouvait croire encore à la mauvaise foi d'un petit-fils de saint Louis.
Une petite guerre d'escarmouches, de sièges sans gloire et surtout sans honneur, ravagea la Guyenne. Raoul de Nesle, connétable, et Charles de Valois prirent Podensac et La Réole. et en firent pendre la garnison. L'armée anglaise, peu nombreuse, fut reçue à Rayonne, et battue à Dax par Robert d'Artois. Edmond, frère d'Edouard, commandait l'expédition avec le duc de Bretagne. Mais bientôt Edmond mourut, et Philippe, profitant du mécontentement causé en Bretagne par quelques pillages que les Anglais s'étaient permis sur les côtes, souleva adroitement les ba-
rons de celle province, qui forcèrent leur duc à faire sa paix avec le roi de France. Philippe l'accueillit avec de grands honneurs, le nomma pair, et lui donna rang après le duc de Bourgogne. Cette défection était fâcheuse pour Edouard. Il prit une revanche éclatante en battant les Écossais à Dunbar, le 27 avril 1296, et jetant dans la Tour de Londres l'allié de Philippe, le roi Jean Baillol. qui s'était rendu à discrétion.
Il était temps de faire une démonstration belliqueuse dansleXord. Philippe rappela d'Aquitaine Robert d'Artois, et rassembla à Compiègne une armée avec laquelle il entra lui-même en Flandre. Le' 23 juin 1297, il assiégeait Lille, pendant que Robert d'Artois pénétrait dans la Flandre maritime. Ce prince battit les Flamands à Furnes le 13 août, et leur tua trois mille hommes. Raoul de Nesle remporta aussi un avantage près de Commines. Lille ouvrit ses portes au roi.
Edouard était débarqué dans l'Escaut : il joignit à Bruges le comte de Flandre. Mais l'arrivée de Philippe, qui avait été reçu dans Courtrai. et s'était ménagé des intelligences dans la bourgeoisie de Bruges, força le roi et le comte à évacuer cette ville, oii Philippe fut reçu en libérateur. Le roi d'Angleterre, qui, faute d'argent et de troupes, ne pouvait pas jouer sur le continent le rôle convenable au vainqueur de Dunbar, demanda et obtint un armistice.
Cette année 1297 est remarquable dans l'histoire par l'éclatant hommage que la chrétienté rendit aux vertus du plus grand de nos rois. Louis IX fut canonisé le il août par Boniface YIII. Quelques jours après, le 19, mourut à Brignolles \ à l'âge de vingt-trois ans. le petit-neveu du saint roi. Louis, évéque de Toulouse, fils de Charles II, roi de Xaples; il se rendait à Rome pour donner sa démission. L'Église le compte aussi au nombre des saints.
Cependant Albert d'Autriche était parvenu à soulever une partie de l'Allemagne contre Adolphe de Nassau, et
^ Département du Var.
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l'argent de Philippe IV avait contribué à cette révolution. En Ecosse, le jeune et héroïque Wallace appelait lesHighlands à la liberté, et chassait les Anglais de son pavs. Edouard sentait la ligue se dissoudre, et son pouvoir chanceler : il se hâta de repasser en Angleterre, au mois de mars 4298, et d'accepter la médiation de Boniface VIH. Le roi de France, triomphant sur tous les points, et songeant déjà à n'employer le pape que comme un instrument qu'il pourrait briser ensuite, consentit à cette médiation, à condition que le pontife prononcerait non comme BonifaceAlII, mais comme Benoît Caïetano. L'arbitrage de ce dernier n'en fut pas moins favorable à la France. Bien qu'il ne se prononçât pas sur les provinces confisquées, il laissait entrevoir qu'il y avait matière à saisie, puisqu'il remettait à une décision postérieure le partage à établir dans ces mêmes provinces. Il stipulait en même temps deux mariages : celui de Marguerite, sœur de Philippe, avec Edouard ; et celui des enfants de ces deux rois, Edouard d'Angleterre et Isabelle de France. Un traité fut en conséquence signé à Montreuil-sur-Mer , le 19 juin 1299. Le 12 mai précédent, Amédée Y, comte de Savoie, avait contracté les deux mariages au nom d'Edouard. Philippe le Bel ne pouvait pas prévoir qu'avec sa fille Isabelle il donnait aux deux nations une guerre de cent ans.
Le 8 décembre de la même année, une entrevue eut lieu près de Yaucouleurs entre Philippe le Bel et Albert d'Autriche, devenu roi des Romains par la mort de son rival Adolphe, tué à la bataille de Gelheim, le 2 juillet J298. Les deux monarques se réunirent entre Vaucouleurs et Toul , dans une prairie , en un lieu appelé les quatre vaux (vallées). Le roi donna sa sœur Blanche en mariage à Rodolphe, fils d'Albert : le mariage fut célébré en ce lieu même. On ignore du reste ce qui fut délibéré entre les deux princes. On voit toutefois qu'ils formèrent une ligue secrète contre le pape, qui les avait soutenus tous deux.
La Flandre n'avait pas été comprise dans le prononcé de Boniface : l'armistice conclu à Bruges expirait au commencement de l'an 1300. Charles de Valois, frère du roi. entra sur-le-champ en campagne, s'empara facilement de Douai et de Béthune, et marcha sur Courtrai, oti il battit Robert, fils du comte de Flandre : il le battit une seconde fois auprès de Dam. entra à Bruges, et soumit rapidement la Flandre, à l'exception de Gand. où Guy de Dampierre s'était retiré. Le comte était sans ressources : la bourgeoisie, qui le haïssait, ne voulait faire pour lui aucun sacrifice. Craignant d'être livré, il s'abandonna avec confiance à Charles de Valois, qui l'engageait à s'en remettre à la générosité du roi. son frère. Guy de Dampierre se rendit donc à Paris, espérant qu'on le traiterait comme le duc de Bretagne. Mais Jean de Bretagne était à craindre, et Guy de Flandre était abattu. Philippe le Bel le fit jeter en prison, et déclara la Flandre réunie à la couronne.
Alors Philippe se rendit en Flandre au mois d'avril de l'an 1300. et visita l'une après l'autre ces villes manufacturières, oti se développait avec tant d'habileté et d'énergie la puissance des bourgeois du moyen âge. Cette puissance, qui n'avait pour elle que son activité et sa richesse, manquait de direction, d'esprit de conduite, d'intelligence. Elle étalait orgueilleusement, dans les fêtes de mauvais goût qu'elle donnait aux seigneurs français, tout ce qui devait tenter leur cupidité et attirer un jour leui'S persécutions. Les Flamands ne tardèrent pas à s'en repentir.
D'autres fêtes bien plus imposantes devaient clore ce beau siècle. Boniface VIII venait d'instituer le jubilé centenaire, et accordait des indulgences à tous ceux qui visiteraient pendant cette année le tombeau des saints apôtres. Rome )'edevint pour un an la capitale du monde : mais les croisades étaient finies, le saint sépulcre perdu pour jamais, et les regards du pape, lorsque, du haut du château Saint- Ange, il bénissait la foule des fidèles accourus de toutes les contrées de TEarope. durent s'arrêter avec douleur sur les
malheureuses victimes échappées aux derniers massacres de la Palestine. Triste jubilé, poui* qui songe aux gloires alors éteintes, aux nobles pensées qui venaient de s'évanouir, et aux malheurs que le sircle suivant réservait à la France.
0UAÏ0RZ1E.AIE SIECLE.