‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 36 sur 52 · L'EGLI-E ET LA ROYAUTE · texte numérisé non relu

L'EGLI-E ET LA ROYAUTE

Ce siècle, qui devait amasser tant de maux sur notre pays, commença par un grand scandale, la lutte de Philippe le Bel avec le pape Boniface VIII.

Les pit^cesde ce triste procès existent. Bien que rassemblées et rapprochées par un éci'ivain français ^ avec une partialité singulière pour Philippe IV. qu'il appelle l'un de nos plus pieux et de nos plus grands rois, elles sont curieuses à étudier, parce qu'elles établissent la rupture violente entre la religion et la politique, entre le pouvoir spirituel et le pijuvoir temporel. Les exagérati'jus et les empoitements du pontife, l'orgueil et la brutalité du monarque, brisèrent pour toujours cette belle unité catholique voulue par Grégoire ML si puissamment étabhe par ses successeurs, si noblement devel'jppée par les croisades, et si bien comprise par saint Lnuis.

La société chrétienne eût été parfaite, si. réunie dans des pensées de fraternité, de vertu, d'honneur, elle eût continué à regarder le vicaire de Jesus- Christ comme le père commun des iBdèles. l'arbitre moral de sa croyance et de ses actions: si le pape, de Sun côté, se renfermant dans cette royauté toute spirituelle, élevée au-dessus de toutes les autres autant que l'humanité tout entière l'est au-dessus d'une seule nati' ai. appuyé sur l'autorité des conciles et sur les lois éternelles de la justice, fût resté juge suprême des consciences, et surveillant impassible de ce jeu capri-

1 Histûirè du différend entre le pape Boniface VIII et Philippe le Bel. par

Dupuy.

cieux d'intérêts et de passions, qu'on appelle la politique des États. Malheureusement la puissance morale touche à la |.uissance matérielle, comme l'àme touche au corps. Protecteur naturel des ministres de la religion, le pape, comme évêque, avait à défendre les prérogatives et les intérêts du clergé, qui. comme on l'a vu. était enclavé dans le corps féodal, possédait des droits, des revenus, des territoires, vivait, en un mot, de la vie de son temps. Cette complication de l'action pontificale amenait d'inévitables luttes avec les puissances de ce monde ; et pour que l'Église, d'une part, avec ses droits imprescriptibles sur la société, la ro-yauté, de l'autre, avec les siens sur l'État, pussent vivre en paix et tendre au même but, le perfectionnement de la civilisalion, il fallait un Innocent III. un saint Louis, c'est-à-dire de part et d'autre la fermeté qui ne cède rien de ce qui doit subsister, la grandeur d'àme qui abandonne ce qu'elle ne peut défendre, le génie qui prévoit et dirige, et surtout la loyauté qui tient parole.

Mais cette réunion de qualités si hautes, outre qu'elle est rare en tout temps, devenait alors de plus en plus difficile. Les croisades, en associant dans une même pensée, toute chrétienne, les papes, les rois, les États, les classes, les indi\idus. avaient rendu possible cette fusion des pouvoirs, cette concordance des intérêts. Mais les croisades avaient cessé : chacun s'était retiré chez soi, c'est-à-dire, la royauté dans ses prérogatives, la féodalité dans ses traditions arrogantes, la bourgeoisie dans ses progrès, les universités dans leurs prétentions, le clergé dans ses privilèges. Une délimitation plus également et plus nettement tracée entre les États, divisait les langues, les mœurs, les intérêts des nations : le morcellement commençait, et avec lui les luttes politiques, les guerres, le chaos. Il n'existe, il ne peut exister entre les hommes qu'un lien commun, la religion; d'autres, de nos jours, ont dit la liberté : ils se sont trompés. La hberté n'a pas de conciles qui puissent la définir et de souverain pontife qui puisse la réprimer dans ses écarts, par cela même qu'elle est la liberté : chaque peuple, chaque

individu rèoteud à sa niaiii^re et selon ses besoins du moment : elle n'a donc point d'articles de foi impératifs, pas de symbole possible; elle ne sera jamais la loi du monde; d'ailleurs, c'est un ensemble de droits, non de devoirs; et l'on ne fait de lois qu'avec des devoirs.

Boniface VIII était lui homme à grand caractère et à petit esprit. Enorgueilli de sa puissance, il offensa l'Europe entière par l'étalage inconsidéré qu'il en fît aux yeux de tous lors du jubilé de J300. On le vit en public, la double couronne sur la tête ', le glaive au côté, le manteau impérial sur les épaules, souverain de Rome et du monde, faisant porter devant lui deux épées, signe de son double pouvoir. 11 y avait de la maladresse dans ce faste, d'autant plus que les souverains de France et d'Angleterre avaient déjà bravé ses censures, et que la jactance est toujours une mauvaise politique. On sait que, sous prétexte d'une croisade, ces princes continuaient à lever des dîmes sur le clergé : Boniface avait lancé la bulle Clericis laicos, qui excommuniait tout laïque qui percevrait cet impôt, et tout clerc qui le paierait. Philippe, pour blesser le pape qu'il accusait de simonie, défendit sous lespeines les plus sévères qu'il sortit la moindre somme de son royaume. Se plaindre de cette décision, c'eût été se condamner soi-même : il y avait d'ailleurs contre l'administration fiscale du roi de France tant d'autres sujets de censiu^es pontificales ! Pendant quelque temps cependant les deux adversaires s'observèrent avec mesure. Toutefois, Philippe avait donné asile dans sa cour, avec de grandes démonstrations de faveur, à la famille Colonna. ennemie personnelle du pape, et par lui bannie de Rome. La querelle commença au sujet de l'hommage que le vicomte de Narbonne rendait directement au roi, et que l'archevêque de Narbonne réclamait. Le pape évoqua l'affaire, et envoya comme légat, au roi de France, Bernard de Saisset, évêque de Pamiers. Ce choix était maladroit, s'il n'était pas hostile: car, outre que la création de l'évêché

1 Boniface VIH ajouta une couronne à celle que les papes portaient autour de la tiare.

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de Pamiers, institué par Boniface en 1296, avait déplu à Philippe, la nomination, de Bernard de Saisset l'avait encore plus choqué, ce prélat ne cessant de blâmer en public les exactions fiscales du roi. On dit même qu'il l'avait appelé faux inonnayeur ; propos mérité, mais inconvenant dans la bouche d'un évêque. Bernard parla au roi avec hauteur, lui reprocha sa conduite, et l'avertit même qu'il devait remettre en liberté le comte de Flandre, retenu en prison contre le droit des gens. Philippe, irrité, envoya des commissaires à Pamiers, ordonna une enquête sur la conduite de l'évêque, le fit saisir lui-même dans son lit, et amener sous bonne garde à Paris, oti on l'emprisonna. Pierre Flotte, chancelier de France, fut chargé d'instruire son procès. Le pape dut réclamer contre cette violation de la juridiction ecclésiastique, et il le fit avec modération d'abord. Une bulle, devenue bien célèbre par la suite, et (jui commençait par ces mots : Ausculta, fili {écoute^ mon fils), fut rédigée avec le plus grand soin dans le consistoire, et envoyée à Philippe au mois de décembre 1301. Considérée sous le point de vue religieux, et si l'on veut admettre que le souverain pontife soit le représentant et le dépositaire de l'autorité morale du christianisme, cette bulle paraîtra une œuvre de sagesse ferme et vigilante, un avertissement venu d'en haut, un jugement de la postérité sur le gouvernement de Philippe le Bel.

Le père des chrétiens lui reproche sa tyrannie, ses exactions, ses envahissements sur tous les droits établis, l'altération des monnaies, les entraves mises au commerce, la mauvaise foi envers les étrangers ; il lui rappelle qu'un roi n'est pas plus qu'un autre homme au-dessus du blâme et des censures; qu'il a, comme tout autre, des supérieurs. « Oui, mon fils, si nous parlons ainsi, dit-il dès le commencement, c'est qu'il y a nécessité, devoir urgent, devoir de conscience ; car Dieu nous a établi, malgré l'insuffisance de nos méi'ites, au-dessus des rois et des royaumes, en nous imposant le joug de la servitude apostolique, pour arracher, détruire, disperser, dissiper, bâtir et planter en son

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nom et. selon sa doctrine, pour paître le troupeau du Seigneur, affermir la faiblesse, guérir les maladies, lier les fractures, etc. » Enfin, après l'énumération des torts de Philippe, il lui rappelle que la Terre-Sainte appelle en vain des libérateurs ; tandis que les princes chrétiens ne songent plus qu'à leurs luttes personnelles; « qu'ils ont jeté de coté les boucliers des forts qui combattaient contre les ennemis de la foi; qu'on ne tire plus l'épée que pour verser le sang chrétien : que Jérusalem appelle à grands cris les fils de Dieu, et que les Tartares sont les seuls qui lui viennent en aide. »

Mais ce n'était ni ce début pompeux, ni cette conclusion désormais intempestive, qui pouvaient irriter Philippe ou le toucher: c'était cette longue énumératiou de ses torts comme roi : cette dénonciation qui semblait le signaler à la haine et au mépris de ses sujets. Il fallait donc intéresser ces mêmes sujets à sa querelle, et il le fit avec une habileté dont son adversaire n'était pas capable: car Boniface. par une mesure qui ne convenait ni à son siècle ni à la nation à laquelle il s'adressait, avait, en lançant sa bulle, convoqué à Rome pour l'année suivante tout le clergé de France. pour délibérer sur le parti à prendre à l'égard des libertés ecclésiastiques, de l'administration du royaume et de la correction des excès du roi. C'était renverser les principes établis par saint Louis ; c'était soumettre l'autorité royale et le royaume lui-même à la toute-puissance pontificale. Phihppe IV ne devait pas le souffrir. Il répondit que les rois exerçaient leur pouvoir en France avant qu'il y eût un clergé : puis, s'en prenant à Boniface en pei^onne, il attaqua son élection, la déclara frauduleuse, lui fit prodiguer en public les plus grossières injures ^ par son chancelier, et ne voulut plus traiter qu'avec le collège des cardinaux. Une assemblée des Etats fut convoquée à Paris, le 10 a\Til 1302, et se tint dans l'église de Notre-Dame. Ce fut la première où des députés de la bourgeoisie furent solennelle-

1 Belial semividens corpore, et mente tolaliter excœcatus.

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ment appelés, et le tiers état commença dès lors à prendre pail aux affaires publiques. La bulle Ausculta, fili, y fut analysée plutôt que lue par le chancelier ; on en devine facilement les raisons, et on comprend que, dans ce résumé, il n'oublia pas les passages qui pouvaient être interprétés comme un envahissement du spirituel sur le temporel.

La bulle de convocation à Rome souleva le mécontentement général, et les trois ordres déclarèrent séparément qu'ils maintiendraient les prérogatives de la couronne. Bonifacese hâta de protester contre l'interprétation donnée à ses paroles: mais le coup était porté. Les éénemonts qui se passèrent en Flandre, et dont nous nous occuperons tout à l'heure, suspendirent un moment la querelle; toutefois quarante-cinq évêques avaient obéi au pape, et s'étaient rendus à Rome : Philippe fit saisir leurs biens. De part et d'autre on ne pouvait plus reculer : Boniface envoya un légat pour excommunier le roi de France, qui de son côté emprisonna le légat, et convoqua les prélats français au Louvre, le 12 mars 4303. Guillaume de Nogaret. devenu chancelier à la mort de Pierre Flotte, attaqua devant eux la validité de l'élection de Benoît Caïetano, et le déclara hérétique. Dans une assemblée de seigneurs tenue aussi au Louvre le 13 juin, Louis, comte d'Évreux, frère du roi, au nom des barons de France, demanda à Philippe la convocation d'un concile, pour procéder à l'élection d'un nouveau pape, et juger Benoît Caïetano, accusé de simonie, d'impiété, de sorcellerie. Le concile fut en effet convoqué à Lyon. Le pape répondit avec modération à ces accusations étranges : puis comptant sur l'effet des foudres de l'Église, il se prépara à lancer lui-même solennellement l'excommunication contre Philippe, dans une bulle oti il parlerait en juge souverain. Mais le roi ne voulait plus de ces publiques accusations. Guillaume de Nogaret, accompagné de Sciarra Golonna, s'était rendu secrètement en Italie. Ils entrèrent à Anagni, oti était le pape (7 septembre 1303), gagnèrent sa garde à prix d'or, et envahirent

le palais avec une troupe de force^iés qui criaient : « Meure Boniface ! vive le roi de France ! » Le \'ieux pontife ne montra pas la moindre faiblesse : « Je suis trahi comme mon divin Maître, dit-il : je saurai mourir en pape. » Il se revêtit alors du manteau de saint Pierre, ceignit la couronne de Constantin, et s'assit fièrement sur son trône, la crosse et les clefs dans les mains. « Voilà mon cou. voilà ma tête, » dit-il aux conjurés, et Colonna eut l'indignité de le frapper au visage avec son gantelet. On assure qu'il l'eût tué si Nogaret ne l'en eût empêché. Celui-ci le prit sous sa garde, et lui adressa ces singulières paroles : « 0 toi, chétif pape, considère et regarde de moiiseigneur, le roi de France, la bonté, qui de tant loin est de toi son royaume, te garde par moi et défend de tes ennemis^ ainsi que ses prédécesseurs ont toujours gardé les tiens. »

Cependant le peuple d'Anagni se révolta, tua une partie des gardes du pontife, chassa Xogaret et les Colonna, et délivra Boniface. Mais l'émotion que ces scènes violentes avaient produite sur le vieillard épuisa ses forces. Il fut pris à Rome de la fièvre chaude, et mourut quelques jours après, le il octobre 1303.

De grands événements s'étaient passés en Flandre pendant ces tristes années. Jacques de Chàtillon. que Philippe avait laissé à Bruges pour gouverner ce pays, avait soulevé contre les Français les haines les plus violentes. Le peuple de Bruges s'insurgea : la garnison fut massacrée le 2 1 mars 1302. et le cri de liberté retentit danstoute la Flandre. Guy, fils du comte captif, Guillaume de Juliers, son petit-fils, neveu du précédent, se mirent à la tête des milices flamandes : Philippe le Bel envoya Robert d'Aitois avec une armée nombreuse. On se trouva en présence près de Courtrai le 11 juillet. L'armée flamande, presque toute composée des bourgeois des villes, avait fort peu de cavaleri.^ : elle s'était retranchée derrière un petit canal d'irrigation de la Lys. Les suldats n'avaient guère d'autre arme oflensive que de loiu'ds bâtons garnis d'un fer pointu qu'ils appelaient gutten-tag (bonjour). Serrés les uns contre les autres, ils

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semblaient blottis contre terre ju)nr atteiub-e la charge de l'ennemi ; c'étaient des lapins, au dire de Robert d'Artois. L'imprudent général n'avait pas même pris connaissance du terrain, et l'en ignorait l'existence de ce canal. On ne s'en aperçut qu'en s'y précipitant au galop. Le désordre se mit dans les premiers rangs, qui roulaient les uns sur les autres, et se sentaient pressés en arrière par d'autres charges plus impétueuses encore. Le canal formant comme un demi-cercle qui enveloppait l'armée française, les insurgés le franchirent sur deux points opposés à la fois, et prirent les nôtres en flanc, tandis que les milices flamandes les culbutaient par devant. La déroute fut grande, le carnage affreux. Robert d'Artois mourut en brave, percé de trente blessures : comme lui furent tués Jacques de Châtillon, le chancelier Pierre Flotte, le connétable Raoul de Nesle, le duc de Brabant et son fils, le fils du comte de Hainaut, Simon de Melun, maréchal de France, et un grand nombre de puissants seigneurs.

La nouvelle de cette victoire fit accourir du fond de l'Italie Philippe de Rieti, un des fils du comte Guy, qui était allé chercher fortune à la cour de Charles IL Ce fut un nouveau chef pour les Flamands. x\près quelques avantages partiels remportés de part et d'autre, le roi de France, trop occupé alors de sa lutte avec le saint- siège, négocia une trêve pendant laquelle il remit en liberté Guy de Dampierre, à condition qu'il viendrait reprendre ses fers s'il ne pouvait conclure la paix. Le vieux comte ne revit ses fils et ses sujets que pour les féliciter de leurs efforts et les engager à combattre. Puis il revint se constituer prisonnier à Gompiègne, oti il devait mourir peu de temps après.

Phihppe IV avait besoin d'argent pour la guerre de Flandre : il se rendit, au printemps de l'année d304, dans ses provinces du Midi pour y assurer la levée de nombreux subsides au moyen de privilèges qu'il distribua aux communes. Il fit en même temps d'utiles. ordonnances pour la bonne administration de la justice, et rendit les Parlements permanents ; mais il n'en continua pas moins ses déplo-

rables opérations sur les monnaies, dont il haussait activement la valeur pour la déprécier tout à coup quand il s'agissait d'impôts à percevoir.

La lutte d'ailleurs avec Rome n'était point finie. Benoit XI \ dont il n'avait pu empêcher l'élection, avait lancé l'excommunication contre les persécuteurs de Boniface. -Un événement imprévu arrêta ce nouvel orage : Benoît XI mourut le 7 juillet, empoisonné, dit-on. par des figues, qu'une femme voilée lui présenta pendant qu'il était à table.

Tout était prêt pour la guerre de Flandre. Régnier Grimaldi. Génois, qui commandait une flotte française, battit et détruisit la flotte flamande devant Zierikzée. et fit prisonnier Guy de Namur. qu'il envoya à Paris. Philippe le Bel s'avança de son côté vers la Flandre, et prit possession de Tournai. Les Flamands, maîtres de Lille, s'avançaient vers Douai. Le roi résolut de les attaquer, et remontant vers la ligne de coteaux qui domine Bersée. Mons-en-Puelle et Raimbeaucourt. il trouva F ennemi adossé au second de ces villages, et retranché dans une vaste enceinte de chariots et de bagages. Philippe de Rieti. Jean de Xamur. frère de Guy. et Guillaume de Juliers commandaient les Flamands. On était à la fin de septembre. Les Français, n'ayant pu forcer le camp ennemi, en formaient le blocus. Les Flamands impatients voulurent combattre, et firent à la fois plusieurs sorties tellement violentes que le roi. surpris à table, failht être pris. La déroute se mit dans l'armée française, et la défaite était certaine, lorsque Philippe le Bel. à peine armé, monta à cheval, rallia ses chevaliei^, leur fit honte de leur désordre, et les ramena vivement à la charge. Il y eut alors une mêlée effroyable, qui se prolongea à la lueur des flambeaux. Les Flamands enfin furent battus, et prirent la fuite dans tous les sens. Le plus grand nombre courut s'enfermer à Lille, avec Phihppe de Rieti. Le roi resta maître du champ de bataille.

Toutefois, cette victoire n'était pas décisive : la Flandre

1 Boccasini. fiU cfun berger de Trevise. U fut d'abor»! maître d'école, et devin eenéral des Domiaicains.

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s'armait de tous côtés. Philippe le Bel, campé devant Lille, offrit la paix. Il rendit la liberté au fils du vieux Guy, reconnut l'aîné, Robert de Béthune, comme comte de Flandre, et renvoya tous les prisonniers. Les Flamands, de leur côté, s'engagèi-ent à payer les frais de la guerre, et abandonnèrent au roi de France toute la partie de leuipays qu'on a depuis appelée la ï'iandre française K

Le sacré collège resta près de dix mois en conclave, avant d'élire un successeur à Benoît XL Enfin, l'influence du roi de France fît nommer pape Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux. Il avait fait, dit-on, ses conditions avec le ])rélat, et, dans une entrevue qu'ils eurent à Saint-Jean d'Angely, obtenu de lui qu'il lui accorderait six choses : sa réconciliation avec l'Eglise, l'absolution de ses agents, cinq ans de décimes sur le clergé de France, la condamnation de la mémoire de Boniface, la réinstallation des Colonna. La sixième demande ne devait venir qu'en temps et lieu. Bertrand fut nommé le 5 juin 1305, prit le nom de Clément Y, et se fit introniser à Lyon le d4 novembre. Philippe le Bel assista au sacre avec son frère Charles de A'alois et ses trois fils, Louis, Philippe et Charles, les ducs de Bourgogne et de Bretagne, et le roi don Jayme d'Aragon. Pendant la procession, un échafaud s'écroula sous la foule qui l'encombrait'^; le pape fut renversé de son cheval, Charles de A'alois et Jean II de Bretagne, qui tenaient la bride, furent, le premier blessé grièvement, le second tué. Il périt beaucoup de monde. Le peuple y vit le présage de bien des maux.

Les impôts allaient croissant : plusieurs villes se révoltèrent, des supplices réprimèrent la rébellion. Les huit consuls de Carcassonne furent pendus. On chassa tous les juifs du royaume, on confisqua leurs biens l Le peuple de Paris, exaspéré par un nouveau changement dans les monnaies,

1 A peu près tout le département du Nord.

2 D'autres disent un pan de muraille; c'était dans une de ces descentes rapides, qui conduisent de Notre-Dame de Fourvières à la'cathédrale.

3 Charles de Valois, comte d'Alençon, frère du roi, lui avait vendu fous les juifs do sesÉtats pour vingt mille livres lournois.

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se souleva : le roi se vit un moment assiégé dans le château du Temple. On pendit les mutins aux arbres des boulevards.

Ce n'était pas encore assez de despotisme et de scandale. Deux grands procès, celui des Templiers et celui de Boniface. vinrent consterner le monde chrétien.

Le premier est resté et restera probablement toujours une grande énigme dans l'histoire. Laissant aux écrivains passionnés pour un parti ou pour un système la responsabilité hasardeuse d'un jugement définitif, l'homme sage s'abstient de décider sur une cause dans laquelle il y a nécessité absolue de flétrir des noms d'impie et de scélérat, ou bien le petit-fils de saint Louis, ou bien un ordre illustre qui donna tant de héros à l'Europe. De part ou d'autre, il y eut des crimes abominables : que Dieu prononce !

Nous ne pouvons cependant nous empêcher de remarquer que les accusations d'impiété, d'hérésie, de sorcellerie, d'intames débauches, produites contre les Templiers, furent exactement les mêmes que celles qu'on produisait en même temps contre Boniface pour flétrir sa mémoire. Horrible coïncidence qui livrait ensemble, au mépris des chrétiens, l'apôtre et les défenseurs de leur foi !

L'ordre des Templiers, oubhant son vœu de pauvreté et sa sainte origine, possédait dans toute l'Europe des terres, des manoirs puissants, d'immenses richesses. Toujours il avait consacré ses trésors comme ses bras à la défense des saints lieux: mais l'orgueil avait crû avec le pouvoir; et cette milice redoutable, que la religion couvrait de son manteau, avait plus d'une fois affligé la Terre-Sainte par ses luttes avec les Hospitaliers, et off'ensé les souverains par son indépendance et ses prétentions. Soit que leurs grands biens eussent tenté la cupidité de Philippe le Bel. soit que leur puissance eût porté ombrage à son despotisme, soit qu'il eût voulu donner au monde chrétien une jireuve éclatante de son orthodoxie et de sa piété en poursuivant contre eux une accusation d'hérésie et d'immoralité, soit enfin qu'il fût de bonne foi dans sa persécution,

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il accueillit avec empressement, et transmit vivement au pape, à Poitiers, d'épouvantables dénonciations portées contre l'ordre entier. Voyant que Clément V hésitait à poursuivre et parlait d'assembler un concile, il en appela à une justice plus expéditive, et par des ordres secrets, habilement combinés, le vendredi 13 octobre 1307, au point du jour, les ïemphers furent saisis dans toute l'étendue du royaume et jetés en prison. On dressa l'inventaire de leurs biens, et des commissaires royaux mirent le séquestre. Le grand maître, Jacques de Molay, que Philippe avait appelé de Chypre, fut arrêté à Paris, dans son manoir du Temple, avec cent quarante chevaliers, par Guillaume de Nogaret.

Clément Y réclama : l'ordre du Temple était, comme religieux, soumis à la juridiction ecclésiastique. Mais déjà les interrogatoires et les tortures avaient commencé. Des chevaliers du Temple, que le roi fit conduire à Poitiers et que le pape interrogea, ayant fait des aveux terribles, Clément donna suite aux enquêtes. Il fit rédiger, sous forme d'interrogatoire, les aveux échappés à ceux qu'il avait entendus lui-même, et le procès de l'ordre s'instruisit à la lois dans presque toute l'Europe.

Ce questionnaire supposait aux Templiers des vices ignobles, de dégoûtantes cérémonies, des pratiques de magie absurdes; on les accusait de nier la divinité de Jésus- Christ, d'outrager ses images, et d'adorer une idole mystérieuse. Et c'est de ces crimes et de ces extravagances qu'un fort grand nombre s'avouèrent coupables. Quelques-uns l'étaient-ils en effet, ou la torture seule leur arrachait-elle ces déplorables confessions? On brûlait ceux qui se rétractaient. C'est à Paris que ces exécutions commencèrent, et elles se répétèrent en tous lieux. L'intérêt accordé à cette grande tragédie laissa passer inaperçue une révolution politique qui s'opéra en 1308. La Suisse venait de conquérir sa liberté, et l'empereur Albert I" d'Autriche avait été assassiné par son neveu au moment oti il se préparait à châtier la révolte. Philippe IV voulut profiter de cet évé-

nement pour faire nommer empereur son frère Charles de Valois ; mais il échoua. Henri de Luxembourg fut élu.

Cependant Clément Y était dans une position critique : il lui fallait examiner à la fois les actes et la vie d'un de ses prédécesseurs, les croyances et la conduite d'un ordre que ses vertus d'autrefois, ses hauts faits tout récents rendaient illustre et respectable. Il indiqua un concile à A'ienne en Dauphiné, et alla lui-même s'étabhr à Avignon, ville qui relevait alors du comte de Provence, roi de Naples. Ce fut là qu'il instruisit, avec beaucoup d'embarras et de répugnance, sur les instances de Philippe, le procès de Boniface VIII.

C'était un indécent spectacle que cette enquête ouverte sur la vie d'un homme qui ne pouvait plus se défendre : Clément lui-même, comme le disaient les parents de l'accusé, aurait dû se déclarer incompétent; car lorsqu'on attaquait comme vicieuse l'élection de Boniface, on prétendait, par conséquent, vicier tous ses actes; donc la nomination des cardinaux qu'il avait créés; donc la composition actuelle du sacré Collège ; donc l'élection de Benoit XI, donc celle de Clément Y. Ils en concluaient qu'un concile général pouvait seul prononcer, et ils avaient raison. Nonobstant ces motifs, le pape instruisit l'aiîaire. Guillaume de Nogaret et Guillaume de Plasiau se portèrent comme accusateurs. L'acte d'accusation contenait quatre-vingtquatorze articles. On y retrouve tout ce qu'on reprochait alors aux TempUers : incrédulité, magie, cruauté, vices infâmes, propos blasphématoires ou obscènes. L'homme le plus corrompu de la société actuelle, un bandit qui ne croirait à rien, et qui, n'ayant plus rien à perdre que sa tête, insulterait à plaisir toutes nos croyances rehgieuses et sociales, peut donner l'idée du pape que cet acte d'accusation imagina. Yingt- trois témoins furent entendus : leurs ignobles dépositions existent au procès; la plupart étaient des gens du peuple, ou des misérables qui s'accusaient eux-mêmes d'infamie pour charger le pontife dont ils disaient avoir été les complices. A cela que pouvaient

répondre les déienseurs de Boiiiface? ils niaient avec indignation, ils en appelaient à un concile. Et [)eut-être Clément avait-il raison de se refuser à ce vœu, car le scandale eût été beaucoup plus grand. Il ne songeait qu'à étouffer l'affaire, ne pouvant ni condamner Boniface, ni déshonorer ses accusateurs. Il obtint de Philippe que les poursuites cesseraient : le roi y consentit volontiers ; il avait atteint son but, puisque le silence du juge pouvait s'expliquer comme une condamnation de l'accusé, et qu'une bulle déclarait que les accusateurs avaient agi de bonne foi et par zèle pour la religion. L'excommunication lancée contre les auteurs des scènes d'Anagni fut levée, et l'on put s'occuper du procès des Templiers.

Le concile s'ouvrit à Vienne en Dauphiné le 1 6 octobre 1312 : le roi de France ne tarda pas à s'y rendre avec son frère et ses trois fils. Clément V avait écrit à tous les souverains pour qu'on lui envoyât les pièces de toutes les procédures exécutées contre l'ordre. Ces pièces étaient innombrables : il fallut beaucoup de temps pour les mettre en oi'dre et les examiner. Il y avait à ce sujet deux graves questions à décider : la culpabilité des Templiers, et la suppression de l'ordre. La première, soumise au concile, devait servir à éclairer la seconde, qui dépendait du pape. Il paraît que la conviction du concile ne fut pas douteuse : cependant, comme on ne pouvait pas condamner sans entendre, auciui jugement ne fut prononcé : mais, après un consistoire tenu le 22 mars 1313, Clément Y, en assemblée générale, le 3 avril, et en présence du roi et des princes, déclara l'ordre du Temple aboli. Les biens des chevaliers furent confisqués et transmis à l'ordre des Hospitaliers, qui dut payer de fortes sommes au roi de France et à tous les princes qui les avaient gardés en séquestre. Quant à leurs personnes, on s'en remit au jugement des conciles provinciaux, pour punir ceux qui seraient trouvés coupables, ou faire grâce aux innocents.

Le pape s'était réservé le jugement du grand maître et de trois autres dignitaires, Guy, commandeur de Norman-

UlSrOIKE Dt HIA.\CE.

die. le commandeur d'Aquitaine, et le visiteur de l'ordre. Une commission apostolique fut assemblée à Paris, sous la

Vue du Temple, à Paris 1.

présidence du cardinal d'Albano, Les quatre inculpés avaient fait des aveux. Le 11 mars 1314, ils furent amenés au parvis de Notre-Dame, pour entendre lire publiquement l'arrêt de la commission, qui, en raison de leurs réponses, les déclarait coupables et les condanmait à une prison perpétuelle. La lecture à peine achevée, le grand maître et le commandeur de Normandie, rétractant tous leurs aveux, protestèrent de leur innocence. Les prélats durent alors les

1 Voyez à la fin du volume V Explication raisonnée des figures, n» 38.

remettre an prévôt, pour délibérer sur cet incident. Mais le roi, informé aussitôt de cette rétractation, ne voulut point attendre le jugement de la commission, assembla sur-lechamp son conseil particulier, fit déclarer relaps les deux Templiers, et ordonna qu'ils fussent brûlés le soir même. Un bûcher fut dressé devant le jardin du Palais, sur une petite île alors détachée de la Cité, à la place même oti s'élève aujourd'hui la statue d'Henri IV, le plus clément des rois. Jacques de Molay et le frère Guy moururent avec courage, et jurèrent qu'ils étaient innocents. Le bruit se répandit parmi le peuple qu'ils avaient cité le pape et le roi au tribunal de Dieu dans l'année.

Cette année fut en effet la dernière de tous deux, bien que Philippe le Bel n'eût pas quarante-six ans. La fin de sa vie fut troublée par les désordres des trois femmes de ses fils, Marguerite, fille de Robert II, duc de Bourgogne, Jeanne et Blanche, filles d'OthonlY, comte de Bourgogne. Ces chagrins aigrirent encore le caractère sombre et soupçonneux de Philippe, qu'une maladie de langueur conduisit au tombeau. Clément Y était mort à Roquemaure \ le 20 avril. Philippe le Bel mourut à Fontainebleau, où il était né, le 29 novembre 1314.

Il est impossible de formuler un jugement sur le caractère de ce prince, dont nulle chronique ne nous a fait connaître les mœurs, la conduite, la vie intérieure. Mais sa politique a laissé dans la monarchie des traces profondes. Soumettre tous les pouvoirs et briser toutes les résistances au profit de l'autorité absolue du roi, telle paraît avoir été la pensée de son règne. La bourgeoisie lui doit son introduction dans les Etats généraux, les parlements leur fixité, les communes quelques droits plus étendus que par le passé, le sol français quelques adjonctions importantes, comme une partie de la Flandre, et surtout la ville de Lyon, qui resta à la monarchie. Il est fâcheux pour l'honneur de la couronne que ces avantages aient toujours été le ré-

t Sur la rive droite du Rhône, à 8 kilomètres iinrd d'Avignon (Gard).

siiltat de combinaisons peu loyales, ou de calculs financiers. Si Philippe le Bel accrut la puissance de la monarchie, ce fut aux dépens du respect qu'on doit au monarque, ce fut aux dépens de l'honneur français.

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