LES TROIS FILS DE PHILIPPE LE BEL
Philippe le Bel laissait trois fils, qui tous trois devaient régner. Louis, âgé de vingt-cinq ans, Philippe de vingt et un, Charles, de vingt : ses deux frères, Charles de Valois et Louis d'Evreux, avaient, l'un quarante-quatre ans, l'autre trente-huit. Le fils du premier, Phihppe de Valois, qui devait aussi monter sur le trône, était du même âge que le dernier fils de Philippe le Bel.
Les frères de Philippe le Bel avaient pris part aux affaires sous son règne : ils gouvernèrent sous Louis X, prince que son surnom bizarre de Hutin nous représente comme dissipé et à demi extravagant. Sa courte administration ne fut qu'une brusque réaction contre celle de son père : les ministres de ce dernier en souffrirent, mais la nation en profita.
Les juristes que Phihppe IV avait appelés aux premières charges de l'Etat, et investis de toute sa confiance, avaient excité d'une part la haine du peuple par leurs mesures fiscales, de l'autre celle des grands seigneurs par leur arrogance. Le chancelier. Pierre de Latilli. évéque de Chàlons, fut destitué et accusé de sorcellerie ; Raoul de Presles, un des plus habiles jurisconsultes du parlement de Paris, fut arrêté: on confisqua tous ses biens. Enguerrand de Marigny , ministre et confident de Philippe, accusé de concussions et de maléfices pour faire mourir le roi, fut jugé sans être entendu, et pendu au gibet de Montfaucon.
Ces exécutions n'étaient qu'une vengeance de l'aristocra-
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lie, mais elles servaient de signal à des réformes en faveur du peuple, car elles semblaient annoncer un meilleur système d'impôts, une administration plus régulière de la justice. La noblesse des diverses provinces n'y vit cependant que matière à doléances et à recouvrement de ses droits. De tous côtés les réclamations arrivèrent. On a prétendu voir dans la diversité de ces demandes des différences de civilisation entre le Nord et le Midi, parce qu'au lieu de solliciter le rétablissement des guerres privées et des gages de bataille, et les justices seigneuriales, comme la Champagne, la Bourgogne et la Picardie, le Languedoc, au contraire, demandait l'abolition de la torture et le droit de n'être jugé que par ses juges naturels. Il n'y a là d'autre différence que celle des intérêts divers des postulants : dans le Nord, les doléances étaient présentées parles seigneurs, qui voulaient le rétablissement des pleins pouvoirs féodaux ; dans le Midi, elles l'étaient parles consuls des villes, qui ne songeaient qu'à affranchir leurs localités du joug de l'autorité centrale, et eux-mêmes des obligations communes ; car il est à remarquer que cette abolition de la torture n'était réclamée que pour les magistrats des villes et leurs familles. Toutes les provinces, du reste, s'entendaient sur deux points, l'invariabilité des monnaies, et une perception régulière des impôts.
Louis X rendit à cette occasion plusieurs ordonnances, dont la plus célèbre est la Charte aux Normands, donnée àYincennesle 19 mars 1315, et par laquelle le roi s'engage à ne plus altérer les monnaies, à ne plus lever de nouvelles taxes, à ne plus faire mettre les hommes libres à la question, si ce n'est pour accusation d'un crime capital, et à ne plus faire re viser au parlement de Paris les causes jugées par l'Echiquier de Normandie.
Un autre édit qui fait honneur à son règne est celui du 3 juillet 1313, qui abolit la servitude dans ses domaines. Il est vrai qu'il faisait payer fort cher cette liberté ; mais, par une contradiction qui, si elle était un mauvais raisonnement, posait du moins un bon principe, il reconnaissait
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comme droit de nature ce qu'il faisait acheter comme concession royale.
L'histoire impartiale ne peut cependant pas faire un mérite à Louis X de ses utiles règlements, lorsqu'on pense à la justice expéditive avec laquelle ce prince se débarrassa de sa femme, Marguerite de Bourgogne, enfermée pour ses désordres au château Gaillard ^ : il la fit étouffer pour pouvoir épouser Clémence de Hongrie, fille de Charles Martel, et sœur de Robert, roi de Naples, tous deux fils de Charles IL
Liimédiatement après son sacre, qui fut célébré à Reims le 15 août 1315, le roi se mita la tète d'une armée pour aller faire une campagne contre les Flamands, dont les incursions sur le territoire français avaient recommencé l'année précédente. Mais des pluies abondantes, qui tombèrent cette année depuis le mois d'avril jusqu'à la fin de septembre, détruisirent tellement les récoltes et rendirent les chemins du Nord si impraticables, que l'armée fut obligée de revenir sans avoir rien fait.
Depuis la mort de Clément Y, les cardinaux n'avaient pu s'entendre encore pour l'élection d'un pape. Louis X envoya son frère Philippe à Lyon pour les y réunir en conclave, car un incendie les avait dispersés à Carpentras, où ils s'étaient rassemblés. A peine Philippe les avait-il convoqués, qu'une nouvelle imprévue le rappela à Paris : Louis X venait de mourir à Yincennes, le 5 juin 1316, des suites d'une pleurésie qu'il avait gagnée pour avoir bu trop frais après une partie de paume.
Louis Xlaissait une fille. Jeanne, âgée de six ans, née de son premier mariage. Cette fille était-elle reine de France?
C'était la première fois que cette question se présentait; et si l'on avait suivi les exemples donnés ailleurs, Jeanne régnait. Car, sans parler des autres Etats oii la succession des femmes était admise, plusieurs des augmentations de la monarchie provenaient de ce principe : la Navarre, la Champagne, le comté de Toulouse avaient été apportés par
t Près des Andelys, département dp l'Fnre.
des femmes. Mais ces accessions mêmes étaient une preuve incontestable qu'il fallait suivre une autre loi pour la transmission de la couronne ; car l'héritière du trône pouvait, par un mariage, détruire la nationalité fi-ançaise. Les jurisconsultes du temps firent donc œuvre de bonheur et de sagesse en exhumant, dans les vieilles lois saliques des conquérants de la Gaule, celle qui excluait les femmes de la succession aux terres ^ Les Etats généraux s'assemblèrent, et cette loi des Francs fut déclarée loi fondamentale, loi de la nation applicable à l'hérédité du trône. Philippe eût été proclamé roi sur-le-champ, si la reine Clémence n'eût annoncé qu'elle était, enceinte. Il fallut attendre. etPhihppe se fit décerner provisoirement la régence jusqu'à la majorité du roi à naître, si l'enfant de Clémence était un fils.
Le 15 novembre, Clémence accoucha d'un fils qui fut nommé Jean; mais il ne vécut que cinq jours, et le 9 janvier suivant, Philippe V se fit sacrer à Reims : ce ne fut pas toutefois sans opposition. Eudes lY, duc de Bourgogne, pi'otesta en faveur de sa nièce, la fille du roi défunt; Philippe l'apaisa en lui donnant en mariage sa fille Jeanne, aussi héritière, par sa mère, du comté de Bourgogne et de celui d'Artois; Eudes, en réunissant le comté au duché, allait devenir un prince puissant. Charles, frère du roi, faisait aussi partie des mécontents; mais la mort du fils unique de Philippe, à qui il ne restait alors que trois filles, lui donna bientôt l'espoir de profiter lui-même de la loi dont il se plaignait. Jeanne, fille de Louis X, fut elle-même fiancée à Philippe, fils de Louis d'Évreux, oncle du roi. à qui elle apportait en dot la Navarre. De sorte que tous les intérêts particuliers étant satisfaits, le grand intérêt de la nation, qui exigeait que Philippe fût roi. ne trouva plus d'obstacle.
t Le texte de cette loi ne se trouve pas dans le code des Francs avant Charleniagne ; mais nous le trouvons dans la loi salique revisée par ce prince, et qu'on appelle lex emendata. Le voici tel qu'il est au § 6 du titre lxii De alodis, relatif aux successions:
De terra verà salicâ,nulla portio hœreditatis mvUeri venial ; se.d ad virilem sexum tota terrœ hœreditas perveniat.
406 HISTOIRE DE FKANCE.
Le règne de ce prince fut trop court, comme celui de son prédécesseur, pour laisser des traces profondes dans l'histoire. Peu distrait par les événements du dehors, Philippe put s'occuper d'administration intérieure, et il fit d'utiles ordonnances. La plupart attestent que les communes avaient reçu un grand développement, et que le tiers état commençait à prendre rang dans la nation. Le roi donna à la milice des villes une organisation régulière, en créant un capitaine dans chaque commune et un capitaine-général dans chaque bailliage, et il pourvut en même temps aux dangers de cette bourgeoisie armée en exigeant un dépôt pennanent des armes, qui ne seraient délivrées qu'au moment du besoin K II régla aussi qu'à l'avenir les rois ne pourraient plus aliéner les domaines de la couronne. Il porta le même esprit d'ordre dans ses règlements sur les forêts, sur l'office des receveurs, sur la chambre des comptes, sur le personnel et les honoraires du parlement, etc.
Mais ce progrès vers l'ordre légal, ces essais d'une constitution nationale furent compensés par des barbaries qui attestent que la masse de la nation était encore bien loin de ces idées civilisatrices. Les juifs, que Louis X avait rappelés, furent horriblement persécutés sous ce règne. La croisade des pastoureaux, qui recommença dans le Midi, fit de ces malheureux un affreux carnage. A leur tour, les persécuteurs tombèrent sous le glaive des milices communales. Puis une bizarre croyance s'empara de toutes les imaginations. Une maladie hideuse, la lèpre, avait été rapportée d'Asie par les pèlerins : elle s'était tellement multipliée, que dans le voisinage de presque toutes les villes on voyait des léproseries, espèce d'étabhssements oii l'on reléguait, où l'on entassait les malheureux atteints de ce fléau. L'isolement dans lequel on les tenait, l'horreur qu'ils inspiraient, leur avaient naturellement fait prendre eu haine cette so-
1 Saint Louis avait le premier defeudu le port habituel des armes ; mais cette ordonnance est perdue. On la trouve mentionnée sous sou règne dans quelques arrêts de la Cour du roi : il paraît qu'elle rencontrait dans son exécution beaucoup de difficultés. ( Voy. les Olim.)
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ciélé qui, au lieu de les plaindre et de les guérir, les rejetait de son soin. Dans quelques lieux, cette haine s'était manifestée par des actes que l'ignrrance pouvait aisément qualifier de sortilèges. Donc c'étaient des sorciers, donc ils laisaient mourir les bestiaux, détruisaient les récoltes, et possédaient des secrets pour se défaire de leurs ennemis. Car on croyait, en ce temps-là, que pour tuer une personne, il suffisait de mouler une figure de cire à sa ressemblance, et de la piquer au cœur; ou bien de faire fondre cette figure lentement, de l'amenuiser^ ce qui avait pour infaillible résultat de faire succomber la personne à une maladie de langueur. Mais une erreur bien plus funeste avait cours dans les populations ignorantes. Les juifs, les lépreux, possédaient, disait-on, le moyen d'empoisonner les fontaines, les sources des rivières, et pouvaient, par conséquent, se venger de leurs maux sur la société tout entière. Comme ces malheureux n'étaient pas eux-mêmes à l'abri des folles croyances, il est bien possible que quelques-uns eussent tenté ces criminels essais. Quoi qu'il en soit, la terreur s'empara de toutes les âmes, un cri de vengeance et d'extermination retentit partout, et d'horribles massacres en furent la suite. Mais ce ne fut pas seulement une populace brutale qui commit ces excès. Les tribunaux, le roi, le pape, croyaient à la magie. Etpourtant ce pape, Jean XXII, bien que né à Cahors d'une condition obscure, était un des hommes les plus instruits de son temps. Les lépreux furent jugés, torturés, brûlésjuridiquement sur tous les points du royaume.
Philippe V n'eut rien à démêler avec les Etats voisins : quelques prétentions de Robert III, comte de Flandre, furent apaisées par le mariage de son petit-fils Louis, comte de Rethel, avec une fille du roi de France. Edouard II, roi d'Angleterre, beau-frère de Philippe, vint, en J320, lui faire hommage à Amiens pour son duché d'Aquitaine. L'Allemagne, déchirée par la guerre civile entre Louis de Bavière et Frédéric d'Autriche, n'eut aucun rapport avec la France. Il en fut de môme des royaumes d'Espagne. La
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seule expédition militaire de ce règne fut une courte et inutile campagne de Philippe de Valois en Italie, pour soutenir les Guelfes contre les Gibelins.
Philippe y, atteint de la dyssenterie. mourut à Longchamps, après cinq mois de maladie, le 3 janvier 1322, à l'âge de trente ans.
Ce roi, qu'on a qualifié de l'absurde dénomination de Philippe le Long, ne laissait que des filles. Son frère Charles se trouva donc, en vertu de la loi salique. l'héritier légitime du trône.
Le nouveau règne commença par des actes de clémence : le roi fit cesser la pei-sécution contre les juifs et les lépreux, et il ordonna aux communes de pourvoir aux besoins de ces malheureux. Quelques sages ordonnances en faveur des communes et des libertés du commerce attirèrent à ce prince l'estime et l'affection de ses sujets.
Le 21 septembre 1322. Charles l\. dont le pape avait autorisé le divorce avec la coupable Blanche, épousa à Troyes Marie de Luxembourg, fille de l'empereur Henri VIL et sœur de Jean, roi de Bohême. Ce mariage lui donna des idées ambitieuses, lorsqu'il apprit, huit jours après, la sanglante bataille de Muhldorf, qui avait jeté Frédéric d'Autriche dans les fers de son rival. Louis de Bavière, et il songea dès lors à briguer pour lui-même la couronne impériale. Jean de Bohême, qui vint en France à cette époque, l'encouragea dans ce projet chimérique, dont le succès ne pouvait obtenir en Allemagne aucune popularité.
L'année suivante Charles lY visita les provinces du Midi, avec sa femme, son beau-frère le roi de Bohême, son oncle Charles de Valois, et don Sanche, roi de Majorque. Ce fut à l'occasion de son passage à Toulouse, en février 1324, que lut institué dans cette ville le concours des jeux floraux., institution qui subsiste encore. La reine Marie mourut à Issoudun, au retour de ce voyage. Le roi épousa alors sa cousine, Jeanne d'Evreux : Charles de Valois donna en même temps sa fille Blanche à Charles de Luxembourg, fils de Jean de Bohême, qui fut depuis rem})ereur Charles IV.
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(Cependant rattention du roi fut appelée vers la Flandre. Robert III étant mort le 47 septembre 1322, son petit-fils Louis de Rethel avait été mis en possession du comté. Mais son gouvernement despotique et les intrigues de son oncle, Robert de Gassel, soulevèrent les Flamands contre lui : l'incendie de Gourtrai, qu'on lui attribua, fit éclater la révolte. Louis fut attaqué, pris par ses sujets, et enfermé à Bruges. Il implora le secours de son suzerain, le roi de France, qui, n'ayant pu ramener les Flamands par des négociations, se disposa à porter la guerre en Flandre. La menace d'une expédition formidable ramena les villes révoltées dans leur devoir. Leurs députés vinrent trouver Charles IV à Saint- Omer, en 1326, et un traité fut conclu pour confirmer leurs privilèges au prix de sommes considérables qu'elles paieraient à leur comte et au roi.
Cette même année 1326 mit fin aux prétentions de Charles IV^ à l'empire. Léopold d'Autriche, qui le soutenait, étant mort le 27 février, la diète reconnut Louis de Bavière comme empereur, et Frédéric, le vaincu de IMuhldorf, fut remis en liberté.
Charles paraît avoir exercé une influence plus directe sur la révolution qui eut lieu vers le même temps en Angleterre. Sa sœur Isabelle, qui avait épousé Edouard II, était parvenue à soulever la nation contre ce prince indigne de régner : elle-même cependant déshonorait le trône par sa conduite. On ne sait si elle chercha, par ses intrigues, à brouiller son frère et son mari ; mais il est certain que Charles ne négligea aucune occasion d'empiéter sur les droits seigneuriaux d'Edouard II en Aquitaine. Les plaintes du gouvernement anglais n'ayant eu aucune suite, les Anglais en vinrent à des violences qui nécessitèrent une expédition de Charles de Valois dans le Midi. Ce prince s'empara de l'Agénois, et Edouard se soumit à toutes les conditions qu'on lui imposa. Isabelle alors passa sur le continent avec son amant Roger Mortimer, et y attira Edouard, son fils, sous prétexte de l'hommage à rendre au roi de France, au nom du roi d'Angleterre qu'une maladie
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retenait. Maîtresse de ce jeune prince, elle leva des troupes dans le Hainaut. dont le comte avait fiancé sa fille Philippa au jeune Edouard, descendit en Angleterre, appela tous les mécontents autour d'elle, proclama Edouard III. et fit périr son mari par un supplice atroce (1327). La conduite du roi de France dans tout cela est restée une énigme : mais, n'eûtil été que spectateur, un reproche bien grave pèserait sur sa mémoire.
Charles de Valois était mort le 16 décembre -1325 : son neveu le roi de France ne tarda pas à le suivre dans la tombe. Le jour de Noël 1327, il tomba malade à Yincennes, comme son frère Louis, et mourut le 31 janvier 1328, à l'âge de trente-quatre ans. Ses deux fils étaient morts avant lui.
Ainsi s'éteignit rapidement, et comme frappée de la foudre, la brillante famille de Philippe le Bel, que Boniface avait, dans sa colère, vouée à la malédiction divine.