JEAN. — ÉTATS GÉNÉRAUX
Jean, qu'on a surnommé le Bon, uniquement parce que Froissard a écrit une fois le bon roiJean^ était né le 26 avril 1319; il s'était fait remarquer par ses vertus chevaleresques; mais il n'était pas homme à relever la nation de l'état malheureux où son père l'avait laissée. Les romans de chevalerie, seule littérature d'alors, lui avaient exalté l'imagination, mais ne pouvaient guère lui apprendre l'art de régner.
Il fut sacré à Reims le 25 septembre, et dans ces fêtes brillantes arma chevaliers son frère Philippe, duc d'Orléans; son fils, le dauphin Charles; son second fils, Louis; le jeune duc de Bourgogne et ses deux cousins, Jean et Charles d'Artois, sur lesquels il ne voulait pas étendre la
INé en 1332.
haine que leur père avait méritée. Il fit trancher la tête presque aussitôt à Raoul, comte d'Eu et de Gumes, connétable, accusé de vouloir livrer sa ^ille de Guines à l'Angleterre pour payer sa rançon, et donna la charge de connétable à Charles de la Cerda. qu'on nommait Charles d'Espagne; puis il se rendit à Avignon, auprès du pape, et parcourut le Midi, où il signala son passage par de brillants tournois. Jean semblait ne songer qu'à des fêtes. Il est vrai qu'à cette époque le luxe avait fait des progrès rapides; la fureur de l'imitation entraînait toutes les classes aisées vers une magnificence d'autant plus coûteuse, qu'elle était capricieuse et désordonnée. On avait vu les palais éblouissants de Venise et de Florence, les fêtes éclatantes de Rome et de Xaples. l'étiquette fastueuse de Constantinople; on ne rêvait que les merveilles incroyables du palais des kalifes: une galanterie raffinée et sentimentale mêlait ses douces illusions à toutes ces éblouissantes fantaisies; l'esprit vivait dans ce monde de chimères, et les croisades, cette œuvre sublime et sévère de l'Europe chrétienne, apparaissaient déjà dans un lointain nuageux, au milieu des contes de fées et des romans de la Table-Ronde. Les danses, la musique, les longs festins, les fêtes allégoriques, les joutes de corps et d'esprit, tels étaient les passe-temps de la noblesse, pour qui tout était liesse et plaisir, jusqu'aux batailles, grands tournois où l'on songeait plus à sa dame qu'à sa patrie. Malheureusement cette frivolité coûtait fort cher. L'industrie française, que rien n'alimentait, et dont les impôts, les guerres continuelles, avaient au contraire arrêté l'essor, ne pouvait subvenir aux besoins de ce luxe ambitieux. L'argent s'en allait, entre les mains des marchands et des usuriers d'Italie et d'Orient, chercher dans la Grèce, dans l'Asie Mineure, dans l'Inde, les vins exquis, les épices, les étoffes d'or et de soie. La noblesse se ruinait, le peuple souifrait; et si une nation n'écrasait pas les autres, c'est que cette contagion morale les avait toutes gagnées. Mais le malheur instruit les peuples comme les individus : le besoin des subsides forçait les rois de recourir sou-
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venl aiiK conseils nationaux : les Klals des provinces, les États généraux, convoqués de plus en plus, développaient l'esprit public, popularisaient les idées de gouvernement, faisaient germer des systèmes d'administration, naître des vues sociales. Les sciences politiques devenaient un objet d'étude, et si la masse des populations restait dans son ignorance et dans sa misère, il se formait peu à peu une classe d'élite, représentant les ressources et les intérêts du pays, et capable au besoin de les protéger contre les tyrannies qui viennent d'en haut, et contre les violences révolutionnaires qui s'élèvent d'en bas. C'est ce pouvoir qui sauva la France sous les Valois, soit qu'ils ne le comprissent pas, comme Jean et Charles YI, soit qu'ils eussent l'art de s'en servir à propos, comme Charles Y, Charles YII et Louis XL
Jean est le premier roi qui ait créé un ordre de chevalerie : il l'institua en 1352, et l'appela l'ordre de V Étoile ou de la Noble-Maison : il avait bâti pour les réunions de cet ordre un palais à Saint-Ouen. Mais il en prodigua tellement les insignes et les faveurs, que sous le règne de son successeur l'ordre était déjà abandonné aux archers du guet \
Cependant ces fêtes, ces brillantes réceptions avaient épuisé le trésor royal, et l'expiration de la trêve avec l'Angleterre obligeait le monarque de demander à la nation de nouveaux sacrifices. Déjà il avait altéré les monnaies et étendu sur quelques nouvelles provinces l'impôt de la gabelle. Les États généraux, convoqués en 4351, avaient accordé des subsides, mais on fit à la couronne quelques conditions : on demanda surtout que les monnaies fussent invariables. La guerre put recommencer : elle fut poussée
i Les insignes de cet ordre, indépendamment du costume, sont assez bizarres : « Et porteront continuellement un amiel, auquel sera escrit leur nom et surnom, auquel annel aura un émail plat vermeil, en l'émail une estoile blanche, au milieu de l'estoile une rondeur d'azur, au milieu d'icelle rondeur d'azur un petit soleil d'or. : et au mantel sur Tespaule au devant en leur chaperon un fermail auquel aura une estoile toute telle comme en l'annel est devisé. »
[Begistres de la Chambre des comptes.]
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assez mollement de part et d'autre, Edouard III se trouvant à peu pr('s dans les mêmes embarras que Jean. Ce dernier prit Saint-Jean d'Angely : ses troupes furent néanmoins battues sur les bords de la Charente, et la trêve fut renouvelée pour un an.
Mais un ennemi redoutable s'élevait contre Jean, dans le sein même du royaume. C'était le jeune Charles, roi de Navarre, dit Charles le Mauvais. Ce prince, qui avait commencé son règne en Navarre par de sanglantes exécutions, était alors âgé de vingt ans : petit de taille, mais beau de figure, et plus instruit que les autres princes de son temps, beau parleur surtout, il aimait et recherchait cette popularité triviale qu'il est facile d'obtenir dans les dernières classes par des actions téméraires, de l'insolence, de la faconde et surtout des largesses. Jean lui avait donné sa fille en mariage, craignant peut-être en lui les prétentions d'un petit-fils de Louis X, prétentions que soutenaient encore de nombreux partisans. Charles ne portait pas d'abord ses vues si haut : il ne réclamait que son comté d'Angoulême, apanage de sa mère, que Jean, un peu légèrement sans doute, avait donné à son favori, le connétable Charles d'Espagne. Voyant qu'on ne faisait pas droit à ses demandes, le roi de Navarre s'en prit au connétable et ne trouva pas de moyen plus sûr de lui enlever les dons du roi que de le faire assassiner. Charles d'Espagne fut égorgé près de l'Aigle, en Normandie, dans une auberge, par les gens du roi de Navarre, quelques-uns disent par le roi lui-même : horrible leçon de violence donnée au peuple, qui ne pouvait manquer de la mettre à profit ( 1354).
Car après ce forfait, Charles ne se déroba pas à la justice du roi : il fit parade de son action, prétendit avoir puni le connétable pour ses méfaits, écrivit dans ce sens aux principales villes de France, et réclama plus fièrement que jamais, non-seulement le comté d'Angoulême, mais ceux de Champagne et de Brie, anciens domaines des rois de Navarre. Cette tactique insolente lui réussit : Jean lui accorda le Gotentin et plusieurs villes de Normandie, et consentit à
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le recevoir en grâce : encore fallut-il qu'il envoyât en otage Louis, son second fils. Alors le roi de Navarre se présenta, le 4 mars 1354-, au parlement, où le roi, siégeant sur son trône, lui pardonna à la requête de la reine de France, Blanche, sa sœur, et de la reine Jeanne, sa tante, veuve de Charles IV.
Plus enhardi qu'humilié par cette démarche, Charles se reiidit sur-le-champ en Normandie, s'occupa de fortifier les villes que le roi lui avait données, et de se faire des partisans parmi le peuple en déclamant contre les impôts. Jean s'indigna ; il résolut de lui reprendre ses places de guerre les armes à la main ; il commença môme l'exécution de ce projet : mais c'était jeter le roi de Navarre dans le parti de l'Angleterre; avec son secours, Edouard pouvait entrer en France et marcher sans obstacles vers Paris. La trêve expirait : le Dauphin, bien qu'il n'eût que dix-huit ans, plus habile déjà que son père, lui fit comprendre le danger, et se chargea de le prévenir. Il ménagea avec le roi de Navarre une nouvelle réconcihation, qui fut scellée à Valognes le 10 septembre 1355.
Edouard, réduit à ses seules forces, entra en France par Calais, et vint provoquer le roi Jean, qui le laissa ravager l'Artois, jusqu'à ce que la nouvelle d'une incursion des Ecossais l'eût rappelé en Angleterre. De son côté, le prince de Galles, au mois d'octobre, dévasta une grande partie du Languedoc, évitant d'attaquer les villes, et pillant les campagnes. Il était pourtant urgent de faire des préparatifs de guerre imposants, car Edouard se disposait à des attaques plus vigoureuses. Les Etats généraux de la langue d'oil furent convoqués à Paris le 30 novembre 1355. Le clergé était présidé par l'archevêque de Rouen, la noblesse par Gauthier de Brienne, duc d'Athènes, et la bourgeoisie par Etienne Marcel, prévôt de Paris. Les résultats de cette session furent remarquables : on y posa presque les bases du gouvernement représentatif, dont la conquête devait coûter tant de sang à nos pères. Un impôt extraordinaire de huit deniers par livre sur les objets de vente fut accoi'dé, mais
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aux conditions suivantes : nul n'en devait être exempt, pas même le roi : cet impôt n'était voté que pour un an; trois commissaires de chaque ordre, choisis par les États, devaient en surveiller la perception; l'année suivante les Etats devaient se réunir pour en vérifier l'emploi \ car cet impôt ne pouvait être employé que pour les besoins de la guerre. Le roi d'ailleurs restait maître absolu des dispositions à prendre à cet effet, et devait diriger, comme il l'entendrait, la défense du royaume, s'engageant toutefois à ne conclure de trêve qu'après avoir pris l'avis des trois ordres. Il promettait en outre de ne plus altérer les monnaies.
Mais cet impôt, quoique motivé par les besoins de l'Etat et voté par ses représentants, excita un grand mécontentement dans les provinces. On se souleva à Arras. En Normandie, le roi de Navarre travailla à faire révolter les habitants des campagnes, et se déclara le protecteur des rebelles. Le Dauphin, qui s'était transporté à Rouen, ne fut pas à l'abri de ses tentatives criminelles : il essaya de l'armer contre son père, et il fut démontré qu'il entretenait des intelligences avec Edouard III, dans l'espoir, dit-on, de renverser les Valois, et de monter, par la protection du prince anglais, sur le trône de son aïeul. Mais le roi de Navarre avait lui-même enseigné le moyen de se défaire d'un ennemi. Soit de concert avec son père, soit par une suite naturelle des relations de jeunesse contractées avec Charles le Mauvais, le Dauphin avait attiré ce dernier à Rouen, où il devait lui donner un repas. Jean part d'Orléans à grandes journées, arrive sans être attendu, entre dans la salle du festin, précédé du maréchal d'Andreham, qui, l'épée nue à la main, s'écrie : « Nul ne se meuve pour chose qu'il voie, s'il ne veut être mort de cette épée ! » Le roi de Navarre, le comte d'Harcourt et ses deux frères, ainsi que plusieurs autres seigneurs de sa suite se lèvent, et le roi Jean, saisissant lui-même Charles par le cou, lui dit : « Or sus, traître, tu n'es pas digne de seoir à la table
* Ils furent convoqués en effet par ordonnance du 28 décembre 1355.
de mon fils : par Tâme de mon père, je ne pense jamais à boire ni à manger, tant comme tu vives ! » Charles fut incontinent emmené au Louvre, et les seigneurs qui l'accompagnaient furent décapités à Rouen le jour même, sans autre forme de procès.
C'était le 16 avril 1356 : Jean se hâta aussitôt de s'emparer des places fortes du roi de Navarre en Normandie. Plusieurs lui résistèrent. Évreux soutint un long siège. Le roi était occupé devant Breteuil lorsqu'il apprit que le prince de Galles, ayant reçu des renforts, avait passé la Dordogne, ravageait le Limousin et l'Auvergne, pénétrait au cœur de la France, et s'avançait vers la Loire. Il ramena alors son armée à Paris, et se hâta d'assembler des forces considérables.
L'ennemi cependant faisait des progrès rapides : aucune ville n'osait lui résister : déjà les faubourgs de Bourges étaient brûlés, Yierzon était au pouvoir du vainqueur, et Romorantin venait de succomber. Il était temps de l'arrêter dans sa marche : et Jean, par une disposition prudente, au lieu de l'attaquer de front, s'en alla passer la Loire à Blois le 12 septembre, et se dirigea sur les derrières du prince de Galles, pour lui couper la retraite. Le jeune Edouard reconnut son imprudence, et se hâta de regagner Poitiers. Les deux armées, sans s'y attendre, se trouvèrent en présence le samedi 17 septembre, en un lieu nommé le Champ de Maupertuis, à 16 kilomètres au nord de Poitiers. L'armée anglaise, inférieure en nombre, fatiguée par de longues marches, bloquée de toutes parts, se crbyait perdue. Edouard se hâta d'occuper la pente d'un coteau assez élevé, hérissé de vignes, entouré de haies \dves, et presque inabordable pour la cavalerie : il s'y fortifia le mieux qu'il put. Jean partagea sa nombreuse armée en trois corps : il mit le premier sous les ordres de son frère, le second fut confié au Dauphin et à deux autres fils du roi, Louis et Jean; le roi commandait le troisième, ayant près de lui son quatrième fils, Phihppe, âgé de quatorze ans.
Deux cardinaux, Talleyrand de Périgord et Nicolas Ca-
poccio, se trouvaient alors à Poitiers. Ils s'interposèrent pour éviter l'effusion du sang, et la journée du dimanche se passa en pourparlers. Le prince de Galles consentait à rendre tous les châteaux qu'il avait pris, ainsi que tous les prisonniers, et à ne plus senir, lui et tous ceux présents, contre la France, pendant sept ans entiers. Jean voulait davantage : il exigeait que le prince se rendît à discrétion avec cent chevaliers. Edouard indigné se décida à combattre.
Jamais plan de bataille ne fut plus mal concerté : outre l'imprudence de confier à de si jeunes princes la direction d'un corps d'armée. Jean commit la faute grossière d'engager toute sa cavalerie dans l'étroit chemin qui conduisait au sommet du coteau. Ces hommes, ces chevaux, tout bardés de fer, furent culbutés en un moment par les archers anglais, qui, du milieu des vignes et des haies, faisaient pleuvoir sur eux une grêle de traits. Le désordre de cette première attaque, la déroute qui en fut la suite, jetèrent une inexprimable confusion dans les autres corps de l'armée. Le Dauphin et ses deux frères crurent la bataille perdue, et s'enfuirent. Jean, à pied, entouré de sa noblesse, ayant son jeune fils près de lui, ne songea qu'à ses devoirs de chevalier, et ne conserva sa présence d'esprit que pour frapper de grands coups d'épée. Aucune vue d'ensemble, aucune pensée directrice ne présida aux mouvements nécessaires pour rallier les fuyards et réparer un désordre que personne n'avait prévu. La déroute de Poitiers, car il y a honte à l'appeler bataille, est une des taches aussi bien qu'une des calamités de notre histoire. Le vainfpieur, lui-même, n'osajamais en tirer vanité, tant sa gloire lui coûta peu. Ce qu'il y eut d'admirable, ce qui sauva l'honneur français dans cette désastreuse journée, ce fut l'intrépidité du roi, qui combattit à pied, la hache et la dague à la main, sans bouger de sa place, jusqu'au dernier moment ; ce fut le dévouement de la noblesse, qui se fit massacrer en le défendant ; ce fut le courage du jeune Philippe, qui ne le quitta pas, et lui criait sans cesse :
« Père, gardez -vous à droite ; gardez-vous à gauche ! » Il fallut enfin se rendre, et le roi de France remit son épée à un gentilhomme de Saint-Omer, nommé Denis de Morbecque.
Il était midi : l'armée française jonchait de ses cadavres cette plaine fatale, ou couvrait les campagnes de ses bataillons fugitifs. Le prince de Galles, étonné de sa victoire, se conduisit en loyal chevalier. Il reçut le roi le genou en terre, ne lui parla que le langage du respect et de l'admiration, et, au souper qu'il lui donna le soir, refusa de s'asseoira la table de si haut prince et si vaillant homme. Il le conduisit ensuite à Bordeaux avec le jeune Philippe. On dit que les prisonniers étaient plus nombreux que les vainqueurs. Ce ne fut qu'au printemps suivant que le royal captif fut transporté en Angleterre, où Edouard III le reçut avec de grands honneurs.
Pendant ce temps, la guerre avait continué en Bretagne entre les partisans de Charles de Blois et ceux de Montfort. Au nombre des premiers se faisait déjà remarquer un de ces hommes que la Providence tient en réserve pour arrêter les nations sur le bord de l'abîme : c'était Bertrand Duguesclin ; né en 1320 au château de la Mothe Broons ^ il avait alors trente-six ans, et s'était acquis en Bretagne la réputation d'un homme de gueire aussi redoutable par son habileté que par son audace. Petit de taille et presque difforme, il était d'une force de corps prodigieuse, et d'une admirable souplesse d'esprit. Sa grandeur d'âme, son désintéressement, sa loyauté l'avaient fait respecter de ses ennemis, comme son ardeur et son courage l'en avaient fait craindre. Son patriotisme tout breton, sa haine contre les Anglais l'avaient attaché au parti de Charles de Blois, et Bertrand n'était pas homme à quitter une opinion, à abandonner une cause. Ame, corps et biens, il vouait tout à celle-là, et l'on peut assurer que l'influence de son nom, autant que ses faits d'armes, empêchèrent à cette époque
1 A 28 kilomètres sud-ouest de Dinan, sur la route de Rennes à Saint-Brieuc. Il ne reste rien du château.
la conquête de la Bretagne. Au moment même où le roi de France succombait à Poitiers sous la fortune du prince de Galles. Duguescliu se jetait dans Rennes assiégée par le comte de Lancastre, et, après une résistance obstinée, le forçait à lever le siège de cette ville importante.
Mais le moment n'était pas venu où ce grand homme pût sauver la commune patrie ; la Bretagne avait sa guerre à part, et se trouvait, pour ainsi dire, hors de France. Notre malheureux pays semblait perdre de jour en jour cette belle unité qu'avaient créée Philippe-Auguste et saint Louis. C'était alors plus que jamais le cas de s'unir et de faire tous ensemble de grands sacrifices. A Rome, autrefois, après les désastres publics, toutes les querelles cessaient ; en France, les calamités nationales ont presque toujours été le signal des révolutions; c'est que l'Etat romain n'était pas une agrégation de peuples divers, mais le développement progressif d'un seul peuple; tandis que la France n'offrait dans son ensemble qu'une agglomération successive de nations et de classes diAÎsées de souvenirs et d'intérêts, et presque ennemies les unes des autres. Et, certes, malgré l'héroïsme que la noblesse avait montré sur les champs de bataille de Crécy et de Poitiers, il était évident qu'elle seule, par son imprudente ardeur, avait causé ces deux déroutes fatales. Tous ces grands noms, jadis la gloire des croisades, et depuis l'honneur delà monarchie, devaient être alors bien peu populaires. Depuis plus d'un demisiècle, une administration tyrannique. armée d'une fiscahté désolante, pesait sur les communes, et bien plus encore sur les campagnes ; des idées démocratiques avaient germé partout, et quoiqu'un grand prestige fut attaché à la royauté, bien des esprits commençaient à rêver l'égalité politique, ou tout au moins une balance équitable entre le pouvoir qu'il est utile de maintenir, et les droits qu'il est juste de respecter. Gomme en tout temps et en tout pays, à la tête de ce mouvement constitutionnel marchait l'ambition qui exploite ces théories à son profit, et à la suite le brigandage révolutionnaire qui ne veut que vengeance,
destruction et pillage. Pour ces deux extrêmes l'occasion était favorable: plus de trésor, plus d'araiée, plus de roi; le pays ouvert aux invasions, la noblesse cachée dans ses châteaux, soit par honte, soit par nécessité d'amasser de grosses rançons pour racheter les captifs de Poitiers ; les paysans irrités par la gabelle, les communes par l'altération des monnaies ; et à la tête de la nation un prince de vingt ans, d'une complexion faible, d'un caractère indécis, contre lequel il était facile d'exploiter le tort, toujours impardonnable chez nous, d'avoir quitté un champ de bataille. Aussi, au premier appel du Dauphin, les députés des États généraux se réunirent nombreux, mais menaçants (novembre 1356). On consentait aux plus grands sacrifices, mais on imposait de dures conditions. On exigeait le renvoi et le procès des ministres et des conseillers de la couronne, la hberté du roi de Navarre, la création d'un Conseil d'Etat, pris dans les trois ordres, qui administrerait les affaires publiques. Le Dauphin, qui avait pris le titre de lieutenant général du royaume, eut la douleur de voir que les commissaires nommés par lui pour présider les États, en furent exclus comme gênant la liberté des délibérations. L'assemblée , composée de huit cents personnes, était sous l'influence de Robert Lecoq, évêque de Laon, et d'Etienne Marcel, prévôt de Paris. Ce dernier avait toute l'énergie, toute l'intelligence d'un chef de parti ; idole des Parisiens, qu'il avait séduits, comme il fut toujours facile de le faire, par de grands travaux d'embellissement, d'assainissement, de fortifications, il régnait sur la populace, dominait l'Université, et soumettait la bourgeoisie à son despotisme : il possédait au suprême degré cette puissance de volonté qui ne tient pas compte des obstacles, et cette activité d'exécution qui les prévient. En ce moment, il faisait achever et agrandir l'enceinte septentrionale de Paris, etgarnir de tours celle du midi dans toute sa longueur, depuis la tour.de Nesle, vis-à-vis le Louvre, jusqu'au couvent des Bernardins, vis-à-vis l'île Saint-Louis, alors appelée l'île Notre-Dame. L'évêque de
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Laon, esprit plus calme, se distinguait surtout par l'étendue de ses connaissances : il possédait la science du droit et avait étudié avec soin l'état du royaume.
Les prétentions des Etats troublèrent le Dauphin ; il crut devoir gagner du temps, d'autant plus que les Etats de la langue d'oc, assemblés à Toulouse, s'étaient montrés plus favorables, sans doute à cause de la présence du roi Jean, encore captif à Bordeaux. Il déclara que de pareilles propositions ne pouvaient être ni présentées par les députés sans une mission expresse de leurs commettants, ni acceptées par lui sans le consentement formel du roi son père. Les Etats particuliers de chaque province se réunirent donc pendant l'hiver de 1356. Cette mesure était juste autant qu'habile, et Charles méritait déjà le surnom de Sage, que son siècle lui donna plus tard.
Peut-être cependant fit-il une faute en s'éloignant alors, et laissant l'administration à son frère Louis, duc d'Anjou. Pour comble de malheur, il s'était vu forcé, par besoin d'argent, d'altérer encore les monnaies. Charles s'en allait à Metz, voir son oncle Charles de Luxembourg, empereur d'Allemagne. Il ne nous est resté de cette conférence que la description des fêtes impériales ^ Ce fut alors que Charles IV publia la fameuse Bulle d'o?\ qui régla la constitution de l'Empire. Les vingt-trois premiers articles
1 Charles IV venait d'Italie, où il avait reçu la couronne des Césars. L'empereur et l'impératrice furent reçus à Metz par l'évèque Adhémar, sous uu dais de paille. La nuit de Noël, TEmpereur chanta matines à la cathédrale, en grand costume. l'épée nue à la main. Le jour de Noël, il tint sa cour plénière sur la place nommée Champ-à-Saille : il y dîna. Les seigneurs le servaient à cheval.
Et fut sa cour en champ à Saille Séant a mode non pareille.
Grand prince, duc et senechal, Servoyent les mets à cheval.
La noblesse qu'y pouvuit être C'estoit un paradis terrestre.
On fit le simulacre d'une chasse, ou tua un cerf et un sanglier. L'empereur changea trois fois de couronne pendant le repas. Il mit d'abord la couronne de fer, comme roi des Romains ; puis la couronne d'argent, comme roi de Bohème ; enfin la couronue d'or, comme empereur d'Allemagne.
{Chronique de saint T/iiébaut.)
avaient été faits à Nuremberg ; " les sept derniers furent ajoutés à Metz,
Cependant de nouveaux malheurs venaient fondre sur la France. Les gens des campagnes, soulevés contre la noblesse, contre les hommes de guerre, qui, n'ayant plus de solde, ne vivaient que de pillage, prenaient les armes de toutes parts, dévastaient les châteaux, coupaient les communications sur les routes. Les Etats généraux, convoqués pour le 5 février 1357, furent composés d'un nombre de députés bien moins grand ; il n'y avait plus de sûreté sur les routes; chacun restait chez soi. Cet état de choses livrait la représentation du pays à une minorité turbulente, composée des Parisiens et des députations voisines, c'est-à-dire à l'influence de l'évêque de Laon et d'Etienne Marcel. Il se trouva d'ailleurs que les doléances des États avaient obtenu dans chaque province une adhésion formelle. Il fallut céder. L'ordonnance du mois de mars accorda aux États toutes leurs demandes : vingt-deux conseillers royaux furent renvoyés comme indignes et insuffisants; les États purent nommer trente -six commissaires pour assister le Dauphin dans le gouvernement; les domaines de la couronne furent déclarés inaliénables ; la monnaie devait ne plus subir d'altération ; la juridiction des prévôts fut étendue ; on décida l'armement général des communes, et la réunion obligée des États deux fois par an; leur concours fut déclaré nécessaire pour la conclusion de la paix. C'était, comme on voit, toute une révolution, et le pouvoir royal, bien qu'il ne s'agît ici que du Dauphin, roi intérimaire, se trouvait dépouillé de toutes ses prérogatives.
Le nouveau Conseil, présidé par l'évêque de Laon, ne tarda pas à étendre indéfiniment ses exigences. Il cassa presque tous les officiers du Parlement et de la chambre des comptes, et prétendit gouverner le royaume. Le Dauphin, poussé à bout, les renvoya tous, et déclara qu'il gouvernerait seul. Mais cette mesure ne fit qu'aigrir les esprits, et le 8 novembre, lendemain du jour où les États s'étaient de nouveau assemblés, on fit sortir le roi de Na-
varre du château d'Arleux en Cambrésis, où il restait détenu. Cette évasion était un grand malheur, car Charles le Mauvais n'avait pas renoncé à ses prétentions sur la couronne. Son premier soin fut d'agir en souverain, en faisant ouvrir les prisons d'Amiens; il vint ensuite à Paris, le Dauphin n'ayant pas osé le lui refuser, et harangua le peuple dans le Pré-aux-Clercs \ du haut d'une tribune adossée à l'abbaye Saint-Germain. Etienne Marcel se rendit alors au palais, et demanda impérieusement au Dauphin qu'on fit justice à ce prince, qu'on lui rendît ses places fortes, et que l'innocence des chevaliers arrêtés à Rouen avec lui fût proclamée. Charles céda encore ; et le roi de Navarre s'empressa de se rendre à Rouen, où il fit aux victimes du i 6 avril de magnifiques funérailles, aux acclamations de la populace.
Le Dauphin venait de se faire nommer régent du royaume par les Etats généraux de ^358. Jeune, habile, éloquent comme sou ennemi, il essaya les mêmes moyens : il harangua le peuple dans les halles. Il y a toujours dans les grandes villes une foule, des vivats et des triomphes pour tous les partis. Le fils du captif de Poitiers, le descendant de saint Louis avait remué les cœurs ; il fallait, pour le combattre, autre chose que des paroles maintenant, il fallait des actions. Coiifés de chaperons rouges et bleus, les révolutionnaires parcouraient la capitale, demandant à grands cris des réforaies, c'est-à-dire la mort de ceux qui soutenaient le parti royal. Baillet, trésorier de France, ayant été assassiné dans une émeute par un changeur nommé Macé, le régent fit saisir le coupable dans l'église de Saint-Méry où il avait fui, et ordonna qu'on le mît à mort. C'étaient Robert de Clermont, maréchal de Normandie, et Jean de Conflans, maréchal de Champagne, qui avaient arrêté l'assassin. Aussitôt des cris de vengeance retentiss.ent dans toutes les rues : le peuple s'ameute, et demande qu'on lui livre les deux audacieux qui venaient de
1 Le Pré-aux-Clercs était un vaste enclos qui s'étendait depuis Tabbaye Saint- Germain jusqu'à la Seine. On y célébrait les tournois, les fêtes publiques, etc.
violer l'asile sacré. On se porte au palais, on y entre tumultueusement. Etienne Marcel, à la tête d'une députation coiffée du chaperon rouge-bleu, se présente fièrement devant le Dauphin, et lui dit : « Monseigneur, ne vous esbahissez de choses que voyez, car il est ordonné et convient qu'ainsi soit fait. » Et à l'instant, sur un signe du prévôt, les deux maréchaux sont égorgés aux pieds du Dauphin qui, tout couvert de leur sang, s'écrie : « Eh ! quoi, messieurs, en voulez-vous au sang de France ! — Non, dit Marcel; » et pour le préserver de la fureur populaire, il lui met son chaperon sur la tête et prend en échange le chaperon doré du prince. Il le conduit alors à l'Hôtel de ville et l'oblige de déclarer au peuple, du haut d'une fenêtre, que les deux maréchaux étaient de mauvais traîtres, et qu'on a fait justice.
C'était assez d'affronts. Il était évident pour le dépositaire du pouvoir royal que le sceptre allait se briser dans ses mains ; il l'était pour tous les hommes sages que le despotisme sanguinaire de la populace allait remplacer des abus par des crimes. Une réaction devenait inévitable ; et si le Dauphin avait eu des troupes et de l'argent, il lui eût été facile de comprimer la révolution tout d'un coup. Mais privé de ressources, il comprit que son unique espoir était dans un soulèvement de la province contre la tyrannie de la capitale, qui déjà, par l'organe de son prévôt, voulait faire la loi dans les États. Il quitta Paris, et alla présider lui-même les Etats de Champagne et de Vermandois ; puis, enhardi par leur concours, il transporta les États généraux à Compiègne. Là, Marcel fut proscrit comme ayant attenté à la majesté royale par le massacre de deux grands officiers de la couronne. Le prévôt sentit dès lors qu'il ne pouvait plus reculer, et il se prépara à la guerre.
Il s'empara du Loi.vre et appela le roi de Navarre dans Paris : celui-ci prit le commandement des milices de la capitale. Toutefois on commençait à comprendre qu'on avait été trop loin. Une opposition se formait dans la ville contre Marcel : on engagea le roi de Navarre à traiter. Ce
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prince alla trouver le régent à Clermont en Beauvoisis. Ils eurent une entrevue à cheval, sous la grande halle. Mais le Dauphin, avec une adresse qui déconcerta son adversaire, répondit qu'il n'y avait point de traité à faire, puisqu'il n'y avait point de gueiTe : qu'il n'en voulait point à sa bonne ville de Paris, à laquelle il n'avait rien à pardonner : qu'il ferait seulement justice des coupables, que c'était son droit et son devoir, et qu'il rentrerait dans sa capitale quand bon lui^ semblerait. Cette réponse déconcerta les partisans d'Etienne Marcel, et détacha de lui tous les amis de l'ordre. Probablement Charles employa d'autres moyens avec son beau-frère, car on ne tarda pas à voir ce même roi de Navarre unir ses efiorts à ceux du Dauphin pour combattre les paysans révoltés. Les émeutes de ces dernière avaient dégénéré en affreux brigandages : la Picardie, la Champagne, la Brie, l'Ile-de-France étaient en proie aux incendies et aux massacres. Cette guerre de quelques mois, qu'on nomma la Jacquerie, parce que les seigneurs appelaient le peuple Jacques Bonhomme, ne se termina que par l'extermination de ces forcenés.
Les affaires pubhques se trouvaient alors dans un véritable chaos : lutte du pouvoir royal contre les idées et les tentatives républicaines, de la noblesse contre le peuple, des villes contre les gens des campagnes : désordre dans les finances, anarchie dans les administrations, émeutes dans les rues, massacres sur les routes, misère et désolation partout ; et au milieu de toutes ces calamités, oubli de la cause nationale, oubli du pauvre roi captif. Ce qui devait surtout bouleverser toutes les notions de patriotisme, c'est qu'à la faveur d'une trêve de deux ans. seigneurs anglais, seigneurs normands, sous le nom de Navarrois, faisaient cause commune avec les seigneurs français pour détruire la Jacquerie: aventuriers anglais, aventuriers navarrois faisaient cause commune avec les Jacques pour brûler les châteaux et piller les abbayes. C'était à n'y plus rien comprendre : aussi, lorsque Marcel par son orgueil, et Charles de Navarre par ses inconséquences, eurent soulevé contre
eux, dans Paris, une opposition royaliste, il fut facile à cette opposition d'accuser le prévôt et le roi de Navarre d'être vendus aux Anglais. Le régent, à la faveur de cette opinion devenue populaire, s'approcha de Paris. Marcel, qui venait de faire un nouveau traité avec Charles le Mauvais, devait ouvrir à ce prince la porte Saint-Denis. C'était dans la nuit du 31 juillet au l^"" août 1358. Maillard, un des échevins, fut averti du complot : il se trouva à cette porte, suivi de quelques braves citoyens, et leur montrant les clefs que Marcel tenait à la main, il l'accusa de vouloir livrer la ville aux Anglais, et lui fendit la tête d'un coup de hache.
Aussitôt on députa au Dauphin, qui rentra dans Paris le A août, fit punir les complices de Marcel, et accorda amnistie à tous les autres.
Le roi de Navarre leva alors le masque, et déclara la guerre. Pendant un an, lui et son frère Philippe, à la tête des aventuriers de toute nation qu'ils purent réunir, ravagèrent cruellement la Picardie, la vallée de la Marne et celle de la Seine. Le Dauphin ne pouvait leur opposer que de petits corps de troupes. A la fin cependant, ses ressources croissant avec l'indignation publique, que tant de calamités irritaient, il se sentit supérieur à son ennemi, et lui imposa des conditions de paix à Pontoise, le 21 août 1359.
Il était temps : la guerre avec l'Angleterre recommençait, plus terrible que jamais. Edouard venait d'obtenir de son captif, en échange de sa liberté, la Normandie, l'Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, la Saintonge, le Périgord, le Limousin, la suzeraineté de la Bretagne, en un mot tout ce qu'avaient possédé ou prétendu posséder les Plantagenets, la moitié de la France. Jean croyait-il avoir le droit de faire ces concessions, ou comptait-il sur l'opposition des Etats? on l'ignore. Ce qui est certain, c'est que son fils, agissant en vrai roi, convoquâtes États généraux, et fit rejeter à l'unanimité ces humihantes conditions. La guerre, la guerre toujours, était préférable : elle fut résolue.
Edouard enferma son prisonnier dans la Tour de Lon-
dres, et après avoir fait des préparatifs formidables, débarqua à Calais le 31 octobre. Le Dauphin n'avait pas d'ar-
Tour de Londres 1.
mée à lui opposer : d'ailleurs les grandes leçons de Crécy et de Poitiers ne permettaient pas de risquer encore dans une bataille le sort de la France. Il se contenta de munir les places fortes d'armes et de vivres ; il y installa de bons capitaines, et laissa les campagnes ouvertes au roi anglais, qui. après les ravages des années précédentes, ne devait y trouver aucune ressource pour la subsistance de sa nombreuse armée 2.
Cette tactique réussit : Edouard n'assiégea aucune place, et marcha droit à Reims, où il voulait se faire sacrer roi de
1 Voyez à la fia du volume V Explication raisonnée des figures, no 41.
*Un projet de descente des Danois en Angleterre, formé par le roi de Danemark, Waldemar Ul, de concert avec le dauphin de France, ne fut point exécuté, parce que les Etats de plusieurs provinces, et, en particulieur, ceux du Languedoc, refusèrent de fournir l'argent nécessaire aui frais d'une telle entreprise (1359^.
France. Il investit cette ville, défendue avec habileté par son archevêque Jean de Craon, et se vit obligé de lever le blocus après six semaines : il continua sa route à travers la Champagne au commencement de l'année 1360, et vint prendre Tonnerre. Ce fut son seul exploit : suivi d'ailleurs de sa cour et de ses équipages de chasse, il faisait;de cette campagne une partie de plaisir. Il s'avança vers Paris, et campa au Bourg-la-Reine, d'oti il envoya défier le régent, qui ne répondit pas, sachant bien que le roi n'oserait attaquer la capitale.
Cependant le pape Innocent VI ^ avait envoyé deux légats pour amener une paix définitive et mettre fin aux malheurs des peuples. De leur côté, les princes étaient disposés à un accommodement : Charles, parce que de toutes parts la noblesse, le clergé, le peuple des villes et des campagnes demandaient la paix; Edouard, parce qu'il sentait bien qu'il ne pouvait longtemps maintenir sous ses drapeaux une armée sans abri, sans vivres, sans fourrages. Des conférences furent ouvertes à Brétigny ^. Les Anglais, après avoir exigé d'abord tout l'héritage des Plantagenets, finirent par se contenter du duché d'Aquitaine, érigé en souveraineté indépendante, à laquelle on annexa le Poitou, la Saintonge, l'Aunis, l'Agénois, le Périgord, le Limousin et le Quercy, avec un territoire autour de Calais. Le roi d'Angleterre renonça à ses prétentions sur la couronne de France, et l'on remit à une conférence postérieure la question de Bretagne. Le roi Jean dut recouvrer sa liberté en payant trois millions d'écus d'or en six ans, et laissant des otages au choix d'Edouard. Le traité de
1 Etienne d'Albert, né dans le Limousin, et d'abord professeur de droit à Toulouse. Il fonda, dans cette ville, le collège Saint-Martial. Il succéda à Clément VI en 1352.
2 Brétigny était le nom d'un château situé près du village de Sours, à 7 kilomètres est-sud-est de Chartres. Une grange occupe aujourd'hui la place de ce château, dont les vieux murs lui servent de base. Un orage terrible, accompagné d'une forte grêle, effraya tellement Edouard llldaus ce lieu, qu'il se jeta à genoux, tourné vers Notre-Dame-de-Chartres, dont les flèches lui apparaissaient au milieu des éclairs, et promit de céder aux instances des plénipotentiaires français.
4 48 HISTOIRE DE FBAINCE.
Brétigny fut fait au nom de Charles, régent de France, et d'Edouard, fils aîné du roi d'Angleterre, le 8 mai 1360.
La somme nécessaire au rachat du roi n'était pas facile à trouver. Les deux frères Yisconti, qui s'étaient emparés du pouvoir à Milan, offrirent de la payer, si le roi de France voulait donner sa dernière fille Isabelle en mariage au fils de l'un d'eux. Jean Galéaz. La proposition fut acceptée. Jean rentra donc en France au mois d'octobre, et livra pour otages au roi d'Angleterre ses deux fils Louis, duc d'Anjou, et Jean, duc de Berry: le duc de Bourbon, le comte d'Alençon, une douzaine d'autres seigneurs, quatre bourgeois de Paris, et deux de chacune des grandes villes du royaume.
La monarchie était bien réduite : la mort du duc de Bourgogne Philippe, au château de Rouvres, le 21 novembre 1361, à lage de seize ans, réunissait ce duché au domaine de la couronne. Le roi fit déclarer aussi la réunion de la Champagne, et celle du Languedoc, que les rois n'avaient encore possédé que comme comtes de Toulouse. Mais ces acquisitions nominales de territoire ne pouvaient servir de compensation aux misères publiques. A toutes les souffrances de la nation se joignirent deux fléaux terribles : la peste, qui pendant deux ans fit périr des milliers de personnes, et le ravage des compagnies franches qui se formaient de toutes parts avec les débris des armées et les hordes vagabondes de tous ceux qu'avait ruinés la guerre. Ces misérables sans demeure, sans pain, sans autre métier que celui des armes, suivaient des capitaines de toute nation, et s'appelaient fièrement les amis de Dieu- et les ennemis de tout le monde. Leurs effroyables succès, que nulle force publique ne pouvait empêcher, attiraient le rebut des populations et menaçaient de détruire les dernières ressources du pays. Le pape, tremblant dans Avignon, appela à son secours la noblesse du Midi : Jacques de Bourbon, par l'ordre du roi, alla les combattre. Il fut défait et tué par eux, avec un grand nombre de seigneui-s, près de Brignais ^ Le pape, voyant que ces féroces
1 A 12 kilomètres sud-ouest de Lyon, route de Saint-Étieune (Rhôue).
vainqueurs descendaient la vallée du Rhône, prêcha contre eux une croisade. Mais il eût été victime de leur fureur, si le marquis de Montferrat ne fût venu fort à propos les prendre à sa solde et les emmener en Italie, leur promettant le pillage de Milan. La France respira un moment. Mais ce n'était qu'une suspension passagère du fléau dévastateur.
Jean profita de leur éloignement pour aller prendre possession de la Bourgogne et se rendre à Avignon, oîi Urbain V ' venait de succéder à Innocent YI. On croit que le roi avait des vues sur la Provence, et qu'il songeait à épouser la reine Jeanne de Naples. Cette princesse, fille de Robert le Sage, avait assassiné, en 1345, son mari André de Hongrie, pour épouser son cousin Louis de Ta rente. Chassée par ses sujets, elle s'était réfiigiée dans la Provence, apanage de la maison d'Anjou, et elle venait de perdre son second mari. Ses vices, dit-on, éloignèrent le roi Jean de ce mariage. Mais il conçut alors, avec Urbain V, un projet qui peut paraître singulier, si l'on songe aux malheurs de la France : le projet d'une croisade. Waldemar III, roi de Danemark, était alors à Avignon ; Pierre de Lusignan, roi de Chypre, y arriva pour solliciter les secours des princes chrétiens contre le sultan du Caire, maître et tyran de la Syrie et de la Palestine. La peinture vive et passionnée qu'il fit des maux soufferts par les chrétiens, et les prédications d'Urbain produisirent sans doute une grande impression sur l'esprit chevaleresque du bon roi Jean. Gardonsnous toutefois de croire qu'il n'y eût dans sa résolution que de l'enthousiasme. Il espérait que le mouvement d'une croisade entraînerait loin de la France les hordes de brigands qui la ravageaient. Le pape, de son côté, comptait sans doute qu'en réveillant les nobles sentiments du christianisme, il éteindrait les haines cruelles qui divisaient les peuples et les rois : tous deux se trompaient ; le temps des
i Guill. Grimoard, Limousin. Il tenta d'affranchir la papauté de la tutelle française, et de rétablir le saint-siége à Rome. Mais il ne put y réussir. Il est célèbre par la sévérité de son administration et la sainteté de sa vie.
saintes inspiraliuiis et des nobles dévouements était passé. L'intérêt de rinimanité n'était plus la loi souveraine ; l'intérêt personnel des nations, et trop souvent celui des rois, dirigeait seul la politique. Sous ce point de vue, peut-être Jean eût- il rendu service à la France en la laissant gouverner par son fils, tandis que lui-même fût allé réparer en Orient, par des pruuesses aventureuses, les échecs qu'avait subis sa gloire militaire. Quoi qu'il en soit, les peuples restèrent froids à cet appel du souverain pontife : le procès de Boniface VIII, et peut-être le séjour des papes à Avignon, avaient fait descendre de quelques degrés, dans le respect des nations, l'autorité des successeurs de saint Pierre.
A son retour, le roi Jean convoqua les Etats généraux à Amiens , et donna à Germiny-sur-Marne \ le 6 septembre 1363, une charte qui concédait en fief à son quatrième fils, Philippe, le duché de Bourgogne pour lui et ses descendants. Ce prince, qu'on avait nommé Phihppe le Hardi, à cause de sa belle conduite à Maupertuis, de\int la tige de la puissante maison de Bourgogne.
Le second fils du roi, Louis, duc d'Anjou, impatient de revoir son pays, venait de rompre ses engagements et de s'enfuir d'Angleterre. Le roi lui ordonna d'y retourner; mais ce prince n'en ayant tenu compte, Jean, malgré l'avis de son conseil, se décida à reprendre sa captivité, disant à ce sujet ces mémorables paroles, que si la bonne foi était bannie de la terre^ elle devrait se retrouver dans le cœur des rois. Il espérait décider Edouard à prendre la croix comme lui. ^^'aldemar, Pierre de Lusignan et le roi d'Ecosse, Da\id Bruce, se trouvèrent avec lui à Londres, et réunirent leurs efforts aux siens. Mais Edouard III avait plus de cinquante ans ; les fatigues de la guerre avaient usé son tempérament robuste, et le prédicateur de cette croisade, le roi de France, était encore moins capable que lui de supporter cette grande entreprise. En effet, Jean ne tarda pas
1 A 4 kilomètres nord-est de Meaux 'Seine-et-Marne).
à tomber malade, et mourut à Londres le 8 avril 1 364 : malheureux prince, à qui la France pardonna les maux qu'il lui avait faits, parce qu'il en fut la première victime : mauvais politique, mauvais général ; on dirait même mauvais roi, s'il n'avait, pour racheter les fautes de son gouvernement, les vertus de sa personne.
Il laissait quatre fils et trois filles : Charles, Dauphin, qui lui succéda sous le nom de Charles Y; Louis, duc d'Anjou ; Jean, duc de Berry; Philippe, duc de Bourgogne; Jeanne, mariée à Charles le Mauvais, roi de Navarre; Marie, qui épousa Robert, duc de Bar ; et Isabelle, donnée à Jean Galéaz Visconti, duc de Milan.
CHARLES V ET DUGUESGLIN.
Le nouveau roi était né le 21 janvier 1337. D'une constitution faible et valétudinaire, d'un caractère peu belliqueux, doué d'un grand sang-froid, et formé à l'observation et à la prudence au milieu des troubles dont sa régence avait été assaillie, il possédait d'ailleui^, grâce à une bonne éducation, des connaissances que son père et son aïeul avaient trop négligées. La tâche qu'il allait entreprendre était immense, d'autant plus qu'il se défiait des assemblées nationales, et qu'il était persuadé qu'on gouverne bien un peuple, non pas avec de tumultueuses délibérations, mais avec des conseils d'hommes sages et instruits. Une étude sérieuse de l'état du royaume lui découvrit rapidement les maux et les remèdes.
La France démembrée ; ses plus belles provinces aliénées; ses places fortes livrées; plus de frontières pour la défendre, plus d'armées; les villes ruinées et mécontent-es ; les campagnes livrées à l'incendie et au pillage; deux ou trois ans de famine et de peste; partout des bandes de brigands ; le trésor épuisé par la rançon interminable du roi
Jean, et, par conséquent, l'impossibilité pour longtemps de mettre sur pied des forces redoutables: telle était la situation. Mais si l'on savait écarter du sol français les aventuriers qui le ravageaient, en réseiTant pour d'utiles entreprises ceux de leurs chefs qui pouvaient rendre service au pays; si. par des lois protectrices et un système de gouvernement dont la sagesse soutenue donnât des garanties à l'agriculture et au commerce, on paiTenait à ramener la confiance et la sécurité ; si les armes dont les communes se trouvaient pouiTues, et se disposaient à faire un usage révolutionnaire, étaient habilement employées à leur défense ; si, par une économie sévère, par une suppression entière du luxe des cours et des grandes fêtes de la royauté, on arrivait à refaire les finances; si l'on venait à bout de rattacher à la France, par un appel à toutes les sympathies, les populations des provinces cédées par le traité de Brétigny; si, au lieu de ces marches dispendieuses, de ces grandes armées, de ces folles batailles où l'on jouait pour quelques coups de lance la fortune du pays, on adoptait un nouveau système de guerre, par exemple, l'action perpétuelle de corps peu nombreux, faciles à faire mouvoir, à porter sur tous les points, commandés par des capitaines habiles et audacieux, aussi adroits pour un stratagème que braves pour un coup de main; si, à mesure qu'on recouvrerait quelques-unes de ces places fortes qui protègent les côtes sur le sol même, on créait quelques-unes de ces places fortes mobiles qui vont sur mer en protéger les abords; si la France, en un mot. pouvait avoir en peu d'années une marine, des hommes de guerre, des hommes d'Etat, la France était sauvée, pours'u que son roi se contentât de diriger, sans se précipiter lui-même, comme ses prédécesseurs, dans les dangers de l'exécution. Telle fut la pensée constante de Charles V, tel fut son système. Son rè^ne si court semblera prodigieux, si on le compare à ceux qui le précèdent, et il eût laissé dans la monarchie des traces profondes, s'il n'eût été suivi d'un des plus déplorables et malheureusement des plus longs de notre histoire.
Charles V commença sous d'heureux auspices. Il avait attaché à son service depuis quelque temps Bertrand Duguesclin, qu'il avait fait commandant de Pontorson. Ce brave chevalier était occupé, depuis le départ de Jean pour l'Angleterre, à reconquérir sur le roi de Navarre les villes de la vallée de la Seine ; Mantes, Meulan avaient cédé à ses armes, ou plutôt à ses ruses de guerre. Charles le Mauvais envoya contre lui un capitaine gascon fort renommé, Jean de Grailly, Captai de Buch, qui, à la tête d'une armée composée d'aventuriers anglais, gascons et navarrois, vint chercher Duguesclin sur les rives de l'Eure. On se trouva en présence près de Cocherel \ le i 6 mai J 364. Les ennemis occupaient uneéminence. Duguesclin voulait les attirer au bord de l'Eure, et disait aux siens, impatients de combattre : « Attendons-les ici, ils sont à nous : je donne au roi, notre sire, à son estrenne de sa noble royauté, celui que l'on appelle le Captai. » Celui-ci ne voulait pas non plus quitter son poste ; mais l'impatience des Anglais l'entraîna. Tous se précipitèrent dans la plaine. « Voici les oiseaux pris 1 cria Bertrand. Notre-Dame Guesclin ! en avant ! Souvienne vous que nous avons un nouveau roi en France, qu'aujourd'hui sa couronne soit honorée de par nous ! » On se battit de part et d'autre avec acharnement. Mais trente chevahers, chargés par Duguesclin d'enlever le Captai, se jetèrent sur lui tous à la fois avec tant de bonheur, qu'ils l'emportèrent dans leurs bras. La victoire des Français fut complète, et la nouvelle en arriva à Charles V le jour même de son sacre. Ce prince fut couronné à Reims le 1 8 mai avec sa femme Jeanne de Bourbon, en présence de Pierre de Lusignan, roi de Chypre, et de Wenceslas de Luxembourg, fils de l'empereur Charles IV.
Après cette cérémonie, le roi rentra à Paris et changea la résidence royale. Le Palais ne lui rappelait que de tristes souvenirs : il se fixa à l'hôtel Saint-Paul, que la ville lui avait donné lors de sa réconciliation avec lui après la mort
lA 12 kilomètres est d'Évreux.
454 HISTOIKE DE FRANCE.
de Marcel. Cette maison, située sur le terrain qui longe aujourd'hui la rue Saint-Paul, avait de vastes jardins qui s'étendaient jusqu'à la Seine. Charles Y embellit ce séjour, qui fut pendant quelque temps la demeure des rois.
Dans le traité de Brétigny on ne s'était pas occupé de la question de Bretagne, et comme les deux prétendants ne pouvaient s'entendre, à cause de l'orgueil de Jeanne de Penthièvre, qui avait repoussé un partage consenti par son mari Charles de Blois, la guerre continuait. Ce dernier, ayant laissé ses deux fils aînés en Angleterre, en attendant que sa rançon fût payée, venait de réunir une grande partie de la noblesse de Bretagne pour délivrer la ville d'Auray *, assiégée par son rival. Jean de Montfort, alors âgé de \ingt-sept ans, soutenait avec vigueur les prétentions de son père ; deux habiles capitaines modéraient son ardeur et dirigeaient ses opérations : c'étaient Olivier de Clisson, dont le père avait été exécuté à Paris, et Jean Ghandos, connétable de Guyenne, illustre chevalier anglais, dont les compatriotes faisaient la force principale de l'armée de Montfort. Duguesclin s'était réuni à Charles de Blois.
La bataille lut livrée dans les prairies au-dessous d'Auray, le 29 septembre 1364. Charles de Blois cherchait son rival dans la mêlée ; mais Jean de Montfort, qui croyait, d'après une ancienne prédiction, que le duc de Bretagne serait tué dans cette journée, avait donné ses armes à un chevalier. Celui-ci fut tué par Charles de Blois. Après une mêlée acharnée, le parti anglais triompha. Charles, couvert de blessures, renversé de son cheval, fut poignardé par un chevalier anglais. Duguesclin fut obligé de se rendre. En voyant le corps de son rival sur le champ de bataille, Montfort s'écria : « Ah 1 mon cousin, je regrette bien que vous êtes venu à cette maie fin ; et plût à Dieu que vous fussiez en état tel que vous me vouhssiez faire raison I » Mais Chandos lui répliqua avec justesse : « Allons I monseigneur, ne pouvez avoir votre cousin en vie et le
1 A 28 kilomètres est d'Hennebon (Morbihan).
duché tout ensemble ; remerciez Dieu et vos amis : vous avez gagné une belle journée, de laquelle sera parlé à cinq cents ans d'ici ^ »
Cette victoire décida la querelle : Montfort poursuivit ses conquêtes en Bretagne, et Charles Y, pour éviter que de nouveaux succès ne livrassent cette province à l'Angleterre, engagea Jeanne de Penthièvre à un accommodement. Un traité conclu à Guérande ^, le 11 avril 1365, laissa la Bretagne à Jean de Montfort, qui prit le nom de Jean IV, et fit hommage au roi de France. On convint que Henri, fils aîné de Charles de Blois, épouserait la sœur de Montfort, et que leurs enfants, si Montfort n'en avait pas, hériteraient du duché; mais ce mariage n'eut pas lieu. Bertrand Duguesclin fut remis en liberté.
Le 6 mars de la même année, la guerre avec le roi de Navarre fut terminée par un traité signé à Paris. Le roi lui céda Montpellier en échange des villes qu'il avait perdues sur la Seine.
Il s'agissait d'éloigner les compagnies franches, que la paix de Bretagne allait grossir de nouvelles recrues. L'empereur Charles IV proposa de les prendre à sa solde, si on voulait leur donner pour chef Duguesclin; il devait les employer contre les Turcs Ottomans, qui, déjà maîtres de presque tout l'empire grec, menaçaient les rives du Danube. Mais une occasion plus voisine se présenta, et Charles V se hâta d'en profiter.
1 On dit qu'avant le combat un grand lévrier, qui appartenait à Charles de Blois, était venu lécher les mains de Jean de Montfort, et que celui-ci en avait tiré un heureux présage. La chronique envers de Bertrand Duguesclin fait faire à Chandos une réponse plus piquante :
Li contes de Montfort s'est en haut escriez ; « Ay, seigneur, dit-il, Diex vous en sache gréz... Et c'est Charles occiz, de ce suiz couroucez, Car s'en vie fust pris, je me fusse accordé... Dolent sui de sa mort et qu'il est trespassez. Dist Jehan de Chando: Si le ressuscitez ! »
La vie de vaillant Bertrand Duguesclin, d'abord écrite en vers (1380), fut mise en prose par son auteur, Cuvelier, sept ans après la mort du héros breton.
2 Petite ville de l'arrondissement de Paimbœuf, à 4 kilomètres de la mer (Loire-Inférieure).
Pierre le Cruel, roi de Castille, avait épousé Blanche de Bourbon, sœui' de la reine de France ; il ne tarda pas à l'empoisonner pour épouser sa maîtresse Maria da Padilla. Ses frères naturels ne furent pas épargnés : il employa contre eux le fer et le poison. L'aine, Henri de Trastamare. se réfugia en France et implora le secours de Charles V. Duguesclin offrit alors au roi de réunir les compagnies franches, et de les mener en Castille pour détrôner don Pedro. Il se chargea de la négociation : presque tous les chefs de ces compagnies avaient guerroyé avec lui ; lui-même, dans la longue guerre de Bretagne, n'avait été pendant bien des années qu'un chef de partisans. Il les alla trouver à Chagny. près de Chalon-sur-Saône, où il les avait convoqués, et leur dit : « Nous avons assez fait pour damner nos âmes : vous pouvez même vous vanter d'en avoir fait plus que moi. Bendons honneur à Dieu, et le diable laissons. » Puis il leur fît craindre les grands préparatifs du roi de France contre eux. et leur prêcha une croisade contre les Maures d'Espagne, leur promettant l'argent du roi, l'absolution et les trésors du pape \ Cette promesse
1 Le discours que lui fait tenir son chroniqueur-poëte est trop curieux poui que je ne le rapporte pas ici. C'est un modèle d'éloquence militaire.
a Seigneurs, ce dit Bertran, veilliez-moi escouter ; Pour coi je suis Tenus je vous veil recorder. Si vien de par le roy qui France doit garder, Qui voldroit volentiers pour son pueple sauver Faire tant devers vous, je vous le di au cler, Qu'avec moi venissiez où je voldroie aler, Et bonne compaignie vous voldroie porter. Et je vous ai couvent et le vous veil jurer Que j'ai grant volenté de Sarazins grever Avec le roy de Chippre, que Dieux veille garder, Ou aler en Grenade pour Sarazins grever. Parmi Espaigne irons, trop le puis désirer, Et se le roy dam Piètres y pooie trouver, Volentiers le feroie couroucier étirer, In vilain murdrier de sa moulier [mulier, femme) tuer. En Espaigne porrons largement profiter.
Car li pais est bous pour vitaille mener, Et si a de bons vins, qui sont frians et cler, Et jà de mes amis qui y veulent aler; Le conte de La Marche, le gentil et le ber; Olivier de Mauuy, que je doi bien amer ;
les décida ; on se sépara pour réunir des soldats. Le nom de Duguesclin, l'espoir d'une campagne fructueuse, attirèrent tous les aventuriers de France ; et, au mois d'octobre 4365, l'armée se mit en marche, descendant la vallée du Rhône. Le pape, inquiet de leur approche, leur envoya un cardinal : « Rapportez au saint Père, lui dit Duguesclin, que vous avez vu trente mille croisés prêts à marcher con-
Et ses frères aussy, qui sont bon bacheler,
Et autres chevaliers, qui se veulent pener
Pour trouver Sarazins, que Dieux puist craventer.
Et se vous me volez ce fait ci accorder,
Je vous ferai du roy bailler et délivrer,
Deux C mille florins, et devant vous compter.
En Avignon irons, où je sais bien aler,
Et absolucion vous irai impétrer.
De trestous vos péchiez de tuer et embler ;
Et s'arons du trésor qu'il nous faudra livrer.
Et puis irons ensemble no volage achever.
Et je vous pri, pour Dieux, qui se laissa pener.
Que chascuns ait voloir de sa vie amender.
Se nous volons trestous en notre cuer penser,
Nous porrions bien de vray en nous considérer
Que fait avons assez pour nos âmes dampner :
Quant nous arons tout fait, si nous faut-il finer.
Pour moi le di, seigneurs ; je le saibien au cler.
Je ne fis oucques bien, dont il me doit peser.
Je n'ai fait fors que mal, gent occire et tuer ;
Et se j'ai fait des maulx, bien vous povez compter
D'estre mes compaignons, encore de passer,
D'avoir fait pis de moi bien vous poez vanter.
Q Seigneurs, ce dit Bertran, savez que nous ferons ? Faisons à Dieu honneur et le diable laissons. A la vie visons comment usé l'avons :
Efforcées les dames et arses les maisons. Hommes, eufans occiz, et tous mis à rançons ; Comment mengié avons vaches, buefs et moutons. Comment pillié avons oies, poucins, chappons, Et béu les bons vins, fait les occisions, Eglises violées et les religions, Nous avons fait trop pis que ne font les larrons : Li larron vont emblaut, c'est pour lor norreçon, Telz y a qui le font pour nourrir enfançons; Tel y a qui ne treuve à gagner deux boutons. Sachiez celuy qui est de poureté semons, A peine puest-il être en ce siècle prodons. Pis sommes que larrons, car gens murderisons. Pour Dieu, avisons nous, sur les païens alons ; Je vous ferai tous riches, se mon conseil créons. Et arons paradis ausi quant nous niorrons. »
458 HISTOIRE DE IRANCE.
ti e lesÎ5arrasins de Grenade, et qu'ils demandent l'absolution de leurs péchés et un secours de deux cent mille livres. — Quant est de l'absolution, répondit le cardinal, vous l'aurez, de ce n'en doutez jà. mais de l'argent réponds-je pas. — Sire, reprit Bertrand, ici en y a moult, qui d'absolution ne parlent point, et trop mieux aiment l'argent, car nous les faisons prud'hommes maugré eux. »
L'argent fut livré, et les grandes compagnies continuèrent leur marche jusqu'à Toulouse. Duguescliu les passa en revue devant cette ^^lle, et ce fut alors seulement qu'il leur déclara ses desseins. Louis, duc d'Anjou, frère du roi, nommé gouverneur du Languedoc, était présent à la revue, et il appuya la proposition par des largesses nombreuses. On ne répondit que par des acclamations et l'on franchit les Pyrénées.
Henri de Trastamare reçut l'armée sur les frontières de l'Aragon. dont le roi soutenait sa cause. On se réunit à Saragosse. La prise de Galahorra, le 16 mars 1366, décida du sort de la Castille. Couronné à Burgos. reçu en souverain à Tolède, à Cordoue, à Séville, Henri fut reconnu par toute la Castille. et don Pedro s'enfuit en Portugal, puis à Bordeaux, oti le prince de Galles le reçut en allié.
Pendant ce temps, la France respirait : les champs étaient cultivés, les villes reprenaient leur commerce, et le roi diminuait les impôts, conformément aux vœux exprimés par les Etats généraux, réunis à Chartres en 1367.
Le prince de Galles, entraîné parles idées chevaleresques de ses barons, avait résolu de remettre don Pedro sur le trône. Celui-ci, de son côté, s'était engagé à livrer, pour payer les frais de la guerre, des trésors cachés par lui avant sa fuite. Edouard vit accourir sous ses drapeaux tous les chercheurs d'aventures ; une partie même des compagnies que Henri de Trastamare renvoyait s'enrôla dans le parti de son rival. Le roi de Navarre vendit le passage des Pyrénées, et Edouard, suivi de don Pedi'o, entra en Espagne au mois de janvier 1367. Une bataille qu'il livra entre Najara et Xavarrette changea la face des affaires. L'armée castil-
lane fut mise en déroute, Duguesclin fait prisonnier, et don Pedro rentra en vainqueur à Bu rgos. Henri vint chercher un asile à Toulouse, auprès du duc d'Anjou.
Mais le vainqiieur se repentit bientôt de son entreprise. Non-seulement les vengeances de don Pedro rendirent odieuse en Castille l'intervention anglaise, mais le roi ne tint pas parole, et refusa sous divers prétextes de payer les frais de la guerre. La chaleur du climat ne tarda pas à causer parmi ces hommes du Nord des maladies dangereuses. Exténué par la souffrance, aigri par le fâcheux résultat d'une campagne qu'il croyait devoir être si glorieuse, le prince de Galles revint à Bordeaux, où la nécessité de payer ses troupes l'obligea d'imposer des subsides onéreux sur les provinces d'Aquitaine. De là des mécontentements populaires, des irritations nombreuses que les agents de Charles V avaient soin d'entretenir. On regretta le régime français, et le gouvernement des Valois, qui, en général, avait toujours ménagé les provinces méridionales, et surtout respecté leurs franchises. Charles Y s'attacha alors deux puissantes maisons du Midi, en faisant épouser au sire d'Albret, neveu du comte d'Armagnac, Isabelle de Bourbon, sœur de la reine. L'influence de ce seigneur fit rejeter les demandes d'Edouard aux Etats d'Aquitaine. Pendant ce temps Henri de Trastamare rentrait en Espagne, la rançon de Duguesclin était payée, et Olivier de Glisson, un des plus forts appuis du prince de Galles, venait de vendre ses services au roi de France. La guerre recommençait par delà les Pyrénées, et Charles V, dont les finances étaient en bon état, les préparatifs de défense assurés, n'attendait qu'un motif plausible pour déchirer le traité honteux de Brétigny.
L'occasion ne pouvait manquer avec un prince habile à la faire naître. Les seigneurs de Gascogne en appelèrent à lui, comme à leur suzerain, des vexations du prince Edouard. Bien que le traité de Brétigny eût abandonné ces provinces en toute souveraineté à l'Angleterre, Charles soutint que la juridiction de la couronne de France était inaliénable, et il envoya un message à Edouard, duc d'A-
qiiitaine, pour qu'il eût à comparaître devant la Cour des pairs. « J'irai à Paris, répondit le prince de Galles, mais le bassinet en tête et la lance à la main, avec soixante mille hommes. » Charles ne s'inquiéta pas de cette hère réponse; il savait que le prince Edouard était trop malade pour agir. Il déclara donc la guerre, le 29 avril 1369, et fit immédiatement saisir les places fortes du Poitou. Ce fut alors qu'il assembla les Etats généraux, sûr de leur appui dans une cause nationale. Ils se réunirent à Paris le 9 mai, et le roi, déclarant ce qu'il avait fait, ajouta qu'il était temps encore de revenir sur ses pas. si la nation désapprouvait sa conduite. L'habile monarque ne doutait pas de l'assentiment des trois ordres : il fut unanime, et la guerre recommença. Toutes les mesures financières qu'il proposa furent adoptées, et elles eurent cela de remarquable, que les impôts ne subirent aucune augmentation, la monnaie aucune altération, les juifs aucune spoliation.
Tout secondait ce grand mouvement national : Duguesclin. rentré en Espagne, avait rétabli Henri de Trastamare par la victoire de Montiel (1369j. Don Pedro, fait prisonnier, se précipita sur son frère dans la tente même de Duguesclin, pour le poignarder. Les deux frères luttèrent corps à corps, jusqu'à ce que Henri, plus heureux, enfonça sa dague dans le cœur de son rival. Duguesclin, fait connétable de Castille, rentra en France pour servir son pays. Il se joignit au duc d'Anjou, que Charles avait chargé d'attaquer l'Aquitaine. Philippe, duc de Bourgogne, devait couvrir la Normandie, et une flotte envoyée par Henri de Trastamare, s'avançait vers les côtes de France, pour couper les communications avec l'Angleterre.
Ce n'était pas seulement avec des dispositions mihtaires que Charles avait préparé la guerre : il s'était assuré des aUiances. Sans parler de Henri, roi de Castille, dont l'appui lui était acquis, il pouvait compter sur l'empereur, sur le Hainaut. le Brabant, les duchés de Gueldres et de Juliers : il négociait avec le roi de Navarre, et se procurait un allié plus important par le mariage de son frère, le duc de Bour-
gogne, avec Marguerite, fille de Louis II, comte de Flandre, à qui il rendit les villes de Lille et de Douai. Ainsi, la France se trouvait adossée de toutes parts à des puissances amies, grâce à l'habileté de son roi ; et, quoique refoulée par un ennemi que des victoires avaient rendu formidable, elle pouvait reprendre aisément l'avantage, car les situations étaient changées : Edouard III vieillissait, son fils succombait à une maladie incurable, tandis qu'autour de Charles Y s'étaient formés des talents militaires et un nouveau système de guerre. Aussi le prince eût commis une grande faute s'il eût cherché ou accepté les batailles. L'invasion d'un pays, une fois accomplie, ne peut cesser par une victoire ; elle ne cède qu'à des agressions partielles, renouvelées sans cesse et sur tous les points à la fois.
Le parlement anglais affecta d'abord de ne voir qu'une chicane dans les motifs de guerre publiés par Charles V : « Le roi de France n'est qu'un avocat, » s'écria en plein conseil le duc de Lancastre. « Eh bien, dit Charles en apprenant ce propos, nous leur bâtirons tel plaid, dont la sentence leur ennuiera. » Edouard alors reprit le titre de roi de France, qu'il avait quitté après le traité de Brétigny, et il ordonna à son fils de pousser la guerre avec vigueur. Le comte de Cambridge, son second fils, et le comte de Pembrocke, son gendre, descendirent à Saint-Malo, traversèrent la Bretagne, le Poitou, et allèrent joindre le prince de Galles. Mais toutes les communes de France étaient armées : par une sage ordonnance, rendue le 4 avril 1369, Charles Y avait imposé une forte amende dans tout le royaume sur les jeux de hasard, et fait établir partout des prix pour les jeux d'arc et d'arbalète. A chaque pas, les capitaines français trouvaient des soldats à recruter, et l'Anglais des ennemis à combattre.
Le clergé seconda ce mouvement national : l'évêque de Cahors souleva le Quercy contre les Anglais : le duc de Berry, qui venait de s'assurer de l'Auvergne, reçut l'hommage de cette province, pendant que le duc d'Anjou, aidé par Duguesclin, reprenait le Rouergue et le Limousin.
4r,9 HISTOIRE DE FRANCE.
Au nord, le duc de Lancastre, débarcfué à Calais, rencontra partout le duc de Bourgogne, qui ne cessait de le harceler sans combattre, quoiqu'il en eût grande envie : mais Charles V le lui avait expressément détendu. Le prince de Galles, de son côté, attaqué d'une \iolente hydropisie, ne ])ouvait plus monter à cheval : toutefois, la nouvelle de la mort de Jean Chaudos. son meilleur homme de guerre, et celle de la soumission de Limoges à Duguesclin vinrent lui rendre de l'énergie, ou plutôt lui inspirer de la fureur. Modèle des preux jusqu'alors, noble et loyal chevalier, ce prince finit son honorable vie par une action cruelle. Il se fit transporter en litière sous les murs de Limoges, assiégea, prit la ville, et y ordonna un eftroyable massacre. C'était au commencement d'octobre 1370. Au mois de janvier suivant, il quittait la France et s'en allait mourir en Angleterre.
Le duc de Lancastre avait passé en Guyenne : Robert KnoUes, capitaine anglais, débarqué à Calais avec trente mille hommes, pai'courut. sans trouver de résistance, mais sans oser attaquer les places fortes. l'Artois, la Picardie, rile-de-France, la Champagne, la Bourgogne, puis vint se présenter du côté de Villejuif, sous les murs de Paris, et défier le roi, qui n'en prit aucun souci. C'était pitié, en effet, de voir une armée ennemie courir si étourdiment à travers tout un pays, sans magasins, sans vivres, sans point d'appui dans les villes ou les populations, laissant derrière elle tous les fleuves, toutes les places fortes. A cette absurde fanfaronnade le sage roi n'opposait qu'une simple et majestueuse solennité. Le 2 octobre 1370, Charles Y, siégeant sur son trône, dans la grande salle de l'hôtel Saint-Paul, entouré des princes de sa famille, des grands officiers de sa couronne, en présence du cardinal de Beauvais, chancelier de France, du recteur de l'Université, du prévôt et des éche^'ins de la ville de Paris, remettait à un simple gentilhomme breton l'épée de connétable, en lui disant : « Duguesclin, prenez mon épée et l'employez contre les ennemis de la France. » Et comme le modeste chevalier refusait cet
honneur, s'excusant sur sa naissance, il ajoutait : « Sachez, messire Bertrand, que je n'ai frère, cousin, ne neveu, ne baron en mon royaume qui n'obéisse à vous, et se nul en étoit au contraire, il me courrouceroit tellement qu'il s'en aperce vroit; si prenez l'office joyeusement, et vous en prie. » Duguesclin reçut l'épée à genoux, et s'écria en la tirant du fourreau : « Je ne l'y remettrai jamais, qu'après avoir chassé les ennemis de la France. »
Ce choix, cette confiance dans un grand homme, excitèrent un enthousiasme général. On accourut de toutes parts sous les bannières de Duguesclin, qui commença par surprendre et battre complètement, près de Pont-Yalain \ l'armée de Robert Knolles. Il dirigea ensuite ses efforts contre le Poitou.
L'année 1371 se passa en escarmouches: dès qu'une ville se soumettait, Charles V avait soin de lui accorder des privilèges qui lui fissent aimer le gouvernement français. Une grande victoire navale, remportée devant La Rochelle, en 1372, par la flotte castillane sur le comte de Pembrocke qui fut pris, ferma aux Anglais l'abord du Poitou et en facilita la conquête. Duguesclin assiégea et prit successivement toutes les villes de cette province, dont la capitale lui ouvrit ses portes avec empressement. Il était important surtout de posséder La Rochelle. Une ruse la livra au connétable. La garnison anglaise de cette ville était commandée par un brave capitaine, nommé Mancel, qui, ainsi que bien d'autres, ne savait pas lire. Le maire, nommé Gadorier, l'invita à un festin, et lui fit apporter des dépêches d'Edouard III. Le commandant reconnut le sceau, et fit lire la lettre par le greffier de la commune. Il se trouva qu'Edouard III ordonnait à Mancel d'armer les bourgeois, de les réunir sur la place, en répartissant entre eux, pour les former aux exercices militaires, les hommes de la garnison. Mancel donna dans le piège, et quand les bourgeois furent sous les armes, et la garnison divisée, on se jeta sur les soldats anglais, on
1 A 20 kilomètres sud du Mans (Sarthe).
les prit tous, et on ouvrit les portes au connétable, après avoir stipulé que le château serait démoli, et que la ville aurait le droit de battre monnaie \ Cette conquête importante, et la prise du Captai de Buch, auquel le roi refusa le privilège de se racheter, décidèrent de la soumission complète du Poitou. La ville de Thouars. où s'était rassemblée la noblesse du pays, résista la dernière. Assiégée \'igoureusement par Dugueschn. elle promit de se rendre le 20 septembre, si le roi d'Angleterre ne la secourait. Edouard III s'embarqua avec des troupes nombreuses : mais les vents contraires le retinrent sur les côtes de Bretagne; il ne put arriver à temps, et retourna à Londres, en disant avec dépit : « Il n'y eut oncques roi en France qui moins s'annàt. et si n'y eut oncques roi qui tant me donna à faire. »
Dans cette guerre, la conduite du duc de Bretagne avait été fort peu loyale : malgré son hommage au roi de France, il ne cessait de seconder toutes les entreprises de l'Angleterre. Cette politique était d'autant plus maladroite, que la fortune de Duguesclin attirait toute la noblesse bretonne dans le parti du roi de France, qui, de son côté, usait à leur égard de tous les moyens capables de les attacher à sa cause. « Je voudrois être Breton, disait-il un jour: nul n'est plus vaillant que les Bretons. » Et ce propos, adroitement lancé, avait retenti dans toute la Bretagne. La noblesse se plaignit au roi de la conduite de son duc, et le roi n'hésita pas à envoyer le connétable dans ce pays pour en chasser les Anglais. Dès l'entrée de Dugueschn en Bretagne, la duchesse tomba entre les mains du duc de Bourbon. Dugueschn l'alla voir aussitôt. « Ah ! beau cousin. lui dit-elle, suis-je prisonnière ? — Nenni , madame . répondit-il , n'avons mie guerre aux dames, mais votre mari se gouverne étrangement envers le roi, son droit seigneur. » Le grand nom de Dugueschn, l'empressement de ses anciens compagnons d'armes à accourir sous ses drapeaux, eurent
1 Cet événement eut lieu le 15 août 1372.
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bien vite délivré la Bretagne des garnisons anglaises. Jean IV s'embarqua à Concarneau pour l'Angleterre, et il ne resta plus que Brest aux Anglais.
Edouard III arma encore une fois pour une grande expédition, qu'il confia au duc de Lancastre. Au mois de juillet 1373, celui-ci débarqua à Calais, et suivit le même plan de campagne que Bobert Knolles, bien que le duc de Bretagne qui l'accompagnait voulût d'abord qu'on lui reconquît ses États. Charles V le fit observer dans sa marche par trois corps d'armée que commandaient Duguesclin, le duc de Bourgogne son frère, et le duc de Bourbon son beau-frère. Lui-même alla s'enfermer dans Troyes pour protéger la Champagne par sa présence. Lancastre, harcelé partout, ne trouvant pas d'armée à combattre, mais ne pouvant envoyer nulle part des détachements sans qu'ils fussent massacrés par les gens des campagnes et les milices des villes, traversa la France et n'amena à Bordeaux que les débris de son armée. « Laissez-les aller, avait dit Charles V; il leur ennuiera, et ils s'en iront à néant. »
Grégoire XP, qui avait succédé à Urbain V, le 30 décembre 4370, n'avait cessé de prêcher la pajx aux deux rois ; mais leurs prétentions respectives repoussaient toute intervention. A la fin cependant, la voix du père des chrétiens fut entendue, et des conférences ouvertes à Bruges amenèrent, le 27 juin 1375, une trêve d'un an, qui fut ensuite prolongée jusqu'à la mort d'Edouard III. Ce prince, dont le long règne a laissé en Angleterre, malgré les revers qui en marquèrent la fin, des souvenirs si glorieux, mourut le 21 juin 1377, quelques mois après son fils, le prince de Galles. C'est lui qui supprima dans les actes publics l'emploi de la langue française, et qui peut être regardé par les Anglais comme le vrai fondateur de leur nationalité. Cette politique habile, qui se développa par tant d'autres institutions utiles au pays, se concilie difficilement avec le projet fantastique d'étendre cette nationalité sur la
1 II s'appelait Pierre Roger, comme son oncle Clément VI.
France. Edouard, plus qu'aucun autre souverain, devait comprendre que la limite entre les deux peuples était tracée à jamais.
Après avoir obtenu cette trêve, objet de tous ses vœux, Grégoire XI avait reporté le saint-siége à Rome, le 13 novembre 1376.
La mort d'Edouard III laissait la couronne à un enfant, Richard II. fils du prince de Galles, âgé de onze ans. Charles V ne voulut plus prolonger la trêve, et les hostilités recommencèrent. Elles furent de plus en plus favorables à la France. L'amiral Jean de Vienne, réuni à l'amiral de Castille. porta le ravage dans le comté de Sussex, où il fit une descente. Le duc de Bourgogne prit quelques places autour de Calais ; le duc d'Anjou, uni à Duguesclin, conquit les villes riveraines de la Dordogne. Le roi de Navarre ayant passé au parti de l'Angleterre. Duguesclin alla lui enlever ses places de Normandie, malgré le duc de Lancastre, qui avait débarqué des troupes à Saint-Malo.
Alors commença le gi^and schisme d'Occident, si fatal à la chrétienté. Grégoire XI étant mort à Rome, le 27 mars 1378. les cardinaux se réunirent en conclave. Mais le peuple de Rome voulait un pape italien, et employa, pour l'obtenir, les menaces et les voies de fait. Le sacré collège, forcé dans son choix, élut provisoirement l'évêque de Bari. qui prit le nom d'Urbain VI. Celui-ci n'accepta pas les conditions secrètes de l'élection, se déclara pape selon toutes les règles, et traita les cardinaux avec tant d'orgueil, qu'ils prirent le parti violent de proclamer l'illégalité de l'élection, et, le 20 septembre, élurent pape le cardinal Robert de Genève, qui prit le nom de Clément VII. Ce nouveau pape, reconnu par la France, vint s'établir à Avignon, et le schisme commença. La chrétienté se partagea entre les deux rivaux.
Cet événement porta la douleur dans l'âme de Charles V. Le soulèvement de quelques villes du Midi contre le despotisme de son frère le duc d'Anjou, qui, sans les prières du pape, allait tirer une vengeance terrible des habitants
de Montpellier, pour punir le meurtre de ses officiers, causa au roi de nouveaux chagrins. II n'hésita pas à retirer à son frère le gouvernement du Languedoc, pour le donner à Gaston Phébus, comte de Foix. Des orages s'élevaient aussi du côté de la Bretagne : une décision du Parlement, décision juste, mais impolitique, et peu en harmonie avec la sagesse ordinaire de Charles Y, déclara Jean lY traître à son roi et à son pays, et confisqua le duché de Bretagne. Pour exécuter l'arrêt, il fallait employer la force, car les Bretons, bien que préférant la domination française à celle des Anglais, étaient Bretons avant tout, et Charles Y, en les incorporant à la monarchie, devançait de quelques siècles les idées de son temps. Aussi une hgue ne tarda pas à se former en Bretagne pour rappeler le duc Jean. Celui-ci débarqua à Saint-Malo le 3 août 1379, et fut reçu avec enthousiasme par ses sujets. Le duc de Bourbon, chargé par le roi de s'assurer des principales villes du duché, futobhgé de revenir sur ses pas, et Charles Y n'eut plus d'autre espoir qu'en Duguesclin.
Mais le connétable ne pouvait exécuter la sentence dans son pays; il fit supplier le roi de l'en dispensera Ses ennemis, profitant de son absence, firent entendre à Charles Y qu'il était d'intelligence avec le duc de Bretagne. Mécontent de quelques froideurs du roi, Duguesclin lui renvoya l'épée de connétable, et ne la reprit que sur les instances des ducs d'Anjou et de Bourbon, que le roi lui envoya à Pontorson pour le calmer.
Duguesclin vint trouver Charles Y à Paris, et lui conseilla de tourner plutôt ses armes vers les provinces du Midi, 011 les débris des armées anglaises occupaient encore un assez grand nombre de places fortes, qui leur servaient
Glequin, qui connestable estoit, Trop grand duel en son cuer a\oit De la guerre et dissencion Estant entre sa nacion Et les Franczois que il aimoit Marri estoit, plus ne povoit.
[Chronique du bon Jehan, duc de Brefaigne.)
de repaires. Charles y consentit, et le connétable s'en alla donc finir comme il avait commencé, par une guerre de partisans.
Il partit au printemps de 1380, prit plusieurs châteaux d'Auvergne, et alla mettre le siège devant le château neuf de Randan. situé dans les montagnes, entre Mende et Le Puy. Pressés avec vigueur, les assiégés avaient promis de se rendre le 12 juillet, s'ils n'étaient secourus; mais la grande chaleur, les fatigues du siège avaient épuisé la santé du connétable: il fut attaqué d'une fièvre continue, et mourut le 13 au matin, dans les sentiments d'un héros chrétien, rappelant à ceux qui l'entouraient ce qu'il leur avait dit cent fois, que. dans quel que pays qu'ils fissent la guerre^ les gens d'église^ les femmes, les enfants et le pauvre peuple n'étaient point leurs ennemis. Le jour même, le commandant de la garnison, fidèle à sa parole, vint déposer les clefs de la place sur le lit funèbre du grand homme.
Le deuil de toute la France accompagna sa dépouille mortelle. Son cœur fut déposé dans l'église de Saint-Laurent du Puy, oti il est encore. Le roi voulut que son corps reposât dans les caveaux de Saint-Denis, au milieu des tombeaux des rois de France K
Charles Y ne suiTécut pas longtemps à Duguesclin : les succès du duc de Bretagne, le soulèvement de la Flandre contre le comte Louis, troublèrent cette suite constante de prospérités. Il succomba à une maladie douloureuse, le 26 septembre 1380. au château de Beauté - près de Yincennes, dans la quarante-quatrième année de son âge. Sa mort fut celle d'un sage; il bénit ses enfants, sa famille, et le peuple, auquel il avait voulu qu'on ouvrît toutes les portes, puis il dit : « Mes amis, allez-vous-en. priez pour moi. et
1 On lisait sur le tombeau de Duguesclin cette simple epitaphe : o Ici gît noble homme messire Bertrand Duguesclin, comte de Longueville, connétable de France, qui trépassa au Castel-Xeuf de Randan en Givodan, en la sénéchaussée de Beaucaire. le treizième de juillet mil-trois-cent-quatre-vingt. Priez Dieu pour lui. »
2 II ne reste plus rien de ce château : il était dans la partie du bois de Viucennes qui domine Nogent-sur-Marne. T.elieu s'appelle encore Bond de Beauté.
me laissez, afin que mon travail s'achève en paix. » Il ex-
DoDiou de Vincennes i,
pira ensuite doucement, en écoutant la passion du Seigneur, qu'il se faisait lire.
Avec Duguesclin et Charles Y disparurent pour un demisiècle la gloire et le bonheur de la France.
Ce sage monarque nous est bien connu, grâce aux Mémoires que nous a laissés Christine de Pisan, fille d'un célèbre astrologue italien qu'il avait appelé à sa cour . car. dans ce temps, les hommes les pluséclairés croyaient à la
» Voyez à la fin du volume VExj Ucation raison, ,ée des figures, no 42. HIST. DE FR. — T. I. 2 7
470 HISIUIKE D£ HIA>CE.
science occulte. Charles avait de l'instraction, aimait l'élude et la protégeait. Dans ce siècle où les manuscrits étaient rares et coûteux, il était parvenu à amasser au Louvre un grand nombre de volumes : ce fut l'origine de la Bibliothèque royale. Il s'entourait d'hommes instruits et surtout d'hommes habiles, parmi lesquels on doit citer Guillaume de Dormans. cardinal de Beauvais. son cliancelier : Savoisy. son trésorier: Bureau de la Rivière, son secrétaire, qui fut son ami. Simple, frugal, affable dans l'intérieur, il attachait une grande importance à ne paraître en public qu'environné de tout l'éclat de la royauté. C'était l'œuvre d'un homme habile qui avait besoin de relever dans la pensée des peuples un pouvoir ébranlé par les secousses démocratiques du commencement de son règne. Ce fut dans cette pensée, et pour prévenir les orages inséparables d'une régence, qu'il rendit, en 1374. l'ordonnance qui fixait la majorité des rois à quatorze ans.
Il connaissait ses frères : dans les précisions de sa tin prochaine, il pressentait les maux que leur rivalité ou leur accord causerait à la France. Louis, duc d'Anjou, était un prince distingué par ses talents militaires, mais ambitieux, despote, homme de mauvaise foi, sacrifiant tout à ses passions; Jean, duc de Berry, avec moins de talents, avait plus d'obstination dans le caractère, était emporté, cupide, et ne souffrait aucune résistance : Philippe, duc de Bourgogne, valait mieux que ses deux frères : mais il avait un orgueil et un faste insupportables. Le duc de Bourbon, frère de la reine, jouissait, au contraire, de l'estime générale, et seul eût été capable de gouverner le royaume pendant la minorité du jeune roi. Charles VI, alors âgé de moins de douze ans, était un enfant aimable, gai, étourdi, qui ne connaissait encore de la royauté que ses plaisirs.
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