‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 40 sur 52 · CHARLES VI · texte numérisé non relu

CHARLES VI

Charles Y avait, quelque temps avant sa mort, désigné la reine comme régente, conjointement avec les ducs de Bourgogne et de Bourbon. Mais Jeanne mourut avant son mari, et la question resta indécise. Louis d'Anjou, qui épiait les derniers moments du roi, s'empara de ses trésors, destitua ses ministres, et organisa seul le gouvernement. Ce ne fut pas sans résistance de la part de ses frères. Chacun d'eux s'entoura d'un grand appareil militaire. Quand les chefs d'une nation donnent eux-mêmes l'exemple de l'anarchie, la contagion gagne vite. On eut bientôt compris partout que le gouvernement venait de cesser : les révoltes commencèrent. On crut y remédier en émancipant Charles TI, et le déclarant majeur : on le fit sacrer à Reims, et tous les actes furent promulgués en son nom. Cette fiction était possible cent cinquante ans plus tôt, et avec Blanche de Castille. Mais l'avidité et la tyrannie du duc d'Anjou, aussi bien que le progrès des lumières, détruisaient toute illusion à cet égard. Pendant deux ans une administration déplorable pesa sur la France, que s'étaient partagée les ducs d'Anjou et de Berry. Ce dernier avait pris le gouvernement des provinces du Midi, où ses exactions occasionnèrent une révolte presque générale. Les Etats généraux, convoqués par Louis d'Anjou, à Amiens, en 1382, réclamèrent en vain contre les charges dont on accablait le pauvre peuple. Les plaintes ne furent pas écoutées, et on cessa de convoquer les Etats. A Paris et à Rouen, l'augmentation des impôts remua ces masses populaires que seize ans d'une habile administration avaient fait retomber dans leur calme d'autrefois. L'arsenal fut pillé, on s'arma de maillets de plomb, on massacra les percepteurs des contributions; le sang coula dans les rues, et l'on n'obtint la paix qu'en cédant ostensiblement et punissant dans l'ombre, en affichant la faiblesse et cachant la justice, deux moyens qui perdent le

plus vite possible les Etats et les gouvernements. Il est vrai que pour se dédommager le duc d'Anjou fit entrer Charles \l à Rouen par la brèche, comme s'il prenait la ville d'assaut, et ordonna de nombreux supplices (1382).

Ce n'était pas en France seulement rpie ces révoltes éclataient : en Flandre, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, les chimériques idées d'égalité fermentaient dans bien des têtes. On n'avait point alors pour les répandre ces moyens rapides qui font voyager la pensée comme la lumière; mais on avait, à défaut de phrases écrites, que le vulgaire n'entend pas toujours, le langage passionné et toujours compréhensible de la parole et du geste, le langage entraînant des exemples. Dans chaque grande ville s'élevaient à tout propos des tribunes populaires, où quelques harangueurs improvisés, à la faveur d'un texte de l'Ecriture, prêchaient contre les puissances du jour, et appelaient à l'insurrection. Or. les rois n'étaient point, comme aujourd'hui, armés d'une force publique capable de réprimer le désordre : presque toujours surpris et sans défense, ils ne connaissaient de moyen d'échapper que la fuite. Leur pouvoir moral était grand sans doute; mais ce prestige n'entourait et ne préservait que leur personne. Encore des tentatives hardies avaient déjà fait sortir des derniers rangs de la société des royautés d'un jour : un marchand de Rouen avait été proclamé roi : en Angleterre, ^Yai Tyler, un couvreur, avait régné dans la capitale cette même année, et presque détrôné Richard II. En Flandre. Jean Hyons, Pruneau, Dubois, avaient tour à tour commandé en vrais souverains les milices de Bruges, de Gand, révoltées contre leur comte. Philippe Arteveld, fils de Jacques, venait d'être reconnu comme le chef de l'insurrection, il régnait. Il fallait, pour arrêter ce torrent révolutionnaire, beaucoup de sagesse dans les gouvernements, et surtout de la moralité dans l'exercice du pouvoir. Or. la France et l'Angleterre avaient pour rois deux enfants sans capacité, sans volonté, gouvernés par des oncles ambitieux, chefs de parti bien plutôt que citoyens. Pour comble de malheur, la famille

chrétienne était désunie, et l'Église, sans chef parce qu'elle en avait deux, ne pouvait plus donner au monde l'exemple de l'ordre et la loi du devoir. Tout s'en allait, jusqu'au patriotisme, que ne réveillaient plus les secousses d'une guerre nationale.

Charles de Duras (Durazzo), le dernier des rejetons mâles de la famille de Charles d'Anjou, avait été adopté par la reine Jeanne de Naples. Avide de régner, il se fit couronner à Rome par Urbain VI, s'empara de Jeanne, et la fit enfermer. La reine, pour se venger de son parent et du pape à la fois, se déclara pour Clément VII, et institua son héritier Louis d'Anjou, en 1381. La mort de Jeanne, que Charles de Duras fit étouffer sous des matelas (1382), détermina Louis d'Anjou à quitter la France pour aller s'assurer de la Provence et conquérir le royaume de Naples. Les trésors ravis à Charles V furent engloutis dans cette malheureuse expédition. Louis d'Anjou, après une campagne désastreuse, mourut de maladie à Bari, le 30 septembre 1384, à l'âge de quarante-cinq ans, ne laissant qu'une coupe d'argent et une cotte d'armes de toile peinte K

Le départ de Louis d'Anjou avait ouvert une libre carrière à l'ambition du duc de Bourgogne. Dès lors la politique du gouvernement se tourna vers la Flandre, dont ce prince avait épousé l'héritière. Il était temps, non-seulement dans l'intérêt de Philippe, mais aussi dans celui de la France, de comprimer dans ce pays l'esprit révolutionnaire, dont l'active propagande s'étendait à toutes les communes du Nord. Les comités insurrectionnels ne sont point des inventions modernes, et les Flamands entretenaient des intelligences avec Paris. Le conseil du roi, auquel furent appelés les plus grands seigneurs du royaume, décida donc la guerre, d'autant plus que les insurgés, après avoir battu leur comte, avaient porté le ravage jusque sur le territoire français. Le jeune roi était ravi d'avoir une campagne à faire : il alla prendre l'oriflamme à Saint-

1 Son corps fut transporté à Angers, et inhumé dans la cathédrale de Saint- Maurice.

Denis, et partit avec une brillante armée, cfiie commandaient le duc de Bourgogne et le connétable Olivier de Clisson. La saison était avancée : on n'arriva que le 3 novembre à Seclin \ où le roi établit son quartier général, et où l'on décida le plan de campagne. De là on se porta en avant : on força au pont de Comines le passage de la Lys, et l'on atteignit l'armée flamande à Rosbecqiie ^

Là fut livrée, le jeudi 27 novembre 1382, une terrible bataille. L'imprudent Arteveld avait rassemblé ses cinquante mille Flamands en un seul corps, espérant que cette masse compacte écraserait l'armée française; mais cette disposition rendait impossible toute autre manœuvre que celle de se porter en avant. La seconde faute qu'il commit, fut de céder à l'impatience des milices, qu'importunait un brouillard épais, et de commencer l'attaque. Le centre des Français plia en effet, et la déroute commençait, lorsque le jeune roi fit avancer l'oriflamme : on dit qu'alors le brouillard se dissipa, et qu'un beau soleil éclaira les combattants. Une manœuvre habile du connétable fit développer la cavalerie sur les ailes de la colonne flamande, qui, pressée de toutes parts, fut enfoncée, refoulée sur elle-même, au point que ce fut une cohue plutôt qu'une mêlée, une presse plutôt qu'un massacre. Etouftes, écrasés, les Flamands ne pouvaient plus se défendre. Il en périt vingt-huit mille. Le corps d'Arteveld fut trouvé parmi les morts : il n'avait pas une blessure. On pendit son cadavre à un arbre.

La Flandre se soumit. On dit que le roi trouva à Courtrai les preuves d'une correspondance républicaine avec les Parisiens. On conseiTait aussi dans cette ville les éperons des chevaliers français tués à la bataille du 1 1 juillet i302. Les vainqueurs, en se retirant, mirent le feu à la ville.

Charles VI rentra à Paris le 11 février 1383 ; les Parisiens avaient armé leurs milices et déployé pour l'arrivée du roi cet appareil militaire. Une ordonnance sévère pres-

1 Pelile ville du département du Xord, à 10 kilomètres sud de Lille. •2 Village à 12 kilomètres uord de Courtrai (Belgique.)

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crivit le désarmeiiieiit, et pendant plusieurs jours les supplices et les confiscations épouvantèrent la capitale.

Bientôt le comte de Flandre appela de nouveau les Français à son secours ; cette fois pour le protéger contre l'Angleterre, qui venait d'envoyer une armée piller les côtes. Les Anglais, vain(|ueurs à Dunkerque, menaçaient d'envahir tout le pays. Philippe de Bourgogne n'eut pas de peine à persuader au jeune roi de recommencer la guerre. Charles VI alla assiéger les vainqueurs dans la ville de Bourbourg. d'où il les chassa. Une capitulation, amenée par la médiation du duc de Bretagne, toujours favorable aux Anglais, suspendit les hostilités. La situation des parties belligérantes fut d'ailleurs compliquée par la mort du comte de Flandre, qui, blessé, dit- on, par le duc de Berry dans une querelle, succomba le 9 janvier \38A. Philippe de Bourgogne se trouvait héritier du comté de Flandre, et ne tarda pas à être reconnu dans ces belles provinces. Gand seule résista pendant plus d'une année, et finit par se soumettre. Alors commença la puissance de la maison de Bourgogne.

L'ambition de Philippe, qui tendait à agrandir ses Etats vers le Nord, lui fit chercher des alliances dans la famille des princes de Bavière, dont un membre, le duc Albert, gouvernait la Hollande elle Hainaut. Celui-ci donna sa fille en mariage à Jean, comte de Nevers, fils de Philippe ; et son neveu Etienne, duc de Bavière, lui envoya sa fille Isabeau, que Philippe voulait présenter au roi de France. Charles VI, qui n'avait pas- encore dix-sept ans, vit à Amiens, le 14 juillet 1383, la jeune Isabeau, qui n'en avait que quatorze. Cette princesse était fort belle ; le roi se passionna pour elle tout à coup, et l'épousa trois jours après, dans cette ville même.

Bien qu'intéressée, la politique de Philippe de Bourgogne n'en était pas moins nationale, et Charles VI, dans la fougue de sa jeunesse, embrassait avec transport toutes les idées de gloire. Ce qui devait cependant alarmer les gens sages, c'est que ce jeune homme cédait trop facilement aux

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impressions (ju'oii lui coniiuuiiiquait ; c'est que, dans ses rapides résolutions, il ne tenait compte ni des obstacles, ni des bons avis, et préférait immédiatement les entreprises hardies, les plans gigantesques. Ainsi, il adopta avec enthousiasme le projet d'attaquer l'Angleterre partout à la fois : envoyer des secours aux Ecossais révoltés, des troupes en Castille pour s'opposer au duc de Lancastre qui voulait conquérir cette couronne ^ ; attaquer toutes les garnisons anglaises de la Saintonge, et faire, avec une flotte considérable, une descente en Angleterre : tel était le plan de campagne conçu pour l'année 1386. Il ne manquait ni de grandeur ni d'habileté, si l'on songe au faible gouvernement de Richard II, en proie à des factions. Mais le gouvernement français n'était pas beaucoup plus fort, et, d'ailleurs, pour exécuter ces vastes projets, il fallait des sommes considérables. Le succès ne fut complet qu'en Espagne, oii, grâce à l'activité du duc de Bourbon, qui commandait les troupes, le duc de Lancastre se vit forcé d'abandonner la partie ; mais en Ecosse, les chevaHers français ne comprirent rien à la guerre des montagnes, et ne firent qu'attirer sur Edimbourg les armes de Richard ; dans le Languedoc, les Anglais eurent l'avantage, et la grande expédition maritime, pour laquelle on avait fait d'énormes dépenses -, resta dans le port de l'Ecluse, à cause des lenteurs du duc de Berry, qui n'arriva qu'au milieu de l'hiver. On ne se rebuta pas pourtant, et le connétable Olivier de Clisson retourna en Bretagne pour y équiper une flotte nouvelle. Mais Jean lY, toujours dévoué à l'Angleterre, attira le connétable à Vannes, et le retint prisonnier contre le droit des gens. Il savait que Clisson avait promis sa fille au fils aîné de Charles de Blois, toujours captif à Londres, et qu'il conseillait à Charles YI de relever par ce moyen le

1 Jeau de Lancastre, Ris d'Edouard UI, avait épousé Constance, tille de Pierre le Cruel, et réclamait à Jean, fils de Henri de Trastamare, le trône de son beau-père.

2 Olivier de Clisson avait fait construire une ville toute en charpente, qui pouvait être montée ou démontée à volonté. Le transport de cette ville, faite dans les ports de Bretagne, dut coûter fort cher.

parti de son ancien rival. Glissou en appela au roi : mais il avait contre lai les ducs de Bourgogne et de Berry. Le premier détourna l'attention du faible monarque par une expédition contre le duc de Gueldres ; la plainte de Glisson fut portée au Parlement, et le duc de Bretagne se tira d'affaire par un hommage au roi.

L'attaque du duc de Gueldres, suscitée par l'Angleterre pour faire diversion aux projets hostiles de la France, nuisait au duc de Bourgogne dont elle menaçait les États. Charles \l marcha avec ardeur à cette nouvelle expédition, et bien que son armée, mal conduite, eût beaucoup à souffrir, il contraignit son ennemi à se soumettre, et à venir rendre hommage à genoux.

L'armée, fatiguée par de longues marches et la mauvaise saison, rentra à Reims le 1" novembre 1388. Ce fut dans cette ville que Charles, en réunion solennelle des seigneurs et des évêques de France, remercia ses oncles des services qu'ils lui avaient rendus, et déclara que dorénavant il gouvernerait seul.

Cette nouvelle causa une grande joie dans le royaume : la jeunesse du monarque, sa bonne mine \ ses manières affables, son adresse dans tous les exercices, l'auréole de gloire dont la journée de Rosbecque et les succès des campagnes suivantes avaient couronné son front, attiraient sur lui la faveur pubhque et l'admiration toujours aveugle du vulgaire, passionné pour le nouveau et facile à séduire. On rejetait volontiers sur ses oncles l'odieux des mesures despotiques sous lesquelles la nation avait gémi, tandis qu'on faisait honneur à Charles de toutes les pensées nationales qui avaient dirigé la politique extérieure. Il semblait que l'âge d'or allait luire sur le pays, et la nation, redevenue jeune comme son roi, paraissait comme lui enthousiaste du présent, pleine de confiance dans l'avenir. Fatales illusions, qui devaient si tôt s'évanouir !

1 Charles VI, au dire du religieux de Saint-Denis, son contemporain, avait un extérieur noble, la taille au-dessus de l'ordinaire, des membres robustes, une large poitrine, le teint clair, les yeux \ifs, une belle chevelure blonde.

Lu nouveau ministère, compusé en partie des anciens conseillers de Charles Y. parut d'abord justifier ces espérances. Des tOtes brillantes et folles achevèrent de populariser le monarque, car les peuples sont comme les particuliers : dans l'ivresse des plaisirs, ils oublient aisément le lendemain, jour où l'on paye. Une fastueuse cérémonie, dans laquelle le roi devait armer chevaliers ses deux jeunes cousins, les fils de Louis d'Anjou, dont l'aîné s'appelait roi de Sicile, attira à Saint-Denis tous les seigneurs de France, d'Angleterre et d'Allemagne. Cette solennité fut suivie d'un tournoi, où l'on déploya la plus grande magnificence, puis d'une pompe funèbre, en l'honneur de Bertrand Duguesclin, dont l'évêque d'Auxerre prononça l'éloge dans la basilique de Saint-Denis. C'était peu : il fallut que la reine Isabeau, que les Parisiens voyaient depuis quatre ans. fit dans cette ville une entrée solennelle. Les rues de Paris furent tendues des plus belles tapisseries de Flandre ; on dressa des théâtres sur le passage de la reine, théâtres où l'ail dramatique, qui venait de naître, s'essayait par de grossières représentations, appelées mystères^ mélange incompréhensible des scènes de la Bible et des fictions de la Mythologie ^ Les passe-temps qu'on avait ménagés à la jeune princesse étaient si nombreux, que haranguée le matin à la porte Saint-Denis, elle n'arriva que le soir à Notre-Dame, où elle vit un Génois descendre, deux flambeaux en main, sur une corde tendue depuis une tour de la cathédrale jusqu'aux maisons du Pont-au-Change. La foule s'ébahissait à ces merveilles, et on racontait avec admiration que le jeune roi, qui avait voulu voir ces fêtes sans être connu, monté en croupe derrière un de ses écuyers, avait reçu des

I Ces mystères étaient représentés par une troupe appelée les Confrères de la Passion, établie à l'église de la Trinité. Le peuple désertait les églises pour assistera ces pièces ; et le clergé lui-même les trouvait si instructives, qu'on se hâtait de chanter l'office pour s'y rendre plus tôt. Elles commençaient à une heure après midi et ne finissaient qu'à cinq.

II paraît que ces représentations rapportaient beauc^mp ; car le trésorier de la confrérie devait verser raille livres (somme considérable alors) pour les pauvres de la ville.

horions des sergents de ville. Aussi on l'appelait Charles le Bien-Aimé.

Ce n'était pas assez pour cet esprit remuant et a^^de d'émotions. On résolut un voyage dans le Midi. Charles YI partit le 2 septembre 1 389, avec son frère Louis, comte de Touraine. ses oncles, et une cour fastueuse dans laquelle brillait par ses richesses et sa beauté une jeune princesse vouée à de grandes infortunes, Yalentine A'isconti, fille de Jean Galéaz et de la sœur de Charles Y. Elle venait épouser le frère du roi. Le mariage fut célébré à Melun, le 17 septembre, avec une pompe extraordinaire : puis toute cette jeunesse rayonnante se rendit à Avignon. La cour sévère de Clément YII se trouva tout à coup envahie par les concerts, les festins et les danses. A peine si la grande question du schisme put se faire jour à travers tous ces étourdissements, et le résultat le plus sérieux du séjour du roi dans cette ville fut le couronnement du jeune Louis II d'Anjou comme roi de Sicile. Ce prince avait dix ans.

Il y avait cependant de graves raisons à ce voyage, et Charles YI s'en souvint, car en quittant Avignon il congédia ses oncles. Les plaintes du Languedoc, opprimé par le duc de Berry, étaient parvenues jusqu'au trône. Charles fit examiner sévèrement l'administration de son oncle, dont le trésorier, Bétizac, accusé de malversations et d'hérésie, fut brûlé vif sous les yeux mômes du roi. Le duc de Berry fut remplacé dans son gouvernement par trois commissaires royaux. Charles YI, après avoir reçu à Toulouse l'hommage des grands vassaux du Midi, revint par la même route, et ne s'arrêta qu'à Dijon, où Phihppe lui donna des fêtes splendides. En quittant cette ville, le roi fit avec son frère l'extravagante gageure à qui arriverait le plus vite à cheval à Paris. Ce fut Louis qui gagna, et la France qui perdit; car toutes ces folies annonçaient des idées peu saines dans l'homme qui prétendait la gouverner.

Cependant plus que jamais l'Europe avait besoin qu'un gouvernement donnât l'exemple de la sagesse et l'impulsion d'une grande politique. La mort d'Urbain YI n'avait J

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pas éteint le schisme : un nouveau pape, Bonil'ace IX \ luttait à Rome contre le pape d'Avignon : TAngleterre, abandonnée à Richard II, succombait sous le poids des factions : l'Espagne était en proie à des princes incapables, et l'Italie à des divisions cruelles : un prince de France, bien jeune encore, Louis II, disputait le trône de Xaples à un enfant comme lui, Ladislas, fils de Charles de Durazzo. L'Allemagne avait pour chef le fils de Charles IV. AVenceslas, surnommé l'Ivrogne; et en présence de cet affaiblissement général, de cette dégradation croissante des royautés chrétiennes, la puissance ottomane s'avançait plus terrible que jamais, depuis que Bajazet P"", fils d'Amurat I", menaçait l'Europe de sa foudroyante épée. Charles YI. à qui l'on répétait chaque jour qu'il était appelé aux plus hautes destinées, ne rêvait que projets gigantesques. Il lui semblait qu'en une campagne il allait conduire Clément VU à Rome, Louis II à Xaples. et repousser les Turcs dans le fond de l'Asie. Et au milieu de ces illusions, son vassal le duc de Bretagne marchait de plus en plus à une souveraineté indépendante, et son jeune frère, qu'il avait fait duc d'Orléans, commençait à régner plus que lui. Clisson soutenait seul les droits de la royauté, et commençait en Bretagne une guerre dangereuse pour Jean de Montfort. Celui-ci crut devoir céder ostensiblement ; il vint trouver le roi à Tours, et se soumettre à ses conditions. Mais il ne songeait qu'à se défaire de l'homme qui seul pouvait entraver ses projets.

Pierre de Craon, riche seigneur de Bretagne et parent du duc Jean lY, avait été le confident du duc d'Orléans. Une brouillerie survenue entre eux, et peut-être la découverte de ses intelligences avec le duc de Bretagne, le fit chasser de la cour. Il se réfugia auprès de Jean lY, ne respirant que la vengeance. Soit qu'il attribuât son exil au connétable, soit qu'il voulût servir les projets de son nouveau maître en le débarrassant d'un rival dangereux, il

1 Tomacelli, Xapolitaiu.

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trama contre la vie de Clisson un complot abominable.

Le jeudi 13 juin 1392, le roi, qui relevait à peine d'une grave maladie, dans laquelle il avait éprouvé fréquemment le délire, donnait une fête pompeuse à l'hôtel Saint-Paul. A une heure après minuit, le connétable se retirait le dernier, lorsqu'au coin de la rue Sainte-Catherine, il fut assailli par quarante hommes armés, que commandait Pierre de Craon lui-même. Jeté à bas de son cheval et frappé de plusieurs blessures, Clisson tomba dans la boutique d'un boulanger. Les assassins le crurent mort et s'enfuirent. Charles VI, qui allait se mettre au lit, accourut à demi vêtu, et vit le connétable qu'on avait déposé tout sanglant dans la chambre du boulanger. Quand il sut le nom du meurtrier, il entra dans une grande fureur, et jura qu'il en tirerait une vengeance éclatante.

La maison de Craon fut rasée ; le duc de Bretagne, auprès de qui Craon s'était réfugié, fut sommé de livrer le coupable. Il répondit qu'il ignorait sa retraite. Aussitôt la guerre est résolue, et le bouillant monarque en hâte les préparatifs, sans écouter aucune remontrance. Ses emportements étaient si furieux, qu'il n'entendait plus rien, et paraissait tout idiot à ceux qui l'approchaient. Malgré toute la dihgence qu'il fallut mettre dans l'exécution de ses ordres, l'armée, qu'il avait convoquée au Mans, ne put être prête que dans les premiers jours d'août. Son frère, ses oncles, toute la noblesse de France devaient le suivre dans cette expédition, dont il voulait laisser un formidable souvenir.

Le 5 août, il ordonna tout à coup le départ. La chaleur était insupportable. Le roi partit du Mans en plein midi, à cheval, vêtu de velours noir, et la tête couverte d'un chaperon de vermeil, sur lequel dardait un soleil brûlant. Gomme il traversait un bois de pins, un homme couvert d'un sarrau blanc, les cheveux épars, l'œil égaré, sort du taillis, s'élance sur le roi, saisit la bride de son cheval, ' et s'écrie : « Roi, ne chevauche plus avant, tu es trahi ! » On arrête ce malheureux, on l'éloigné, mais on s'aperçoit

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avec inquiétude que le roi n'a rien dit, et qu'il est resté pâle et comme frappé de stupeur. Quelques pas plus l(jin, le bruit d'une lance qu'un page laisse tomber sur le casque de son voisin l'éveille comme d'un songe : Charles tire son épée, tourne bride, et pousse son cheval au galop contre tous ceux qui l'escortent, en criant : « Avant, avant sur les traîtres ! » Puis il frappe d'estoc et de taille, blesse et tue plusieurs personnes, et se précipite en furieux sur son propre frère, qui s'enfuit à toute bride. « Haro ! s'écrie le duc de Bourgogne : monseigneur est tout dévoyé. » Et il ordonne qu'on le fatigue jusqu'à épuisement de ses forces, et enfin qu'on le saisisse. Le malheureux roi, succombant à l'excès de sa rage, fut pris, garrotté, et ramené au Mans sur une charrette. II était fou. à l'âge de vingt-quatre ans, et pour le malheur de la France, il en avait encore trente à régner.

Aussitôt les ducs de Bourgogne et de Berry s'emparèrent du pouvoir, et leur premier acte fut de chasser et de mettre en jugement tous les ministres du roi, qu'ils appelaient les mai^rnousets . Le connétable fut enveloppé dans cette disgrâce, et forcé de fuir en Bretagne, où il se fortifia dans son château de Josselin. Son immense fortune avait soulevé des soupçons : on l'accusa de malversation, et le Parlement le condamna. Fort de cet arrêt, le duc de Bretagne l'attaqua de son côté, tandis que le duc d'Orléans, jaloux de ses oncles, lui faisait passer des secours. Ainsi commença la longue anarchie qui devait causer tant de malheurs.

Ce qu'il y eut de plus fâcheux au milieu de ces calamités, c'est que la démence du roi ne fut pas un état permanent qui permît de constituer une régence. Peu de temps après le funeste accès du Mans, il avait recouvré la santé ; et presque toute sa vie il conserva assez d'intelligence pour s'occuper des affaires à des intenalles plus ou moins éloignés. Ses transports furieux étaient fort rares; il fallait qu'une cause violente vînt les exciter : il donna même peu souvent des signes d'imbécillité complète ; et, en général, ;

si dans ses accès il témoignait de l'aversion ou du mépris puur ceux qu'il avait le plus aimés, il semblait néanmoins les reconnaître et sentir lui-même l'état d'abjection dans lequel il était tombé : avec le temps, ces accès mômes devinrent moins sensibles : mais aussi, dans les intervalles lucides, ses facultés s'éteignirent davantage, et sa démence ne fut plus à la fin qu'un abattement presque complet des forces morales, une sombre mélancolie, un rêve pénible. Il semblait que la main de Dieu se fût appesantie sur ce malheureux prince, pour châtier en lui, comme en une victime expiatoire, des crimes qui n'étaient pas les siens : et c'est peut-être ce qui explique l'amour dont son peuple l'environna jusqu'à sa dernière heure, amour qui survécut à toutes les horreurs commises en son nom. Le respect religieux qu'on éprouve involontairement à l'aspect d'un homme en démence est un sentiment de tous les pays et de tous les temps. Les victimes de la fatalité, chez les anciens, passaient pour des êtres surnaturels.

On essaya tous les moyens de guérison dont la science de ce temps pouvait disposer : on employa surtout la magie, car longtemps on attribua la folie du roi à un sortilège. On promena le malade dans tous les pèlerinages célèbres, du mont Saint-Michel à Notre-Dame du Puy. Souvent on prit pour guérison des améliorations momentanées et l'on remercia Dieu d'une grâce qu'il devait n'accorder jamais. Le mal s'accrut d'année en année, et finit par anéantir toutes les espérances.

Nous ne suivrons pas dans toutes ses phases cette démence funeste, et nous indiquerons rapidement les tristes événements de cette époque, pendant laquelle rien ne put consoler le pays.

Une trêve avait été conclue avec l'Angleterre : prolongée d'année en année, elle aboutit, en 1396, à un traité qui stipulait une paix de vingt-huit ans, traité menteur comme tant d'autres. Richard II épousa Isabelle, fille de Charles YI, âgée alors de huit ans seulement. Cette même année, la répubhque de Gênes, déchirée par des factions, se donna à

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la France, et reçut une garnison, commandée par le maréchal de Boucicaut', qui exerça dans ce pays une tyrannie insupportable.

Louis II d'Anjou tenta vainement de recouvrer le royaume de Naples ; il se contenta d'établir son autorité en Provence, où les partisans de Ladislas se virent forcés de lui céder.

Clément VU était mort le 16 septembre 1394. Charles VI, qui se trouvait alors dans un intenalle de raison et de volonté, saisit cette occasion de terminer le schisme. Il écrivit à ce sujet aux cardinaux. Mais ceux-ci ne voulurent lire la lettre qu'après le conclave, et élurent pape le cardinal Pierre de Luna, qui prit le nom de Benoit XIII. L'Université de Paris conçut alors la sage pensée d'engager les deux papes à abdiquer à la fois. Charles, qui comptait sur la haute raison de Benoît XIII pour prendre l'initiative de cette proposition, lui envoya son frère et ses deux oncles ; cette députation ne put rien obtenir, et le roi, retombé dans sa démence, ne donna aucune suite à cet utile projet. Ainsi devaient toujours marcher les affaires avec l'absurde fiction qui maintenait le gouvernement aux mains du monarque : la France était folle comme son roi.

C'est aussi pendant un de ses intervalles lucides que Charles termina la querelle entre Clisson et le duc de Bretagne. Un accommodement fut réglé entre eux par le duc de Bourgogne, le 19 novembre 1395.

Malgré ses malheurs et sa honte, la France était toujours à la tête de l'Europe : la chrétienté, divisée au dedans, attaquée au dehors, tournait les yeux avec confiance vers ce trône où la gloire de saint Louis rayonnait encore. C'est qu'à défaut des saintes inspirations qui jadis entraînaient vers l'Orient les héros de la foi, l'esprit de chevalerie poussait alors nos pères dans les lointaines aventures. En 1389, le duc de Bourbon avait conduit une expédition en Afrique, avec le Dauphin d'Auvergne, le sire de Coucy,

t Jean le Maigre, sire de Boucicaut, né à Tours en 1364, fit ses premières armes sous Duguesclin, se distingua à la bataille de Rosbecque, et devint maréchal de France à vingt-cinq ans.

l'amiral Jean de Vienne, et Guy de la Trémouille. Cette campagne, que nulle idée politique ou religieuse n'avait inspirée, était restée sans résultat. La nouvelle des conquêtes de Bajazet vint renouveler cette ardeur belliqueuse. Manuel Paléologue, dont l'empire s'écroulait, le roi de Hongrie, Sigismond, dont les provinces étaient envahies, invoquaient une croisade européenne : Boniface IX la prêchait. Mais la France ne reconnaissait pas Boniface. Et pourtant ce fut en France seulement qu'on prit les armes : le connétable Philippe d'Artois, comte d'Eu, conduisit une expédition sur les rives du Danube, et revint sans. avoir rencontré Bajazet, alors occupé en Asie. Mais à son retour, le fier Ottoman s'indigna de cet appel à la chrétienté, et jura que son cheval irait manger l'avoine sur l'autel de Saint-Pierre. Sigismond exploita habilement cette rodomontade : il fit savoir à la cour de Charles VI que l'empereur turc méprisait les chevaliers français. Le roi le comprit et entra en fureur : toute la jeunesse belliqueuse de France, que la trêve avec l'Angleterre laissait dans le repos, s'écria avec enthousiasme qu'il fallait châtier l'infidèle : le fils du duc de Bourgogne, Jean sans Peur, comte de Nevei^, alors âgé de vingt-deux ans, fut déclaré le chef de la guerre sainte, et réunit sous sa bannière les plus grands seigneurs du royaume, les comtes de la Marche et de Bar, parents du roi, le connétable Philippe d'Artois, l'amiral Jean de Vienne, les sires de Goucy et de la Trémouille, et Boucicaut. Il semblait, à les entendre, que les merveilles de Godefroy de Bouillon allaient recommencer : et pourtant on marchait à cette croisade comme à une fête, avec tout le luxe des cours. On suivit la vallée du Danube, et l'on arriva sous les murs de Nicopolis \ dont on forma le siège. Bajazet accourut avec une armée innombrable, et engagea la bataille le 28 septembre 1396. Les chevafiers français, sourds aux sages avis de Sigismond, se précipitèrent en aveugles au milieu des milices turques, et firent des prodi-

1 Ville de Bulgarie, sur le Danube, à 240 kilomètres nord-ouest d'Andrinople.

486 niSTOIRE DE FllA^CF.

ges de valeur: mais ils furent vaincus. Jean de Vienne. La Trémouille. Philippe de Bar périrent dans le combat. Tous les autres tombèrent au pouvoir du barbare, qui lit trancher la tête aux prisonniers, ne réservant que ceux dont il espérait une forte rançon. Sigismond trouva une barque, sur laquelle il parvint à s'enfuir avec le grand maître des chevaliers de Rhodes.

Quand cette triste nouvelle arriva à Paris, on ne la crut pas. on jeta dans la Seine les premiers qui l'apportèrent. Mais lorsque le sire de Helly en vint faire le récit officiel, alors la consternation fut générale. Le roi. à qui Helly raconta ce désastre à l'hôtel Saint-Paul, la nuit de Noël, s'abandonna au désespoir et retomba dans ses noirs accès.

Il fallut des sommes énormes pour racheter les captifs, dont quelques-uns. entre autres le connétable, moururent avant d'avoir re^Ti la France. Le duc d'Orléans voulut conduire en Orient une nouvelle croisade : mais Charles VL ou plutôt le duc de Bourgogne, ne le permit pas. Déjà commençait entre l'oncle et le neveu une rivalité qui devait être fatale aux deux maisons. Louis de France, quoique beaucoup plus occupé de ses plaisirs que des affaires, voyait avec dépit l'influence de Philippe, et aspirait à faire régulariser, par les Etats du royaume, une administration intermédiaire qui eût mis la régence entre ses mains, en sa qualité de premier prince du sang. En attendant, ces princes, divisés sur toutes les questions de politique, soit intérieure, soit extérieure, arrachaient à Charles YI les décisions les plus contradictoires, et ne s'entendaient que sur un point, l'ardeur à piller le trésor public et à opprimer le pays par des impôts vexât oires. Dans ce conflit perpétuel d'autorité, dans cette avide concurrence pour la spoliation, la nation marchait rapidement à sa ruine, et ne devait sa tranquillité au dehors qu'à l'impuissance de ses voisins.

Et pourtant, les hommes sages ne manquaient point en France : une décision du clergé, assemblé le 20 mai 1398, ouvrit, pour finir le schisme, une voie excellente. On proposa, pour obliger les deux papes à se démettre, un refus

QUATORZIÈME SIKCLIv. 4S7

général d'obédience ; il Aillait que tous les Etats chrétiens s'entendissent à cet effet. La France donna l'exemple, et cessa de reconnaître Benoît XIII, tout en rejetant Boniface IX. On fit plus, et en cela le gouvernement dépassa les bornes d'une sage politique : on envoya le maréchal de Boucicaut, pour forcer Benoît de se démettre. Le pontife refusa avec orgueil, et supporta avec courage, pendant un rude hiver, un siège dans son château d'Avignon. L'Angleterre. l'Allemagne, et les autres États qui reconnaissaient Boniface, n'ayant pas voulu entrer dans les vues de la France, il fallut céder ; et Boucicaut s'en alla faire une campagne plus glorieuse, en sauvant Gonstantinople, que déjà les Turcs assiégeaient.

Ce triste siècle s'acheva au milieu des révolutions. Richard II, roi d'Angleterre, fut détrôné en 1399 par son cousin Henri de Lancastre, qui prit le nom de Henri IV. Richard mourut l'année suivante, on ignore comment. Le 20 août i 400, l'empereur A^'enceslas fut déposé et remplacé par Robert de Bavière, électeur palatin. Enfin, cette même année voyait arriver en France le successeur du grand Constantin, Manuel Paléologue, qui venait implorer, pour défendre sa capitale de plus en plus menacée, les armes d'un royaume sans force, l'argent d'une nation sans ressources. On lui donna des fêtes. Les milices parisiennes, l'Université, le Parlement, toute la noblesse, les princes, le roi lui-même, allèrent au-devant de lui jusqu'à Charenton. Il fit son entrée à Paris sur un cheval blanc, honneur réservé à nos rois. Ce fut tout ce qu'il obtint.

Jean IV, duc de Bretagne, mourut à Nantes le 1" novembre 1399: et Louis II d'Anjou, forcé d'abandonner lo royaume de Naples, se contenta de la Provence et épousa, le 2 décembre 1400, à Arles, la princesse Yolande d'Aragon, une des plus belles créatures qu'on pût voir^ dit Juvénal des Ursins.

Le plus grand malheur de ce siècle, la cause peut-être de tous les autres, fut l'événement qui en marqua les pre-

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mières aimées, ravilisseiiieiit de l'aiitorité pontificale. Philippe le Bel, en apprenant aux peuples à ne plus respecter les papes, leur enseigna à ne plus respecter les rois. La morale sociale, ne voyant plus son surveillant dans le vicaire de Jésus-Christ, l 'éloigna du conseil des souverains et des assemblées nationales, pour faire place à la politique et aux passions. 11 n'y eut plus de tribunal européen où les grandes causes de la famille chrétienne pussent être portées ; on cessa d'entendre cette voix puissante qui prêchait aux ennemis les plus acharnés l'un contre l'autre la concorde et la charité, et les questions ne furent plus tranchées que par le glaive.

A cet esprit de fraternité que les croisades avaient développé en Europe, succéda le patriotisme, sorte d'égoïsme, sublime aussi quelquefois, mais qui a besoin, pour produire de nobles dévouements, que de belles institutions lui servent de principe, qu'une forte organisation nationale lui inspire son orgueil. On ne meurt pas pour une patrie dont on n'est pas fier, pour un pays oti l'on est malheureux. Or, le règne bien court de Charles Y est la seule époque de ce siècle })endant laquelle on ait pu dire avec fierté : « Je suis Français ! » car je n'appelle pas patriotisme les belliqueuses fanfaronnades de nos vieux chevaliers. La France de Philippe-Auguste et de saint Louis ne devait renaître que dans le siècle suivant.

Pour celui qui ne cherche dans l'histoire que les événements politiques, le quatorzième siècle est une époque de deuil et de désolation : il semble que la vie des peuples s'arrête ; que les arts, les sciences, l'industrie, l'agriculture retombent dans le chaos ; que la pensée humaine s'engourdisse et que de brutales passions gouvernent seules le monde. L'histoire de ces cent années n'est écrite qu'avec du sang, et à l'exception de Charles A', qui pourtant n'en guerroya pas moins que les autres, tous les héros du siècle ne nous apparaissent dans nos souvenirs que sur des champs de bataille. Encore, malgré cette l'age de destruction, l'art militaire fait-il peu de progrès. Duguesclin est le

seul homme qui ait compris qu'on pouvait gagner des batailles et prendre des villes autrement qu'à grands coups de lance. Il y eut, pour les capitaines qui le suivirent, des études à faire dans la tactique de cet habile guerrier, dans ses manœuvres, dans l'art avec lequel il disposait ses troupes. Mais malgré l'emploi de l'artillerie, dont on savait d'ailleurs fort mal tirer parti, la force corporelle fut encore longtemps le seul instrument de guerre qui décidât du destin des batailles.

Ce serait toutefois une grande erreur de ne voir l'histoire d'une nation que dans ses traités et ses batailles, dans la biographie de ses rois et de ses princes. Si les fautes ou les crimes de quelques hommes compromirent au dehors les destinées du pays ; si, au dedans, la voix du brigandage ou de l'émeute attire trop souvent l'attention de l'historien, s'il n'a pas pour se consoler de tant de maux quelques-uns de ces grands spectacles que le siècle précédent offrait à son admiration, une étude plus approfondie lui découvre, au milieu de cette société qui semble périr, l'inévitable progrès d'un monde que Dieu conduit à ses fins, et les ressources infinies que la divine sagesse réserve aux nations qu'elle ne veut pas détruire.

Ainsi l'Eglise était désunie : le pouvoir moral manquait à la famille chrétienne. Mais cette Eglise s'était émue, cette grande famille allait se lever tout entière. Tout ce qu'il y avait d'hommes habiles dans les Universités de France. d'Allemagne, d'Espagne, d'Angleterre, d'Italie, étudiaient la question de l'autorité pontificale. De fréquentes assemblées, des communications perpétuelles, en exerçant les esprits, devaient produire une vive lumière et amener une solution. L'Université de Paris surtout était devenue une puissance. Composée de quatre nations, France, Normandie. Angleterre et Picardie: de quatre Facultés, arts ou lettres, théologie, droit et médecine ; présidée par un recteur élu pour trois mois \ elle offrait à toutes les puissances désor-

1 Le recteur, choisi primitivement par les quatre nations, était doyen de la Faculté des arts: plus lard, il fut choisi par toutes les Facultés, et continua néan-

ganisées l'image d'un gouvernement fortement constitué, marchant avec une fermeté inébranlable vers un but fixe, le maintien de la foi catholique, l'indépendance de l'Église, la domination de la science sur tous les pouvoirs de ce monde. Le titre de docteur, conféré par elle, donnait le droit et imposait l'obligation d'enseigner et de prêcher : les écoles, les chaires, les bénéfices, les évêchés, les ministères, tout était pour elle, parce qu'elle seule possédait les connaissances. Et il ne faut pas croire, dans notre mépris superbe pour les vieilles doctrines, que tout fût alors pédantisme et phraséologie. Derrière ces formes ambitieuses et souvent bizarres, que l'usage obligé de la langue latine rendait nécessaires, se trouvent des pensées dont la hardiesse et la grandeur étonneraient encore aujourd'hui. Pierre d'Ailly. Clemengis et Gerson seraient actuellement; sans rien acquérir que notre langue, au premier rang de nos grands écrivains. Ces hommes, l'orgueil de l'Université, furent aussi les lumières de leur siècle : tous trois travaillaient avec ardeur à mettre fin au schisme ; tous trois y consacrèrent leur vie.

Les Parlements, comme l' Université, soutinrent, au milieu de tant de malheurs, la gloire de la nation française. Bien que leur mission fût alors moins élevée et leur position plus dépendante, puisqu'ils n'avaient ni de si hautes questions à examiner, ni de si puissants privilèges à défendre, ils suppléèrent, par leur dignité vraiment nationale, à la faiblesse et aux incertitudes des gouvernements. On peut dire d'eux que, pendant le règne de Phihppe VI et de Jean, la régence de Charles Y et la démence de Charles VI, ils furent la nation, comme l'Université de Paris fut l'Église, parce qu'ils conservèrent et développèrent le précieux dépôt des libertés pubhques, comme l'Université celui de la foi chrétienne.

moins à présider spécialement la Faculté des arts, bien que chef de l'Université entière. 11 avait le pas sur l'evéque de Paris. Dans l'origine, son rectorat durait six semaines. En 126b, Simon de Brie, légat, Tetendit à trois mois. Cet état de choses subsista plus de trois cents ans. Le rectorat fut ensuite de six mois, puis d'au an. /

La bourgeoisie, à qui les malheurs des temps imposèrent de cruels sacrifices, acquit aussi sous ces règnes, peutêtre même en raison de ces sacrifices, une prépondérance qui devait être plus tard utile au pays. Toutefois, il lui fallait encore plus d'une révolution violente pour lui faire comprendre que sa force est dans l'ordre public, et que, dans l'échelle sociale, elle a sous ses pieds, beaucoup plus que sur sa tête, d'insupportables tyrans.

Quant au bien-être matériel de la nation, il est difficile d'en apercevoir les traces au milieu de tant de guerres. L'industrie sans débouchés, l'agriculture sans protection, durent nécessairement faire bien peu de progrès. La Flandre même sembla s'arrêter un moment au milieu de son orgueilleuse prospérité. Tout n'était pas désespéré cependant; l'excès même du mal est un aliment pour le génie des inventions. Forcé de fuir ses plaines dévastées, le paysan s'en allait défricher les hauteurs, utiliser les cours d'eau, créer des prairies, former de grands pâturages. Le bois des vastes forêts, le granit des montagnes, servaient à construire sur les lieux élevés des habitations plus saines, plus sûres, à l'abri des maladies épidémiques, des inondations et des pillages. Presque tous les villages qui dominent aujourd'hui d'une façon si pittoresque nos plaines et nos vallées datent de cette époque.

On attribue à ce siècle la découverte de la boussole et l'invention du papier. Il paraît cependant que la boussole était connue auparavant, et ce ne fut que dans le xv^ siècle qu'on en fit un usage notable. D'ailleurs la France ne peut revendiquer cette découverte, due à l'Italie. Quant au papier, c'est aussi en Lombardie qu'on en fit les premiers essais; mais dès l'an 1355, il y avait en France deux fabriques, l'une à Essonne \ l'autre à Troyes. Ce fut encore rUaiversité de Paris qui protégea cette industrie en étendant sur elle les privilèges dont elle jouissait. L'Université de Montpellier réclame aussi l'honneur d'avoir inventé la

1 A 36 kilomètres sud de Paris (Seiue-et-Oise).

distillation de l'eau-de-vie. Ce fut un de ses docteurs, Arnaud de Villeneuve, qui. en 131-4. imagina ce procédé. Ces découvertes, au reste, n'étaient pas, comme tant d'autres, dues au hasard. Les sciences naturelles et mathématiques avaient aussi pris l'essor : ce n'était pas la pensée et le génie qui leur manquaient, mais une langue dans laquelle elles pussent s'exprimer et se faire comprendre. L'astronomie, bien que confondue avec l'astrologie, soumettait déjà ses études à des calculs rigoureux. Le 31 janvier 1310. vers l'heure de midi, arriva une éclipse de soleil qui avait été prédite par des clercs de Paris, savants dans la faculté d'astronomie. Pierre d'Ailly avait corrigé les défauts du calendrier Julien, et proposé la réforme que le calendrier grégorien consacra plus tard. Au reste, il ne faut pas se figurer que cette confusion des sciences occultes avec l'astronomie fût autre chose qu'une croyance populaire. L'Université de Paris, en 1398, se prononça à cet égard de la manière la plus formelle, en condamnant vingt-sept propositions erronées qui rattachaient lamagie à l'étude des corps célestes. Cette censure est l'ouvrage de Gerson, alors chancelier de l'Université. La seule influence que la science d'alors accordât aux astres, c'était une action sur les corps sublunaires, action purement matérielle et sans le moindre pouvoir sur la volonté et l'intelligence. Cette concession, qui ouvrait encore une carrière assez vaste à la crédulité et au charlatanisme, pouvait être l'aveu d'une science imparfaite, mais n'était certainement pas une preuve d'ignorance.

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