I.MRODUCTIOiS
la lète et le sceptre à la main : c'est une galerie de portraits, non une galerie de tableaux. Et d'ailleurs à quoi bon ? il y a si peu de rois qui résument en leur personne l'époque dans laquelle ils vivent ! Ne sentez- vous pas votre bon sens se soulever, quand on désigne par les noms du simple Robert, de l'insignifiant Henri 1" et du misérable Philippe 1", ce magnifique xi^ siècle dans lequel, sous l'influence créatrice de l'Église reconstituée, la féodalité barbare devint tout à coup une institution sublime ; dans lequel s'organise, à la voix des grands papes, par la chevalerie et pour les croisades, la noble fraternité de l'Europe chrétienne? Et sans descendre jusqu'à ces nullités couronnées, pensez-vous que les désastres du xiv® siècle aient leur cause unique dans le caractère des fils de Philippe le Bel ou des premiers Valois ? Pensez- vous que Louis XI lui-même, quand il croit façonner son peuple, soit autre chose qu'un homme qui marche à rebours de son temps ? Enfin, qu'un des plus grands génies qui aient rayonné sous la couronne de France, Louis XIV, représente encore la France au commencement du xvni^ siècle, alors que le vieux maître des générations qui s'en vont ne comprend plus les jeunes et redoutables générations qui s'avancent ?
Ainsi la division par règnes ne signifie rien, n'exprime aucune pensée, et fatigue la mémoire sans éclairer l'intelligence. D'habiles écrivains ont essayé de partager notre histoire en époques, à chacune desquelles correspond une grande idée : l'époque mérovingienne, l'époque carlovingienne, celle de la féodalité, celle de l'organisation du pouvoir royal, celle de la monarchie tempérée, celle de la monarchie absolue, etc. Ces divisions présentent sans doute de brillants tableaux dont l'incontestable vérité laisse d'ailleurs dans l'esprit des impressions profondes ; mais, outre qu'il est difficile de fixer à quelques-unes des limites dans le temps, car la féodalité ne commence pas, ne cesse pas un certain jour, et l'absoliilisme de François V^ne gouverne pas la France jusqu'à celui de Richelieu; d'autres idées, qui ont aussi leur époque et font leur temps, comme on dit aujourd'hui, viennent croiser celles-là dans la pensée de l'iiistorien comme dans la succession des années, et réclament aussi des études à part, de longues méditations, d'imposants récits : telles sont à l'intérieur les con-
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quêtes dos Normands, la chovalerie, la guerre de Cent ans, les guerres de religion ; telle l'histoire de la représentation nationale dans les Champs de Mai, dans les parlements de Philippe- Auguste et de saint Louis, dans les États généraux : et au dehors, les croisades, les guerres d'Italie, la lutte contre la maison d'Autriche, etc., parties bien distinctes aussi, phases bien éclatantes dans la vie de la nation française, dont chacune mérite et a plus d'une fois enfanté de longs ouvrages, mais qui, considérées comme divisions d'une histoire complète de cette nation, se fondent tellement dans l'ensemble, qu'elles gênent toute autre classification, sans pouvoir elles-mêmes en fournir une.
C'est que, dans le corps social comme dans le corps humain, la vie est chose fort complexe; les phénomènes qui la manifestent, les facultés qui la développent, les puissances extérieures qui la modifient, s'unissent par des rapports secrets, dont l'apparition tantôt lente, tantôt soudaine, déconcerte souvent nos théories et brise les compartiments que la science a faits pour son usage. Les passions nous usent, les malheurs nous abattent, les maladies nous tuent ; mais il y a des passions qui élèvent l'âme, des malheurs qui forment l'esprit, des maladies qui régénèrent les forces vitales; il en est de même chez un peuple : le fanatisme, l'anarchie, les guerres, passions, misères et maladies de la société, sont bien souvent pour lui, sous la main de Dieu qui le protège, des principes de grandeur, des moyens d'éducation, des garanties de force et de durée. Pendant que l'Église se débattait dans son schisme et Charles VI dans sa démence, au fond même de ces ténèbres, s'allumaient les clartés du concile de Bàle, et les ardeurs patriotiques qui allaient créer, sous la bannière de Charles VII, l'indépendance nationale.
Ce n'est donc qu'avec une extrême circonspection qu'il faut diviser selon nos idées, qui peut-être ne seront plus celles des hommes de demain, cette œuvre mystérieuse de la Providence, l'histoire des nations ; œuvre qui ne se développe que dans le temps-, et n'a d'autres divisions naturelles que celles de la durée : car le temps, c'est le travail de Dieu sur les choses de ce monde; c'est la route qu'il leur fait suivre pour les conduire à ses fins ; et quand la raison humaine veut aperce-