ANARCHIE EN FRANGE : DOMINATION DE L'ANGLETERRE
Cette belle unité nationale et monarchique, si laborieusement établie dans le xiii^ siècle, et dont le règne trop court de Charles Y avait rassemblé avec tant de peine les éléments épars, allait de nouveau se rompre et retomber dans le chaos.
D'abord le schisme avait réveillé les anciennes dissidences du Nord et du Midi. L'Université de Paris posait en principe que l'Eglise est représentée, personnifiée par les conciles, et non par les papes ; que, par conséquent, chacun des deux papes refusant d'abdiquer, seul moyen de conciliation possible, il ne restait plus que le recours à l'autorité, et qu'un concile général devait les déposer tous deux. L'Université de Toulouse, de son côté, ne concevait de concile général que sur la convocation du pape, regardait le pape comme chef unique et unique représentant de l'Eglise, et soutenait que nul ne pouvait refuser obédience à Benoît XIII, du moment qu'on l'avait reconnu. La querelle s'envenimait, passait des savants aux populations, et devenait interminable.
Le territoire semblait fuir aussi sous les pas d'une royauté en démence. La mort de Jean IV avait réveillé les prétentions de l'Angleterre sur la Bretagne. Henri IV se hâta d'épouser la veuve de ce duc, Jeanne de Navarre, fille de Charles le Mauvais. Mais le parti français, dirigé parle vieux Olivier de Clisson, livra au duc de Bourgogne la garde du nouveau dlic, Jean Y, âgé de douze ans. et de ses
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deux frères Arthur et Gilles. Cependant ce parti français ne l'était que de nom : un nouvel Etat, qui grandissait chaque jour, enveloppait le royaume de France qu'il menaçait d'engloutir : c'était le duché de Bourgogne. Ses vastes possessions en Flandre s'étaient augmentées en 1385 par le mariage de Jean, fils de Philippe, avec l'héritiôre du Hainaut. de la Hollande et de la Zélaude. L'influence de Philippe en Bretagne, son pouvoir dans le gouvernement du royaume, l'éloignement du duc de Berry auquel il fit rendre le gouvernement du Languedoc, assuraient donc au duc de Bourgogne une autorité souveraine, mais aux dépens de la nation et de la monarchie: car s'il était le \Tai roi du xNord, son frère en Languedoc, son neveu Louis n en Provence, devenaient peu à peu les rois du Midi. Ainsi la France s'en allait en lambeaux ; et le nouveau roi d'Angleterre, bien que mal afi'ermi encore, avait toujours un pied sur le continent, observant nos di^^sions pour en profiter.
Or. ces divisions croissaient de jour en jour ; car un nouveau pouvoir s'élevait sur les marches du trône. Louis d'Orléans, frère du roi, s'indignait de toutes ces usurpations ; mais il s'en indignait beaucoup plus dans son intérêt que dans celui du pays. Il réclamait avec raison, pour l'exercice de l'autorité, son droit de premier prince du sang. S'il eût possédé quelque vertu, du moins quelque habileté, il eût pu, dans ce conflit des ambitions, relever le pouvoir royal, dont il était le représentant naturel : sous ce point de vue, l'histoire impartiale lui doit un blâme d'autant plus sévère que sa position lui faisait un devoir de sauver l'État, et qu'il fut un des plus actifs à le pousser vers sa ruine. Orgueilleux, débauché, dissipateur, il ne songea qu'à satisfaire ses folles passions, et surtout son ardente jalousie contre ses oncles. La reine Isabeau s'abandonna avec lui aux plus extravagantes prodigalités, laissant à la triste Valentine le soin de consoler les douleurs du roi. livré à des mains mercenaires. Une ordonnance de 1-402. rendue en l'absence du duc de Bourgogne,
donna an duc d'Orléans l'administration des finances du rovaume. Aussitôt de nouveaux impôts vinrent fondre sur la nation. Philippe, en déclamant contre ces abus, devint aisément le chef du parti populaire. Depuis ce moment, les divisions les plus funestes éclatèrent parmi les chefs de la nation, et selon la prépondérance que l'un ou l'autre parti. Orléans ou Bourgogne, parvenait à conquérir, les mesures les plus contradictoires achevaient de compromettre et de décréditer le gouvernement. Ainsi la France, par la voix du duc de Bourgogne, traitait amicalement avec l'Angleterre, et. parcelle du duc d'Orléans, lançait à Henri lY d'orgueilleuses provocations: condamnait l'Université de Toulouse par l'organe de Philippe, et refusait l'obédience à Benoît XIII; puis, sur un signe de Louis, tombait aux genoux de ce pape, et imposait silence à l'Lniversité de Paris. La mort du duc de Bourgogne, qui succomba dans son château de Hall, le 27 avril 1404 \ ne fit qu'aggraver cette déplorable situation. Le duc d'Orléans en devint plus despote, la reine plus dissipée, et pour comble de malheur, le nouveau duc, Jean sans Peur, apportait dans la lutte, avec les prétentions paternelles, toutes les finesses de la plus sombre hypocrisie, toute l'ardeur des passions les plus violentes.
1 Philippe le Hardi fut enterré à Dijon, dans l'église des Chartreux. Son beau mausolée orne encore le musée de cette \ille. Il fut fait par Claux-Sluter, marier du duc, pour la somme de trois mille six cent douze livres.
r.e prince se fil un grand renom par sa magnificence; mais il mourut tellement endetté, que sa veuve renonça à la communauté de biens, en déposant sur son cercueil sa ceinture, ses clefs et sa bourse. Elle-même mourut à Arras Tannée suivante.
C'est Philippe qui fit rendre à Charles VI l'ordonnance qui accorde un confesseur aux condamnés à mort. Ce duc aimait et protégeait les lettres. U avait traité avec les frères Manuel à 20 nous par jour, pendant 4 ans, pour parfaire les histoires d'une très-belle et notable Bible par eux commencée. 600 francs furent donnés à maître Jean Durand, sou physicien, pour employer aux écritures et perfection d'icdle Bible. Il acheta ouO livres ^somme très-forte alors), un Tite- Live enluminé de lettres d'or et d'imaiges. Un livre de la Propriété des choses lui coûta 400 écus d'or. Une Bible en français, de lettres très-bien historiées, armoriées de ses armes, fut payée 600 écus à Jacques Raponde, Lombard. Il reçut en étrénues^ du même marchand, un livre en français de plusieurs histoires f/es femmes de bonne renommée et le Saint-Gréal. C'était un roman écrit en vers au XI i<^ siècle, par Chrétien de Troyes, et traduit en prose latine au xiv>-' siècle. Le saint Gréai est la sainte coupe de Jésus-Christ.
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Pendant quelque temps le duc d'Orléans disposa seul du gouvernement : mais les finances étaient dans le plus grand désordre; il fallut recourir à de nouveaux impôts. Le peuple se souleva dans beaucoup de villes, dans celles du nord surtout, où Jean sans Peur s'était déclaré le protecteur de toutes les résistances. Le roi, éclairé par quelques lueurs de raison, et croyant encore la concorde possible entre les dépositaires de son pouvoir, établit un conseil de gouvernement dont tous les princes faisaient partie, avec le connétable Charles d'Albret, et les grands dignitaires de l'Etat, sous la présidence de la reine. Mais ce conseil n'obéissait qu'au duc d'Orléans : celui de Bourgogne s'en irrita : fort de la faveur populaire, il s'avança menaçant vers Paris, suivi d'une escorte qui ressemblait à une armée. La reine eut peur et se retira à Melun avec Louis d'Orléans : Jean, traversant la capitale, atteignit à Juvisy^ le Dauphin que Louis de Bavière, frère de la reine, conduisait à sa mère , et le força de rentrer dans Paris. Cet enfant, qu'on appelait le duc de Guyenne, n'avait alors que neuf ans. Jean sans Peur s'empara du pouvoir, aux acclamations de la populace, qui le proclamait son libérateur. Il donna des armes aux bourgeois, fit tendre des chaînes dans les rues, et appela ses milices de Flandre, de Brabant et de Hainaut. De son côté, le duc d'Orléans se disposa à la guerre.
Cependant les environs de la capitale étaient li\Tés au pillage. Le duc de Berry, que les Parisiens avaient nommé capitaine-général de leurs milices bourgeoises, interposa sa médiation, et obtint des conférences entre les princes. Elles eurent lieu à Yincennes. au mois d'octobre 4403. et furent suivies d'une réconciliation. Les princes firent ensemble leur entrée à Paris : mais chacun d'eux ne songea qu'à se fortifier dans son hôtel, et à s'entourer de ses partisans. La guerre civile avait passé des campagnes dans les rues.
1 village à 12 kilomètres nord-est de Corbeil (Seine-et-Oise).
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Une guerre natiuiiale aurait pu compenser ces calanntcs par quelque gloire : mai{j il fallait la faire avec grandeur et la diriger avec intelligence. Trois armées furent mises sur pied en 1406. L'une, commandée par le marquis de Pons, fils du comte de Bar et cousin du roi, devait aller punir le duc de Lorraine d'une invasion faite sur le territoire français : la seconde, sous les ordres du duc de Bourgogne, devait reprendre Guines et Calais; la troisième, sous ceux du duc d'Orléans, était chargée de la conquête de la Guyenne. La première seule obtint du succès, mais sans combattre : le duc de Lorraine fit réparation. Quant aux deux autres expéditions, préparées à grands frais, elles échouèrent par l'incurie des chefs. Elles avaient pourtant coûté de nouveaux sacrifices à la nation, et le duc de Bourgogne eut l'adresse de faire croire que les dilapidations de son rival avaient seules empêché le succès des deux entreprises. Le peuple accueille toujours avec transport ces sortes d'accusations, et Jean sans Peur vit croître sa popularité au moment même oti il venait de compromettre les intérêts du pays. Mais la haine entre les deux princes n'en devint que plus violente. Les ducs de Berry et .de Bourbon parvinrent encore à les réconcilier, à la suite d'une maladie assez grave du duc d'Orléans. Le dimanche 20 novembre 1407, ils communièrent ensemble aux Augustins, et le 22 ils dînèrent chez le duc de Berry à l'hôtel de Nesle * et se séparèrent en s'embrassant. Le lendemain soir, Louis d'Orléans, sortant de chez la reine, qui logeait alors à l'hôtel de Montaigu, près de la porte Barbette, pour se rendre auprès du roi à l'hôtel Saint-Paul, fut assailli par des assassins au coin de la vieille rue du Temple. « J© suis le duc d'Orléans ! » leur dit-il. « C'est lui que nous cherchons, » répondirent les meurtriers en le frappant à coups de hache. Puis ils s'enfuirent, laissant leur victime sans vie.
A cette nouvelle, le peuple s'émut peu; mais la cour
1 Cet hôtel occupait remplacement où se trouve aujourd'hui l'Institut.
lut consternée. Le dnc de Bourgogne, qui alla voir le corps à l'église des Blancs-Manteaux, exprima vivement son indignation d'un meurtre si abominable. Aux obsèques, qui eurent lieu à l'église des Célestins \ il porta un des coins du drap mortuaire. Mais le prévôt de Paris ayant demandé au conseil la permission de faire une enquête dans l'hôtel des princes, en présence de ceux-ci qui y consentirent, Jean sans Peur pàlit. se troubla, et tirant à part le duc de Berry : « C'est moi. dit-il, qui ai tué le duc d'Orléans: le diable m'a tenté. » Et il sortit dans le plus grand désordre. Le lendemain, il se présenta au conseil à l'hôtel de Nesle : mais son oncle lui en refusa l'entrée, et Jean, craignant d'être arrêté, s'enfuit à Pont-Sainte-Maxence. dont il fit rompre le pont, et de là à Bapaume, où il s'enferma.
A la nouvelle de la mort de son époux, Valentine Visconti quitta Château-Thierry avec ses enfants et sa bellefille^ Isabelle de France ^. et vint se jeter aux pieds du roi, demandant justice. Le malheureux prince fut touché de son désespoir, et dit que l'offense était sienne. Mais cette nouvelle atteinte portée à son esprit le jeta dans des accès de frénésie; et A'alentiue. ne se croyant pas en sûreté dans une ville toute dévouée à l'assassin de son époux, courut se fortifiera Blois. Désastreuse époque, où la victime était obligée de se cacher comme le meurtrier !
Celui-ci eut bieut<'»t repris toute son audace : rassuré à Lille par son conseil, qui lui démontra la justice de son action, et à Gand par les États de Flandre, qui lui promirent leur concours, il s'avança vers Paris. Le duc de Berry et le roi de Sicile. Louis II d'Anjou, l'allèrent trouver à Amiens pour négocier avec lui, malgré le duc de Bourbon, qui taxait avec raison leur démarche de lâcheté. Jean répondit avec arrogance, et marcha sur la capitale, suivi de tous ses vassaux. Le peuple l'accueillit avec le cri de noël,
* Cette église tenait à l'hùtel Saint-Paul : elle sert maintenant de caserne, et a donné sou nom à un qiKii de Paris.
S Isabelle était veuve de Richard U : elle avait épousé Charles d'Orléans, l'aîné des fils de Louis et de Valentine.
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réservé pour les rois; et il se trouva dans l'Université de Paris un docteui', nommé Jean Petit, qui osa, à l'hôtel Saint- Paul, le 8 mars 1408, devant le roi, la reine, les princes, tous les dignitaires et les grands corps de l'État, faire un réquisitoire contre la mémoire du duc d'Orléans, et prêcher en douze points, en l'honneur des douze Apôtres, la doctrine de l'assassinat des tyrans.
La reine se retira à Melun avec les princes d'Orléans. Bientôt la révolte des Liégeois contre leur évêque, beaufrère de Jean sans Peur, força ce dernier de partir pour la Flandre, et Isabeau rentra dans la capitale, où. le i I septembre, elle fit prononcer au Louvre la réfutation des doctrines de Jean Petit, et l'apologie du duc d'Orléans par Serisy. bénédictin. Mais quelques jours après arriva la nouvelle delà bataille de Hasbain, gagnée par Jean sans Peur, et des vengeances qu'il avait exercées à Liège. Il revenait vainqueur et plus terrible que jamais. Il fallut fuir encore, et cette fois, on emmena le roi, et la cour se retira à Tours. Valentine s'en alla mourir à Blois, laissant à ses fils le soin de sa vengeance.
Le duc de Bourgogne était rentré à Paris : mais, la fiction qui laissait au roi l'exercice de l'autorité ne lui permettant aucun acte de pouvoir en l'absence du souverain, il se vit contraint de traiter. Une réconciliation eut lieu à Chartres, le 9 mars 1409, en présence du roi, dans la cathédrale ^ Jean consentit à faire demander, lui présent, excuse pour la mort du duc d'Orléans, et il fallut que les jeunes princes embrassassent le meurtrier de leur père. Le roi rentra à Paris, et Jean sans Peur fut le maître.
Alors on vit d'étranges alliances. La cour orgueilleuse de Bourgogne fraternisa avec la populace de Paris, qui, maîtresse des élections dans le choix des magistrats de la cité, s'éleva tout à coup au-dessus du Parlement, de l'Université, de la bourgeoisie. Louis II, roi de Sicile, sollicita
1 Voyez, pour la cathédrale de Chartres, la note du xiie siècle. Pour la cérénioaie dont il est question ici, ou avait enfermé le chœur de charpentes fort élevées, afiu que nul ne pût voir le pauvre roi.
pour SOU tils aîné la maiu d'uue lille de Jeau ; le roi de Navarre, Charles III, embrassa son parti ; et ce qu'il y eut de plus monstrueux, c'est que la reine Isabeau. par un traité secret, se dévoua au duc de Bourgogne. De leur côté, les princes d'Orléans s'unirent avec les ducs de Bourbon et de Bretagne, et Charles, l'aîné, épousa la fille de Bernard, comte d'Armagnac, dont l'alliance lui assurait l'appui des provinces du Midi. Puis, pour comble d'indignité, par un aveuglement que les malheurs et les idées féodales de l'époque peuvent expliquer, mais que rien ne justifie, les deux partis achetèrent la protection de l'Angleterre. Un roi fou, de faibles enfants sur les marches du trône, les finances au pillage, la justice tremblant devant le despotisme du palais, devant celui des rues ; les campagnes ravagées, les villes ruinées, les places fortes sans défense, la religion sans lumières d'en haut. l'Eglise sans chef: telle était la situation de la France en 1400, lorsque dans un petit hameau des Vosges, bien solitaire, bien obscur, naissait l'ange consolateur qui devait la sauver un jour \
Mais il fallait encore vingt ans de calamités.
L'affaire du schisme s'embrouillait de plus en plus. Grégoire XII -, élu à Rome le 30 novembre li06, avait promis d'abdiquer dès que son rival Benoît XIII consentirait à faire de même. Mais ni l'un ni l'autre n'était de bonne foi : et malgré la résolution prise par un concile réuni à Paris en 1407, de soustraire l'Eglise de France à toute obédience envers la papauté, tous deux, après quelques démarches insignifiantes, persévérèrent dans leur obstination. Le
1 Domremy. ou naquit Jeanne d'Arc en 1409, est un village situé sur la rive gauche de la Meuse, qui n'est encore là qu'une petite rivière encombrée de roseaux. Elle baigne les maisonueltes de ce hameau, adossé au couchant à des collines couvertes de bois. La vallée, qui peut avoir une derai-lieue de large, est fort solitaire, quoique traversée dans sa longueur par la route de Neufchàteau à Vaucouieurs. Les aspects de cette vallée sont fort beaux. Quant au village, ce n'est qu'une réunion assez désordonnée de chétives chaumières. La petite maison de Jeanne y subsiste encore, confiée aux soins de deux religieuses, qui tiennent une école gratuite dans un petit bâtiment qu'on a construit devant. Un buste, d'une exécution ridicule, s'élève sous quatre colunnes devant cette maison.
2 Angelo Corrario, d'une des premières familles de Venise, et évéque de cette ville.
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14- mai 1 408 une })ulle menaçante de Benoît XIII apporta à Paris une sentence d'interdit lancée sur le royaume. Le 21 mai, cette bulle fut lacérée solennellement dans la cuur du palais, en présence du roi et de tous les corps de l'Etat. L'ordre fut aussitôt envoyé au maréchal de Boucicaut de se saisir de Benoît XIII, qui prit la fuite et se réfugia à Perpignan, ville qui appartenait au roi d'Aragon. La France se déclara neutre dans la question de la papauté, et l'Eglise gallicane se gouverna elle-même. Il faut remarquer toutefois que les trois docteurs les plus célèbres de l'Université de Paris, Gerson, son chancelier, Nicolas de Glémengis et Pierre d'Ailly, évêque de Cambrai, n'approuvèrent point cette résolution. Enfin, le concile de Pise, convoqué par les cardinaux des deux obédiences, déposa Grégoire XII et Benoît XIII, et élut un nouveau pape, qui prit le nom d'Alexandre y ^ Jean XXIII - lui succéda en 1410, sans que pour cela les deux autres consentissent à abdiquer. On vit donc trois papes à la fois.
La guerre civile commença en France. Tous les aventuriers du Midi, déjà connus sous le nom générique de Gascons, accoururent sous la bannière du comte d'Armagnac, et commirent d'affreux brigandages autour de la capitale. Les hommes sages du clergé, du Parlement, de l'Université, obtinrent alors, dans un moment lucide du roi, une décision qui eût épargné bien des maux, si l'exécution en eût été possible. Par une convention signée à Bicêtre, on arrêta que les princes resteraient tous dans leurs provinces, et que le conseil du roi gouvernerait sans eux. Mais que pouvait la sagesse contre la violence ? La guerre continua dans les provinces. Le conseil du roi fut contraint d'invoquer l'appui du duc de Bourgogne, qui fit avancer vers Paris ses milices flamandes. Une milice plus formidable encore s'était organisée dans Paris : c'était celle des bouchers, corporation fort riche alors, soumise à trois familles
iPhilargé, né à Candie, en Crète. Il avait été mendiant, puis cordetier, et s'était élevé par son mérite aux premières diguités ecclésiastiques. 2 Balthazar Cossa, Napolitain.
puissantes. Thibert. Saint- Von, Legoix, qui jouissaient d'une grande fortune, et du privilège d'approvisionner la capitale, privilège dangereux, qui leur donnait une influence sans limites pour exciter ou retenii* à leur gré les mouvements populaires K Le nom de Bourguignon, la croix de Saint- André, le chaperon bleu devinrent les insignes de ce parti : tandis que l'autre, désigné sous le nom d'Armagnacs, portait une écharpe blanche. D'insolents défis furent envoyés à Jean sans Peur, qin' répondit par des défis plus insolents encore ^ Les Armagnacs promenèrent le pillage et l'incendie autour de Paris. Jean sans Peur, à la tète de ses Flamands et d'un secours d'Anglais, leur enleva de force le pont de Saint-Cloud, et entra dans la ville. IjCs Armagnacs vaincus, commandés par les princes d'Orléans, les ducs de Berry et de Bourbon, se renfermèrent dans Bourges. Jean sans Peur les y poursuivit, conduisant avec lui le jeune Dauphin, et le malheureux roi, précédé,
1 La corporation des bouchers est d'une origine très-ancienne à Paris. Louis VIT, en 1162, consacra par une charte leurs antiques coutumes [antiquas r.onsuetudines). Leurs premiers établissements étaient au Parvis Notre-Dame, et leur paroisse était l'église Saint Pierre aux-Bœufs, démolie en 1837, Lorsque Paris, sous les premiers Capétiens, s'étendit sur la rive droite de la Seine, les bouchers se tixèrent près du Grand-Châtelet et du lieu ou s'élève aujourd'hui la tour de Saint- Jacques de la Boucherie. Sous Louis le Gros, ils achetèrent de l'abbaye de Montmartre les maisons de Guerry le changeur, qui occupaient cet emplacement. Philippe-Auguste, par suite de ce nouvel établissement, donna, en 1222, à l'évèque de Paris, pour l'exploitera son gré, la boucherie du Parvis Notre-Dame. La grande boucherie, par un règlement aussi respecté et aussi obscur dans son origine que la loi salique, se transmettait dans les familles, de mâle en mâle, par ordre de priraogéniture. La famille Thibert finit par envahir toutes les autres. Elle avait contribué pour une part considérable à la rançon du roi Jean. Jusqu'à la révolution de 17S9, les enfants mâles de cette famille recevaient de l'État, en naissant, une pension de 600 francs. L'auteur de ce livre, dont l'aïeul maternel était un Thibert. en possession de ce privilège, en a trouvé les titres dans sa famille.
2 Voici la réponse du duc de Bourgogne à Charles d'Orléans : o Te faisons savoir que pour nous acquitter loyaument faire notre devoir envers le roi, notre très-redouté seigneur, avons fait mourir le dit faux déloyal traître (Louis d'Orléans), et eu ce avons fait plaisir à Dieu, et service loyal à notre très-redoute et souverain seigneur et à sa dite génération, et exécuté raison. Et pour ce que toi et tes dits frères ensuivez la fausse trace déloyale et félonne dédit votre père, avons très-graude liesse au cœur des dites défiances; et du surplus contenu en icelle, toi et tes dits frères avez menti et mentez faussement, mauvaisemeut et déioyaument, dont à l'aide de Notre-Seigneur nous ferons venir à la fin à punition, telle que tels faux menteurs et déloyaux traitres, rebelles, désobéissants et félons que toi et tes frères êtes, doivent venir. »
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comme à Rosbecque, de l'oriflamme qu'il était allé prendre à Saint-Denis. Après un siège que des maladies épidémiques vinrent interrompre, un nouveau traité de paix, aussi peu solide que les précédents, fut signé entre les partis, le 14 juillet 14-12.
La concorde était impossible entre les princes : et à tous les maux que leurs divisions attiraient sur la France, allait se joindre la guerre étrangère ; car le traité de Bourges ayant stipulé qu'ils renonceraient à l'alliance anglaise, Henri l\ se disposait à une invasion. Heureusement la mort le surprit dans ses préparatifs, et son fils Henri Y, trop occupé au dedans pour se mêler de nos affaires, fit avec la France une trêve de deux ans.
L'année 1413 n'en fut pas moins une année déplorable. Les Etats généraux, convoqués pour remédier aux maux du royaume, ne produisaient que de tristes enquêtes : pour réformer tant d'abus et sauver l'Etat, les institutions manquaient, car rien n'avait été prévu dans la monarchie pour le cas de démence d'un roi ; les hommes encore plus, car de tant de princes, aucun n'était capable, ou même digne de gouverner. Le Dauphin, duc de Guyenne, dont on faisait le chef nominal du conseil, était un jeune homme sans portée, uniquement occupé de ses plaisirs. Quoique gendre du duc de Bourgogne, il penchait pour les Armagnacs, parce que Charles d'Orléans était jeune et dissipé comme lui. Jean sans Peur, pour l'épouvanter, souleva les masses populaires. Desessarts, prévôt de Paris, chassé par lui à cause de ses malversations, avait reçu du Dauphin le gouvernement de la Bastille ; le peuple se porta vers cette forteresse pour l'en arracher. La Bastille entendit pour la première fois gronder sous ses murs l'orage révolutionnaire qui, trois cent quatre-vingts ans plus tard, devait la renverser K Desessarts était massacré, et la Bastille
1 La première pierre de la Bastille fut posée en 1370 par Hugues Aubriot, prévôt de Paris. Cette forteresse, située près de la porte Saint-Antoine, se composait de huit grosses tours rondes, unies par des courtines. Elle fermait Paris de ce côté.
envahie, si le duc de Bourgogne ne fût venu en personne protéger le prévôt, c'est-à-dire le faire enfermer au Châtelet, tandis qu'une foule furieuse envahissait l'hôtel Saint- Paul,, et forçait le Dauphin de livrer ses plus fidèles sénateurs-. Le peuple ameuté fait toujours des héros, puis des chefs, de ceux qui crient le plus haut ou frappent le plus foil. Le chirurgien Jean de Troyes, qui avait harangué le Dauphin, l'écorcheur Caboche, qui avait arraché du palais les seigneurs proscrits, devinrent les rois de la multitude. Le chaperon blanc des Flamands fut arboré comme signe de liberté : le Dauphin, les princes, le roi lui-même durent paraître en public décorés de cette coiffure ; le Louvre, le Chàtelet, furent remplis de nobles prisonniers ; on multiplia les confiscations ; des têtes tombèrent sous la hache populaire ; Desessarts fut pendu ^ ; Louis de Bavière, frère de la reine, enfermé au Louvre avec le duc de Bar, cousin du roi ; 1^ princes d'Orléans s'enfuirent, et cependant le Dauphin dansait à l'hôtel Saint-Paul !
Il fallut bien pourtant qu'il sortît de sa léthargie : les ducs d'Orléans et de Bourbon, le roi de Sicile s'avançaient avec des troupes. La bourgeoisie de Paris, le Parlement, l'Université, s'indignaient d'obéir à la corporation des bouchers. On réveilla le courage du Dauphin, qui, se sentant appuyé, et voyant que le duc de Bourgogne tremblait luimême devant les émeutes, monta à cheval, se rendit au Louvre, à la Bastille, délivra les prisonniers, et força les chefs audacieux de la multitude à se cacher ou à s'enfuir. Mais une sage réaction était impossible au milieu de tant de passions brûlantes. Les vengeances remplacèrent les vengeances, et le duc de Bourgogne, attaqué dans ses plus chauds partisans, prit peur à son tour et quitta Paris.
1 C'est ce pFévôt qui avait fait placer, au portail de Xotre-Dame de Paris, la statue colossale de saint Christophe, qu'on y voyait encore au siècle dernier. Audessous de la figure du fondateur, ou lisait ces mots :
C'est la repieseulation de noble homme messire Anihoine des Essarts, chevalier, jadis seigneur de Thieux etde Glaligny au val de Galie, conseiller et chambellan du roi notre sire, Charles, vi*- du nom, lequel chevalier tist faire ce graul imase en l'honneur et révérence de monsieur St f.hristofle. L'an MCCCCXIII.
La victoire resta aux Armagnacs , qui rentrèrent tous.
Alors on vit encore le douloureux spectacle de la guerre civile, et l'oriflamme descendit encore des voûtes royales de Saint-Denis pour marcher devant le roi insensé. Cette Ibis, c'était le parti contraire qu'il allait combattre, et, ce qu'on a honte de dire, un parti que le Dauphin lui-même, las des Armagnacs, avait appelé à son secours. Compiègne, Noyon, Soissons furent prises; on y massacra les Bourguignons. Charles YI fit son entrée dans Bapaume le 12 juillet 1414. On y trouva Caboche, on le pendit; et l'armée royale alla investir Arras^ Des négociations entamées pendant ce siège amenèrent encore une fois la paix. Jean sans Peur se soumit, et consentit à ne point rentrer dans Paris sans y être appelé par le roi. On lui rendit ses places fortes. Charles Yl fut ramené dans sa capitale, et le Dauphin se fit déclarer par lui chef unique du conseil. Les affaires du pays ne pouvaient être en plus mauvaises mains.
Henri Y, cependant, avait consenti à prolonger la trêve de quelques mois, parce qu'il avait entamé des négociations pour la paix. Mais ses conditions arrogantes révoltèrent le conseil. Il demandait la main de Catherine de France, fille de Charles YI, alors âgée de quatorze ans, seize cent mille écus, qu'on devait encore, disait-il, pour la rançon du roi Jean, et toutes les provinces cédées par le traité de Brétigny. On consentait au mariage, à une dot de huit cent mille écus, et à la restitution du duché d'Aquitaine. Henri, irrité, déclara qu'il ferait valoir ses droits sur la couronne de France. « Yos droits! lui répondit l'archevêque de Bourges, chef de la députation, vous n'en avez pas même sur celle d'x\ngleterre. » Toutefois, comme les concessions du gouvernement français semblaient indiquer de la pusillanimité ou du moins de l'hésitation, Henri, jeune, ambitieux, avide de gloire, résolut de recourir aux armes, et fit à Southampton de grands prépa-
1 II est mention dans ce siège de canons à la main^ employés par lés habitants d'Arras.
ratifsde guerre. Il comptait, sinon sur l'appui, mais certes sur l'inaction du duc de Bourgogne, par conséquent ne craignait rien des Etats du Xord ; il attaqua donc la France au cœur, et entra dans l'embouchure de la Seine, le mercredi 1-4 août 1415. Pendant que l'armée française s'assemblait lentement et marchait vers Rouen, il assiégea l'importante ville d'Harfleur qui résista jusqu'au 22 septembre, défendue par quelques chevaliers avec un courage héroïque K Elle succomba entin le ^"1 septembre, n'étant pas secourue. Satisfait de cette conquête, et ne pouvant pas, dans cette campagne, pousser plus avant, à cause de la mauvaise saison, il se décida à conduire son armée à Calais. Charles YI était à Rouen, avec le Dauphin, son troisième hls Charles, âgé de douze ans. les princes d'Orléans, les ducs de Berry, de Bourbon -, de Bar, d'Alençon ^ et le roi de Sicile. On décida qu'il fallait couper les passages à l'armée anglaise, et le connétable d'Albret fut chargé de diriger ces opérations. Il enleva tous les ponts de la Somme, ce qui força Henri V de remonter cette rivière et d'effectuer son passage à Béthencourt, petit village à seize kilomètres sud-est de Péronne ; le jeudi 24 octobre, il rencontra l'armée française près du village d'Azincourt, sur la route de Hesdin à Saint-Omer *. Lui-même campa à Maisoncelle, et le lendemain, vendredi, la France eut un désastre de plus à ajouter aux*'fatales journées de Crécy et de Poitiers. Comme à ces deux batailles, la
1 Les sires d'Estouteville, de Quitry, de Gaucourt, etc. Ce dernier, mandé au commencement du siège par le roi d'Angleterre, et sommé de rendre la ville, par la raison que la Normandie appartenait aus Anglais, lui répondit simplement : «Vous ne nous avez rien donné à garder, nous n'avons rien à vous rendre.»
La belle défense de ces chevaliers mérite une mention dans l'histoire. Hartleur, dominée de tous côtés, était écrasée par des projectiles anglais. La chronique du moine de Saint-Denis, contemporain, nous représente ces braves gens passant jours et nuits, ta cuirasse sur le dos, au milieu de leurs maisons qui s'écroulaient. Elle nous apprend aussi qu'on fit des chansons contre la chevalerie française, qui ne vint pas à leur secours : Cunctis alieniyenis, fada est in derisum et sibilum, et versa est in eoruin canticum totà die.
2 C'était le fils de celui dont on a parlé jusqu'ici ; ce prince, beau-frcre de Charles V, était mort en 1406.
3 Jean 1er, petit-fils du frère de Philippe de Valois.
* A douze kilomètres nord-est de Hesdin Pas-de-Calais).
valeur française fit à Azincoiu't autant de prodiges que la tactique des généraux commit d'imprudences. Le connétable avait disposé sa cavalerie sur un terrain argileux, détrempé par les pluies ; toute manœuvre fut impossible. Comme à Poitiers, la déroute fut immense, et le vainqueur s'émerveilla de son succès. Les deux frères du duc de Bourgogne, ducs de Brabant et de Nevers, qui, abjurant des haines fatales, étaient accourus à ce rendez-vous d'honneur, furent tués : avec eux périrent le duc de Bar et ses deux frères, le connétable et le duc d'Alençon. Ce dernier avait lutté avec Henri V, et d'un coup de hache, lui avait brisé sa couronne. Un grand nombre de seigneurs resta avec eux sur le champ de bataille. Charles d'Orléans fut pris, ainsi que le maréchal Boucicaut, Arthur de Richemont, frère du duc de Bretagne, le duc de Bourbon, les comtes d'Eu et de Vendôme, tous trois de la famille royale*.
Henri Y ne tira aucun parti de sa victoire. H se rendit à Calais, et la cour revint à Paris, oii le Dauphin mourut deux mois après, à l'âge de vingt ans. Le comte d'Armagnac s'empara du gouvernement et se fit nommer connétable. Le second fils du roi, Jean, devenu Dauphin, était auprès du duc de Bourgogne.
Tout n'était cependant pas honte et malheur pour la France : un des hommes dont elle s'honore le plus, Gerson, lui gagnait sur la terre étrangère des victoires plus glorieuses que celles des champs de bataille.
Sigismond de Luxembourg, devenu empereur en 1410, avait résolu de terminer le schisme. H obtint de Jean XXIII la convocation d'un concile général à Constance. Ce concile s'ouvrit le 1" novembre 1414, et Gerson y présida la députation envoyée par l'Université de Paris. Son éloquence obtint dans le concile la comdamnation des erreurs de Jean Petit, et la déclaration solennelle du principe que
i Les bourgeois de Paris avaient offert an roi six mille hommes bien équipés. Le duc de Bérry faisait valoir cette offre dans le conseil ; mais le sire de Beaumont la fit rejeter, en disant : «■ Xous devons faire fi de tous ces gens de métiers : nous serions trois fois plus nombreux que les Anglais ! » Si Philippe-Auguste avait fait pareille fanfaronnade, il n'eût point gagné la bataille de Bouvines.
raiitorité de l'Eglise assemblée l'emporte sur celle du pape. Ce n'est point ici le lieu de raconter les opérations de ce concile célèbre, qui dura jusqu'au 22 août 1418. Il prescrivit l'abdication aux trois papes: Grégoire XII se soumit. JeanXXIIl. ayant trop hésité, fut déposé ainsi que Benoit XIII ; mais ce dernier, jusqu'à sa mort, refusa de plier devant l'autorité du concile. Un nouveau pape fut élu et prit le nom de Martin V * : toute la chrétienté le reconnut. Le schisme fut fini. Il est à regretter que le concile de Constance, dans son zèle pour la pureté de la foi, ait livré au supplice Jean Huss et Jérôme de Prague ; la flamme des bûchers ne réclamait que leurs livres, et l'Europe chrétienne devait payer cher ces rigueurs.
Le i" mars 14-16 on vit arriver à Paris l'empereur Sigismond, qui aspirait à la gloire de rétablir la paix et la concorde dans les Etats comme dans l'Eglise ; mais son influence échoua contre les passions des princes et les fureurs populaires, et son passage ne laissa d'autres traces que le souvenir des fêtes qu'on lui donna. Nous voyons cependant que. malgré les convulsions politiques de l'époque, la vie était loin de s'arrêter dans le corps social ; car le prince allemand, homme instruit et fort versé dans les matières théologiques, assista réguHèrement aux leçons de l'Université et aux séances du Parlement, et donna une attention particulière aux produits de l'industrie, produits qu'il déclara tellement supérieurs à ceux des autres contrées, qu'il demanda au roi et obtint la permission d'emmener avec lui en Hongrie trois cents des plus habiles artisans ^.
Le vieux duc de Berry et le roi de Sicile ne tardèrent pas à suivre le duc de Guyenne dans la tombe ; le Dauphin Jean mourut aussi à Compiègne le 4 avril 1417, et le comte d'Armagnac se hâta de faire nommer président du conseil le nouveau Dauphin Charles, âgé de quatorze ans. La
1 Othon Colonnn, Romain.
2 Artifices mechanicorum operum trecentos ex peritioribus.... [Chronique du religieux de Saint-Denis.)
reine, (nii conservait des intelligences socrctes avec Jean sans Peur, fut exilée à Tours, et livrée à une surveillance que justifiaient peut-être les désordres de sa conduite. J.a capitale désarmée, entravée dans ses privilèges, soumise à de dures exactions et à une police impitoyable, tourna ses regards vers le duc de Bourgogne, à qui des agents habiles achetaient à tout prix une popularité toujours facile pour quiconque fait de l'opposition. Rouen se souleva. Un voile fatal était sur tous les yeux : les Armagnacs ne voyaient point qu'ils poussaient le peuple au désespoir; les villes rebelles, en invoquant Jean sans Peur, ne comprenaient pas que c'était appeler les Anglais, avec lesquels ce duc avait fait aUiance ; et lui-même ne sentait pas qu'en étayant sa popularité sur des émeutes, et sa puissance sur des secours étrangers, il perdait sa cause auprès des gens de bien, se déshonorait aux yeux de la postérité, et gravait le mot patrie sur la hache qui lui fendrait la tête.
Pendant que le vainqueur d'Azincourt envahissait la Normandie, Jean sans Peur, à la tête des milices de Flandre, passa l'Aisne et la Seine, et courut à Tours enlever la reine Isabeau, qu'il conduisit à Chartres. Là, on écrivit à toutes les villes du royaume que la reine, déclarée régente par lettres patentes du roi. prenait en main le gouvernement avec le duc de Bourgogne. Tous les nouveaux impôts furent abolis, le Parlement de Paris cassé, un Parlement étabh à Troyes, et les États de Languedoc, convoqués à Toulouse, reçurent les plus larges franchises. Dans ce désordre universel, la voix du pape Martin Y ne put être entendue : les moyens de conciliation qu'il proposait furent rejetés avec hauteur par le comte d'Armagnac, qui, maître de Paris, du roi et du Dauphin, avait pour lui le droit reconnu. Ln coup de main lui ravit ces avantages.
Perrinet Leclerc, jeune marchand, dont le père gardait, comme quartenier, les clefs de la porte Saint-Germain, se concerta avec Lille-Adam qui commandait à Pontoise un corps de Bourguignons, déroba les clefs au chevet de son père, et dans la nuit du 28 au 29 mai 1418, introduisit
Lillo-Adam et les siens dans Paris. En un moment la croix de Bourgogne est arborée partout. Tous ceux que l'on appelait Armagnacs, saisis dans leurs maisons, furent jetés pêle-mêle dans les cachots ou précipités dans la Seine : le connétable fut enfermé au palais, l'hôtel Saint-Paul envahi. Tannegiiy duChâtel. gentilhomme breton, prévôt de Paris, n'eut que le temps de saisir le Dauphin dans son lit et de l'emporter à la Bastille. Une tentative qu'il fit à main armée, quelques jours après, pour reprendre l'hôtel Saint-Paul et enlever le roi, n'ayant pas réussi, il fut obligé de fuir à Melun avec le jeune prince ; les bouchers, dont le connétable avait détruit les privilèges, les chefs d'émeute qu'il avait exilés, reparurent tous à la tête de ces hordes populaires que les révolutions font toujours sortir de leurs retraites. Des cris de vengeance retentirent bientôt dans les mes : le dimanche 12 juin, on se précipita dans les prisons, on égorgea, on pendit, on noya, on étouffa dans la fumée trois mille victimes ; le connétable fut mis en pièces et traîné dans les ruisseaux. Et lorsqu'à ces scènes d'horreur eut succédé ce calme de lassitude qu'on appelle l'ordre, la reine et le duc de Bour£(Oi-qie firent leur entrée dans la capitale et allèrent embrasser le roi, qui fut aise de les revoir.
Les massacres recommencèrent bientôt, et le bourreau lui-même, Capeluche. fut cette fois le chef de l'émeute. Le duc de Bourgogne se vit forcé de sacrifier sa popularité à sa dignité, et de sévir contre ceux dont il avait soudoyé les fureurs. Pendant que le jeune Dauphin s'en allait de ville en ville chercher des partisans, et appelait à Poitiers l'ancien Parlement de Paris. Henri V assiégeait Rouen. Cette ville, attaquée à la fin de juin, se défendit avec une constance héroïque jusqu'au 49 janvier 1419. Le manque de secours la força enfin de se rendre. Henri Y y entra en maître, la rançonna impitoyablement, et fit trancher la tête au brave Alain Blanchard qui avait dirigé cette noble résistance, puis il prit le titre de roi de France.
La perte de cette grande ville, si glorieusement conquise
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par Philippe-Auguste, souleva une indignation générale. Jean sans Peur offrit à Henri de traiter. Il alla avec la reine trouver ce roi à Meulan, conduisant Catherine de France. Cette princesse plut au monarque ; mais cette fois il élevait bien plus haut ses prétentions : il voulait un million d'écus d'or, et qu'on joignît la Normandie aux provinces cédées parle traité de Brétigny. Le jeune Dauphin, qui apprit ces insolentes demandes, s'indigna et envoya Tanneguy du- Châtel offrir au duc de Bourgogne une réconciliation qui seule pouvait sauver le royaume. Dès lors les conférences furent rompues, et Jean sans Peur alla trouver le Dauphin à Melun. Là, on convint de mettre en oubh le passé et de se réunir dans l'intérêt du pays ; mais la partie n'était pas égale entre un enfant de seize ans, d'une complexion assez faible, confiant et sans expérience, et un prince aussi redoutable par l'énergie de son caractère et les ressources de son esprit que par l'étendue de sa puissance. Soit que l'arrogance de son langage eût offensé le jeune Charles, soit que les Armagnacs, qui entouraient ce dernier, prissent à tâche de lui inspirer des soupçons, cette réconciliation ne fut suivie d'aucun résultat. Les Anglais, dont une trêve momentanée avait arrêté la marche, continuèrent impunément leurs ravages, et s'avancèrent jusqu'aux portes de Paris. Jean sans Peur, au lieu de combattre, emmena à Troyes le roi et la reine, et fit publier que le Dauphin seul et son parti empêchaient, par leur obstination, le succès des efforts qu'on aurait pu faire pour sauver le pays.
On vint alors, au nom du Dauphin, demander au duc de Bourgogne une nouvelle entrevoie. Elle devait avoir lieu sur le pont de Montereau, petite ville située au confluent de l'Yonne et de la Seine. Le duc aA^ait résisté longtemps ; il semblait qu'un pressentiment funeste l'avertît du sort qui l'attendait. Un pavillon avait été dressé au milieu du pont, et les deux princes devaient s'y rendre, chacun avec dix personnes de son ch ix. C'était le 10 septembre 1419. Jean sans Peur avait couché à Bray ; il arriva au pont de Montereau à trois heures après midi. Quelques minutes après
avoir IVaiiclii la bamùre, il était mort, et le curé de Montereau venait le prendre dans un moulin et le placer dans la bière des pauvres avec son jupon^ ses houseaux et sa barrette.
Les circonstances de cette mort sont restées inconnues. Le Dauphin fit écrire partout que dès l'abord, il reprocha au duc de n'avoir pas commencé à faire la guerre aux Anglais; que le duc répondit plusieurs folles paroles et chercha à l'envahir de son épée ; de laquelle chose il fut préservé par la bonté et aide de ses loyaux serviteurs. Les partisans de Jean prétendirent au contraire que, dès qu'il eut passé la barrière et mis le genou en terre devant le Dauphin, Tanneguy du Châtel le poussa, l'abattit d'un coup de hache, et que les autres serviteurs de Charles l'achevèrent.
Tous les assassinats font horreur ; toutefois il faut reconnaître qu'ici la victime ne mérite aucune pitié, et que le jeune âge de Charles ne permet point qu'on rejette sur sa mémoire l'accusation d'un perfide guet-apens. Il laissa faire ses téméraires conseillers, et il expia cruellement un forfait qui n'était pas le sien.
A cette nouvelle, Philippe, fils de Jean, âgé de vingttrois ans, prit possession du duché de Bourgogne, convoqua les Etats de Flandre, jura de \ enger son père, et offrit à Henri \ de le reconnaître pour roi de France. Des négociations furent ouvertes à ce sujet à Arras. Le duc se rendit ensuite à Troyes, où il fit hommage au roi. Là, de concert avec la reine Isabeau et les plénipotentiaires de Henri V, il arrêta les bases du honteux traité qui livrait la France à l'Angleterre. Henri devait épouser Catherine, quitter le titre de roi de France pour prendre, jusqu'à la mort de Charles YI, celui de régent, puis succéder à la couronne, à l'exclusion de Charles, soi-disant Dauphin. Le 20 mai 1420, Henri arriva à Troyes, épousa Catherine, et le lendemain signale traité avec Charles \l. Le Parlement, l'Université, la ville de Paris, acquiescèrent à ces conditions, et les États généraux, convoqués et présidés le 6 dé-
cembrcparle roi lui-même, sanctionnèrent le traité comme loi de la monarchie. Le jenne Charles en appela à Dieu et à son épée.
Il trouva quelques secours dans le Midi : il en reçut aussi de l'Ecosse, et donna le titre de connétable au comte de Buchan qui les lui amenait. Henri \ se hâta de son côté de soutenir ses prétentions par les armes. Il prit Sens, Montereau et Melun, puis alla chercher des subsides en Angleterre. Pendant son absence, son frère le duc de Glarence fut battu à Baugé par les troupes du Dauphin, et périt dans l'action. Ces derniers, à leur tour, éprouvèrent un échec à Mons-en-Yimeu, le 31 août 1421. Henri Y, de retour à Paris, ne tarda pas à exercer un pouvoir despotique. On le vit avec plaisir s'éloigner de la capitale pour faire le siège de Meaux, qui capitula le 10 mai 142:2. Les sièges, les sommations, les capitulations, tout se faisait au nom du roi Charles YI : il semblait qu'il eût son royaume à conquérir : pendant ce temps, le malheureux prince se mourait à l'hôtel Saint-Paul dans l'abandon et le désespoir. Toutefois, une mort à laquelle on était loin de s'attendre précéda la sienne. Henri Y succomba à Yincennes, le 31 août 1422. à 1 âge de trente-trois ans, laissant la régence de France au duc de Bedfort, celle d'Angleterre au duc de Glocester, ses deux frères. Charles YI lui survécut peu : il expira à l'hôtel Saint-Paul, le 21 octobre, à l'âge de cinquante-quatre ans. Le peuple pleura sa mort, car, dans les intervalles de sa longue démence, il avait toujours été bon. Infortuné monarque, dont la vie depuis trente ans n'était plus qu'un rêve pénible, traversé par des cris lamentables et de sanglantes apparitions. Henri YI, enfant de huit mois, fut proclamé roi de France et d'Angleterre, et le duc de Bedfort reçut pour lui le serinent solennel de tous les corps de l'État.
Pendant ce temps, tout au fond des montagnes de l'Auvergne, dans le petit château d'Espally \ triste séjour,
1 La vallée du Puy, où se trouve ce château, est fort étroite, et comme perdue au milieu de hautes montagnes : deux ruisseaux l'arrosent, la ^orwe etle Dolai-
même pour un exilé, quelques pauvres serviteurs arboraient la Ijannirre aux fleurs de lis, saluaient le jeune
Iluiiies flu château d'Espally i.
Charles VU du eii de Vive le roi^ et le conduisaient à la ville voisine, lePuy. C'était d'un bon augure pour ce règne: là reposait le cœur de Bertrand Duguesclin.