CHARLES VII
Lne grande époque allait commencer, et une nouvelle ère s'ouvi'ait enfin pour la France. Mais qui l'eut dit alors.
son. La ville du Puy s'élève de la base au sommet d'un mamelon basaltique qui ferme le vallon à l'est. A un quart de lieue à l'ouest, à Tautre extrémité du vallon, un autre monticule détaché supporte le château d'Espally, dont il reste encore deux fours démantelées, et quelques ruines. C'était un fort petit manoir, ou Ton grimpe avec peine, où rien n'est de plain-pied, et où Ton conçoit difficilement une habitation passable. Charles TU y convoqua pourtant les Ktats généraux du Languedoc en 1425; mais certainement les députés logeaient au Puy. Il n'est même pas probable, si le roi couchait à Espally, qu'il y tînt les assemblées. * Voy. à la On du volume Y Explication raisonnée des figures, w 43.
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que ce roi de dix-neuf ans, étourdi, insouciant, chassé de son royaume, repoussé par une loi en apparence nationale, privé de toutes ressources, errant de ville en ville, et n'ayant rien de ce qui inspire l'enthousiasme, rien que des formes aimables et une bonté facile, comptant au nombre de ses ennemis les plus vaillants capitaines du temps, Salisbury, Talbot, Arundel, le prince le plus riche de l'Europe, Philippe, le plus habile pohtique de l'époque, Bedfort, remonterait au trône de ses pères par la force des armes, s'y maintiendrait par l'amour de son peuple, réparerait les maux de la France par sa sagesse, lierait le temps moderne au moyen âge en affermissant les belles institutions de l'un et préparant les améliorations de l'autre, et léguerait à son fils, après trente-neuf ans de règne, la plus puissante monarchie de la chrétienté !
Dans cette œuvre merveilleuse, la part des événements, c'est-à-dire de la Providence, fut grande, comme on va voir, et le fils de Charles VI fut longtemps avant de comprendre à quelle hauteur Dieu l'avait placé. Mais à défaut de vives lumières et de nobles vertus, l'adversité forme admirablement les grands rois. Gardons-nous de chercher, sur la foi de quelques historiens, une époque précise de la vie de Charles VU où il devient tout à coup un homme supérieur; gardons-nous d'accepter la romanesque tradition qui ferait sortir ce miracle d'ime parole d'Agnès Sorel : c'est de plus loin que viennent les leçons qui instruisent les chefs de nations ; c'est de plus haut que descendent les voix qui les inspirent.
Pendant sept ans, la fortune de Charles sembla désespérée.La partie de la France qui le reconnaissait avait pourtant fait quelques efforts. Les États de Bourges et ceux du Languedoc, réunis à Carcassonne, votèrent des subsides pour la guerre. Mais cette guerre fut malheureuse, malgré le dévouement de quelques braves chevaliers, tels que Barbazan *,
1 Aniaud-Cuillioni île Barbazan, jeune seieneiir fin comté de Cominges, s'était sio^nalé, en 1404, daus un combat où six chevaliers fr^nçnis luttèrent contre six anglais. 11 devint sous Charles VH un habile général Ses plus beaux faits d'armes
Laliiie K Pothon de Xaintrailles '. el le bâtard d'Orléans, si connu depuis sous le nom de Dunois ^. el malgré le>
Château de Xaintrailles
secours que TEcosse et le duc de Milan envoyaient au jeune roi. Ses partisans furent battus à Crevant -sur- Yonne, le 1" juillet 1423, et perdirent une bataille plus
sont la défense de Meluu contre Henri V, en 1420, et la victoire qu'il remporta, en 1430, sur les Anglais et les Bourguignons à la Croisette, en Champagne. 11 fut tué, en 1431, à la bataille de BuUégneville.
Barbazan est un charmant village, situé dans une des plus jolies positions des Pyrénées, en vue et à quatre kilomètres est de Saiut-Bertrand. Il n"y reste rien du château féodal.
1 Etienne de VignoUes, surnommé Lahire par les Bourguignons, était un chef de partisans fort redoutable par sou courage et malheureusement aussi par sa cruauté. U rendit de grands services à Charles VII. Il mourut à Montauban en 144i, des suites de ses blessures, dans un âge avancé.
2 Pothon de Xaintrailles, d"abord capitaine aventurier comme Lahire, se dévoua à la cause de Charles VII, et fit merveilles contre les Anglais. Charles le créa, en 1454, maréchal de France. U lui avait donné le château de Xaintrailles, ancienne prupriété de la famille de Lusignan. Ce château, situé dans les Landes, à quelque distance de Nérac, existe eucore, et est redevenu la propriété de cette famille. C'est un manoir fort curieuï, et par sa situation et par ses formes, et par les légendes qui s'y rattachent. Il faut mettre en tète de ces dernières Thistoire de la fée Mélusine,mère de Lusignan, qui, dit-on, habitait ce lieu.
Pothon de Xaintrailles mourut à Bordeaux en 1461, la même année que Charles VII.
3 Jean, fils naturel de Louis de France, duc d'Orléans, était né en 1402. * Voy. à la fin du '\v\umQY Explication raisonnée des figures, n» 44.
importante à Veriieiiil * contre le duc de Bedlbrt, le 17 août de l'année suivante. Le chef des Ecossais, liuchan, connétable de France, y l'ut tué.
Cependant on pouvait dès lors entrevoir dans l'avenir quelques espérances. Bedfort, sûr de l'appui du duc de Bourgogne, avait lait alliance aussi avec le duc de Bretagne. Mais déjà ces deux princes puissants avaient à se plaindre des hauteurs de l'Angleterre. Le duc de Glocester s'était hâté d'épouser Jacqueline de Hainaut, veuve du Dauphin Jean, et annonçait des prétentions sur le Hainaut et le Brabant, prétentions dont Philippe se plaignait avec orgueil. Arthur de Richemont, frère du duc de Bretagne, un des plus habiles guerriers de son temps, ne pouvait obtenir un commandement dans l'armée anglaise. Amédée YIII, duc de Savoie, offrit son entremise pour réconcilier le duc de Bourgogne avec Charles VU : il ne put réussir. Yolande d'Aragon, veuve de Louis II d'Anjou, roi de Sicile, dont Charles VU avait épousé la fille, Marie d'Anjou, fut plus adroite et plus heureuse auprès du duc de Bretagne. Si elle ne put détacher ce prince de l'alliance anglaise, elle gagna du moins à son gendre l'appui d'Arthur de Richemont, qui, à deux conditions, lui amena la noblesse bretonne. La première était facile ; il demandait l'épée de connétable; la seconde coûtait plus au jeune roi : il exigeait le renvoi de ses favoris, tous Armagnacs, et il avait raison. Charles Dauphin pouvait être chef de parti ; Charles roi ne devait plus être que le chef de la nation.
Tanneguy du Châtel se sacrifia volontiers au bien du pays; il quitta le roi, qui le nomma sénéchal de Beaucaire, et Richemont reçut à Chinon-, le 7 mars 1425, l'épée de connétable. Ce prince était dur, orgueilleux. S'il hâta la
vreux
'/erneuil est daus le département de l'Eure, à trente-neuf kilomètres sud d'E- X. Il ne reste de l'ancienne ville qu'une jolie église et une belle tour, qui faisait partie des fortifications.
2 Le château de Chiuou, où Charles VII tenait sa cour, subsiste encore eu grande partie ; il s'eleve sur une montagne à Test de la ville, et domine la jolie vallée de la Vienne ; ce fut dans la prairie qui s'étend devant le château, que Charles remit à Richemont l'épée de connétable.
518 HISTOIIIEPE FRAXCE.
flélivranco dn pays, il retarda les développements de l'esprit du roi, qu'il affecta de tenir dans une dépendance absolue, sans l'exciter au bien, sans lui frayer, par son exemple ou ses leçons, le chemin de l'honneur. Satisfait d'agir seul et de diriger les opérations militaires, il donnait à Charles VII des favoris qui flattaient ses goûts pour le plaisir, et les brisait quand ils prenaient trop d'empire. Ses campagnes cependant n'étaient pas heureuses : il par- \'int à prendre quelques villes de Normandie en 1426; mais battu à Saint- James de Beuvron, il eut la douleur de voir Talbot reprendre, l'année suivante, les places qu'il avait conquises. La Trémouille. ministre et favori de Charles, profita de cet échec pour déconsidérer le connétable dans l'esprit du roi. et parvint à l'éloigner de la cour.
Ces intrigues d'intérieur, ces luttes personnelles devenaient misérables en présence de si grands intérêts: d'autant plus que Bedfort venait d'appeler d'Angleterre des renforts redoutables sous la conduite de Salisbury pour frapper un coup décisif, et attaquer dans ses provinces, au midi de la Loire, celui qu'il appelait par dérision le roi de Bourges. Le duc de Bouj'gogne. qui avait acquis, par la cession de Jacqueline, la Hollande, la Frise et la Zélande, n'entravait plus ses opérations, et Salisbury put pousser hardiment ses conquêtes. Il s'empara facilement de toutes les petites places au nord de la Loire, passa ce fleuve, et, le 1:2 octobre 1428. ^int camper sur la rive gauche, \'is-à- \is d'Orléans. Son projet, en attaquant la ville de ce côté, était d'empêcher l'armée des secours que le roi aurait pu envoyer.
Rien n'indique que ce prince fit de grands efforts, et, comme le lui disait Lahire. il \)QYàmi joyeusement son royaume. Il faut cependant reconnaître que les ressources lui manquaient, et qu'il en appelait à la nation. Les Etats généraux, convoqués deux fois en vain, venaient de se réunir à Chinon au commencement d'octobre. Ils votèrent quelques subsides, et firent un appel aux princes et aux grands
QUINZIÈME SIKCLE. 519
fenclataircs , pour venir en aide au roi dnm cette extrémité.
Bientôt les Orléanais, pressés vivement, furent en grand danger. Le bâtard d'Orléans, Lahire, Xaintrailles, Gaucourt, Nicolas de Giresme, chevalier de Rhodes, coururent s'enfermer dans la place. Leur appel retentit au loin, et toute la noblesse fidèle à Charles YII suivit leur exemple. On sentait que de la prise d'Orléans dépendait le sort de la France. Philippe liii-méme s'inquiéta, et demanda que la ville d'Orléans, comme apanage du prince Charles, prisonnier en Angleterre, fût mise sous sa sauvegarde. Bedfort refusa : Il ne voulait pas, disait-il, battre les buissons pour que (V autres prissent les oisillons.
Salisbury fut tué dès le commencement du siège * ; mais Guillaume de la Poole, comte de Suffolk, lui succéda, et acheva d'entourer la ville de bastilles sur les deux rives. Il n'avait cependant pas assez de troupes pour la bloquer, de sorte qu'il ne put empocher l'amiral de Culant d'y introduire des secours au mois de janvier 1429. Mais une entreprise téméraire du bâtard d'Orléans compromit vivement le sort des assiégés : im convoi de vivres arrivait de Paris aux Anglais : le comte de Clermont. fils du duc de Bourbon, partit de Blois pour l'attaquer, et donna rendezvous aux défenseurs d'Orléans pour ce coup de main. Le bâtard y courut avec les plus braves, et ils éprouvèrent une rude défaite le 12 février, auprès de Rouvray^. Cet échec découragea les Orléanais, et ils allaient succomber, entraînant dans leur ruine le roi insouciant, la monarchie ébranlée, la patrie expirante. Dieu sauva la France.
Une jeune fille du village de Domremy, dans les Vosges, Jeanne d'Arc, se présente à Vaucouleurs chez Robert de Baudricourt, capitaine dévoué à Charles VIT. Elle déclare
1 Un éclat de bombarde le frappa à la tête, et lui creva un des yeux, qui fust vn très-grand bien pour ce royaume. [Chronique du siège.)
2 Village à trois kilomètres nord de Jauville (Eure-et-Loir). Ce combat fut appelé la Journée des harengs.
oiO
que depuis sept ans (c'était 1 "époque de la mort de Charles Vil. elle a des visions qui l'appellent à une grande
œuvre, la délivrance du pays; que souvent sainte Catherine et sainte Marguerite lui apparaissent pour la préparer à cette mission divine : que depuis quelque temps, elle entend des voix qui lui parlent dans le silence des forêts, dans l'ombre des nuits , au pied des autels, et qui lui ordonnent de partir, d'aller faire lever le siège d'Orléans et conduire le roi à Reims pour qu'il y reçoive l'onction sainte qui le consacre aux yeux des nations. Ces voix deviennent de plus en plus pressantes, il faut qu'elle obéisse et se dévoue; elle demande qu'on la protège dans son voyage et qu'on la mène au roi. La candeur de cette jeune fille, sa foi vive, sa parole irrésistible, étonnent et subjuguent Baudricourt. Il lui donne une escorte ; à travers mille dangers dont elle semble se jouer, elle arrive à Chinon. Elle obtient une audience du jeune monarque, lui annonce sa mission, et exerce sur cette cour frivole, puis sur la reine mère, qui s'enquiert de ses mœurs, puis sur les plus habiles docteurs qui exa-
Jeanne d'Arc 1.
1 Voy, à la fin du volume V Explication raisonnée des figures, n" 45.
QUli^ZIÈME SIÈCLE. o21
niineiil ses croyances, le mcme ascendanl que sur le simple (tlievalier de Vaucouleurs. Pure dans sa foi, pure dans sa vie, pure dans toute son âme, elle ne sait de toutes les choses de ce monde que deux choses, c'est qu'il y a une ville d'Orléans dont il faut chasser les Anglais, et une ville de Reims où il laut conduire Charles. A tout raisonnement qu'on lui oppose elle répond : Dieu le veut! à toute demande qu'on lui fait d'un signe qui prouve sa mission, elle dit : « Suivez-moi, et vous verrez! »
On cède ; les uns par conviction, les autres par calcul, le plus grand nombre sans savoir pourquoi, et parce qu'il faut céder. On donne à Jeanne une armure pour la couvrir, une épée dont elle ne doit jamais faire usage, et une bannière blanche semée de fleurs de lis, sur laquelle sont brodés un Christ et deux anges, avec ces mots : Jésus Maria; car Jeanne d'Arc n'est point une amazone, elle ne va point combattre et verser le sang, la pauvre jeune fille ; elle va conduire des guerriers, un roi, un peuple, n'importe où, partout où ses voix le lui diront, sans prendre part à ces grandes luttes dont elle n'a pas l'idée. Victime expiatoire, dévouée au salut de son pays, elle va, comme la sainte victime qui se dévoua pour le genre humain, passer sur terre en faisant du bien, et mourir.
On marche vers Orléans : à la vue des Anglais, malgré eux, Jeanne introduit des secours dans la place, le 29 avril. Sur-le-champ, elle envoie un héraut aux chefs ennemis pour les sommer, en nom de Dieu, de se retirer K Sur leur refus, elle ordonne l'attaque. On passe la Loire, on détruit les ouvrages des assiégeants : blessée deux fois dans ces assauts.
1 Voici ce qu'elle écrivait : « Roy d'Angleterre, faites raison au Roy du ciel de son sang royal. Rendez les clefs à la Pucelle de toutes les bonnes villes que vous avez enforcées. Elle est venue de par Dieu réclamer le sang royal, et est toute prête de faire paix, si vous voulez faire raison. Roy d'Angleterre, si ainsy ne le faites... vous promet et certifie la Pucelle qu'elle y fera si gros hahay, que depuis mille ans eu France ne fust vu si grand. Et croyez fermement que le Roy du ciel lui eùvoyra plus de force à elle et à ses bonnes gens d'armes, que ne sauriez avoir à cent assauts entre vous. Archiers, compaignons d'armes qui estes devant Orléans, allez-vous-en en votre pays, de par Dieu, et si ainsy ne le faictes, de vos dommages vous soubvienne... A'ous ne tiendrez mie France du Roy du ciel
la jeune fille conserve tonjours un calme snhlime. et reste en vue des combattants, parce que Dieu veut que sa présence les anime. Chassés partout, les Anglais reconnaissent qu'une puissance invincible les poursuit : huit jours sont à peine écoulés, qu'ils ont disparu des deux rives de la Loire, et le 8 mai. toutes les cloches d'Orléans célèbrent la délivrance de cette ville.
Jargeau, Beaugency. ne tardent pas à capituler. Suffolk est prisonnier : le cours du fleuve est libre, et l'armée, qui poursuit les Anglais dans la Beauce. remporte une éclatante victoire à Patay * sous les yeux de Jeanne d'Arc, dont la bannière ne quitte ] as le champ de bataille. La prise du sire de Talbot achève de décourager l'ennemi, qui s'enfuit juscpi'à Corbeil.
Le roi était à Gieu : on délibérait sur le plan de campagne qu'il fallait suivre. Jeanne voulut qu'on marchât à Reims sur-le-champ : Richemont. qui était revenu après la délivrance d'Orléans, et presque tous les capitaines, condamnaient cette entreprise, qu'en effet la prudence humaine ne pouvait approuver. Mais la vierge de Domremy avait sa mission à remplir : le roi céda, on se mit en marche pour Reims. Auxerre n'osa point résister. Saint-Florentin ouvrit ses portes. Troyes ferma les siennes. On n'avait rien de ce qu'il fallait pour faire un siège, et le moindre retard pouvait tout perdre: d'un autre côté, il était dangereux de laisser derrière soi une aussi grande ville. Jeanne déclara que si on attendait trois jours, la ville se soumettrait. En effet, la bourgeoisie se souleva, força la garnison anglaise
et du Fils de sainte .Marie : mais la tiendra le roy Charle vray héritier, à qui Dieu Fa donnée, et qui entrera à Paris en belle compaignie. Si vous ne croyez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, en quel lieu que nous nous trouverons, nous fîerrons dedans à horrions, et sy vous verrez lesquels meilleur droit auront, de Dieu ou de vous... Duc de Eedfort, qui vous dites régent de France, la Pucelle requiert et prie que vous ne faciez rien détruire. Si vous ne faites raison, elle fera tant que les François feront le plus beau fait qui oncques fust fait en la chrétienté.
n Escripf le mardy en la sem.iine.
« Entendez les nouvelles de Dieu et de la Pucelle. Jésus Marie. »
1 A vingt kilomètres nord-ouest d'Orléans.
c]p se retirer, et le 9 juillet, le roi entra dans ees mnrs où l'infâme traité avait été signé. Châlons rerut l'armée avec transport. Châtillon et Savense, seigncnrs bonrgiiignons qni commandaient dans Reims, voulaient qu'on résistât, et promettaient un prompt secours de Bedfort. Les bourgeois s'y refusèrent, et députèrent à leur archevêque, Regnault de Montauban, qui suivait le roi. La députation trouva Charles VU an village de Sept-Sanlx, à quatre lieues de Reims; elle demandait du temps. « Non, dit Jeanne, il n'en faut pour cela ; gardons ces gens, et entrons. )> L'archevêque prit donc possession le jour même , et le soir, Charles et ses preux firent leur entrée aux flambeaux.
Le lendemain, 17 juillet, le roi fut sacré dans la cathéflrale, sans grande pompe ;les pairs de France manquaient à l'appel ; mais Jeanne d'Arc était auprès du roi, sa bannière à la main.
Sa mission était accomplie, et les voix se taisaient. Que pouvait faire une jeune fille dans les conseils de l'Etat, à la tête des armées ? L'impulsion était donnée ; les défenseurs du trône, relevés dans leurs espérances, soutenus dans leur enthousiasme, les ennemis frappés d'une terreur surnaturelle, le monarque réveillé de son assoupissement, les peuples saisis d'un saint respect pour une royauté qui venait de conquérir si merveilleusement sa consécration religieuse, tous pouvaient regarder la question comme résolue dans les conseils de la Providence, tous étaient convaincus par un signe éclatant que la protection divine n'avait pas abandonné les fils de saint Louis : c'était maintenant aux sages à diriger, aux braves à combattre ; demander à Dieu de nouveaux miracles, c'était le tenter : demander à Jeanne de nouvelles inspirations, c'était mettre le feu à son bûcher.
« J'ai accompli, disait-elle, ce que messire m'a commandé ; je voudrais que le gentil roi me fît reconduire auprès mes père et mère, à garder leurs brebis et bétail : et faire ce que je voudrai faire. »
Le roi lut sourd à cette prir-re ; la sagesse liuiiiaiue décida que Jeaune devait rester : la pauvre jeune fille eut la faiblesse d'y consentir : elle accepta son arrêt fie mort.
Charles, profitant de la position que lui avait faite ce succès inespéré, marcha en avant. Laon. Soissons. Château- Thierry. Beauvais. Compiègne. se soumirent coup sur coup. Saint-Denis lui ouvrit ses portes, et le 29 août il tenta une attaque sur Paris. Mais pour prendre la capitale, il fallait ou des troupes beaucoup plus nombreuses, ou des intelligences dans l'intérieur : compter sur un coup de main était une folie. Jeanne d'Arc fut blessée assez grièvement sur la butte Saint-Roch, près de laquelle était alors la porte Saint- Honoré '. Il fallut se retirer, et comme des négociations secrètes s'ouvraient avec le duc de Bourgogne, Charles, pour eu attendre l'effet, se repha vers la Loire. Mais il laissa ses partisans continuer la petite guerre autour des places fortes qu'il avait prises.
Le duc de Bedfort n'avait tenu la campagne qu'avec des troupes d'observation ; fort de la possession de la Normandie, de celle de la capitale et de l'appui du duc de Bourgogne, il ne voulait pas risquer les chances d'une bataille. Mais craignant que Philippe ne vînt à manquer tout à coup, il lui céda la régence, et par ce coup habile déconcerta les tentatives de Charles pour un accommodement .
Jeaune d'Arc, employée comme instrument, ne faisait plus que suivre les guerriers qu'elle avait conduits : c'était toujours la jeune fille simple et vertueuse, l'héroïne intrépide: ce n'était plus la vierge inspirée. Elle s'enferma dans Compiègne que Philippe assiégeait, et fut prise dans une sortie le 24 mai 1-430. Toujours au premier rang pour l'attaque, au dernier pour la retraite, elle avait trouvé la barrière fermée. Livrée au comte Jean de Luxembourg, elle fut conduite à Beaurevoir en Picardie, puis à Arras, enfin
1 La butte Saint- Roch était aluis beaucoup plus élevée qu'aujourd'hui; ou ne raplanit qu'en 1667.
ail (h'otoy, où on la retint en prison. Le duc de liedl'ort la réclama, moyennant rançon, au nom d'Henri YI, roi de France, et Pierre Cauchon, éveqiie de Beauvais, comme ayant été prise dans son diocèse. Jeanne d'Arc fut vendue pour la somme de dix mille francs, et transportée dans les prisons de Rouen. On lui fît son procès, comme sorcière et hérétique.
Cette exécrable procédure reposait sur un mauvais raisonnement, comme toutes les mauvaises actions. Dieu, disait-on, ne peut pas appuyer de ses inspirations les ennemis d'Henri YI, roi légitime de la France : donc c'est le démon qui a inspiré Jeanne. L'Université de Paris s'était souillée de cet absurde jugement, la haine des Anglais fit le reste. La vierge de Domremy subit les plus odieux interrogatoires, fit preuve de la croyance la plus irréprochable, et se justifia avec une admirable candeur. Sans avocat, sans conseil, elle confondait ses juges par la naïveté sublime de ses réponses. Accablée enfin par la science des docteurs, épouvantée par les menaces des châtiments éternels, elle reconnut qu'elle pouvait s'être trompée, et que les voix qu'elle avait entendues n'étaient que des illusions. Alors on la condamna à une prison perpétuelle, et à une pénitence publique. Mais bientôt sa conscience reprit le dessus; elle regarda comme un crime la faiblesse de cet aveu, dit que ses deux saintes étaient venues le lui reprocher pendant la nuit, répéta qu'elle avait mission de Dieu, et qu'elle préférait la mort au mensonge. C'était le lundi 28 mai d431 ; le lendemain, les juges ecclésiastiques la déclarèrent relapse, et la livrèrent au bras séculier. Le mercredi 30, elle fut amenée sur la petite place du Yieux Marché de Rouen : on lui lut sa sentence, et le bailli anglais de Rouen la fit aussitôt monter sur le bûcher, aux acclamations d'nne ignoble soldatesque.
La sainte victime, en ce moment solennel, fut ce qu'elle était sur les champs de bataille, inaccessible à la crainte, calme, résignée, pleine de l'esprit de Dieu. Ses yeux restèrent fixés sur la croix que le confesseur lui présentait.
puis ils se levèrent vers le ciel, et du milieu des flammes on n'entendit plus que ce mot : Jésus !
On ne trouve dans aucune chronique de 1 époque la preuve d'une tentative que Charles aurait faite pour sauver Jeanne d'Arc : nous savons seulement qu'en 1-455 il lit reviser son procès et réhabiliter sa mémoire.
Indépendamment de l'immense eflet moral que produisit la perte de Jeanne d'Arc, ce malheur eut encore, pour l'ensemble des opérations militaires, des conséquences funestes. L'union ne pouvait subsister, entre tous ces chefs jaloux les uns des autres, que par l'ascendant d'une autorité puissante qui les subjuguât tous. Or, Charles avait trop grand besoin de chacun d'eux pour ne pas ménager tous ces amours-propres, et il n'y en avait pas un qui, dans sa vanité chevaleresque ou son orgueil féodal, ne se crût le plus ferme soutien du roi et l'unique espoir de la France. Le connétable avait reculé, non-seulement devant les ministres de Charles, mais aussi devant le comte de Foix, qui voulait qu'on payât par les plus hautes déférences des secours nécessaires. Le comte de Clermont, dont le père, le duc de Bourbon, était prisonnier en Angleterre, avait trop besoin des Anglais pour soutenir ouvertement le roi son parent ; le duc de Bretagne, partageant les superbes mécontentements de son frère Arthur, restait fidèle à l'alliance de Bedfort. La maison d'Anjou pouvait prêter à la couronne un appui généreux ; mais, des trois frères de la reine Marie, l'aîné, Louis IIL roi de Sicile, ne songeait qu'à tenter encore une expédition sur Xaples ; le dernier. Charles du Maine, âgé de vingt ans, sacrifiait tout à ses plaisirs ; le second seul pouvait être utile : c'était René, si connu dans l'histoire sous le nom du bon roi René, célèbre par ses talents en poésie et en peinture, alors âgé de vingt-trois ans, et dévoué à la fortune de Charles AIL II l'avait accompagné à Reims : il avait assisté au sacre avec son beaupère Charles IL duc de Lorraine: mais la mort de ce prince en 1431 lui fit quitter la cause du pays pour s'occuper de ses propres intérêts. Charles II ne laissait point de fils :
René d'Anjou courut à Nancy, et prit possession de la Lorraine au nom de sa femme Isabelle. Mais Antoine de Vaudemont. neveu du duo défunt, prétendit que la Lorraine était un fief masculin, et se fit appuyer par le duc de Bourgogne. Les deux rivaux combattirent à BuUégneville \ le 2 juillet 1431. René fut battu, fait prisonnier et enfermé à Dijon dans une tour du palais, qu'on appela depuis la tour de Bar, car René était déjà duc de Bar. Cette perte fut douloureuse pour Charles YII, qui comptait sur l'appui de la Lorraine, et il redoubla d'eftbrts pour détacher le duc de Bourgogne de la cause des Anglais. Dieu avait touché le cœur de ce prince, et ses yeux commençaient à s'ouvrir sur les malheurs qu'avait causés sa folle vengeance. Le traité de Troyes et la mort de Jeanne d'Arc pesaient sur son âme comme un remords ; l'insupportable tyrannie des Anglais, qui traitaient la France en pays conquis, révoltait son orgueil et réveillait son patriotisme. Philippe, qu'on a surnommé le Bon, était accessible à tous les sentiments généreux : il voyait la France se débattre sous le joug; il voyait toutes nos institutions courbées, torturées, brisées par un gouvernement étranger ; il comprenait que le roi n'est pas tout dans une monarchie ; que la force du souverain, sa nationalité, viennent des traditions qui l'entourent, des intérêts qu'il représente, des puissances locales qui le soutiennent: enfin, que pour faire Henri YI roi de France, il aurait fallu d'abord faire une France pour Henri AI. Dans ces pensées, il consentit à une trêve avec Charles VII, et, dès lors, le duc de Bedfort comprit que la cause de son neveu était perdue. 11 en douta moins encore lorsqu'au mois de décembre 1431, il fit couronner cet enfant à Paris, dans l'église de Notre-Dame. Cette cérémonie, dirigée par des Anglais, solennisée par un évêque anglais, au préjudice du prélat qui occupait le siège de Paris, n'obtint d'acclamations que de cette vile populace qui crie Noël à tous les cortèges. Le peuple détourna la tête, et laissa passer cette couronne qui s'en allait.
1 A \iugt kilomètres sud-e5t de Neufcbàteau (Vosges).
528 HISTOIRi: DE FRÂ>CE.
Dès lors Bedfort ne s'appuya plus que sur la Normandie ; il s'établit à Rouen, fonda l'Université de Caen en 1432 \ et augmenta autant qu'il put les privilèges de cette province, ancien apanage des rois anglais. Charles VU. de son côté, réconcilié avec Richemont. poussa la guerre avec vigueur : le connétable envahit le Maine, le bâtard d'Orléans s'empara de Chartres et de plusieurs villes voisines, les paysans se soulevèrent en Picardie : Paris, livré à l'abandon, décimé par la peste, murmura contre les Anglais, contre le duc de Bourgogne; enfin, des conférences s'ouvrirent à Arras en 1435 pour la paix. L'Angleterre s'y comporta avec hauteur, et exigea l'accomplissement rigoureux du traité de Troyes. Il était impossible de traiter sur ces bases. Les deux cardinaux envoyés par le pape Eugène lY -, les ambassadeurs de Sigismond, ceux de tous les souverains de l'Europe, qui assistaient au congrès, insistèrent vainement pour établir des conditions plus raisonnables : Bedfort persista.
Ce fut son dernier acte politique : il mourut à Rouen le 14 septembre 14-35. et Philippe de Bourgogne traita seul. Il reconnut Charles YII comme roi de France, sous la condition qu'il serait affranchi de l'hommage sa vie durant, que Charles lui céderait les villes de la vallée de la Somme, avec Auxerre et Mâcon. et désavouerait le crime de Montereau. Charles consentit à tout. Le traité fut signé le 21 septembre. Depuis ce moment. Philippe fut un allié fidèle, et concourut loyalement à l'expulsion des Anglais.
Il ne restait plus qu'une signature sur le traité de Troyes : la mort l'effaça. Trois jours après celui d'Arras. un bateau, parti la nuit des jardins de l'hôtel Saint-Paul, s'arrêtait. au lever du soleil, près de l'abbaye de Saint-Denis, et quelques pauvi'es religieux, escortés de soldats anglais, portaient sous la voûte royale le cercueil d'Isabeau de Bavière. Mauvaise reine, mauvaise épouse, mauvaise mère,
^ Charles VU, la nit'>me année, fonda celle de Poitiers.
2 Condolmere, Vénitien, neveu de Grégoire XII, élu eu 1431, à la morl de Martin V.
elle (Hait morle dans ce palais désert, oubliée des Parisiens et méprisée des Anglais.
Le 13 avril 1436, le connétable, suivi du bàtaj'd d'Orléans et du maréchal de Lille-Adam, qui commandait les Bourguignons, fut introduit dans Paris par les bourgeois : les Anglais, après s'être renfermés à la Bastille pendant trois jours, capitulèrent et se retirèrent à Rouen. Lue amnistie complète fut publiée dans la capitale au nom du roi. Charles cependant n'y fit son entrée que le 13 novembre li37. Il avait parcouru le Midi, et au retour pris d'assaut la ville de Montereau. Philippe, pendant ce temps, assiégeait Calais ; mais une révolte des Flamands l'obligea d'abandonner cette entreprise.
Charles fut reçu avec transport par les Parisiens : tout le monde avait besoin de pai'don. le roi lui-même. Il signala son séjour pai' d'utiles règlements, qui ramenèrent la sécurité dans les transactions sociales; le Parlement, l'Université, la bourgeoisie, les corps de métiers, confirmés dans leurs privilèges, reprirent leur existence normale, et l'on put s'occuper de réparer les désastres de la nation, parce qu'on avait confiance dans l'avenir.
La mort de Bedfort avait désorganisé le gouvernement anglais : le Parlement ne se montrait pas empressé à voter des subsides pour une guerre qu'il regardait comme peu nationale ; et Charles YII, sûr de l'appui du duc de Bourgogne et des provinces du Midi, maître de sa capitale, put donner son attention aux grandes affaires du royaume, comme l'eût fait un roi affermi depuis longtemps sur le trône de ses pères. Une haute question religieuse s'agitait alors. Le concile de Baie, convoqué en 1431 par Martin V, avait porté ombrage à son successeur Eugène IV, qui, sous prétexte de travailler plus facilement à la réunion de l'Église grecque, voulut le ti'ansférer à Bologne. Le concile résista. Le temps n'était plus où l'autorité pontificale régnait sans contrôle. L'esprit de liberté s'était introduit dans l'Eglise, dont le rôle est de marcher toujours à la tète du siècle ; la décision du concile de Constance avait rendu le
despotisme impossible. Eugène dut céder ; mais bientôt de nouvelles discussions éclatèi'ent entre le pape et le concile au sujet de la réforme du clergé. Eugène indiqua un nouveau concile à Ferrare: quelques prélats s'y rendirent; il en fit r<»uvei1ure le 8 janvier 1438, et y reçut l'empereur grec Jean Paléologue. qui venait, au prix de la réunion de son Eglise, demander des secours pour Constautinople. Mais le concile de Bàle avait refusé de se dissoudre, et l'Université de Paris adhérait à ses propositions de réforme. La guerre religieuse pouvait se mêler en France à la guerre politique. Charles \ll se hâta de convoquer à Bourges une assemblée générale du clergé français. 11 la présida lui-même, assisté du Dauphin Louis, alore âgé de quinze ans K du duc de Bourgogne, du duc de Bourbon, dont le père était mort en captivité, et de Charles d'Anjou, comte du Maine. C'est dans cette assemblée que fut rédigée et promulguée, le 7 juillet 1 i38, la pragmatique sanction, qui établit les libertés de l'église gallicane. Cet acte célèbre ne faisait qu'approuver quelques propositions fondamentales du concile de Bàle. la suprématie des conciles généraux sur le pape, l'obligation pour le souverain pontife d'en convoquer un tous les dix ans. la liberté des élections pour les hautes dignités ecclésiastiques, sauf quelques sièges réservés au pape, la fixation à vingt-quatre du nombre des cardinaux, la réduction des appels en cour de Rome, la suppression des annates ou redevances ultramontaines. la défense de tout interdit général qui envelopperait les innocents avec les coupables, et plusieurs règlements de disciphne ecclésiastique. Eugène IV fulmina contre cette décision ; mais le concile de Bàle l'approuva. De plus, il déposa Eugène lY et élut à sa place le duc de Savoie, Amédée YIIL qui avait abdiqué pour embrasser la vie monastique. Ce pape prit le nom de Félix Y. Mais la France, tout en restant attachée aux princes du concile de Bàle. ne reconnut pas le nouveau pape, et se maintint dans l'obédience d'Eugène.
1 Louis, Dauphin, depuis Louis XT, était ne à Bourfres le 4 juillet 14^3.
QUI^'ZIÈME SIÈCLE. 531
Une ordonnance dn 2 novembre 1439 commenra une des pins importantes améliorations dont la nation française ait à se féliciter. La licence des gens de guerre était ponssée à de tels excès, et les services de la noblesse féodale coûtaient si cher aux souverains, qu'il était temps, dans l'intérêt commun de la monarchie et du pays, d'organiser une armée nationale, c'est-à-dire une armée qui, ne combattant que pour la patrie, reçût de l'Etat sa subsistance, et du roi seul sa direction. Cette création, qui a changé le système militaire et donné vie et force aux États modernes, est l'œuvre de Charles YÏI. Il la proposa aux États généraux d'Orléans qu'il présida lui-même : elle lût accueillie comme toutes les idées patriotiques le sont par les représentants d'un grand peuple. On fixa le nombre des capitaines, celui des hommes qu'ils commanderaient, et la taxe annuelle que la nation devait payer pour leur entretien. Dans les années qui suivirent, Charles s'occupa d'organiser ce système, en répartissant les charges de cet entretien entre les diverses provinces, ainsi qne les diverses garnisons que ces corps devaient occuper. Tout homme d'armes, comme tout chef de bandes en dehors de ces cadres, devait être réputé rebelle et ennemi.
Cette grande et belle réforme, qui sauvait le territoire français du pillage, qui donnait enfin de l'unité à nos ressources militaires, et mettait entre les mains du roi un moyen puissant d'action et d'énergique résistance contre les ennemis du dehors, ne pouvait être goûtée de la noblesse et de cette turbulente féodalité qui venait , en servant Charles A'II, de reconquérir ses prétentions d'autrefois. Charles fut accusé d'ingratitude. Le bâtard d'Orléans luimême, qui venait d'être fait comte de Dunois, se joignit aux mécontents, que soulevaient les ducs de Bourbon et d'Alençon (1440). Une foule de capitaines aventuriers, chefs de ces bandes qu'on appelait alors les Écorclieurs ou les Armagnacs, prit les armes et se fortifia dans les châteaux du Poitou, de la Touraine, du Bourbonnais. Les rebelles parvinrent à entraîner le Dauphin Louis, esprit inquiet, ré-
calcilraiit. jal(jux de la gloire de son père. Charles n'hésita pas : il avait derrière lui la nation entière ; il marcha contre les rebelles qui avaient appelé leur entreprise Praguerie, en mémoire des révoltes de Prague dans la guerre des Hussites K Dunois rentra vite dans le devoir : l'acti^-ité et la valeur du roi firent le reste ; une rapide campagne le rendit maître des places fortes du Poitou ; il marcha sur le Bourbonnais. Reçu à Clermont avec transport, taudis que les rebelles avaient trouvé les portes fermées, il marcha sur Moulins et s'empara des châteaux du duc de Bourbon, qui implorait en vain l'appui de Philippe de Bourgogne. Le prince rebelle fut forcé de venir avec le Dauphin demander pardon à genoux ; et comme Louis menaçait de s'en retourner si le roi n'accordait la grâce à ceux des rebelles qui l'avaient suivi. Charles lui dit : « Louis, les portes vous sont ouvertes, et si elles ne vous sont assez grandes, je vous ferai abattre seize ou vingt toises de mur pour aller oti bon vous semblera. » Il fallut se soumettre : la paix fut publiée à Cusset. le 2i juillet 1440. Cette même année, le duc d'Orléans prisonnier depuis la bataille d'Azinçourt, fut enfin rendu à la liberté, par l'intervention du duc de Bourgogne, qui paya une grande partie de sa rançon. Charles d'Orléans avait charmé par la poésie sa longue captivité ^. La Praguerie était terminée : mais le brigandage n'était pas détruit, et Charles MI comprit que sa victoire ne serait complète que lorsque les chefs de la révolte l'auraient aidé eux-mêmes à briser le pouvoir qu'ils avaient soulevé contre lui. 11 emmena le Daupliin en Champagne, ainsi que les chefs de bandes qu'il avait soumis, pour y exterminer les écorcheurs qui rançonnaient impitoyablement cette province. Un frère naturel du duc de Bourbon s'y était surtout signalé par d'affreuses cruautés. Charles le livra au prévôt des maréchaux, qui le fit enfermer dans un sac et noyer
1 On appela aiusi les partisans de la doctrine de Jean Huss : leurs longues ré- \ cites ensauglantprent la Bohème '141S-34; .
•^ r.harles d'Orléans est un des premiers poëtes français. Nous possédons ses œuvres.
à Bar-sur- Aube. Cet exemple de sévérité contribua plus encore que la force des armes à pacifier la Champagne ; le comte de Saint-Pol, fils de ce Jean de Luxembourg qui avait livré Jeanne d'Arc aux Anglais, fut châtié aussi d'une rébellion qu'il tentait, et le roi put tourner son activité contre les Anglais. Il alla assiéger Pontoise ; quatre fois ravitaillée par ïalbot, mais pressée avec vigueur, battue en brèche par l'artillerie que dirigeait habilement Jean Bureau, la ville fut prise d'assaut le 19 septembre 1441. Charles escalada les remparts, et mit sous la sauvegarde royale les laboureurs, les femmes et les enfants réfugiés dans les églises.
Charles passa ensuite dans le Midi, et acheva de poursuivre avec ardeur les bandes désordonnées qui ravageaient la Saintonge et le Limousin. Partout le peuple, dont sa présence et son action garantissaient la sécurité, le saluait comme le libérateur du pays, le créateur de l'indépendance nationale. A aucune époque, peut-être, la France ne s'associa plus franchement, avec plus d'abandon, aux efforts de son roi : c'est qu'il y allait pour tous deux de la vie ou de la mort ; encore quelques années pareilles aux dernières de Charles VI, et la monarchie de Philippe -Auguste et le nom français disparaissaient du monde.
On voit avec peine que les princes ne suivirent pas cet entraînement général, et qu'ils s'alarmèrent de cette activité toute royale, de cet accroissement de forces qui tendait à centraliser, sous la protection d'un pouvoir unique, tous les intérêts du pays. Ils tinrent une assemblée à Nevers, et rédigèrent un cahier de doléances qui fut présenté, à Limoges, à Charles VU. Au milieu de plaintes sur les misères publiques, ils avaient eu la maladresse de placer leurs griefs personnels. Charles, en habile politique, les battit sur tous les points en donnant à leurs doléances et à ses réponses la plus grande publi; ité possible. Ce dernier coup porté à la Praguerie resserra les liens entre la royauté et la nation.
On a peine à comprendre, au milieu de cette régéné-
ration presque miraciileoso. riiiaction de l'Angleterre. Henri VT avait vingt et nn ans : mais il rappelait son aïeul Charles Al beanconp plus que son père Henri Y. Livré aux plaisirs, insouciant, esclave de quiconque flattait ses penchants, il tremblait devant son oncle, le duc de Glocester, qui voulait la guerre, et il obéissait au parti contraire, qui voulait la paix. De temps en temps quelque tentative belliqueuse rappelait à la France les prétentions du roi qui lui avait imposé le traité de Troyes : mais au moindre échec le découragement s'emparait du Parlement et du monarque. Talbot avait surpris Dieppe: le Dauphin lui enleva cette ville le 14 août 14-43 ; et par l'entremise du comte de Suffolk. favori de Henri YI, une trêve de deux ans fut conclue. Alors la France se vengea du mariage de Henri Y par celui de Henri YI ; elle donna à l'Angleterre une reine qui devait allumer dans le royaume des guerres terribles. C'était Marguerite d'Anjou, âgée alors de quinze ans, fille de René. Celui-ci, roi de Sicile, depuis la mort de son frère Louis IIL en 1434. avait tenté de eo:xjuérir son royaume ; mais après s'être maintenu à Xaples quatre ans, chassé par son compétiteur, Alphonse le Magnanime, roi d'Aragon, il était revenu à la cour de Charles YIL
Charles profita de la trêve pour travailler au bien de l'Etat; un Parlement indépendant fut établi à Toulouse, en 1443, pour tout le Midi. Ce Parlement devait juger d'après le droit romain, tandis que le Nord suivait la coutume. De grandes foires furent créées à Lyon et en Champagne, pour aider aux développements de l'industrie ; de nombreuses facilités furent ouvertes aux relations commerciales avec la Normandie ; le roi, qui n'attendait qu'une occasion pour reprendre cette belle province, en faisait préalablement la conquête pacifique. En même temps, une régularité inconnue jusqu'alors s'établissait dans la perception des impôts : Jacques Cœur, riche marchand de Bourges, qui couvrait les mers de ses vaisseaux, appelé aux conseils du i*oi. avait apporté dans l'administration des finances l'ordre et la lucidité. La France se sentait revivre ; il ne s'agissait plus
qiinziî;me siècle. 535
que (le la délivrer des aventuriers (jiiil a parcouraient encore dans toutes les directions. La pojilicine de Charles V ne fut pas perdue pour son petit-fils. L'empereur Frédéric ni * lui demanda des secours contre les Suisses cpi assiégeaient Zurich, ville restée sous la protection de l'Empire ; en même temps, René, qu'un traité avec le comte de Yaudemont avait remis en possession de la Lorraine, appelait le roi de France à son aide contre la ville de Metz. Les motifs de ces deux guerres n'étaient ni très-solides, ni trèsclairs ; mais il fallait débarrasser la France, et, comme disait le roi lui-même, lui tirer un mauvais sang. Louis fut chargé de conduire les Armagnacs à la campagne de Suisse, et Charles YII marcha lui-même contre les Lorrains. C'était la première fois que les Suisses se rencontraient avec les Français. Ceux-ci n'avaient aucune idée de cette fière et sauvage nation. La force de corps prodigieuse de ces montagnards, leur opiniâtreté inflexible, leur courage que rien n'arrêtait, parce qu'il ne calculait rien, firent une impression profonde sur un jeune prince qui déjà calculait tout, et voyait pour l'avenir des alliés à conquérir là où ses Armagnacs ne voyaient que des bêtes féroces à égorger. Les Suisses, incapables d'obéir à des chefs et d'écouter la prudence, attaquèrent l'armée de Louis avec fureur au passage de la Birse. à Saint- Jacques, non loin de Bâle ; ils furent défaits et massacrés. Puis, cette armée à' écorcheurs , qui ne trouvait rien à ravager dans les montagnes, s'abattit sur la riche Alsace, prit et pilla Sainte-Croix, Roufl'ach. Saint-Hippolyte, Molsheim; le Dauphin laissait faire. Cependant, blessé d'une flèche au genou devant Dambach -, il se fit transporter à Ensisheim \ et conclut dans cette ville un traité d'alliance avec les cantons suisses, le 28 octobre 4444-.
1 Frédéric, fils d'Ernest, duc d'Autriche, avait succédé, en 1440, à Albert II, mort Tannée précédente. Depuis Albert II, -l'empire est resté dans la maison d'Autriche. Ce prince desc^.ndait directement de Rodolphe ch? Habsbourg. H avait succédé, en 1438, à Sigisniond de Luxembourg.
2 A quatre kilomètres nord de Schiestadt [Bas-Rhin).
3 A vingt kilomètres sud-est de Colmar (Haut-Rhin).
Charles VH, de son coté, alla assiéger Metz, qui capitula et paya les frais de la guerre. Cet argent servit au roi pour agrandir les cadres de son armée ; et pendant les années qui suivirent, il s'occupa de créer une force militaire imposante et surtout disciplinée, qui lui donna les moyens d'en finir avec l'Angleterre. C'est dans ce but qu'il organisa les francs-archers^ par ordonnance du 28 avril 1448. Chaque paroisse du royaume devait en fournir un, toujours prêt à marcher à l'appel du roi. Ces archers étaient exempts de taille, et devaient s'entretenir à leurs frais : ils recevaient en campagne une paye de quatre francs par mois. On reconnaît dans cette ordonnance la pensée constante de Charles ML celle d'appeler également tous les intérêts locaux à la défense du royaume et de raviver l'esprit national. Aussi, dans la dernière lutte qui se préparait, tous les avantages étaient pour lui.
En Angleterre, Marguerite avait apporté, au milieu des divisions du pays, ses passions de jeune femme et ses habitudes de pouvoir absolu. Naturellement favorable à la France, elle se ligua avec le cardinal de ^^'inchester, grandoncle du roi, et Sufïolk, son favori, pour perdre le duc de Glocester. Exclu du conseil, ce dernier fut bientôt accusé de trahison, arrêté, et trouvé mort dans son lit. Richard, duc d'York, commença dés lors à se faire chef de parti, et à élever des prétentions au trône. Descendant, par sa mère, du duc de Clarence, second fils d'Edouard III, il devait, selon les lois de succession en Angleterre, passer avant Henri YI, qui descendait du duc de Lancastre, troisième fils d'Edouard. L'usurpation de Henri lY sur Richard IL quoique consentie par la nation, ne détruisait pas les droits du duc d'York aux yeux de ses partisans, et la guerre civile devenait imminente. L'occasion était donc favorable pour se venger de l'Angleterre, et Charles Yll ne pouvait manquer de la saisir.
Sufïolk, en tiaitant du mariage de Marguerite auprès de l'oncle de cette princesse, Charles du Maine, s'était engagé à lui rendre la ville du Mans. Mais il n'avait pas osé présen-
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1er ce traité à la ratification du Parlement, parce que le Mans était la clef de la Normandie. Charles Vil n'en exigea pas moins l'exécution ; et comme Henri VI s'y refusait, et maintenait garnison au Mans, Charles envoya Dunois assiéger cette ville, qui capitula le 17 mars 1448. Surienne, qui commandait la garnison, se retira en Bretagne, et s'empara, par surprise, de Fougères. François I", duc de Bretagne, qui avait succédé à son père Jean V, en 1442, se plaignit à Henri VI : celui-ci promit réparation, et garda Fougères. Alors la guerre commença : une armée, conduite par le connétable Richemont, attaqua la basse Normandie au mois d'avril 1449 : il n'avait déployé, il est vrai, d'autre bannière que celle du duc son neveu; mais en même temps le bailli d'Fvreux s'empara de Pont-del'Arche, et les milices de Normandie se soulevaient contre les Anglais. Le gouvernement d'Henri VI n'avait fait aucun préparatif : les garnisons anglaises, éparses dans les villes, restaient seules chargées de la défense de la province. Point d'armée pour les couvrir, tandis que Charles VII allait attaquer sur tous les points à la fois. En effet, pendant que Richemont s'avançait du côté de la Bretagne, le comte de Saint-Pol, avec les Bourguignons, marchait vers Rouen par le nord ; le comte de Dunois, avec le titre de lieutenant général du roi, s'emparait de Verneuil et entrait au cœur de la province, et le roi lui-même rassemblait une armée sur la Loire. Mantes, Vernon, Pont-Audemer, Lisieux. ouvrirent leurs portes à Dunois : la route était frayée : Saint-Lô et Coutances étaient au pouvoir du connétable ; Gournay avait reçu le comte de Saint-Pol, Alençon le duc d'Alençon. Charles Ali, suivi de René, roi de Sicile, et de Charles d'Anjou, comte du Maine, marcha droit à Rouen, dont il forma le siège. Le duc de Somerset et le vieux Talbot défendaient la place. Après une vive résistance, que les bourgeois ne secondèrent pas, il fallut capituler. Le roi de France traita ses ennemis avec.courtoisie ; mais il exigea, outre la remise do Rouen, celle d'Honfleur. d'Arqués, de Caudebec, et de plusieurs autres places. Talbot resta en
Otage, comme garantie de ces restitutions, et le nouveau Philippe-Auguste fit son entrée dans la capitale de la Normandie, le 20 novembre Iii9. Il confirma tous les privilèges de la province, et se hâta d'en continuer la conquête. Harfleur. foudroyée par l'ailillerie, se rendit le 24 décembre. Il fallut ensuite assiéger Honfleur. que le commandant avait refusé de livrer : la ville capitula le 18 février 1450. Enfin, une armée anglaise, débarquée à Cherbourg, venait au secoui^s de Caen. Charles envoya au-devant d'elle le comte de Clermont, fils du duc de Bourbon, qui. s'unissant au connétable, remporta une victoire complète à Formigny * le 15 avril. Cette victoire fut suivie de la prise de Bayeux, de celle d'Avranches : puis toutes les troupes, commandées par le roi en personne, se réunirent sous les murs de Caen. Le siège dura trois semaines environ ^ : le roi fit son entrée le 6 juillet, après avoir accordé au duc de Somerset une capitulation honorable. Le système de guerre était changé : ce n'étaient plus ces luttes \iolentes de brigandages et d'assassinats, qui avaient si longtemps désolé la France. Un roi national, qui rentrait parmi les siens, qui ne combattait que pour rétablir la paix, l'ordre, la liberté, n'avait à exercer aucune vengeance ; les portes qui s'ouvraient pour le recevoir devaient i^ester ouvertes poar laisser passer l'ennemi, à la seule condition qu'il ne reviendrait plus. Aussi toutes les villes se rendaient l'une après l'autre. Cherbourg seule fit quelque résistance : il importait aux Anglais de conserver un port de mer pour rentrer en France : mais l'ailillerie de Charles \Il leur ôta ce dernier espoir. Le 22 août la ^ille redevint française '■^.
La Normandie était conquise* : le roi. sans perdre de temps, envoya l'armée en Guyenne, et ordonna aux comtes
1 A douze kilomètres est-nord-est de Bayeux, route de Careutan (Calvados).
2 Charles VU logeait, pendant ce siège, à Tabbaye d'Ardenne.
3 C'est à ce siège qu'on fit usage des bombes pour la première fois : les Anglais en furent moult esbahys. car onc n'avoyent eu cognoissance d'ung tel mystère.
* La rapidité de cette conquête fut due à ractivité du roi, à Tardeiir qu'il sut inspirer à tous ses capitaines, et à Te^cellent esprit des populations, lasses depuis longtemps du régime anglais. Mais l'hi>toire ne duit pas omettre, au nombre des causes qui entretinrent la nationalité dans cette province. Tadmirable constance
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de Foix, d'Armagnac et de Cominges, ses fidèles vassaux, d'attaquer eu même temps les Anglais de tous côtés. Ce concours d'opérations eut le plus brillant succès. Le comte de Dunois, qui vint au printemps de 1451 prendre le commandement de ces forces, soumit rapidement les villes de la Guyenne. Bordeaux le reçut le 23 juin, après qu'un héraut d'armes de la ville eut crié trois fois en vain, et pour la forme : « Secours de ceux d' Angleterre pour ceux de Bordeaux! » Le roi, qui était venu à Taillebourg, accorda les plus larges privilèges à cette grande cité, etyfondaunParlement. Il se rendit ensuite à Toulouse, pendant que Dunois achevait la soumission de la province par la prise de Bayonne.
Cependant, outre qu'il était resté en Guyenne un assez grand nombre de puissantes familles dévouées à l'Angleterre, l'opinion publique de ce dernier pays, habilement stimulée par Richard d'York, força Marguerite d'Anjou à tenter de nouveaux efforts pour recouvrer cet ancien domaine d'Edouard IIL Talbot entra dans la Gironde le 2 octobre lio2, et Bordeaux lui ouvrit ses portes; la Guyenne fut bientôt soulevée. Charles, sans perdre de temps, fit avancer des troupes de tous côtés, et se transporta sur le théâtre de la guerre. Talbot fut tué en attaquant les Français devant Castillon de Périgord, et toutes les places de la Guyenne se rendirent bientôt. Charles se présenta devant Bordeaux, qui, cette fois, ne pouvait espérer du roi vaiqueur le même traitement. Forcée de capituler, la ville perdit ses privilèges, et paya cent mille écus. Charles YII y entra le 19 octobre 1453. Depuis ce moment, elle demeura française.
Il ne restait à l'Angleterre que Calais. Ainsi disparurent les dernières traces du divorce de Louis VU ; ainsi fut
de cent viugt chevaliers, qui, sous la conduite du brave d'Estouteville, défendirent pendant vingt ans le mont Saint-Michel contre toutes les attaques de TAngleterre. Ce rocher resta inexpugnable, et la vue du drapeau de France, qui ne cessa jamais de flotter sur la tour du fort au milieu de la mer, quand toutes les côtes Toisines étaient soumises, fut jusqu'à la fin, pour ces belles contrées, un signe de railliement, un symbole d'espérance.
vengé le traité de Troyes ; ainsi furent réparées les funestes journées de Crécy. de Poitiers et d'Azincourt. Ainsi la France devint une puissante monarchie.
Mais pendant que cette monarchie se relevait de ses ruines, une autre à l'orient s'écroulait pour ne plus reparaître. Constantinople était tombée le 29 mai sous les coups de Mahomet II. Le dernier des Césars, Constantin XII Bragazès. avait succombé en héros sur les débris de la cité impériale. Au fait, ce n'était qu'une ville sans ressource, prise et livrée au pillage, qu'un prince sans armée et sans appuis, mourant en désespéré ; mais avec ce prince, avec cette ville, le féroce musulman foulait aux pieds de son cheval la religion chrétienne, les sciences, les lettres, les arts de l'Europe, les grands noms de Constantin, de Justinien, de Théodose, la gloire des croisades et la cause de la civilisation tout entière.
La chrétienté s'émut peu : les imaginations seules furent frappées. Philippe de Bourgogne se souvint que son père dans sa jeunesse avait été un des héros de Xicopolis: peutêtre aussi se souvint-il qu'il en avait été un des captifs, car, après avoir à Lille juré dans un grand festin, le 9 février 1454, qu'il conduirait une croisade contre les Turcs \ il se trouva fort satisfait d'apprendre que Charles VII blâmait son vœu, et de voir que l'Europe entière restait froide à son belliqueux appel. Bientôt d'ailleurs elle recueillit les fruits de la grande catastrophe qu'elle avait déplorée ..Les arts et les sciences exilés vinrent chercher un asile en France, en Italie, en Allemagne; les lumières, en se concentrant, devinrent plus vives, et opposèrent aux envahissements de la
1 Cette soleunité peut donner une idée du goût du temps : on voyait sur les tables du festin une cathédrale avec ses cloches, ses orgues et ses chantres; un navire avec sou équipage; une forteresse avec ses fosses, ses donjons, sa garnison; un pâté contenant vingt-huit musiciens : toutes ces pièces, mues par des ressorts, faisaient de la musique; les personnages exécutaient leurs fonctions. On vit descendre d'une tour, que portait un éléphant, une femme qui s'appelait la Sainte- Église, et qui raconta les maux que lui faisaient les inGdèles. Alors le roi d'armes Toison-d'Or entra, portant un faisan, dans le bec duquel se trouvait un bille!, que le duc fit lire après avoir juré à Dieu, à la glorieuse Vierge Marie, et au faisan, de faire ce que le billet contenait. C'était un vœu de croisade. Comparez cette fastueuse et stérile jonglerie avec rassemblée de Clermont, en 1095.
barbarie des obstacles plus redoutables que ceux des armes. Et comme, dans les vues de la Providence, les grandes ressources ne manquent jamais aux grands besoins, une découverte, simple dans son principe, immense dans ses résultats, taisait dans ce moment môme rayonner de toutes parts la pensée et l'intelligence : l'imprimerie venait d'être inventée à Strasbourg par Guttenberg ; une conversation sans fin allait commencer entre les hommes de tous les lieux et de tous les temps ^
Les dernières années du règne de Charles VU furent consacrées aux réformes que tant de malheurs avaient rendues nécessaires, et à l'affermissement de l'autorité royale, que ce prince ne laissa jamais faiblir. Mais ce ne fut pas sans de longues résistances, sans de douloureux sacrifices. Jean Y, comte d'Armagnac, dont les scandales affligeaient le Midi, refusa de plier devant cette autorité, et fut soumis par les armes : son comté fut confisqué, il s'enfuit en Aragon. Jean II, duc d'Alençon, mécontent de ce que le duc de Bretagne, Pierre II ^ refusait de lui rendre sa ville de Fougères, fit alliance avec le duc d'York, s'engagea à lui livrer des villes de France, et trahit ou du moins compromit la cause nationale qu'il avait si bravement servie. Charles le fit arrêter à Paris par Dunois, et conduire devant lui. Alençon nia tout, et se plaignit de n'avoir pas obtenu justice dans son démêlé avec le duc de Bretagne. « J'ai toujours fait raison et justice à chacun, dit le roi. et je vous le prouverai. » Il fit instruire le procès du duc par la cour des pairs, les grands officiers de la couronne, et le Parlement. Déclaré coupable de haute trahison, le prince fut dégradé de sa dignité de pair et condamné à mort. Son duché fut confisqué; mais le roi lui fit grâce de la vie, et le retint en prison.
1 On place ordinairement en 1440 la découverte de Vimprimerie par Guttenberg ; il est bien difficile de préciser avec une date positive cette belle pensée, qui se produisit pendant quelque temps par des essais infructueux. Faust et Schœffer secondèrent l'inventeur par leurs travaux. Le dernier trouva le moyen de fondre les caractères. C'est en 1457 que furent iiniriniés les prerriiers livres, la Bible et le Psautier. A la Gn du siècle, on avait déjà publié mille trois cent trois auteurs.
2 II avait succédé h sou frère François I"^ en 1450.
Le plus cruel obstacle que tmuva Charles VU dans l'exercice de son pouvoir fut l'opposition sourde et haineuse de son fils. Apphqué à l'étude et au soin de connaître les hommes, Louis avait vo-.lu dominer dans les conseils de son père, et gouverner à son gré la cour et le royaume. Sa soiïdirejalousie lui faisait voir des ennemis personnels dans tous ceux qui obtenaient la confiance du roi. Charles eût cédé peut-être, car, malgré sa fermeté comme roi. il avait, comme père et comme homme, de grandes faiblesses. Mais ses conseillers ne manquaient pas de bonnes raisons pour l'aigrir contre son fils, qui, de son côté, saisissait toutes les occasions de le gêner dans sa vie publique, de le critiquer dans sa vie privée. A ce caractère soupçonneux et tracassier le Dauphin joignait une pusillanimité excessive, redoutant pour lui le sort que, sans aucun scrupule, il eut fait éprouver aux autres. Dès l'année 1451 il s'était retiré à Vienne, dans sa province de Dauphiné, et avait, sans le consentement de son père, contracté mariage avec Charlotte, fille de Louis, duc de Savoie, et petite-fille du pape Félix y ^ Le roi savait bien qu'il cherchait à se rendre indépendant: qu'il faisait des levées d'hommes en Dauphiné ; mais si Louis était habile, Charles YII ne l'était pas moins. Il fit porter devant le trône l'appel des Dauphinois contre les impôts dont Louis les accablait, et ordonna à son fils de venir s'en expliquer en sa présence. Louis chercha longtemps des délais, traina la négociation en longueur, demandant des garanties auxquelles le roi répondait : « Mes ennemis n'ont jamais refusé de se fier à ma parole ; pourquoi mon fils ne s'y fierait-il pas? » Mais Louis jugeait de son père par lui-même; il tint bon, et s'obstina à rester à Vienne.
1 Louis avait épousé on promières iioces, en 1436, Marguerite, 611e du roi d'Ecosse Jacques 1er, qui (m as^aisiné faniiée suivante. En 1445, après sa campagne de Lorraine, et celle de son fils en Suisse, Charles VU passa quelque temps au château de Sarri, à une lieue de Chàlons-sur-Marne. C'est là que Louis vint le joindre, La Daupbine Marguerite y mourut d'une pleurésie qu'elle avait gagnée en revenant à pied de Châlons. C'était une jeune femme bien douce, et que 1 humeur de son mari rendait bien malheureuse. A vingt ans, la vie lui était à charge, et dans ses derniers moments elle répondait à ceuï qui cherchaient à lui donner de l'espoir : « Fi de la vie, qu'on ne m'en parle plus ! »
Alors Charles VU fit marcher des troupes vers le Daiipliiné, sous la cond dite d'Antoine de Ohabannes, comte de Dammartin, un des honnnes que Louis détestait le plus. Le Dauphin eut peur; et, sous prétexte d'une partie de chasse, il s'enfuit à Saint-Claude, dans le Jura. Il était là sur les terres du duc de Bourgogne. Quelques jours après, il se réftigia à Bruxelles, auprès de ce prince, qui n'aurait pas dû encourager sa désobéissance, car lui-même était brouillé avec son fils, le comte de Charolais. Charles YII lui écrivit à ce sujet : « Vous élevez un renard qui un jour croquera vos poules. » Il disait vrai. Le roi se transporta à Lyon, déclara le Dauphiné réuni à la couronne, prit possession de cette province le 15 octobre 1456, et confii-ma le parlement que son fils avait institué à Grenoble, trois ans auparavant.
Pierre II, duc de Bretagne, mourut le 22 septembre 1457, laissant le duché à son oncle, le connétable Arthur de Richemont. Mais ce prince n'en jouit pas longtemps; il mourut le 26 décembre 1458, et son neveu François d'Étampes lui succéda : ce prince n'avait que vingt-trois ans.
Il fallait bien du temps encore pour créer une politique européenne, et les souverains, comme les États, avaient assez à faire chez eux sans s'occuper d'intervention ou de conquêtes. Si, d'un côté, l'époque de la fraternité religieuse était passée, comme le prouvèrent les inutiles efforts du pape Pie II ^ en 1459 pour organiser une croisade, de l'autre l'équilibre politique, entre tant de nations si diversement constituées, ne pouvait pas exister encore. Nous allons voir pendant un siècle le gouvernement français tourner ses vues et porter ses armes vers l'Italie, dont les prétentions sans cesse renaissantes de la maison d'Anjou lui ouvraient les portes, et l'incompatibilité des deux nations en toutes choses fera de cette contrée le tombeau de nos guerriers et quelquefois l'écueil de notre gloire. Charles VU
1 C'est le célèbre .Eneas Sylvius Piccolomiiii, qui s'illuslra au concile de Bàle. Il fut nommé pape eu 1458. Entre Eugène IV et lui il y eut deux papos remarquables : en 1447, Nicolas V (Thomas Parentucelli), fondateur de la bibliothèque du Vatican ; eu 1455, Calixte III (Alphonse Borgia, Espagnol), qui fit reviser le procès deJeanne d'Arc et la déclara martvre.
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donna le premier l'exemple de cette politique maladroite. de cette ambition funeste. II accepta la souveraineté de Gênes, que les Génois lui offraient : il se jeta dans les querelles des Milanais et des A'énitiens : il envoya le roi René tenter sur le midi de l'Italie d'inutiles entreprises. Et lorsque ce prince, peu belliqueux, fut revenu jouir dans son comté de Provence du repos qu'il aimait. Charles seconda de tout son pouvoir la tentative que fit Jean de Calabre. fils de René, pour chasser de Xaples Ferdinand, fils d'Alphonse le Magnanime! 1159). Jean réussit : René fut encore une fois reconnu par ce peuple inconstant et passionné. Mais les Génois se révoltèrent, chassèrent les Français, et les ressources manquèrent de nouveau à Jean de Calabre, qui se vit obhgé d'abandonner sa conquête.
Ce fut le dernier acte politique de Charles VU; les chagrins que causait à ce prince la conduite de son fils aîné troublèrent le repos de ses dernières années. Il devint soupçonneux, mélancolique, se défiant de ses plus fidèles serviteurs, qu'il croyait vendus à son fils. Tombé malade à Mehun-sur-Yèvre. petite ville à cinq heues de Bourges, il crut qu'on voulait l'empoisonner, et. malgré les soins de son plus jeune fils Charles, qui goûtait devant lui les mets qu'on lui présentait, il persista à refuser des aliments, et mourut le 22 juillet 1461. après sept jours d'abstinence, dans sa cinquante-huitième année.
Le règne de Charles YII est un des beaux règnes de notre histoire, puisque c'est la résurrection de la France. Il commence au milieu des plus grands malheurs dans lesquels puisse tomber une nation, l'invasion étrangère, l'avilissement de tous les pouvoirs, la discorde de tous les citoyens, la désorganisation de toutes les forces nationales, la misère des peuples, et, ce qui est bien pis encore, la honte de l'État ; il s'achève au miUeu d'une organisation vigoureuse de ces mêmes forces, de la prospérité croissante de ces peuples : il laisse un beau territoire à la France, une grande monarchie à l'Europe, l'autonté sur le trône, l'obéissance dans l'armée, le respect des lois dans la nation, la gloire partout.
Attribuer tous ces miracles au génie de Charles VII serait aussi déraisonnable que de les faire surgir autour de lui comme un tourbillon qui l'emporte. I^es desseins de la Providence se manifestèrent avec un c'clat que l'aveuglement de la plus sceptique philosophie ne pourra nier jamais : un concours de circonstances, unique dans l'histoire, fit apparaître les sauveurs du pays et tomber ses tyrans ; un esprit national, ({ui sembla s'éveiller tout à coup dans les villes, dans les chaumières des hameaux, jusque sur les grandes routes, enveloppa le roi, l'entraîna, le prot<'gea sans cesse. Mais enfin cet enthousiasme prodigieux n'eût pas duré s'il n'eût pas été compris; longtemps jeune et insouciant, longtemps étourdi par ce mouvement général qui n'était ni son ouvrage, ni celui d'aucun homme, Charles finit par le sentir, par s'y associer, par le diriger lui-même. Alors il fut un grand roi : l'élu de Dieu, l'élu du pays se tint à la hauteur de sa mission et sut l'accomplir. Dans sa vie privée, il eut des faiblesses, et il est fâcheux que les traditions populaires aient associé à sa mémoire le nom d'Agnès Sorel, la dôme de Beauté \ Mais si les actes de son règne s'en ressentirent, ce fut plutôt un bien qu'un mal, si l'on en croit ces mêmes traditions. La gravité de l'histoire ne doit pas descendre d'ailleurs dans ces détails domestiques, qui n'ont de couleur nationale que celle dont la \ieille galanterie de nos pères environnait le caractère desfemmes. Charles YII eut d'ailleurs un mérite assez rare, celui de bien choisir les hommes qu'il employa ; et si l'on veut une preuve de l'ascendant personnel qu'il exerça sur son époque, on la trouvera dans le silence complet de l'histoire sur Philippe le Bon, depuis le traité d'Arras. Ce souverain des plus riches États de la chrétienté, si célèbre par sa magnificence, son habileté, son orgueil, resta pendant vingt-six ans le plus fidèle des alliés, le plus paisible des
1 On rappelait ainsi parce que Charles VII lui avait donné le château de Beauté, dans le bois de Vincennes. On se rappelle que c'est là qu'était mort f.harles V. Ce fut en 1431 que Charles fit la connaissance d'Agnès. Elle mourut à Jumieges près de Rouen, en 1450, le 9 février.
HISTOIRE DE FriA.\CE.
vassaux. Dès que Charles Yll eut fermé les yeux, cette position changea tout à coup, et le duc de Bourgogne ne lut plus pour le roi de France qu'un voisin dangereux, un rival redoutable.