LOUIS XL
Si tous les moyens étaient légitimes pour renverser un ennemi, pour agrandir le territoire d'un Etat; si une nation pouvait tout sacrifier, même l'honneur, même la liberté, pour obtenir la sécurité et des avantages matériels, si le
vieil axiome qui appelle les rois pères des peuples, et qui leur impose l'obligation de donner à cette grande famille l'exemple de la justice et de la probité, devait faire place à l'opinion que les rois ne sont que les hommes cV affaires du pays; alors Louis XI mériterait la reconnaissance de la patrie; encore faudrait-il oublier sa tyrannie pour n'en voir que les tardifs résultats. Son règne, que la politique moderne a vanté, parce qu'elle y a trouvé des principes à sa guise et des règles à son usage, a
1 Voyez à la fin du volume ^Explication raisonnée des figures, n° 46.
Louis XI 1
procuré à la France d'utiles alliés, de belles provinces, un commerce pins étendu, une industrie plus active, fondé quelques sages institutions, réprimé quelques graves abus; mais il a criblé le pays d'impôts : il a dompté l'aristocratie féodale, mais il a foulé aux pieds les franchises nationales; son despotisme jaloux a poursuivi, attaqué, exterminé l'indépendance partout oti elle lui portait ombrage, dans le peuple comme dans la noblesse, car il n'assembla qu'une fois les Etats généraux, et ce fut poiu' leur prouver qu'il était le maître. Mauvais frère, mauvais père, comme il avait été mauvais fils ; roi méchant, allié perfide, faux dévot, croyant aux sortilèges et ne croyant pas à la vertu, il n'aspira qu'à la gloire d'être un rusé diplomate et un habile politique. Quel roi oserait avouer qu'il ambitionne cet éloge? Quel peuple se vanterait d'avoir un roi pareil?
A la nouvelle de la mort de son père, il se hâta d'accourir, et se fit sacrera Reims le 18 août. Puis son premier soin fut de condamner l'administration de Charles AU en remplaçant tous ses conseillers, en rétablissant le comte d'Armagnac dans ses Etats, en donnant la liberté au duc d'Alençon, en abolissant la pragmatique sanction {1461). Ce dernier acte était grave : la pragmatique était l'œuvre de la nation comme du roi, les Etats généraux l'avaient faite, et le roi ne pouvait la supprimer tout seul. Aussi le Parlement résista et continua de l'appliquer dans ses arrêts. Dès lors deux grands faits se manifestèrent. D'une part, il fut évident que le roi voulait régner seul, se passer du concours du pays, et surtout abattre le pouvoir féodal, qui jusqu'alors avait seul profité de lapramagtique, la collation des bénéfices ayant passé de la cour de Rome à celle de tous les seigneurs du royaume. De l'autre, il s'étabht en coutume, pour rester en principe, que les Parlements, au défaut d'assemblées nationales, allaient former un contre-poids au despotisme royal, et se poser en défenseurs des franchises du pays.-
Louis ne prévit pas d'abord ces conséquences, et suivit son œuvre. Les grands vassaux le gênaient; il se trouvait à l'é-
5i8 HISTOIRE DE FRANCE.
troit dans son royanme entre ces maisons de Bourgogne, d'Anjou, de Bretagne, et ces fiefs du Midi qui occupaient de vastes territoires. II songea à les presser à leur tour entre lui qui les harcèlerait sans cesse, et des ennemis qu'il leur susciterait par derrière. Il pensa dès lors â la Flandre, à la Suisse, à l'Espagne, à l'Italie. Il avait vu de près et parfaitement jugé les deux premières nations, et savait le parti qu'il pouvait en tirer. L'Italie et l'Espagne lui offraient des points d'appui contre les maisons d'Orléans et d'Anjou ; François Sforza ^ avait renversé les Yisconti à Milan, malgré les prétentions des fils de Valentine sur ce duché; il fallait s'unir aux Sforza. L'Aragon voulait Naples, il fallait s'allier à l'Aragon pour abattre la famille d'Anjou. On voit que dans cette politique toute nouvelle, Louis XI ne tenait compte ni des liens de famille, car il était fils de Marie d'Anjou, ni de ceux de l'hospitalité, car Philippe de Bourgogne l'avait accueilli dans son exil, ni du respect dû à la gloire paternelle, car il bouleversait tout le système de Charles VIL D'ailleurs, malgré son habileté, Louis avait un défaut dangereux dans un homme d'État ; il ne savait pas attendre. II voulut mettre en jeu tous ces ressorts à la fois; il compromit tout.
Ainsi, dans cette lutte contre le pouvoir féodal, il aurait pu avoir pour lui l'opinion populaire : mais comme il avait surtout besoin d'argent, il commença par augmenter prodigieusement les impôts. La taille, qui sous le règne précédent n'était que d'un million deux cent mille livres fut portée à trois millions, sans qu'on eût consulté même les Etats provinciaux, que Charles VU avait constamment assemblés pour régler ces matières. Son épargne, dit l'historien Mathieu, était la râtelle qui s'enflait de la maigreur de tous les autres membres. Des soulèvements eurent lieu * on les réprima par des supplices. Les ducs de Bourgogne
1 François-Alexandre était fils naturel de Giacomo Attendolo, surnommé Sforza, fameux coadottiere, qui avait longtemps combattu au service de Florence et de >faple&i François, né en 1401, après avoir guerroyé comme lui, se rendit indépendant dans la Marche d'Ancône, et épousa, en 1441, la fille de Philippe-Marie Yisconti, duc de Milan. Trois ans après la mort de ce prince, il usurpa le pouvoir, 1450.
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et de Bretagne, d'un autre côté, ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'on les jouait. Le premier avait été reçu à Paris avec de grands honneurs : son fils Charles, comte de Charolais, avait été nommé par le roi lieutenant-général en Normandie; et presque aussitôt, en recevant à Tours • 1 "hommage de François II, duc de Bretagne, Louis avait aussi donné le gouvernement de la Normandie à ce prince, espérant par là faire naître des occasions de brouillerie entre les deux grands vassaux. Le comte de Charolais et le duc de Bretagne, jeunes tous deux, sentirent vivement cet affront et s'allièrent secrètementcontreleroi de France. Mais celui-ci avait déjà mis en usage la corruption, qui lui réussit toujours : il gagna les conseillers du vieux duc de Bourgogne, dont l'esprit s'affaiblissait, et le fit consentir (1463) au rachat des villes de la vallée de la Somme, cédées par le traité d'Arras : en même temps il obtenait, en échange d'un secours insignifiant qu'il envoyait au roi d'Aragon Jean II pour soumettre les Catalans révoltés, la cession des provinces du Roussillon et de la Cerdagne. Il cherchait aussi à calmer l'irritation populaire en accordant çà et là quelques privilèges aux grandes villes. Il créa en 1462 le Parlement de Bordeaux, et chercha à faire oublier à cette cité le traitement sévère que Charles YII lui avait infligé.
Quant à la maison d'Anjou, s'il l'abandonnait en Italie, s'il la trahissait, il cherchait à l'éblouir en accueillant avec graiid étalage de protection Marguerite vaincue et chassée d'Angleterre par Edouard d'York, qui avait pris avec la couronne le nom d'Edouard IV.
Les hésitations timorées de cette politique révélaient la faiblesse de Louis XI à ses ennemis, en même temps que l'évidence de ses projets les excitait contre lui. Ils comprirent qu'il fallait se hâter de l'accabler au dedans, pendant que le triomphe de la maison d'York en Angleterre pouvait l'embarrasser. Une ligue redoutable se forma par l'entremise du comte de Saint-Pol : elle se composait du duc de Bretagne, du comte de Charolais, du duc de Lorraine, fils
de René, du duc d'Alençon. que Louis n'avait pas gagné en lui faisant grâce, du duc de Bourbon, qu'il avait privé du gouvernement de Guyenne : de son frère, Pierre de Bourbon, sire de Beaujeu ; du comte d'Armagnac, que Louis avait rappelé ; de son cousin Jacques d'Armagnac, que Louis avait fait duc de Nemours; du sire d'Albret, de Dammartin \ de Dunois et de toute la noblesse inférieure, que l'abolition de la pragmatique avait irritée. Il fallait un chef à cette ligue : on mit à la tête, pour la forme seulement, un jeune prince de dix-neuf ans, Charles, frère de Louis, que le roi avait fait duc de Berry sans lui livrer cet apanage. Il fallait surtout un motif qu'on pût avouer : on prétexta la tyrannie de Louis XL et surtout les impôts dont la nation était accablée, et la ligue s'appela Ligue du bie ripublic ^.
On se réunit à Nantes auprès du duc François IL et ce fut de là que le jeune Charles écrivit, le 15 mars 1465. un manifeste qu'il adressa au duc de Bourgogne, exposant le mauvais état du royaume, l'oppression du peuple, et appelant aux armes contre les mauvais conseillers qui trompaient le roi, style obligé de toutes les rébelhons. Le prince Charles d'Orléans, un des plus ardents instigateurs de la hgue, venait de mourir le A janvier, à l'âge de soixante-dix ans : Charles le Téméraire, comte de Gharolais. devint l'âme du complot.
Louis chercha à se procurer l'appui d'Edouard lY; mais il avait soutenu les droits de la maison de Lancastre : Edouard envoya les lettres du roi de France au duc de Bourgogne. Des tentatives pour ramener le duc de Berry et diviser les confédérés n'ayant pas réussi davantage, le roi se hâta de les attaquer avant que leurs forces fussent réunies, espérant les accabler l'un après l'autre. Il marcha
1 Louis avait f,tit juger et oondaniner ce seigneur. Danimartin, enfermé à la Bastille, sortit par un trou qu'il fit à la muraille, et alla joindre, en Bretagne, les confédérés.
2 II paraît que la base de tous leurs projets était le renversement de Louis XI. Il résulte d'un interrogatoire subi par Antoine de Crèvecœur, fait prisonnier à la bataille de Montlhéry, qu'on devait nommer un régent.
sur le Bourbonnais; mais cette opération laissait Paris à découvert. Charles le Téméraire se hâta de profiter de la faute, s'empara de quelques villes de Picardie, et s'avança vers la capitale. Déjà il était maître de Pont-Sainte- Maxence, et l'armée de Bretagne allait le joindre. Le roi, qui assiégeait Riom en Auvergne, où le duc de Bourbon s'était retiré, s'empressa de traiter avec ce prince, avec le comte d'Armagnac et le duc de Nemours, et envoya les ordres les plus pressants pour mettre Paris en état de défense. Cette ville avait peu aimé Charles YII, qui y séjournait à peine ; elle aimait moins encore Louis XI, qui lui préférait la ville de Tours. Il flatta les Parisiens, leur donna des armes, leur promit que la reine irait faire ses couches chez eux, ^et écrivit que si le monde était une bague, Paris en serait le diamant.
De son côté, Charles le Téméraire, partout où il passait, faisait brûler les rôles des contributions. Le peuple était devenu une puissance qu'il fallait ménager. Charles ne tenta point d'attaquer Paris, il le tourna, prit Saint-Cloud, et se dirigea sur Etampes, au-devant du roi. Les armées se rencontrèrent le 16 juillet 1465 à Montlhéry^ La bataille commença par une affaire d'avant-garde entre le comte de Saint-Pol et le sénéchal Pierre de Brézé. Charles arriva bientôt au secours du premier, Louis au secours de l'autre, et la mêlée se prolongea jusqu'à la nuit, sans résultat décisif. Chacun des deux rivaux se crut vaincu, puis vainqueur : mais il y eut un grand carnage ^ Le roi, le lendemain, gagna Corbeil, et de là Paris. Les ducs de Berry et de Bretagne, qui pendant la bataille étaient restés à Châteaudun, allèrent joindre à Etampes le comte de Charolais, et pendant que le roi René suivait Louis XI,
1 Petite ville à 24 kilomètres sud de Paris, sur la route d'Orléans (Seineet-Oise).
2 On montre encore près de Montlhéry un lieu appelé le Cimetière des Bourguignons.'Le champ de bataille était si encombré de morts qu'il fallut oter quatre ou cinq corps pour placer deux'bottes de paille sur lesquelles Charles le Téméraire s'assit pour souper. Il passa la nuit en ce lieu, pour prouver qu'il était vainqueur ; et Louis XI dit à ce sujet : « Qu'il couche aux champs, attendu qu'il u'a ni villes ni châteaux pour retraite. »
son fils, le duc de Calabre. arrivait avec les Lorrains pour renforcer l'armée des princes, qui vint camper à Charenton, Alncennes et Saint-Denis. Charles de France, duc de Berry, logea au château de Beauté,
Louis s'était hâté d'aller chercher des secours en Normandie ; il entra dans Paris avec des forces nouvelles, et s'empressa de supprimer tous les impôts établis depuis Charles VIL Cependant les Parisiens se plaignaient de voir autour d'eux et chez eux tant de gens de guerre. « Ils vendangent nos vignes et mangent nos raisins, » disaient-ils au roi. Et le roi leur répondait : « Il vaut mieux qu'ils mangent vos raisins, que de venir prendre l'argent qu'à mon arrivée vous avez caché dans vos caves. »
Cependant, il était impossible de résister longtemps, et Louis comprit qu'il fallait céder, d'autant plus que la Normandie venait de se révolter 'aussi. Il alla donc, presque seul, avec grande apparence de bonhomie, dans un bateau, trouver le comte de Charolais à Conflans, et s'entendre avec lui sur les conditions d'un traité, que, dans le fond de sa pensée, il était décidé à n'observer jamais. Pour mieux s'assurer du comte et le détacher des autres, il offrit l'épée de connétable au comte de Saint-Pol, son plus puissant conseiller. Le traité de Conflans donna au comte de Charolais les villes de la Somme, que le roi venait de racheter. On lui cédait aussi Boulogne, Guines, Roye, Péronne et Montdicher. Les autres confédérés virent qu'il fallait stipuler pour eux, bien que le duc de Calabre eût dit : « Nous allons donc mesurer à l'aune de Paris, qui est la grande aune. » Le roi donna à son frère le duché de Normandie, plusieurs places au duc de Bretagne, plusieurs au duc de Calabre, plusieurs au duc de Bourbon, des seigneuries à tous les autres, au duc de Nemours le gouvernement de Paris, à Saint-Pol l'épée de connétable, à tous des secours considérables. Ce traité fut signé à Saint-Maur, le î>9 octobre liGo. Quant au bien .public , il nQw fut plus question '.
1 Voici lauole conlenaiU ces stipulations, tellequ onlatrouve a la fm d'une lettre
QUIiNZIÈME SIÈ;LE. 553
Le roi fit aussitôt porter des vivres au camp d?s princes; leurs soldats en avaient besoin, car ils étaient affamés, dit Jean de Troyes, et la plupart sans chausses et sans souliers. Louis XI reçut le serment du comte de Saint- Pol, et remplaça les principaux officiers de la couronne selon le bon plaisir des princes, parce que, dit-il en public, d'aucuns seigneurs de notre sang nous ont fait dire et remontrer que en notre royaume ont été faites plusieurs grandes injustices. Il était humilié, mais non vaincu, et il s'occupa de regagner par la ruse ce que la violence lui avait ravi. Son unique soin fut dès lors de désunir les princes en les favorisant aux dépens les uns des autres. Et avant tout, il donna de l'occupation à l'ennemi le plus redoutable, en fomentant les révoltes de la Flandre contre le duc de Bourgogne. Puis il tomba sur le plus faible, en dépouillant son frère du gouvernement de Normandie, et le forçant de chercher un
que le comte de Charolais écrivait à son père le 3 octobre 1465. Cette lettre est citée textuellement dans les papiers d'État du cardinal de Granvelle, tome Ie^ page 1 1 :
Berry, Normendie, sans que le roy y puet demander ressort, mais luy demeurera la souveraineté.
Calabre aura Mouson, Saint -Menaaut (Sainte-Menehould), Vaucouleur; Vc (.500) lanches payés pour demi-an et Cm (100,000; escus. et renonchera le royaux alianches du roy Ferrant (Ferdinand) et de ceuls de Metz.
Charolois, les villes et pays rachetées, pour luy et pour son premier héritier, et après eulx à rachat de U c m escus, avoicques Bouloigne, Guynes, Péronne, Montdidier, Roye, héritablement et àtousjours; la pragmatique sanction sera remise par le conseil de l'Église.
Bourbon doit avoir Donchery et aultres seignouries et Avergne, et pencion, charge III c lanches, portion d'aydes et C m escus.
Bretaigne doit avoir Estampes, Montfort et liantes, les régales en ses pays et portion d'aydes.
Xemours, gouverneur de Paris et de l'Isle de France; portion d'aydes, nomination des offices et bénétices, et charge de II c lanches.
Dunoys, charge de tel nombre de lanches et pencion telle qu'avoit par devant, et pour ses biens meubles une grosse somme.
Labreth (d'Albrel) aura certaine seigneurie, enjoïssant ses pays.
Armejat (Armagnac) aura les trois chastelnies du Rouergue, qui leux fureut ostezpar le feu roy, C lanches et pencion d'aydes.
Lœyac (Lohéac) premier marischal et II c lanches.
Taneguy, grand escuier et C lanches.
Beuil, grand admirai et C lanches.
Saint-Pul, connestable de France.
Dammartin, restitué en ses seignouries et charge de C lanches.
Comines Ta dit avec raison : à Cuntlans et à Saint-Maur « chacun eut sa part du butin et emporta sa pièce. »
asile auprès du duc de Bretagne. Ce dernier, entouré de favoris et de maîtresses, donnait prise aux intrigues de Louis, qui acheta des partisans autour de lui. L'argent et les honneurs hii gagnèrent le comte de Saint-Pol. et les influences de famille lui ramenèrent le fils de René, Jean de Calabre. Anne, fille du roi. fut fiancée à Mcolas, fils de ce prince, et Marie de Savoie, sœur de la reine, épousa le connétable.
Pendant ce temps, Charles le Téméraire rançonnait les Liégeois révoltés, et tirait une vengeance terrible des insultes que lui avait faites la ville de Dinant, en rasant cette malheureuse cité et massacrant tous ses habitants. Louis XI prévoyait bien qu'après cet exploit, le comte rentrerait dans une ligue contre lui : il savait que le duc de Bretagne, de son côté, entretenait des intelligences avec l'Angleterre. Il saisit donc ou fit naître l'occasion d'une révolution nouvelle dans ce royaume, en attirant dans son parti le comte de Warwick, ministre d'Edouard lY. que le mariage de ce roi avec la veuve de Jean Gray avait jeté dans l'opposition. Il eut avec lui une entrevue à Rouen et le combla d'honneurs ; en même temps il irritait sans cesse le comte de Charolais, en soutenant contre lui toutes les réclamations locales que le traité de Conflans avait fait naître en Picardie et dans l'Artois.
Philippe le Bon, duc de Bourgogne, mourut à Bruges le 15 juin 1467, laissant à son fils des sommes considérables, que ce prince extravagant eut bientôt dissipées. Philippe, malgré les fautes de sa jeunesse, qui appelèrent tant de maux sur la France, emporta en mourant l'estime de l'Europe. La modération de sa conduite pohtique depuis le traité d'Arras, la sagesse de son administration en Flandre, et surtout en Bourgogne, la loyauté de son caractère, lui donnent des titres à cette estime, surtout si l'on songe à son père et à son fils, ('e fut lui qui fonda, en 1430, l'ordre de la Toison d'or, et (jui, en 1459, fit rédiger la coutume du duché de Bourgogne.
Le duc de Bretagiic reprit les armes et envahit la Nor-
mandie ; Louis, après s'être assuré des milices de Paris, dont il passa la revue le 14 septembre, marcha contre ce duc, pendant qu'une nouvelle révolte des Liégeois, et les pourparlers du cardinal La Balue, évoque d'Lvreux, empêchaient le nouveau duc de Bourgogne de secourir son allié. Ce fut alors que Louis XI songea à s'appuyer sur la nation, et qu'il convoqua à Tours les États généraux pour le 1" avril 1468. Il les présida lui-même, et eut soin de leur rappeler que leur premier devoir était l'obéissance. Mais cette déférence apparente aux lois fondamentales de la monarchie avait été précédée par la seule mesure libérale que Louis XI ait prise dans son règne. Le 21 octobre 1467, il avait rendu un édit qui déclarait inamovibles les offices de judicature. Cette importante décision, qui fonda l'indépendance de la magistrature française, cadre si mal avec tout le reste du système de gouvernement de Louis XI, qu'on ne sait à quelle inspiration l'attribuer. Au reste, il laissa peu les Etats s'occuper de réformes dans le royaume ; il se contenta d'obtenir d'eux l'utile décision que la Normandie ne pouvait être ahénée, et que le prince Charles devait se contenter d'un apanage en argent. On arrêta aussi que le duc de Bretagne serait sommé d'évacuer les villes qu'il avait prises, et que la nation entière prendrait les armes contre lui s'il résistait.
Fort de cet appui, le roi assembla une armée, et fît marcher des troupes en Bretagne. François II eut peur, et se hâta de traiter à Ancenis, le 10 septembre 1468, abandonnant Charles de France, et renonçant à l'alliance du duc de Bourgogne.
Ce dernier s'emporta à cette nouvelle, et se disposa à combattre Louis XL On s'attendait à une démonstration belliqueuse de la part du roi ; lorsque tout à coup, sur un avis qu'il reçut du cardinal La Balue, il se mit en route le 9 octobre avec quatre-vingts Écossais de sa garde, le duc de Bourbon, le sire de Beaujeu et l'archevêque de Lyon, tous trois frères de l'évêque de Liège, et s'en alla à Péronne trouver Charles le Téméraire. Sans doute il
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comptait sur la supériorité de son esprit dans une conférence avec ce prince brutal, que la passion seule guidait toujours. Mais une nouvelle imprévue vint troubler cette conférence. Les Liégeois avaient ramené de force leur évéque. à qui Charles avait conseillé de fuir, et ils avaient massacré ses chanoines. On disait que le prélat avait péri lui-même, et que des Français avaient été vus ameutant la populace. Le duc s'en prit à Louis, et, dans le premier moment, jura avec fureur de se venger sur lui. Le roi se vit pendant trois jours entiers captif au château de Péronne. dans la tour de Charles le Simple, et songea beaucoup à cet infortuné monarque. L'emportement de Charles le Téméraire céda enfin à de sages conseils, mais il profita insolemment de sa position. Il fallut que Louis signât l'abandon de toute souveraineté sur les villes de la vallée de la Somme et sur la Flandre; qu'il s'engageât à donner pour apanage à son frère la Champagne et la Brie, et qu'il consentît à suivre le duc de Bourgogne à Liège, pour l'aider à châtier les rebelles. Louis se prêta à toutes ces exigences, fit prendre à ses gens la croix de Bourgogne, et s'en alla combattre les malheureux qu'il avait poussés à la révolte. Liège fut prise le 30 octobre et livrée à un horrible pillage. Après quoi Louis se sépara de Charles avec de grandes démonstrations d'amitié, et s'en revint à Tours, évitant de traverser Paris K
Il se vengea l'année suivante sur le cardinal évêque d'Evreux, qu'il accusa de le trahir dans une correspondance avec le duc de BourofOiïne, et le fit enfenuer dans une cage de fer, après avoir distribué les biens du prélat aux commissaires qui instruisirent le procès. Quant à son frère, il se garda bien de lui donner la Champagne, qui l'eût mis en contact avec son ennemi : il lui fit accepter en échange la Guyenne. Puis il trouva dans l'orgueil même
1 La chronique de Jean de Troyes dit qu'à cette occasion il fit saisir à Paris, « pour toutes les porter devers le roi, toutes les pies, geais et chouettes, étant en ca^e ou autrement : et était écrit et enregistré le lieu où avaient été pris lesdits oiseaux, et aussi tout ce qu'ils savaient dire... » C'étaient les petits journaux de ce temps-là.
de Charles le Téméraire un moyen de le dompter. Les « pays qui bordent le Rhin, l'Alsace, le comté de Ferrette, le Brisgaw, le Sundgaw étaient exposés aux perpétuelles attaques des Suisses : le voisinage seul de ce peuple libre était dangereux pour ces provinces toutes féodales. Sigismond, duc d'Autriche, offrit à Louis XI de les prendre sous sa protection, moyennant une somme d'argent considérable. Le rusé monarque refusa, et conseilla à Sigismond de les remettre sous le protectorat du duc de Bourgogne, qui pourrait, comme voisin, les défendre mieux que lui (1469). Il savait que l'orgueilleux despote serait bientôt aux prises non- seulement avec les franchises alsaciennes, qu'il voudrait briser, mais aussi avec ces intraitables républicains dont lui-même, vingt-cinq ans auparavant, avait tant admiré le courage. On n'entrait pas dans les Alpes comme à Liège; on n'en sortait pas si aisément. Il laissa donc son ambitieux rival étendre son pouvoir sur la belle vallée du Rhin, et il s'occupa de se ménager secrètement une alHance avec les paysans de l'Helvétie.
En même temps il voulut avoir aussi son ordre de chevalerie, qui lui donnât des fidèles comme la Toison d'or en donnait à Charles de Bourgogne, et il institua, le 1" août 1469, l'ordre de Saint-Michel. Le duc de Bretagne eut l'insolence de le refuser ; il ne voulait pas se créer de nouveaux liens envers le roi de France.
Louis XI usa de représailles ; il fit refuser par son frère l'ordre de la Toison d'or, et attira à sa cour le duc de Rohan, un des plus puissants seigneurs de Bretagne, ennemi du duc. Il assembla des troupes nombreuses sur ses frontières du Nord, et fit attaquer dans le Midi le comte d'Armagnac et le duc de Nemours, qui ne cessaient d'agir en petits souverains et d'entretenir des alliances avec la Bourgogne et l'Angleterre. Le comte d'Armagnac s'enfuit en Espagne, et le Parlement de Toulouse confisqua ses domaines.
Bientôt le complot concerté avec Warwick éclata : ce seigneur avait embrassé le parti d'Henri VI. Edouard
d'York, vaincu, fut contraint d'abandonner la couronne. Louis n'avait donc plus rien à craindre de ce côté ; mais une rupture avec Charles de Bourgogne devenait imminente ; car ce prince avait épousé la sœur d'Edouard, et soutenait la maison d'York contre celle de Lancastre. la rose blanche contre la rose rouge \ Louis XI, dans la pensée de légitimer cette rupture, convoqua à Tours, en 1470, une assemblée des notables -. et fit casser le traité de Péronne. La guerre commença alors : Louis s'empara de Roye, de Saint-Quentin et d'Amiens (1470-71): mais il ne tira pas grand avantage de cette conquête: auprès comme au loin les défections et les revers se multipliaient. Son frère traitait avec Charles le Téméraire pour épouser sa fille Marie, et le comte de Saint-Pol, connétable, prêtait son entremise à ces négociations, bien qu'il fût beau-frère du roi. Il semble qu'on se faisait un jeu de tromper cet homme qui voulait tromper tout le monde ; et puis les chances tournaient encore en Angleterre. Edouard IV, rentré dans ce pays au moyen des secours fournis par la Bourgogne, était vainqueur à Barnett et à Tewksbury. AVarwick fut tué au premier combat, le 14 avril 1471; le 4 mai, Marguerite d'Anjou, prise au second, vit périr son mari en prison, et son fils sous le poignard de Richard d'York, frère d'Edouard lY : ce dei'nier. irrité contre Louis XI. allait s'unir au duc de Bouriïo^ne. Louis traita avec son rival au Crotoy, le 3 octobre. Mais ce traité n'empêcha pas la ligue qui se formait contre lui. Son frère, le duc de Bretagne, les maisons de Foix et d'Armagnac, le nouveau duc de Lorraine. Xicolas. petit-fils de René, comptaient, comme Charles le Téméraire, sur l'appui d'Edouard lY, à qui l'on promettait la Guyenne et la Normandie. C'en était fait encore une fois de la monar-
1 Symbole adopté par les deux maisons rivales.
~ Ces assemblées se composaient des princes, des grands dignitaires et des principaux magistrats, quelquefois aussi de bourgeois. Mais le roi les choisissait. Ou ne comptait à celle de Tuurs que soixante-une personnes. « Le roi. dit Comiues. n'y appela que gens nommés, et qu'il pensait qui ne contrediraient pas à sou vouloir. »>
cilie de Charles VU, si, dans tous ces princes, il se ïùl trouvé un homme habile.
La mort de Charles de France, survenue le 24 mai i472, délivra Louis XI d'un ennemi dangereux : ce jeune prince, jouet des partis, ennemi de son pays par faiblesse, mourut empoisonné, dit-on, par l'abbé de Saint-Jeand'Angely, à l'instigation du roi: c'est du moins ce que répétèrent bien haut les ducs de Bourgogne et de Bretagne ; mais le fait est peu probable. Huit mois se passèrent entre ce prétendu empoisonnement et la mort de Charles, et l'on n'a d'autres preuves contre Louis XI que la joie qu'il laissa percer en apprenant cette mort.
Le duc de Bourgogne se jeta avec impétuosité sur les villes françaises, prit Xesle etRoye, où il commit des cruautés inouïes ; attaqua Dieppe, Eu, Saint-Valery, et vint échouer au siège de Beauvais, où une jeune fille, Jeanne Fourquet, dite Hachette, donna aux assiégés l'exemple du courage. Les Bretons, qui devaient le joindre, lui ayant manqué de parole, parce que Louis XI avait acheté les conseillers de François II, il se vit forcé de battre en retraite devant l'armée royale et de consentir à une trêve, qui fut signée à Senlis le 3 novembre 1472.
Ici commence la fortune de Louis XL Son habileté, ses perfidies, et l'ambition aveugle de Charles le Téméraire, terminèrent à l'avantage delà France une lutte jusqu'alors si fatale à ses intérêts.
Délivré pour quelque temps des hostilités de la Bourgogne et de la Bretagne. Louis songea à s'affranchir de toute crainte au dedans par l'abaissement ou la destruction des autres vassaux.
Il commença par le duc d'Alençon, qui avait offert au duc de Bourgogne de lui vendre ses domaines. Arrêté par Tristan l'Hermite, prévôt du roi, le prince fut enfermé au Louvre, et le Parlement instruisit son procès. Louis XI alla lui-même prendre possession d'Alençon. Lorsqu'il entra dans cette ville, une pierre, détachée d'une fenêtre, tomba sur lui et déchira son manteau. Louis se crut sauvé par
oHO HISTOIRE DE FRAXC.E.
miracle, et porta en pèlerinaaje la pierre an Mont-Saiiil- >Jichel.
Jean crArmagnac. assiégé dans Lectonre, fut poignardé dans une conférence (1473). Sa femme, qui était enceinte, fut conduite au château de Buzet^ et empoisonnée. Charles, son frère et son héritier, fut enfermé à la Bastille. Il y passa dix ans, soumis aux tourments les plus barbares -.
Nicolas, duc de Lorraine, portait ombrage à Louis XI par ses intelligences avec Charles le Téméraire, dont il espéi-ait épouser la fille. Il mourut empoisonné. Louis, accusé de sa mort, ne daigna pas s'en défendi'e. La Lorraine passa à René II. fils de Ferry de Vaudemont et d'Yolande, fille du -sieux roi René. Louis se hâta de prendre sous sa protection ce jeune prince, pour l'opposei'au duc de Bourgogne.
Quant aux maisons d'Orléans et de Bourbon, il se les attacha par des mariages. Pierre de Beaujeu, frère de Jean II, duc de Bourbon, épousa Anne, fille aînée du roi : et sa seconde fille. Jeanne, âgée de neuf ans, fut fiancée à Louis, duc d'Orléans, qui en avait onze.
Charles le Téméraire avait tourné ses vues du côté de l'Allemagne. Au moyen du duché de Gueldres, dont il acheta l'héritage (1473). et de son protectorat du Rhin, il se trouvait possesseur de vastes Etats: mais une couronne manquait à toutes ces grandeurs. Il songea à créer un royaume qui devait s'appeler la Gaule belgique, et fit à ce sujet quelques démarches auprès de Frédéiic III. à qui il offrit, pour son fils Maximilien. la main de Marie de Bourgogne^. L'Empereur, à l'instigation de Louis XI. écarta
i Ce château est à 16 kilomètres nord de Xérac.sur une bailleur qui domine la belle plaine de la Garonne. On y voit encore une tour fort curieuse, qui servait d'oubliettes.
- Ou l'avait logé dans un cachot souterrain, plus bas que l'eau des fossés, qui suintait continuellement à travers la voûte. W restait là, les pieds nus et enfoncés dans la boue, n'ayant que du pain pour nourriture. On le battait de verges, on lui arrachait les dents. Il faut lire les malheurs de cette famille dans la pétition que le comte lui-même adressa à Charles VllI, en pleine assemblée des États généraux. (Jouryml des États généraux A& 14S4, par Jehan Masselin. p. 270 et suiv.)
3 (e fut alors que Frédéric UI vint à Strasbourg avec Maximilien et reçut de la ville cette fière réponse quand il réclama le serment de ûdélite : « Xous sommes
QlI>ZIÈMi; SIÈCLE. 5fil
celte proposition ; et bientôt le comté de Ferrette se révolta, et Sigismond d'Autriche ollVit de rembourser au duc de Bourgogne les sommes pour lesquelles il avait engagé ces contrées. Charles vint en Alsace : Colmar lui refusa ses portes: et à peine fut-il rentré en Bourgogne, que son lieutenant Hagenbach, dont la tyrannie avait poussé ces peuples à la rébellion, fut pris, jugé et pendu par les habitants de Brisach, le 9 mai 14-74.
Louis XI fit passer de l'argent aux Suisses, pour appuyer la révolte du comté de Ferrette, et confisqua l'Anjou, pour punir le vieux roi René d'avoir promis à Charles l'héritage de sa province.
Edouard IV devait amener une armée en France pour agir de concert avec le duc de Bourgogne; mais Charles voulait trop faire à la fois : il envoyait en Alsace une armée ; lui-même, avec une autre, assiégeait Neuss, dans l'électorat de Cologne. Son armée d'Alsace fut battue par les Suisses; lui-même, après onze mois d'inutiles efforts, repoussé par Frédéric III, leva le siège de Xeuss, et vint sans armée se joindre à Edouard IV, débarqué à Calais. Edouard s'indigna, et ouvrit l'oreille aux propositions de Louis XI. qui,
librement attachés aux Empereurs et à TEmpire : nous avons contribué volontairement aux dépenses de leurs entreprises. Toujours ou s'eat fié à notre bonne foi, et nos aïeux n'ont jamais prêté serment de fidélité. Nous ne pouvons pas, sans nous déshonorer, enfreindre les régies que leur exemple nous a tracées. Sa Majesté a en main les lettres de ses prédécesseurs : si ello ordonne qu'on les consulte, elle y verra quelles sont les libertés de la ville de Strasbourg. Nous ne pouvons et nous ne devons y donner aucune atteinte. » Schiller, Chron., p. 368) De Strasbourg rempereur vint à Metz, où il fit son entrée le samedi 18 septembre 1473. Il descendit de son chariot à la porte des Allemands et se rendit à cheval, sous un dais, à la cathédrale. Ce beau monument, commencé vers 1012 par révèque Théodoric, approchait alors de sa fin. Il fut terminé en 1490. Frédéric monta au clocher, et visita les voûtes de la nef le lundi 20. La ville lui donna 30 bœufs, 30 queues de vin, 300 moutons, 800 quarts d'avoine, une coupe d'or contenant i 700 florins. Maximilien, alors âgé de quinze ans, reçut 10 bœufs, 10 queues de vin, 100 moutons, 200 quarts d'avoine, et un vase d'argent doré. On fit aussi des présents de même nature à Guillaume Bonnet, chancelier de Bourgogne, qui arriva le même jour que l'Emijereur. Lorsque Frédéric sortit de Wetz, le samedi 25, d^us son chariot, le jeune Maximilien, qui était à cheval, descendit pour visiter réglise de Saint-Vincent : les religieux l'arrêtèrent parce qu'il avait ses éperons. « Vous êtes prisonnier, mon fils, dit l'Empereur, il faut vous racheter » ; et Maximilien, aussi avare que son père, donna deux florins. [Chron. de Metz.)
ail moyen de quelques concessions faites à i'amour-propre du roi d'Angleterre, des sommes assez fortes qu'il lui donna, obtint son éloignement et fit avec lui à Pecquigny, le 29 août 1475, une ligue offensive et défensive pour neuf ans. Charles sévit forcé de faire de même, et conclut 'aussi avec Louis XI une trêve de neuf ans à Soleure K le J3 septembre. Cette trêve fut appelée ti^êve moTchande^ parce qu'elle rouvrait les communications commerciales interrompues depuis longtemps, entre la France d'une part, la Flandre et l'Angleterre de l'autre. Louis XI avait eu soin d'y stipuler que le duc de Bourgogne abandonnerait le comte de Saint-Pol. Ce connétable ambitieux avait cherché, en ménageant les deux rivaux, à se faire entre leurs Etats une principauté indépendante. A la nouvelle du traité de Soleure, il s'enfuit de Saint- Quentin dont il avait fait sa capitale, et se réfugia chez le duc de Bourgogne. Celui-ci le livra au roi de France, qui le fit immédiatement enfermera la Bastille, juger et condamner comme criminel de lèsemajesté. Ce noble seigneur, beau-frère du roi, revêtu de la première dignité du royaume, eut la tête tranchée sur la place de Grève, le 19 décembre 1475.
Louis et Charles, en traitant, avaient renoncé à leurs autres alliances, du moins pour la forme. Charles se hâta d'envahir la Lorraine et s'empara de Nancy; et le 1 1 janvier 1476, malgré la rigueur de la saison, il marcha contre les Suisses.
Louis XI comptait sur ce peuple intrépide pour le délivrer de son rival : il leur fit passer beaucoup d'argent, et se transporta à Lyon, pour être à portée des événements. Charles avança sans rencontrer d'obstacles jusqu'au lac de Neuchâtel, et investit la citadelle de Granson, sur le bord occidental de ce lac. La garnison s'étant rendue, le duc fit pendre quatre cents soldats, et noyer le reste dans le lac. Cette abominable cruauté fut punie comme elle le méritait. Le 3 mai-s, l'armée des Suisses, précédée des bannières de
1 Château entre Luxembourg et .NIontmédv.
Berne et de Lucerne, et faisant retentir les cors terribles d'Lri et d'Underwald *, descendit des montagnes et vint hardiment attacjLier les Bourguignons. Ceux-ci se moquaient en voyant leurs ennemis à genoux, et croyaient qu'ils demandaient merci. Ils priaient, ces braves gens ; puis, forts de leur droit et des secours du ciel, ils se précipitèrent sur l'ennemi. L'armée de Charles fut taillée en pièces, et ses trésors pillés par ces paysans grossiers, qui n'en savaient pas la valeur ^ Le duc courut cacher sa honte et sa fureur dans les montagnes du Jura ; et Louis XI, en apprenant le lendemain la défaite de Granson, alla remercier au Puy la sainte Vierge ^ Il y retourna bientôt pour un pareil motif; car le duc de Bourgogne, ayant rassemblé une nouvelle armée à Lausanne, était allé se faire battre une seconde fois, le 22 juin, à Morat, à quelques lieues de Berne. Celte fois, le carnage fut horrible, et Charles le Téméraire, après avoir éprouvé à Bruxelles, à Dijon, à Salins, un refus de subsides de ses Etats de Flandre, de Bourgogne et de Franche-Comté pour continuer cette guerre fatale, s'enferma pendant deux mois au château de la Bivière \ laissant croître sa barbe et ses cheveux et ne pensant qu'à la vengeance.
Le jeune Bené II, profitant des défaites de Granson et de Morat, était rentré dans Nancy. Cette nouvelle tira Charles de sa retraite, et, à la tête d'une armée rassemblée à la hâte, il courut au mois d'octobre assiéger cette place. Bené l'avait quittée pour aller chercher des secours en Suisse et en Alsace. La seule ville de Strasbourg lui donna huit cents fantassins, quatre cents chevaux et onze pièces de canon.
1 Ou les appelait le taureau d' Uri et la vache d'Undenrald.
2 On vendit pour quelques écus les trois plus gros diamants de la chrétienté, qui appartiennent aujourd'hui à l'Empereur, au pape et à la France. Les riches
apisseries de Flandre furent mises à l'encan, dans un village.
3 En arrivant au Puy, il tit trois lieues à pied, ne voulant d'autre réception que le chant du Salve regina, et entra dans Téglise, revêtu du surplis et de la chape. Le lendemain il entendit trois n>esses, et à chacune d'elles déposa trente et un écus d'or. H en avait donné trois cents en arrivant. A son second voyage, le 28 juin suivant, il fit neuvaine entière.
^ A 8 kilomètres sud-ouest de Poutarlier, sur le Drujou.
Le 4 janvier 1477. des feux alliimi's sur les tours de Saint- Nicolas ^ apprirent aux habitants de Xancy l'arrivée du jeune duc, et le lendemain une grande bataille fut livrée entre ces deux villes. La valeur des Suisses décida une troisième fois la victoire, qui fut complète. René II entra le soir même à Xancy : on ne savait ce qu'était devenu le duc de Bourgogne. Son cadavre fut trouvé, le lendemain, à moitié enfoncé dans la glace et criblé de blessures. René II lui fit rendre les honneurs funèbres. Charles le Téméraire n'avait pas quarante-trois ans : avec lui disparut la puissance de Bourgogne, si imprudemment créée par le roi Jean.
Louis XI. à cette nouvelle, se sentit soulagé d'un poids énorme : Charles ne laissait qu'une héritière. Marie, âgée de vingt ans. Louis songea à lui faire épouser son fils , mais le Dauphin Charles n'avait que sept ans, et d'ailleurs une opposition très-forte s'éleva contre cette alliance autour de la princesse de Bourgogne. Le roi se hâta de faire acte de souverain, en déclarant que, faute d'héritiers mâles, les deux Bourgognes faisaient retour à la couronne, et il en fit prendre possession. Dijon et le duché se soumirent volontiers; il n'en fut pas de même du comté de Bourgogne, ou Franche-Comté, qui était plutôt une acquisition de la maison de Bourgogne qu'un fief sorti de la monarchie française. En môme temps. Louis fit envahir la Picardie et l'Artois, et requit l'hommage de Marie comme comtesse de Flandre. Etourdie par ces rapides mesures, la princesse s'empressa, tout en faisant ses réservées pour des droits à examiner, d'envoyer ses soumissions au roi. Celui-ci fit aussit(5t partir pour la Flandre Olivier le Diable, ou le Daim, son barbier, son homme de confiance, pour fomenter des rébellions dans ce pays. Lui-même se mit à la tête de son armée, et alla investir Arras.
La duchesse avait écrit au roi pour lui annoncer qu'elle prenait le gouveinement de ses États, et que son conseil était formé de la duchesse douairière, de son chancelier
1 Petite ville à 8 kilomèlres sud-est de Nancv.
Hugonnet, des sires d'imbercoiirt et de Ravestein, tous Bourguignons. Mais peu de temps api-rs, pour plaire aux Etats de Flandre, elle leur avait promis de ne gouverner que par leurs avis. Cette légèreté de jeune fille fournit à Louis XI l'occasion d'une perfidie. 11 remit la lettre de Marie aux députés de Flandre qui l'étaient venus trouver devant Arras. Marie était à Gand : accusée d'avoir écrit cette lettre et trompé les Flamands, elle nia, et fut convaincue. Dès lors le peuple se porta à ses excès ordinaires. Hugonnet et Imbercourt, arrachés d'auprès d'elle par la populace, subirent une espèce de jugement pour des griefs qu'on trouve toujours en pareil cas dans la vie d'un ministre, et furent condamnés à mort. On vit la jeune Marie, la fille du terrible Charles, courir échevelée sur la place publique, supplier le peuple de faire grâce à ces malheureux, et la foule impitoyable la contraignit de rester là pourvoir tomber leurs têtes.
Toute alliance était devenue impossible entre l'héritier du trône de France et l'héritière de Flandre. Marie épousa, le 18 août de cette année, Maximilien, archiduc d'Autriche, fils de Frédéric III, et porta dans la maison d'Autriche, avec les riches provinces des Pays-Bas, le germe d'une rivahté qui devait durer près de trois siècles.
Pendant que l'aristocratie tombait en Flandre sous la hache populaire, elle succombait aussi en France sous les coups de la royauté. Le duc de Nemours, le dernier des Armagnacs, accusé et convaincu d'avoir entretenu des intelhgences avec Charles de Bourgogne, eut la tête tranchée à Paris le 4 août.
Ce redoutable monarque, qui se vantait de mettre les rois hors de page^ agrandissait en même temps le royaume par la conquête de l'Artois et l'affermissement de son pouvoir en Bourgogne. Il alla lui-même prendre possession de Dijon le 31 juillet U79, et créa un Parlement dans cette ville K La province, dont il consacra les privilèges, se vit
1 La création de ce Parlement avait été décidée au mois de mars 1477 : il n'entra en fonction qu'en 1480.
5G0 niSTOlRE DE FRANCE,
avec plaisir soumise à un gouvernement économe, après les sacrifices que lui avaient coûtés les guerres ruineuses de Charles le Téméraire. Un traité conclu avec Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, dont le mariage fondait en Espagne une puissante monarchie, assura le royaume du côté des Pyrénées. En même temps, Ghaumont d'Amboise. gouverneur de Bourgogne, faisait rapidement la conquête de la Franche-Comté. Maximilien manquait de ressources pour s'opposer à ces progrès : les États de Flandre s'intéressaient peu à ces possessions lointaines, qui ruinaient leur pays sans rien produire en retour. La Bretagne, gouvernée par un prince sans capacité, que l'argent de Louis XI entourait de conseillers perfides, et que la présence des troupes françaises sur ses frontières maintenait dans le repos, ne pouvait plus causer à la France la moindre inquiétude ; et aucun intérêt n'appelait l'Angleterre à se mêler aux querelles du continent.
Maximilien cependant ne restait pas oisif, et il était parvenu à armer les milices de Flandre. L'Artois, rançonné par les gouverneurs français, se souleva aussi. Louis XI, dans sa colère, jura de détruire Arras. Il en chassa tous les habitants, en fit raser les fortifications, et repeupla, au moyen d'une colonie nouvelle, cette ville qu'il appela Franchise. Enfin, le 7 août d479, une sanglante bataille fut livrée à Maximilien auprès de Guinegate ^, par le maréchal de Gié et le sire d'Esquerdes, généraux français. Chaque parti s'attribua la victoire, parce que l'infanterie flamande avait renversé les francs archers, tandis que la cavalerie française poursuivait la cavalerie de Maximilien.
La guerre continua après cette bataille, mais sans événements remarquables. Louis XI vieillissait, et perdait peu à peu, avec ses forces, sa prodigieuse activité. On ne le voyait plus, comme auparavant, parcourir chaque année tous les points de son royaume ; car ce prince méfiant, qui n'avait lui qu'en lui-même, écrivait peu, donnait peu de missions,
1 Petite ville à 2 kilomètres suJ de Saiat-Omer ;Pa5-:Ie-Calais).
et se transportait toujours là oii l'action de son gouvernement devait se faire sentir ^ Renfermé désormais avec (luelques confidents du plus bas étage, dans son château du Plessis, auprès de Tours, où il vivait comme dans une
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Château du Plessis-Iés-Tours 2.
place forte, entouré de gardes, de créneaux, de chaussetrapes, il demeurait inaccessible à tous les grands, à sa famille même, et cherchait à retenir, par les exercices violents de la chasse, une santé que les ans et les soucis d'un règne agité emportaient de jour en jour. Son esprit seul ne vieillissait pas, et du fond de sa retraite il travaillait plus activement que jamais à l'agrandissement et au bien-être de la monarchie, en même temps que, par une sorte de coup d'œil prophétique, il écartait des dangers extérieurs que ses successeurs devaient aller chercher. C'est dans ces
1 Jamais roi ne fut plus remuant que Louis XL Quoiqu'il préférât pour son séjour les bords de la Loire, et qu'il demeurât successivement à Tours, à Blois, à Amboise, il est peu de villes en France où il n'ait paru. On se lasse de suivre ses mouvements dans les détails de sa vie.
2 Voyez à la fin du volume ÏExplication raisonnée des fîginrs, »*' 47.
derijières années surtout que Louis XI mérite de fixer l'attention de riiistorien. Ainsi il prédit au pape l'invasion des Turcs, qui. repoussés de Rhodes par Pierre d'Aubusson, grand-maître, vinrent fondre sur l'Italie, s'emparèrent d'Otrante le 28 juillet 1480. et massacrèrent l'évêque sur l'autel : il refuse à Louis, duc d'Orléans, d'appuyer ses prétentions sur le Milanais, repousse toute participation aux querelles qui agitent l'Italie, et répond à l'offre qu'on lui fait du protectorat de Gênes : « Les Génois se donnent à moi, moi je les donne au diable. » Il surveille les derniers moments du roi René, qui meurt à Aix le 10 juillet 1480, et obtient de son successeur. Charles d'Anjou, fils de Charles du Maine, un testament qui laisse au roi de France la Provence : il recueille ce bel héritage en 1481 , à la mort de Charles, et achève de faire rentrer dans la monarchie ce que cette famille possédait encore dans l'Anjou. Il achète de Nicole de Blois. femme de Jean, comte de Penthièvre, les droits qu'elle pouvait avoir sur la Bretagne, afin de tenir toujours François II en échec. Enfin il profite habilement de la mort subite de Marie de Bourgogne, arrivée le 27 mars 1482 ^ pour susciter en Flandre de nouveaux troubles, qui forcent Maximihen à demander la paix.
A'oilàpour la politique extérieure. Au dedans, il favorise le commerce en donnant de grandes franchises aux foires de Caen et de Lyon, en permettant aux ecclésiastiques et aux nobles de trafiquer par terre et par mer. Il établit une monnaie à Dijon ; il fait planter des mûriers, et établit une manufacture de soie (1470) : il crée pour son usage d'abord, et il étend à l'usage des particuliers, les postes royales (1464). Il conçoit l'utile pensée d'établir l'uniformité dans les lois, dans les poids et mesures, et ordonne à ce sujet de nombreuses recherches, des recueils soignés de toutes les coutumes des provinces. Enfin il favorise rimprimerie ^
1 Cette jeune princesse mourut des suites d'une chute de cheval, à l'âge de vingt-cinq ans.
* L'art de l'imprimerie fut apporté eu France eu liTO. par Ulrich Geriug de Constance, Martin Krantz et Michel Friburger, de Colniar. Auparavant, la librairie se composait d'écrivains, qui copiaient, de marchands, qui vendaient les livres.
mSTOIRE l>E FRA.NfE
Paris
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QUINZIÈME SIÈCLH. 509
augmente les privilèges de l'Université de Paris, en crée une à Bourges : mais, toujours despote, même dans les faveurs qu'il distribue, il prend parti dans la grande querelle scolastique des réalistes et des nominaux, se déclare pour les premiers, défend aux autres d'enseigner, et fait clouer leurs livres dans les bibliothèques.
La paix avec Maximilien fut scellée par le traité d'Arras, le 23 décembre 1482. Louis renonçait à ses prétentions sur Lille, Douai et Orchies, et exemptait l'Artois de tailles pendant six ans. Mais il conservait la souveraineté et le droit d'hommage sur la Flandre, et recevait l'Artois, la Franche- Comité, Auxerre et Màcon pour dot de Marguerite, Mlle de Maximilien et de Marie, qu'on allait lui livrer pour être élevée à la cour de France, comme future épouse du Dauphin. Les provinces, si le mariage ne s'accomplissait pas, devaient retourner à l'archiduc d'Autriche. Cette paix terminait, pour Louis XI du moins, les luttes avec la Bourgogne, et procurait une fin glorieuse à ce règne si tristement commencé.
Le sire de Beaujeu et sa femme Anne de France, fille du roi, furent chargés d'aller chercher à Hesdin Marguerite d'Autriche. Cette princesse, âgée de deux ans, fit son entrée à Paris le 2 juin, et fut fiancée le 23, à Amboise, avec le Dauphin, que Louis XI avait toujours tenu confiné dans ce château. Le roi ne parut point à ces fêtes : il craignait de montrer sous les vêtements royaux un corps épuisé par la maladie, un visage décomposé par les terreurs de la mort. Louis XI se débattait en vain contre la nécessité commune : en vain il rassemblait de tous côtés des reliques, se recommandait aux églises et aux monastères, se faisait apporter la sainte ampoule \ et appelait d'Itahe un saint homme, Frau-
de relieurs, d'enlumineurs et de parcheminiers, tous dépendants de rUnirersité. Elle seule fixait le prix des livres : aucun des industriels ci-dessus désignés ne pouvait s'établir, ni changer de demeure, ni céder son fonds sans sa permission, i La sainte ampoule, dont on se servait pour l'onction de nos rois à leur sacre, était une petite fio'e remplie d'un baume odoriférant. Hincniar, archevêque de Reims au ix» siècle, dit que cette fiole avait été apportée du ciel à saint Remy pour le baptême de Chlovis. Ou croyait que la liqueur diminuait à mesure que la
(•ois de Paille, pour lui demander un miracle. Ce vertueux personnage n'employa son influence sur lui que pour le préparer à ce moment solennel où les rois ne sont plus que d'illustres justiciables. Louis XI finit par le comprendre et s'élever à de plus hautes pensées. Il renvoya les affaires à son fils, que dès lors il nommait le roi : il lui adressait d'utiles conseils pour l'administration de l'Etat, qui occupa son esprit jusqu'à la fin. 01i^■ier le Daim et Jacques Cottier, son médecin, lui signifièrent l'approche de la mort en brièves paroles et rudes, dit Comines, tellement qu'il répondit : « Je ne suis peut-être pas si malade que vous pensez. » Néanmoins il mit l'avis à profit, et réglalui-méme ses funérailles, déclarant qu'il voulait être enterré à Notre-Dame de Gléry ^ PuiSj dans ses derniers moments, il répétait sans cesse : « Notre-Dame d'Embrun, ma bonne maîtresse, aidez-moi'. » 11 expira le 30 août 1483. entre sept et huit heures du soir. Edouard IV, roi d'Angleterre, était mort le 9 avril précédent. Sous Louis XI, la France a produit un poète, François A'illon, qui ne manque ni d'originalité ni de coloris, et. de l)lus. elle a compté son premier historien politique, Philippe (le Comines.