ÉTATS GÉNÉRAUX. — GUERRES DITALIE
L'année qui suivit la mort de Louis XI est une des plus curieuses de l'histoire de France. La nation vécut d'une vie
santé du roi régnant s'affaiblissait. C'est pour cela que Louis XI se fil apporter la sainte ampoule.
La fiole, consacrée par le respect et la croyance de tant de siècles, fut brisée à la Révolution française. Mais à Tépoque du sacre de Charles X on en reproduisit quelques parcelles, conservées, dit-on, par uu adroit subterfuge. Ces parcelles furent religieusement placées dans une iiole de cristal, qu'on enferma dans un magnifique reliquaire, aujourd'hui déposé dans le trésor deTeglise de Reims. On s'en servit pour sacrer Charles X.
1 A 20 kilomètres sud-ouest d'Orléans (Loiret).
2 Embrun est dans les Hautes-Alpes : cette petite ville, bâtie sur une éminence, et dominée de tous côtés par de très-hautes montagnes, ferme la vallée de la Durance. C'est pendant son séjour en Dauphiné que Louis XI avait conçu cette dévotion pour Jy'otre-Dame d'Embrun.
nouvelle, d'une vie qui lui était propre, et dont le despotisme n'avait fait <jue comprimer l'énergie. On sentit, comme en J355, que sous ce trône où tant de rois s'étaient assis, où tant de rois devaient s'asseoir encore, il y avait de bonnes et solides institutions, et que l'esprit public, affermi par l'épreuve des siècles, ne manquerait jamais à quiconque voudrait s'appuyer sur lui.
Louis XI laissait trois enfants : Charles, qui lui succédait, âgé de treize ans ; Anne, mariée à Pierre de Beaujeu, frère du duc de Bourbon, âgée de vingt-deux ans ; et Jeanne, pauvre jeune femme contrefaite, épouse de Louis, duc d'Orléans, lequel était dans sa vingt-troisième année.
Charles YIII, élevé à Amboise dans la solitude, loin de son père, et empêché dans ses études comme dans son développement physique par une constitution frêle et maladive, était, dit Comines, petit homme de corps et peu entendu ; mais il était si bon qu'il n était point possible de voir meilleure créature. Cependant, en vertu de l'ordonnance de Charles V (1374-), il allait être majeur, étant dans sa quatorzième année : il n'y avait donc pas lieu à créer une régence ; mais il fallait un conseil du gouvernement, et des ambitions rivales se disputèrent le privilège de former et de diriger ce conseil. Louis, duc d'Orléans, premier prince du sang, puisqu'il était petit-fils du frère de Charles YI, semblait appelé à ce pouvoir par sa naissance, et, comme son aïeul, faisait sonner bien haut ses prétentions ; mais, comme son aïeul aussi, il inspirait aux hommes sages de vives inquiétudes à cause de sa jeunesse, de son insouciante prodigalité, de sa conduite frivole. Car. il faut l'avouer, il était bien plus naturel de voir en lui le petit-fils de l'époux de Valentine que de deviner le bon roi Louis XIL Or. pour le bonheur de la France, les hommes sages étaient plus nombreux et surtout plus influents qu'au commencement du siècle. D'ailleurs, une femme aussi adroite qu'ambitieuse, Anne de Beaujeu, la digne fille de Louis XI, chargée par son père lui-même des soins qu'exigeaient la santé et l'éducation du jeune Charles, exerçait sur les puissances d'à-
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lors une influence d'autant plus redoutable qu'elle était cachée. On décida, presque sans opposition, la convocation des Etats généraux. C'était la reconnaissance du grand principe constitutionnel, la représentation nationale exerçant sa part de souveraineté.
Les Etats s'assemblèrent à Tours, oii le jeune roi ouvrit la session le 15 janvier 1484, dans la grande salle de l'archevêché.
En reconnaissant le principe, ou avait cru. comme toujours, pouvoir en limiter l'exercice aux besoins du pouvoir, c'est-à-dire, d'une part obtenir des subsides, de l'autre faire fixer le mode de gouvernement. Mais, comme toujours aussi, la nation assemblée s'affranchit de ces limites et usa de ses droits. L'administration du roi défunt fut soumise à de sévères investigations, et l'on demanda de la manière la plus formelle la suppression des abus contraires aux institutions et aux franchises nationales. Le clergé inférieur, appuyé par le tiers Etat, réclama la pragmatique sanction: mais les évèques en général s'opposèrent à cette demande, ne reconnaissant pas aux Etats le droit de discuter les matières ecclésiastiques, et voulant qu'on en référât à la cour de Rome. La noblesse revendiqua ses privilèges, si tyranniquement brisés par Louis XL entre autres l'honneur de défendre les frontières, que ce roi avait trop souvent confié à des chefs étrangers, à des troupes mercenaires. Le tiers Etat se plaignit de l'augmentation prodigieuse des tailles, des charges imposées aux nlles pour l'entretien des gens d'annes. de Ténormité des pensions accordées sur les revenus de l'État, de la vénahté des offices, du cumul des fonctions, de la création de commissions extraordinaires remplaçant l'action régulière des tribunaux, des sommes d'argent que la concurrence laissée au commerce étranger faisait sortir du royaume; enfin, et surtout, des levées d'impôts faites sans le consentement des Etats. On vota un subside considérable, mais pour deux ans seulement, et sous la condition que, ce terme expiré, la nation serait de nouveau consultée. On voit que les théories et les applica-
lions du gouvernement rej^résentatif ne sont pas d'hier K
Les Etats réglèrent ensuite l'organisation du conseil : il fut décidé que la présidence, en l'absence du roi, appartiendrait au duc d'Orléans, puis au duc de Bourbon, connétable, enfin au sire de Beaujeu.
Les Etats se séparèrent le ]4 mars.
Les écrivains modernes accusent l'assemblée de n'avoir pas fait davantage. Que pouvait- elle de plus, sans usurper le pouvoir exécutif? Rédiger une charte ? Mais à quoi bon ? Pour n'être rédigés nulle part en forme de loi, les principes du gouvernement monarchique de France n'étaient pas moins connus, moins sacrés pour tous, moins inébranlables. Après le règne de Louis XI, il fallait les rappeler par une imposante protestation, par une déclaration solennelle. Les représentants du pays avaient fait leur devoir : c'était au gouvernement à faire le sien. Louons nos aïeux d'avoir été si fermes, et d'être restés si sages ^.
Malheureusement cette fermeté, cette sagesse, n'étaient pas soutenues de la puissance matérielle qui seule en fait la
1 Jean Masselin, un des membres les plus influents de cette célèbre assemblée, ncus a laissé un journal détaillé de ses séances, rédigé jour par jour. Ce manuscrit précieux n'a été imprimé qu'en 1835. La lecture en est extrêmement curieuse. Les discours prononcés alors donnent une idée exacte de l'état du pays à cette époque, et peuvent servir à caractériser dans l'histoire le règne populaire de Charles VH, et l'odieux gouvernement de Louis XI. Sans cesse on en appelle aux ordonnances du premier, sans cesse on réclame contre les institutions du second. Le tableau des misères causées parles impôts du règne précédent, et surtout par leur perception tyranniquc, tableau reproduit par les orateurs de chaque bailliage de France, avec les plus sinistres couleurs, devrait être mis sous les yeux de tous ceux qui font de Louis XI un roi national. On n'a pas d'idée de Tétât déplorable dans lequel ce prince avait mis et laissé les villes et les campagnes. Il y a d'ailleurs d'utiles enseignements dans celte comparaison de la France d'alors avec la France d'aujourd'hui.
2 Voici une preuve évidente du sentiment qu'ils avaient de leurs droits et de leurs devoirs. Ils écoutèrent et accueillirent la pétition des enfants du duc de Nemours, et celle du comte d'Armagnac, frère de cette autre victime de Louis XI, qui redemandaient la restitution de leur patrimoine ; celle du sire de Croï, qui réclamait ses terres, en vertu du traité d'Arras; celle de René II, duc de Lorraine, qui revendiquait l'héritage de la maison d'Anjou. Ces plaintes furent examinées, les pétitionnaires admis à développer leurs raisons; le comte d'Armagnac et les princes de Nemours furent entendus en personne ; mais les Etats n'allèrent pas plus loin. Ils recommandèrent officiellement ces hautes questions à la justice du roi.
(Voyez Journal des États de 1484, par Jehan Masselin.)
sanction et en assure le succès. La propriété territoriale, les richesses, la force numérique même, manquaient à ce tiers État qui devait commander un jour. Il n'avait que la force morale, les traditions, le droit, et trop d'intérêts s'élevaient contre lui pour qu'il pût espérer de se faire place. La fille de Louis XI ajourna avec adresse les réformes embarrassantes, acheta des partisans dans la noblesse en lui rendant ses pri^^léges, et de la popularité en diminuant quelques impôts. Du reste, elle ne tint aucun compte des demandes des États, qui ne furent point convoqués au bout de deux ans. On se contenta de faire enregistrer par les Parlements les ordonnances qui prolongèrent les subsides. Elle n'avait gardé pour elle d'autre honneur que la direction personnelle du jeune prince. Il semblait que le duc d'Orléans allait gouverner; mais le roi était majeur, tout se faisait en son nom et par sa volonté. Anne de Beaujeu régnait donc, et le prince Louis se trouvait réduit à sa seule voix dans le conseil.
L'ambitieux jeune homme s'aperçut qu'il était joué. Avec une légèreté que son âge seul excuse, et que la seconde moitié de sa vie peut à peine faire pardonner, il oublia, comme son aïeul, les intérêts de son pays pour ne s'occuper que des siens. Il chercha des appuis dans les ennemis de la monarchie, dans ceux même de la France. La Bretagne et la Lorraine lui fournirent les premiers, l'Autriche et l'Angleterre les autres.
René II, duc de Lorraine, le vainqueur de Charles le Téméraire, avait vu avec dépit la Provence réunie à la couronne ; il espérait recouvrer, au moyen d'une guerre civile, l'ancien apanage de la maison d'Anjou. Le vieux François II, duc de Bretagne, vassal toujours hostile, voyait avec peine approcher la fin de sa carrière, car il n'avait que deux filles, et leur mariage devait décider du sort de cette belle province.
Un monstre régnait en Angleterre : Richard de Glocester, souillé de crimes, avait usurpé la couronne et fait étouffer les deux enfants de son frère, Edouard A' et Richard
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d'York (1483). Le corps de ces innocentes vicliraes était enfoui sous les marches de l'escalier d'une prison, dans la Tour de Londres. Hicliard III régnait par la terreur.
Maximilien, archiduc d'Autriche, était devenu, par son mariage avec Marie de Bourgogne, l'ennemi naturel de la maison de France. La Flandre, l'Artois, le comté de Bourgogne, offraient aux deux puissances des causes de querelles que les liançailles entre Charles VIII et Marguerite empêchaient seules d'éclater.
C'est à ces princes que Louis d'Orléans demanda du secours.
Mais le génie politique de Louis XI vivait dans sa fille.
Le duc de Lorraine était peu redoutable ; François II, détesté de ses sujets, dont il immolait les droits et le bienêtre aux caprices de son orgueilleux favori Landais, vit se former contre lui une ligue formidable, que les intrigues d'Anne de Beaujeu suscitèrent de toutes parts. Les villes de Flandre furent adroitement soulevées contre Maximilien, qui se trouva tout à coup partagé entre la nécessité de comprimer leur turbulence, et celle de repousser les attaques du voisin de l'Autriche, Mathias Corvin, roi de Hongrie. Quant à Richard III, on sut lui trouver un ennemi bien plus redoutable encore : c'était Henri de Richemond, petit-fils d'Owen Tudor et de Catherine de France, fille de Charles YI et veuve d'Henri Y. Indépendamment de cette origine, Henri se regardait comme l'héritier des Lancastre, parce que sa mère était arrière-petite-fille de Jean de Gand, fils d'Edouard III. Exilé par Edouard lY, il avait cherché un asile en France, et comptait en Angleterre de nombreux partisans. Anne de Beaujeu lui donna des soldats et de l'argent.
Henri de Richemond partit d'Harfleur, débarqua en Angleterre, gagna le 22 août 1-485 la bataille de Bosworth, contre Richard III qui y fut tué, et fut nommé roi d'Angleterre sous le nom d'Henri YII. Son mariage avec Éhsabeth, fille d'Edouard lY, termina les querelles des maisons d'York et de Lancastre.
François II, forcé de céder à ses barons révoltés, leur livra son favori, qui fut pendu. Anne de Beaujeu commit alors une imprudence : comme Louis XI, elle se hâta trop d'user de ses avantages, et se prévalut de la cession que la famille de Penthicvre avait faite à la couronne de ses droits sur la Bretagne. L'esprit indépendant des Bretons s'alarma. Un parent de Louis d'Orléans, le comte de Dunois, fils du compagnon d'armes de Charles YII, combattit Anne de Beaujeu par ses propres moyens. Formé à la politique comme elle dans l'intimité de Louis XI, il s'établit en Bretagne et devint le chef d'une ligue puissante : d'une part, entretenant les prétentions nationales des Bretons, de l'autre, appelant à leur aide, par l'appât d'un mariage avec l'héritit-re du duché, les princes qui pouvaient le plus nuire à la France. Ainsi, Anne de Bretagne, âgée de douze ans à peine, était promise à la fois au duc de Rohan, le plus grand seigneur de Bretagne, au sire d'Albret, le plus riche seigneur du Midi, à Maximilien et au duc d'Orléans.
Anne de Beaujeu ht face à tout : elle arrêta le duc de Lorraine et Maximilien par des démonstrations militaires. Le maréchal d'Esquerdes prit Saint-Omeret délivra Béthune. Maximilien, qui venait d'être nommé roi des Romains, tomba entre les mains des Flamands révoltés, se vit prisonnier à Bruges, et n'acheta sa liberté qu'à force de concessions. La Trémouille fut envoyé en Bretagne avec une armée, pendant qu'une autre armée, sous la conduite du jeune roi et de sa sœur, parcourait la Guyenne et contenait les provinces du Midi.
Poussé à la révolte ouverte, Louis d'Orléans avait pris les armes. Après avoir occupé Vannes et Ploërmel en 1487, la Trémouille s'empara l'année suivante de Fougères, de Chateaubriand, d'Ancenis, et remporta une victoire complète à Saint-Aubin du Cormier \ le 27 juillet 1488. Le maréchal de Rieux et le sire d'Albret, qui commandaient les Bretons, avaient fui; Louis d'Orléans fut pris dans un
1 A 12 kilomètres sud-ouest de Fougères, route de Reunes (lUe-et-Yilaine).
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bois voisin, où il ralliait les fuyards; le prince d'Orange fut découvert parmi les morts pendant qu'il cherchait à s'y caclier. La Trcmouille fit trancher la tête aux seigneurs rebelles, et envoya les deux princes à Angers, oti était le roi. Dunois, qu'on avait attiré dans cette ville pour négocier avec lui, commençait à rentrer en grâce. Le prince d'Orange fut retenu au château d'Angers ; quant au duc d'Orléans, pour le dérober à la clémence du roi, qui l'aimait, on le fit passer de château en château : il fut enfermé à Sablé *, à Lusignan ^, à Mehun. puis dans la tour de Uourges. La révolte était vaincue. Le duc de Bourbon, qui par jalousie contre son frère avait soutenu les rebelles, venait de mourir, et Anne de Beaujeu était devenue duchesse de Bourbon.
Le traité de Sablé, conclu avec le duc de Bretagne, imposa à ce prince l'obligation de renvoyer tous les étrangers, et de ne pas marier ses filles sans le consentement du roi de France. Mais le vieux duc mourut le 9 septembre 1 488, quelques jours après avon' signé.
La guerre recommença. Les Bretons appelèrent à leur aide Henri VII et Ferdinand d'xVragon : la Bretagne se couvrit d'Anglais, d'Espagnols, de soldats de Maximilien, qui tous luttaient entre eux aussi bien que contre les Français, et ne s'entendaient que pour piller cette malheureuse province. Les conseillers de la jeune duchesse la forcèrent de prendre un parti, et elle consentit à épouser Maximihen. Le mariage se fit par procuration en 1490 : le roi des Romains guerroyait en Hongrie.
C'était une terrible atteinte portée à la grandeur de la France, que la maison d'Autriche allait étreindre de tous côtés. Il fallait parer ce coup. Ferdinand d'Aragon n'avait pas encore, il est vrai, un grand intérêt à soutenir cette puissance; et, s'il l'appuyait en Bretagne, c'était pour reprendre les anciennes possessions de l'Aragon dans le Midi. Mais les Maures d'Espagne appelaient ailleurs tous ses
I A 26 kilomètres nord-ouest de La Flèche (Sarthe). '■î A 24 kilomètres sud-ouest de Poitiers 'Vienne).
HIST. DE FK. — T. 1. 3 3
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efforts. Henri VIL de son côté, ne voulait point de Maximilien : il avait soutenu en Bretagne la cause du sire d'AIbret, parce que ce dernier était vendu à l'Angleterre. Le choix fait par Anne de Bretagne renversait tousses projets; et si la France à son tour pouvait gagner d'Albret, la cause française n'était pas perdue : mais il fallait se hâter, et renverser par une brusque détermination toutes les combinaisons de la politique étrangère. Dunois se chargea de tout ; les moyens qu'il mit en œuvre sont restés un secret, voici les résultats.
Le sire d'Albret se soumit, et livra Nantes aux Français : Anne de Bretagne voulait passer en Angleterre, une armée lui fei'ma les passages ; une autre conduisit à Vannes Charles VIIL qui convoqua les États de Bretagne et agit en souverain, pendant que Dunois à Rennes pressait la jeune duchesse d'épouser le roi de France. Anne résistait : Charles YIII se présenta devant Rennes, le 15 novembre 1491, vit la duchesse, et le 6 décembre suivant, il l'épousa solennellement à Langeais en Touraine ^ ; le 10 il la fit couronner à Saint- Denis.
Ce mariage était un coup d'Etat que personne n'eût pu prévoir. Charles, comme on l'a vu, avait épousé Marguerite, hlle de Maximilien ; Anne avait épousé Maximilien. Bien que ces deux mariages n'eussent pas été consommés, ils avaient reçu la consécration religieuse et politique. Charles VIII renvoyait au roi des Romains sa fille et lui prenait sa femme. C'était une double offense, une brutale déclaration de guerre. Mais la monarchie était sauvée, car le contrat de mariage avec Anne stipulait que si la reine sunivait sans enfants du roi. elle ne pourrait épouser que l'héritier de la couronne.
Ce mariage avait été précédé d'un noble pardon. Charles MIL qui venait d'atteindre vingt-un ans. voulait gouverner par lui-même, et le premier usage qu'il fit de son pouvoir fut d'aller en personne délivrer de captivité le duc d'Orléans.
iSiir la Loiro, à îO kiloim-tres Oiicst de Tours
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La situation de la France était excellente. Au dedans, le respect pour l'autorité royale, la confiance publique acquise à un règne qui s'annonçait par des actes de vigueur et de sagesse, l'aristocratie soumise dans ses prétentions et cependant maintenue dans ses privilèges, la magistrature honorée, le commerce se développant à l'abri des libertés publiques. Au dehors, de furieuses jalousies, mais point d'ennemis redoutables : Henri YII, maître de la couronne, avait les partis à soumettre, et d'innombrables ambitions à satisfaire ; Ferdinand et Isabelle combattaient les Maures : le vieux Frédéric III laissait tomber en lambeaux la puissance impériale, et son fils Maximilien, plus remuant qu'actif, plus dissimulé que profond politique, sans suite dans ses plans, sans grandeur dans ses projets, dissipait en petites campagnes ses ressources militaires, et en mesquines intrigues sa prépondérance européenne. Mais il fallait à la France un roi formé par de bonnes leçons ; mûri par l'expérience, qui connût son siècle ou du moins fût capable de l'étudier. Elle n'avait qu'un jeune ignorant, au cœur droit, il est vrai, mais aux idées extravagantes, qui mettait audessus de tout les vertus chevaleresques et la gloire des conquêtes, n'admirait qu'Alexandre et César, encore sans les comprendre, et se croyait prédestiné à recommencer, l'épée à la main, l'empire de Gharlemagne. L'histoire lui reproche avec raison d'avoir précipité son pays dans des guerres désastreuses, d'avoir attiré sur la France plus d'un demi-siècle de calamités. Le jeune fou s'en alla prodiguer l'or de la nation, le sang de ses braves, pour conquérir en Italie quelques pouces de terrain qu'il devait perdre, tandis qu'une audience accordée à Christophe Colomb aurait pu, la même année, lui donner un nouveau monde ^
Depuis un siècle, l'imagination des Français se tournait versl'Itdie; l'adoption de Louis d'Anjou par Jeanne de Na-
1 L'Amérique fut découverte en 1492 par Christophe Colomb, Geuois, qui s'adressa vaineuieut à plusieuis souveraÎDS pour obtenir des vaisseaux. Ce ne fut qu'après htiit années de sollicitations qu'il en obtint trois de Ferdinand et d'Isabelle. Cette même année 1492 est célèbre par la prise de Grenade, qui détruisit eu hspague la puissance des Maures.
oSO HISKiIKi; JtE FRAAl.L.
jjles, eu 1 38 1 . le mariage de Louis d'Orléans avec A'alentine de Milan, en 1389, avaient ouvert entre les deux contrées de nombreuses communications. C'est une loi de nature que tons les peuples du Nord tendent vers le Midi ; les invasions qui vont de l'équateur aux pôles sont des exceptions dans l'histoire et ne durent pas ; les autres se renouvellent sans cesse, en dépit de tous les calculs de la politique et de toutes les barrières de la civilisation. Les Français, depuis l'origine de leur histoire, n'ont pas cessé de franchir les Alpes, et, dussent-ils ne jamais s'établir au delà, ils les franchiront toujours.
A cette époque, la tentation était forte. L'Italie, enrichie par le commerce et par les arts, et de plus ennoblie par le luxe, divisée par d'innombrables factions, offrait une proie facile à la conquête. Gênes, Milan, Venise. Florence, Rome et Naples. ennemies les unes des autres, étaient en outre déchirées par les haines des partis. Gênes, après avoir été tour à tour opprimée, vendue, conquise, affranchie, venait de tomber sous la domination des Milanais. Milan gouvernée, jusqu'en 1-466, par François Sforza, soldat parvenu, que son audace et ses talents avaient fait prince, était alors soumise à Ludovic le More, un de ses fils, qui, fort de l'appui de Louis XI, avait usurpé la souveraineté sur son neveu, le jeune Jean Galéas, fils de son frère aîné. Venise, puissante au dehors, car elle venait de s'assurer la possession de l'île de Chypre, et couvrait la Méditerranée de ses vaisseaux, soutenait en Italie des luttes terribles pour quelques misérables portions de territoire qu'elle disputait aux autres Etats. Florence était en deuil du grand Laurent de Médicis, qui venait de mourir, et elle expiait par une déplorable banqueroute sa fastueuse prospérité ! Un pape qui déshonore l'Eghse, RodericBorgia, sous le nom d'Alexandre VI, s'asseyait sur la chaire de saint Pierre. A Xaples. Alphonse le Magnanime était mort, après un règne glorieux, en 1458 ; Ferdinand, son fils naturel, vainqueur de la maison d'Anjou, achevait un long règne au milieu des malédictions et des haines de son peuple.
QUINZIEME SIECLE. oSI
Aucune coni^iiunaulé d'intérêts ne liait ces divers Etals: tous étaient sans ressources ou du moins sans armées régulières. Leur force militaire consistait dans des bandes d'aventuriers, sans discipline, qu'on réunissait à la hâte et qu'on ne pouvait retenir sous les drapeaux que par l'espoir du pillage. La France, au contraire, était devenue une puissance formidable, depuis que Charles Yll avait organisé ses compagnies de gens d'armes, ses francs archers, et surtout perfectionné l'artillerie. Exercées en paix comme en guerre, les troupes françaises, n'avaient plus de rivales en Europe, et Charles YIII ne doutait pas qu'à leur tête il ne pût conquérir l'Italie, et chasser les Turcs de Conslautinople.
Car c'était là son projet; il voulait effacer la gloire des croisades et reconstituer l'empire d'Orient. Un fils de Mahomet IL Zizim, vaincu par son frère Bajazet en 148^. s'était réfugié chez les chevaliers de Rhodes, qui l'avaieul envoyé en France, où il résidait àBourganeuf ^ Charles VllI comptait le mener avec lui dans sa grande expédition. Tout le monde, au reste, flattait ce penchant du jeune roi ; les guerres d'Italie étaient populaires ; jamais la maison d'Anjou n'avait manqué de partisans dans ses nombreuses tentatives.
C'étaient pourtant les droits de cette maison qu'on allait soutenir. Charles YIII se disait l'héritier du royaume de Xaples, en vertu du testament de Charles d'Anjou, frère du loi René, que nous avons vu léguer ses titres à Louis XL en 148 L Louis d'Orléans, de son côté, pouvait prétendre, au nom de son aïeule Yalentine, à l'héritage des Yisconti : mais Ludovic le More, allié des Français, auxquels il devait ouvrir l'Italie, faisait pour le moment ajourner ces prétentions. Louis devait se contenter de la ville d'Asti, qui lui appartenait comme donnée jadis en dot à Yalentine.
Pour entreprendre cette guerre, il fallait assurer les frontières de la France contre Henri YII, Maximilien et
1 lié[)ai'teaieul de la Creuse.
'j'S-2 Hisioiiii: lu: kka.x e.
Ferdinand d'Aragun. Trois traités y poni'¥urent : nécessaires, mais peu honorables, ils ne rencontrèrent aucune résistance dans les conseils du roi.
Henri YII, débarqué à Calais, avait assiégé Boulogne sans pouvoir s'en rendre maître : par le traité d'Étaples *. le 3 novembre 1492, le roi de France s'engagea à payer au roi d'Angleterre soixante-quinze mille écus d'or en quinze ans: la paix devait durer jusqu'à un an après la mort de tous deux.
Le traité de Narbonne. signé le 18 janvier 1493, rendit au roi d'Aragon le Roussillon et la Gerdagne, sans exiger le paiement des sommes pour lesquelles ces provinces avaient été engagées à Louis XI.
Le traité de Senlis. le 23 mai suivant, restitua au roi des Romains, avec sa fille Marguerite, les comtés de Bourgogne. d'Artois et de Gharollais, pour son fils Philippe.
Libre de toutes ces inquiétudes, Charles YIII partit de T<jurs au conmiencement du printemps de 1494, s'arrêta à Lyon, à Vienne, d'oti il ne se mit en route que le 23 août ponr Grenoble. Il quitta cette ville le 29. se dirigea par Gap. et remontant la vallée de la Durance, passa à Embrun, à Briançon, franchit le mont Genèvre. et fit son entrée à Turin le 5 septembre.
On se rappelle que Charles était fils d'une princesse de Savoie: il se trouvait donc dans un pays ami. Ludovic le More vint le recevoir à Asti, où le duc d'Orléans l'avait précédé.
Le vieux roi de Naples. Ferdinand, venait de mourir le 25 janvier, laissant le trône à son fils Alphonse IL Isabelle d'Aragon, fille de ce dernier, avait épousé Jean Galéas, et lorsque Charles YIII arriva à Pavie, où ce jeune prince était retenu prisonnier par son oncle Ludovic, elle courut se jeter aux pieds du roi de France, l'implorant pour son père et pour son mari. Charles fut touché de ses larmes, d'autant j»lus (ju'il méprisait Ludovic: mais il avait besoin de lui ;
i Sur la Caiiche, près de sou embouchure, à ;- kilomclrcs nord-oue^t de .Moutreuil (Pas-de-Calaisj.
Irop avancé d'ailleurs pour reculer, il ne répondit à Isabelle (|ue par de vagues consolations, et poursuivit sa marche.
A peine était-il à Plaisance, qu'il apprit la mojt de Jean Galéas. Ludovic se hâta de retourner sur ses pas, et de se faire couronner duc de Milan ; il était évident qu'il n'avait secondé l'expédition française que pour appuyer cette usurpation. On conseillait à Charles de s'assurer du Milanais, et de ne pas laisser de trahisons derrière lui; mais il ne pouvait pas changer de politique sur le théâtre de la guerre ; il marcha vers Florence.
Vïï moine enthousiaste. Jérôme Savonarole, qui s'annonçait comme le réformateur de l'Eglise, avait soulevé en faveur des Français les opinions populaires de cette républi- !fue. et voulait secouer le joug de Pierre II de Médicis, HIs de Laurent. Celui-ci, de son côté, chercha dans Charles YIII uu appui contre ses concitoyens. Le jeune roi, qui comprenait peu le mouvement des esprits et les fluctuations des partis dans une république, cédant à ses inspirations généreuses, crut protéger à la fois la liberté et le pouvoir, se laissa proclamer à Pise, comme un libérateur, et entra à Florence comme le patron de Médicis. Cette ville, indignée de ce que Pierre avait livré les places de la Toscane, l'avait chassé de ses murs, et reçut les Français avec froideur. Ciharles parla en maître, et fut menacé : « Sonnez vos trompettes, dit Pierre Capponi, chef d'une députation, et nous sonnerons nos cloches. » La ville consentit cependant à payer une forte contribution, et l'armée française continua sa route vers Rome, où elle arriva le 31 décembre.
Alexandre VI, d'abord partisan des Français, venait d'embrasser la cause de la famille d'Aragon, et refusa le passage à Charles. Assiégé dans le château Saint-Ange, il se vit bientôt forcé de capituler, et le roi de France, après quelques jours passés dans la capitale du monde chrétien, s'avança vers Naples, où déjà Alphonse II ne régnait plus. Détesté comme son père, ce prince venait d'abdiquer en laveur de son fils Ferdinaud II.
Trois petits combats décidèrent en (juchjues jours du
oS-t UISTOIRE DE FRANCE.
destin de ce royaume. Lu parti français avait toujours existé dans Xaples. grossi de tous ceux cfue la maison d'Aragon avait persécutés: il souleva la populace contre Ferdinand, qui se retira avec sa famille dans l'ile d'Ischia. Charles entra dans Xaples en triomphe le 21 février 1495.
Quand on songe à tout ce qu'il eût fallu d'hommes, d'ar-
Entrée de Charles VIII k Xaples 1.
gent. de forces maritimes et d'influence continentale poui maintenir cette conquête, on comprend encore moins que la France Fait entreprise. Charles VIII ne laissa derrière lui que des rivaux jaloux, des ennemis déclarés, des alliés perfides. Il n'avait pas de marine, et de plus, sa poKtique n'avait préparé, pour la conquête, aucun système de gouvernement. Les Napolitains furent bientôt froissés dans leurs droits, dans leurs usages, dans leur fortune. Les partisans de la maison d'Anjou, qui s'attendaient à de riches récompenses, virent les fiefs passer entre les mains des seigneurs français. Ils désertèrent, avec la mobilité naturelle aux Italiens, la cause qu'ils avaient servie, et pendant que
1 N'ovez à la un du volume V Explication raisonnée des figures, ii^ 4!<.
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le jeune roi, rêvant la couronne de Conslan lin. déjjlovaii à Naples les magnificences impériales, un orage terrible grondait derrière lui.
Le prince Zizim. qu'il avait amené, était mort empoisonné : César Borgia, fils d'Alexandre A'I, avait fui près du roi d'Aragon. Venise dénonçait au sultan Bajazet les com- ])lots formés en Thessalie pour soulever les Grecs, et Ludovic organisait une ligue européenne pour fermer aux Français les passages que lui-même leur avait ouverts. Henri VU, Ferdinand d'Aragon et Maximilien devaient attaquer la France en même temps. Ces deux derniers promettaient d'envoyer des troupes dans le nord de l'Italie. Ludovic allait assiéger Louis d'Orléans dans Asti, et les Vénitiens, avec quarante mille hommes, attendaient Charles VIII à la descente des Apennins.
Il n'y avait pas de temps à perdre. Le 12 mai, Charles se fit proclamer empereur, roi de Jérusalem et de Naples, et fit une nouvelle entrée dans cette dernière ville, revêtu du manteau des Césars, portant le globe et le sceptre d'or. Le 20 du même mois, il se mit en marche avec une partie de son aimée, laissant à Naples, en qualité de vice-roi, son cousin Gilbert de Bourbon, comte de Montpensier, sous les ordres duquel il avait placé Éberard d'Aubigny, connétable du royaume de Naples, de la famille écossaise des Stuarts.
Le pape quitta Rome à l'approche du roi de France : celui-ci affaiblit encore son armée en laissant des garnisons à Sienne et à Pise, pour protéger ces villes contre Florence. Léo juillet, il arriva à Fornoue (Fornovo), bourg situé à 12 kilomètres de Parme, sur la rive droite du Taro. François de Gonzague, marquis de Mantoue, avec l'armée vénitienne, occupait la même rive, plus bas. Dans la nuit du 5 au 6, un orage ayant gonflé les eaux du Taro, Charles, comptant sur cet obstacle pour arrêter l'ennemi, fit passer la rivière à son armée. Mais les Vénitiens la franchirent aussi, partie devant eux, partie à la suite des Français eu remontant la rive droite. Attaqué en tête et en queue par des forces cunsiih'rahles, le jeune roi déploya une présence
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d'esprit et un courage admirables, culbuta les A'énitiens dans le Taro. et dans l'espace d'une heure, remporta une victoire complète.
Charles arriva le 15 à Asti, et n'ayant pas assez de troupes pour délivrer Louis d'Orléans, assiégé dans Novare par Ludovic, il traita avec ce dernier, et rentra en France, où il apprit bientôt la perte de sa conquête.
Gonzalve de Cordoue. dit le grand capitaine, envoyé par le roi d'Aragon, avait ramené Ferdinand II à Naples. où les mêmes acclamations qu'à l'entrée de Charles, poussées peut-être par les mêmes hommes, avaient accueilli son retour. Après une lutte courageuse, mais inutile, le jeune Montpensier, forcé de capituler dans Atella. mourut de la peste à Pouzzoles le 5 octobre 1496. D'Aubigny, malgré une victoire qu'il remporta à Seminara au mois de juillet, dompté aussi par la maladie, manquant- de renfoits, et trahi par les populations de la Calabre. se vit contraint de céder, et d'acheter par une capitulation son retour eu France. Mais le vainqueur lui-même n'avait pas joui de son triomphe : Ferdinand II, victime de la peste avant Monl- })ensier, avait laissé le trône à son oncle Frédéric.
Ces nouvelles déplorables mirent en émoi la cour de France : on tint à Lyon des conseils nombreux, où fut agitée la question d'Italie. L'honneur du pays semblait exiger de nouvelles tentatives, mais des intérêts plus pressants commandaient la prudence. Les Espagnols d'ailleurs attaquaient le Midi : il fallut les chasser du sol fi'ançais. et (conclure un nouveau traité avec l'Espagne. Le roi comprit aussi qu'il avait d'autres devoirs à remplir que ceux de la ("hevalerie. et il revint à Toure. on il s'occupa de l'adminisl ration de son royaume. Il fit continuer l'œuvre utile que son père avait commencée, et dont les Etats de 1484 avaient réclamé l'exécution, la rédaction des coutumes de toutes les provinces de France; il songea aussi à réformer les abus du clergé, et. entre autres, le cumul des bénéfices et des évêchés. Lui-même se plaisait à rendre la justice, et à donner accès à toutes les plaintes. Le voyage d'Italie avait dé-
vcloppù en lui le gont des arts, et il voulut (]ue suii château d'Amboise rivalisât avecles palais de Florence. Malgré le vice de sa première éducation et son penchant trop vif pour le plaisir, s'il eût vécu, la bonté de son cœur, la disposition généreuse de son âme à se passionner pour tout ce qui était grand et beau, promettaient à la France un règne brillant peut-être : mais un événement imprévu brisa toutes ces espérances.
Le 7 avril U98, jour des Rameaux, il se heurta violemment la tête dans un passage obscur du château d'Amboise. en allant voir une partie de paume dans les fossés. Il semblait ne plus songer à cet accident, et regardait les joueurs, lorsque tout à coup il tomba à la renverse, frappé d'apoplexie. Il expira quelques heures après : il n'avait pas vingt-huit ans.
Avec lui finissait la descendance directe de Philippe de Valois, car les enfants qu'il avait eus d'Anne de Bretagne étaient morts. Louis d'Orléans était le plus proche héritier du trône : il fut reconnu roi sans contestation*.
Louis XII avait trente-six ans : aucun enfant n'était issu de son mariage avec Jeanne, fille de Louis XI. La famille royale se trouvait alors réduite à un petit nombre de princes. Le premier en rang était François, comte d'Angoulême, né à Cognac le 12 septembre U94 ; il n'avait pas quatre ans. Le duc de Bourbon, beau-frère du roi défunt, âgé de soixante ans, n'avait qu'une fille, Suzanne. Puis venaient trois enfants de huit à neuf ans, Charles de Montpensier. fils de Gilbert, Charles de Vendôme, et Charles d'Alençon. Louis XII fut sacré à Reims le 21 mai, et prit, avec le titre de roi de France, celui de roi des Deux-Siciles et de Jérusalem, et celui de duc de Milan.
Anne de Bretagne, par la mort de Charles VIII, rentrait dans la possession de son duché, si elle n'épousait pas le roi de France. Louis obtint du pape Alexandre VI l'annulation de son mariage avec Jeanne, et épousa, à
1 (Test cette même année que Vasco de Gama doubla le cap de Bonne-Espérance, et ouvrit à l'Europe la route de ITnde.
588 HISTOIRE DE IHAACK.
\antes. la veuve de son prédécesseur, le 8 janvier 1499.
La malheureuse fille de Louis XI se retira au couvent de l'Annonciade, qu'elle avait fondé à Bourges, et y mourut en JoOo.
Ce fut, du reste, la seule victime du nouveau règne, qui commença sous les auspices les plus heureux. Louis pardonna à tous ceux que, pendant le gouvernement d'Anne de Beaujeu, il avait rencontrés comme ennemis, soit dans les conseils, soit sur les champs de bataille. C'était un devoir sans doute, puisque alors il était rebelle ; mais il est si rare de ne faire que son devoir, quand on devient tout-puissant ! et l'histoire ne peut passer ?ous silence cette belle parole de Louis XII : « Le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans. »
Les deux premières années du règne de Louis, en même temps les deux dernières du siècle, furent prospères au dedans, glorieuses au dehors.
Le roi commença par se livrer tout entier aux affaires publiques, et, dès ses premiers actes de gouvernement, manifesta ces douces et adorables vertus qui lui méritèrent le nom de Père du peuple. Son premier soin fut de diminuer les impôts, non, comme tant d'autres, par don et concession de joyeux avènement, mais par un système de sagesse et de bonté dont il ne se départit jamais. Pour le maintenir, il fallait beaucoup d'économie; Louis XII en donna l'exemple, et par là môme s'autorisa à restreindre les ruineuses libéralités qui enrichissent quelques ingrats aux dépens de plusieurs milliers de malheureux. On l'appela avare (tous nos sages rois ont eu cet honneur), on le ridiculisa sur la scène, et il se contenta de dire : « J'aime mieux voir mes courtisans rire de mon avarice, que mon peuple pleurer de mes dépenses. » Pendant son séjour à Paris, au retour du sacre, on le voyait tous les jours cheminer sur sa mule, sans escorte, et se rendre au Parlement où il siégeait pendant des journées entières comme un simple auditeiu-. pour prendre connaissance des affaires, et étudier l'administration de la justice. Grâce à ces
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éludes, et aux sages conseils de Georges d'Aniboise, son |)remier ministre et son ami, qu'il venait de faire nommer cardinal, il put apporter d'utiles réformes dans cet exercice si important du pouvoir royal K Une ordonnance célèbre, rendue à Blois au mois de mars 1499, régla la durée des procès, le nombre des instances, les frais de procédure, prescrivit des examens pour s'assurer de la capacité des juges, et annula les commissions spéciales. Cette même ordonnance remit en vigueur, comme loi de l'État, la pragmatique sanction de Charles YII, que les Parlements n'avaient jamais abandonnée. Il porta ses vues de réforme sur le clergé, sur l'Université, sur les ordres religieux, et réprima avec sévérité les brigandages des gens de gueri'e. qu'il contint, au moyen d'une paye régulière, dans des garnisons déterminées. L'Université résista; les étudiants, qui ne comprennent et ne veulent d'autre liberté que Tindépendance, se révoltèrent et troublèrent Paris ; les cours furent suspendus, les prédications cessèrent. Il fallut que le roi revînt dans la capitale pour y établir l'ordre. On se soumit, et il pardonna -.
Malheureusement les préjugés nationaux, peut-être aussi une vanité toute personnelle, rejetèrent Louis XII dans les guerres d'Italie. Il voulait réparer les échecs de Charles YIII et les siens propres ; il voulait soutenir la superbe déclaralion de ses titres, proclamée dans la cathédrale de Pieims. La conquête du Milanais était résolue.
Il avait pris, comme Charles YIII, des précautions contre ses voisins en renouvelant les traités d'Elaples, de Narbonne et de Sentis. Il s'était assuré des alliés en Italie. Les Yénitiens, irrités contre Ludovic le More, qui les avait empêchés de s'emparer de Pise, promirent leurs secoui's
t n érigea en 1499 la coiu' de Normandie en Parlement, et rendit perpétuel ce tribunal qui auparavant ne s'assemblait que deux fois par an, à Pâques et à la Saint-Michel. Ce fut alors que l'on commença à construire le beau Palais de Jistice (le Rouen.
2 Le séjour de Louis XII à Paris fut marqué par un grave accident, la chute du pont Notre-Dame, appelé alors Pont-Neuf . 11 était en bois et couvert de maisons. Le roi le fit reconstruire en pierres à ses dépens.
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cil échange d'une partie du Crémonais que Louis devait leur céder. César Borgia. à qui Louis avait fait donner en mariage Charlotte d'Albret. nièce du roi de Navarre, fut créé par lui duc de Valentinois. et lui procura l'appui du pape. Ludovic, de son côté, espérait le secours de Maximilien. qui avait épousé sa fille, et du roi de Naples. Frédéric. Mais ce dernier était trop faible pour l'aider, et Maximilien. retenu par son traité avec Louis XIL était d'ailleurs fort occupé à lutter contre les Suisses. Ce fut alors qu'on vit en Europe les premiers exemples d'une alliance avec les ennemis du nom chrétien. Ludovic appela à son aide Bajazet II, qui promit d'attaquer les Vénitiens dans leurs possessions sur l'Adriatique.
Louis XII. profitant des embarras de son ennemi, se rendit à Lyon, et envoya son armée par delà les Alpes. En vingt jours le Milanais fut conquis ; Ludovic s'enfuit à Inspruck, près de Maximilien, et Louis XII. étonné lui-même de ce succès, alla prendre possession de Milan, où il entra, revêtu de l'habit ducal, le 2 octobre 1499. Il y fut reçu, comme Charles YIII à Xaples. en libérateur, pour y rester aussi peu. Son séjour y fut marqué par une grande diminution des impôts, de sages institutions judiciaires, et une amnistie complète à tous les partisans des Sforza. que Louis regardait comme usurpateurs des droits des A'isconti. ses aïeux maternels. Mais Jean-Jacques Trivulzio. qu'il laissa dans Milan pour gouverner en son absence, rendit bientôt la domination française insupportable aux Italiens, et Ludovic, rappelé par le parti gibelin, rentra dans sa capitale le 5 février 1500.
Louis apprit cette nouvelle à Loches : aussitôt il envoya une armée, sous le commandement de La Trémouille, et tit partir en hâte le bailli de Dijon, pour lever en Suisse des auxiliaires. Ces braves montagnards s'enrôlèrent avec ardeur sous les drapeaux de la France; mais, pendant (|u'un traité régulier les attachait à nos armes, des bandes d'aventuriers du même pays étaient accourues sous la bannière de Ludovic. La diète helvétique leur défendit de com-
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battre contre leurs frères; Ludovic, assiégé clans Novare, se vit tout à coup abandonné par eux. La ïrémonille leur offrait un sauf-conduit pour retourner dans leur pays. Ludovic essaya de sortir avec eux sous un déguisement; il fut trahi et livré à La ïrémouille, qui l'envoya au roi à Lyon. Louis XII le fit enfermer au château de Loches, oi^i il vécut encore dix ans.
Le Milanais était conquis pour la seconde fois ; Georges d'Amboise alla reprendre possession de Milan au nom de Louis XII ; il y rentra le vendredi saint , 17 avril 1500.
Cette conquête livrait l'Italie aux armes françaises; Florence s'était alliée à la France. Aidé des secours de Louis. César Borgia avait dompté tous les feudataires indépendants qui tyrannisaient l'Etat de l'Eglise, et pris le titre de duc de Romagne. Les chemins de Naples s'ouvraient de nouveau à l'ambition du roi titulaire des Deux-Siciles et de Jérusalem.
Frédéric comptait sur l'appui de l'Espagne; mais Ferdinand d'Aragon voyait avec peine sur le trône de Naples une branche bâtarde de sa famille : il prétendait qu'Alphonse I" n'avait pas eu le droit de laisser la couronne à son fils naturel. En novembre 1500, il conclut à Grenade un traité secret avec la France pour le partage du royaume des Deux- Siciles. L'événement prouva que ce traité n'était qu'un piège tendu à la bonne foi de Louis XII.
Mais l'enfant qui devait un jour recueillir les fruits de tant de guerres, de tant de combinaisons politiques, venait de naître à Gand, le 24 février 1500. C'était Charles de Luxembourg, fils de Philippe d'Autriche et de Jeanne de ('astille, petit-fils par conséquent de Ferdinand et de Maximilien. La Flandre, les Pays-Bas, l'xVrtois, le comté de Bourgogne, l'Allemagne, l'Autriche, la Bohême, la Hongrie, le Milanais, le royaume de Naples, ceux de Castille et d'Aragon, et les empires sans limites du .Nouveau-Monde, devaient jeter toutes leurs couronnes à ses pieds. Peu s'en fallut, comme on va le voir bientôt, que la France elle-même ne disparût dans cette monarchie universelle : mais Dieu vou-
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lait qu'elle restât au centre, libre et forte, pour la pénétrer, la percer, la rompre de toutes parts, et la briser sons ses pieds.
Car cette France, si humiliée au commencement du XY^ siècle, allait entrer dans le xvF avec de grandes et puissantes institutions. Le pjremier Louis d'Orléans, en 1400, préparait la ruine de l'Etat ; son petit-fils, le second Louis d'Orléans, en 1500. eu assurait la splendeur. Le pouvoir monarchique, ^igoureu sèment reconstitué par Charles VIL avait pour contre-poids, non plus les résistances passionnées de l'aristccratie féodale, que Louis XI avait brisées. mais l'expression calme et sévère des représentants légitimes de la nation. Au défaut de la périodicité qui eût donné plus de force à ces assemblées, la permanence des parlements, dont le devoir était d'enregistrer les actes du gouvernement, et le droit, de les soumettre à leurs investigations et parfois à leurs remontrances, offrait aux libertés publiques une garantie suffisante contre le despotisme. La noblesse et le clergé avaient d'éclatants privilèges, sans doute, mais aussi des charges onéreuses : d'ailleurs, l'inégalité des rangs s'efface quand le mérite peut les atteindre tous; et il est ceilain qu'alors, sans qu'il existât une charte où ce droit fût écrit, les Français de toutes les classes pouvaient, par le travail, parvenir à tous les emplois. Le commerce conduisait aux fonctions municipales, celles-ci à la noblesse : des études sérieuses dans les Universités, études presque gratuites, comme aujourd'hui, ouvraient au talent toutes les routes pour parvenir aux dignités de la magistratui^e ou du sacerdoce. Plus d'un souverain pontife était sorti des derniers rangs de la société : la plupart des grands ministres qui avaient gouverné l'Etat depuis Charles Y étaient roturiers, fils d'artisans ou de simples cultivateurs. Les honneurs militaires seuls semblaient appartenir à la noblesse : mais, outre qu'ils entraînaient de laborieux seiTices et des sacrifices pénibles, les hommes du tiers Etat balançaient ce privilège par l'influence qu'ils pouvaient acquérir en s'élevant dans les hautes fonctions
lie la finance, de la judicature et de l'Eglise. La liberté et l'égalité ne sont donc pas de modernes inventions : nos [(ères connaissaient comme nous leurs droits et leurs pouvoirs : tontes les idées dont nous sommes si fiers avaient cours alors, avec un£ différence seulement dans le nombre de ceux qui pouvaient les comprendre et savaient en profiter.
ÏIS DU TOME PREMIEU.
EXPLICATION RAISONNEE