‹ Histoire de France (volume 2)Chapitre 6 sur 52 · I.NTUODUCTIO.X · texte numérisé non relu

I.NTUODUCTIO.X

en deux parties bien distinctes : i'Ostrasie et la Xeustrie, et l'autorité s'en va honteusement des rois aux maires du palais; mais l'unité nationale ne meurt pas; elle vit pendant vingtcinq ans sous le despotisme de Chlothaire II et de Dagobert, elle se réveille triomphante vers la lin du siècle, à la bataille de Testry. L'Église, d'ailleurs, poursuit silencieusement sa tâche civilisatrice. Cachée à l'ombre des cloîtres, elle laisse les porteurs de couronnes et les briseurs de sceptres se disputer le sol, et, livrant çà et" là à leurs fureurs quelques martyrs à égorger *, elle prie, elle travaille, elle prépare à la France une foule de sages pour Tinstruire, une famille de grands hommes pour la gouverner ^.

Alors apparaît le viii^ si(>cle, que le génie des deux Charles illumine d'une gloire immortelle. L'un ressuscite la France, l'autre en fait l'Europe : le premier sauve la chrétienté, le second l'organise. L'événement du siècle, ce n'est point l'exil inaperçu de cette dynastie qui s'en va mourir sous le froc, dans un couvent de Saint-Omer ; c'est l'islamisme vaincu dans les champs de Poitiers ; c'est la papauté, dont le règne commence, posant, dans l'église du Vatican, aux acclamations de tous les peuples, sur le front du roi des Francs, la couronne des Césars. Cette nation, qui semble tout à coup sortir de la barbarie, et qui dit à la face du monde : Je suis, je veux rester chrétienne ; cette nation qui va combattre avec tant de vigueur et délibérer avec tant de sagesse ; ce génie prodigieux qui saura faire un peuple de tant de peuples, et doit, des débris de cette vaste pensée, composer les États modernes ; ce n'est point l'œuvre d'un jour, le produit des événements qui précèdent, lerésultat fortuit ou même la conséquence logique des volontés ou des combinaisons humaines. Il n'y a pas d'hommes qui sachent prévoir de si grandes merveilles, pas d'hommes qui puissent les empêcher : la Providence est là.

Quand vous voyez dans l'histoire un homme qui veut l'unité en toute chose, qui poursuit cette unité par toutes les voies

1 Saint Didier, saint Léger, etc.

2 Pépin de Landen, Pépin d'Héristal, Charles-Martel, Pépin le Bref, Charlemagne. L'Église était dévouée à cette famille, dont la souche fut Arnoald (saint Arnould), nommé évèque de Metz sous Chlothaire II. Il était alors père d'Ansigise, qui fut l'aïeul de Pépin le Bref.

que le sit'cle lui présente, ou que découvre son génie, dites avec assurance : « Celui-là est inspiré de Dieu ! » L'œuvre divine, c'est l'unité : l'homme, au contraire, tend sans cesse à l'accroissement des forces individuelles; Etats, sectes, classes partielles de la société, familles, roi ou particulier, chacun veut être soi avant tout, par-dessus tout. Le travail humain, en politique comme en rehgion, en science comme en morale, n'est qu'une décomposition perpétuelle : laissez faire l'humanité, et le monde s'évanouira, emporté par la force centrifuge. Ainsi marche l'iysloire des nations, sous la double influence de l'homme qui défait, et de Dieu qui organise ; quand celuici intervient, on s'en aperçoit à la présence d'un Charlemagne, d'un Grégoire VII. d'un saint Louis, d'un Napoléon.

Le ix*^ siècle met cette leçon dans tout son jour. Dès que le grand Charles a disparu, tout ce qui s'était rapproché pour s'unir tend à s'éloigner, à s'isoler. Chaque peuple s'en va chez soi, cherche à devenir une nation, se trace des limites, se fait une langue à part. Et voyez avec quelle rapidité marche cette décomposition sociale : si chacun de ces États nouveaux se constituait sur le modèle de cette vaste unité qu'ils ont brisée, la bataille de Fontenay qui sépare les races, le traité de Verdun qui consacre cette séparation, seraient, après tout, des événements inévitables, utiles ; en effet, avant qu'une pensée commune fasse de l'Europe une famille de frères, Charlemagne seul peut retenir l'Europe entière sous la même loi. Mais dans ces sociétés faites à coups de sabre, la violence va continuer à tout désunir, l'usurpation envahira tous les pouvoirs, les forces individuelles prévaudront ; la féodalité barbare va commencer. La royauté recule pas à pas, chassée du territoire, ruinée dans ses prérogatives ; tout ce qui porte une épée et possède un donjon règne dans ce donjon et par cette épée. Les Normands sont partout, la France nulle part ; le moine combat pour son abbaye, le seigneur pour son château ; le roi rachète une ville du pillage par la permission de ravager une province. Il n'y a plus d'empire, pas encore de patrie ; et, par un étrange contraste, qui à lui seul est une leçon d'histoire, le siècle finit par le couronnement de Charles le Simple, comme le précédent avait fini par celui de Charlemagne.

Le x<^ siècle, que tant de morcellements rendent fatigant à

INTRODUCTIO:^. Il

(itudier, difficile à bien comprendre, offre cependant le spectacle curieux d'une société qui cherche à se reconstruire ; la féodalité s'organise de toutes parts, sur le modèle de ces mômes Normands qu'elle a tant combattus; ses forces, réunies, combinées dans une habile hiérarchie, achèvent d'écraser la royauté carlovingienne, que l'intrépide Louis IV défend pendant seize ans avec le courage du désespoir. La cause qu'il soutient est condamnée, c'est le désordre; et avec la féodalité alors constituée, c'est Tordre qui s'avance. Laféodalité triomphe enfin, et monte sur le trône avec cette dynastie capétienne qui doit la briser un jour, lorsqu'elle ne sera plus pour les desseins de la Providence qu'un instrument inutile ou dangereux. Mais alors Dieu lavent grande et puissante ; il a besoin d'elle pour l'œuvre immense des siècles suivants. Celui-ci s'achève au milieu d'une terreur universelle, signe des prodiges qui se préparent : l'an 1000, selon l'Apocalypse, doit voir la fm du monde ; l'Europe entière fait silence, les guerres ont cessé partout. Tous les regards sont tournés vers Rome, où l'illustre Gerbert (Sylvestre II) élève la croix sur le Vatican, montrant du doigt Jérusalem.

Voici le xi^ siècle, et le monde n'a point fini : le genre humain poursuit ses mystérieuses destinées. Mais la société, ramenée à ses vices avec cette aveugle assurance qui suit toujours de chimériques terreurs, va se plonger plus que jamais dans d'épouvantables désordres. On s'étonne d'avoir passé un jour à s'aimer, à se pardonner des injures, et la guerre renaît partout ; non la guerre qui fonde les empires ou les conserve, mais la guerre qui brûle les châteaux et les villages, ravage les campagnes, ruine le travail et détruit les populations : la France, comme l'Europe entière, est en proie à d'affreux brigandages, et l'Église même, souillée par le honteux trafic des dignités apostoliques, par la licence effrénée des mœurs, se plonge avec le siècle dans une immoralité d'autant plus profonde, que le châtiment, qu'on croyait si proche, semble avoir reculé pour toujours.

Mais le règne des femmes commence, et avec lui la noble chevalerie qui vient en aide au faible et renverse l'oppresseur, en invoquant Dieu, les saints et la' dame des pensées. Au fond du Midi, une réunion d'homme sages imagine et prêche la

Trêve de Dieu, la plus belle création du moyen âge : une crainte salutaire rentre dans les âmes. Des croix s'élèvent de tous côtés, sur la lisière des bois, aux croisières des chemins, pour avertir, non pas comme aujourd'hui, que Là fut commis un crime, mais qu'il n'en faut pas commettre. Les pèlerinages en Terre-Sainte deviennent plus nombreux que jamais. Et puis, au fond d'une abbaye de Bénédictins, celle de Cluny, les réformes vigoureuses d'Odilon façonnent pour le siècle ses trois hommes les plus grands, Léon IX, qui va régénérer l'Église, Grégoire YIl, qui doit en faire la premièie puissance du monde, et Urbain II, l'illustre prédicateur des croisades. Et pendant que ces trois moines rêvent à leurs vastes projets dans la solitude du cloître, la France grandit dans l'estime du monde : des rives de la Seine partent les créateurs du Portugal ^ des rives de la Seine les fondateurs du royaume de Naples ^, des rives de la Seine les conquérants de l'Angleterre ^ : enfin, non loin de là s'organise pour la première fois le pouvoir communal *, germe fécond de nos institutions d'aujourd'hui.

Tel est le xi« siècle, qui doit se terminer par un prodigieux spectacle. L'Europe entière se levant contre TAsie, la chrétienté contre l'islamisme, Jérusalem conquise, et la croix de bois, dans la main d'un ermite, réunissant les peuples dans une sublime fraternité, plus solidement que ne l'avait fait le sceptre puissant de Charlemagne.

Il suffit de parcourir la table des événements du xn^ siècle, pour comprendre le haut rang qu'il occupe dans notre histoire : au dedans, c'est la lutte de la royauté qui sort de son inertie, et qui ne peut plus rester oisive quand tous les ressorts de la machine sociale fonctionnent avec tant d'énergie ; lutte qu'entreprend l'activité infatigable de Louis VI, que poursuit la sagesse de Louis Yll, et qu'achève glorieusement l'ardent et astucieux Pliilippe-Auguste : c'est le développement majestueux de l'esprit d'association dans l'établissement des com-

1 Henri de Bourgogne, premier comte de Portugal, et Alphonse, son fils, premier roi de ce pays.

2 Les chevaliers normands.

3 Guillaume, duc de Normandie.

'* Au Mans, en 1070.

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