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crovable suicide de la vieille monarchie. J'ai abordé franchement le récit de cette prodigieuse époque, que l'on craint, je ne sais pourquoi, de mettre sous les yeux de la jeunesse, comme s'il n'y avait pas là, pour les générations actuelles, la plus importante des leçons d'histoire. Paix à vos pères, jeunes gens, si la Révolution a laissé des taches dans leur vie! Gloire à eux, s'ils la traversèrent purs ! Au reste, la gloire a de beaucoup surpassé la honte, et, quoique justice ne soit pas encore faite pour tous les noms, la liste de ceux dont la France s'honore est bien plus longue que celle des noms qu'elle a voués à l'infamie. Et puis, quel spectacle consolant que de voir le génie de l'ordre planer sur ces ruines sanglantes, et sur les deux rives de ce torrent séculaire, Louis XIV et Napoléon se donnant la main !
C'est avec la même indépendance d'esprit, dans la même confiance religieuse, avec ce sentiment de patriotisme qui est aussi une religion, que j'ai abordé l'histoire du xjx*^ siècle. Nous- ignorons où il va, mais il semble que Dieu l'appelle à de grandes destinées, et que les temps reviennent où la pensée de saint Louis pourra reparaître, éclairée des lumières de la civilisation, cette pensée qui ne voit dans chaque nation qu'un membre de la grande famille européenne. Puisse la France, alors comme au xiii^ siècle, marcher à la tête de cette famille, sans égoïsme en elle, sans envie autour d'elle !
Qu'on adopte ou non les principes que j'ai posés, et les jugements qui en seront l'inévitable conséquence, je désire surtout désabuser mes jeunes lecteurs d'une erreur que leurs pères ont trop accréditée : c'est que nos institutions datent d'hier, que nos droits pohtiques ont été découverts en 1789, qu'il n'y a de liberté en France que depuis la Convention, de gloire militaire que depuis Bonaparte, de gouvernement que depuis l'Empire, de représentation nationale que depuis 1814. Tout cela est vieux comme la monarchie. Soldat franc, souvienstoi du vase de Soissons; toute la charte était là, tous les principes que formula si vigoureusement l'Assemblée constituante vivaient dans nos Champs de Mai, dans nos parlements, dans nos synodes, dans nos conciles, dans nos États provinciaux, dans nos États généraux : cette unité administrative, chefd'œuvre de notre siècle, tous nos rois habiles l'ont cherchée.
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poursuivie, préparée : seulement, ce qu'il est si difficile d'étal)lir par la réforme de ce qui existe, devient fort aisé à créer quand il n'existe plus rien. Quant à la gloire militaire, il est inutile de répondre. Si le soldat vainqueur à Isly se croit l'égal du grenadier d'Austcrlitz, pardonnons à celui-ci de se mettre au-dessus du clievalicr de Bouvines. Croyons bien seulement qu'en tout temps la France fut une noble et grande nation, même dans ses désastres ; une nation pleine du sentiment de ses droits comme de celui de ses devoirs ; et que, s'il fût entré dans les desseins de la Providence de grouper autour de François V^, d'Henri IV et de Louis XIV les systèmes et les volontés d'aujourd'hui, rien n'était plus facile pour les habiles d'alors : il n'y avait qu'une charte à écrire.
Cette vérité, je me suis attaché à la faire ressortir dans tout le cours de l'ouvrage, et le lecteur attentif pourra y suivre riiistoire de nos assemblées nationales tout aussi aisément que celle de nos rois.
Sous la dynastie mérovingienne, ces assemblées, dites Champs de Mars, composées des hommes libres de la nation, sont investies des plus grands pouvoirs ; elles règlent à chaque règne la succession au trône, et distribuent à leur gré le territoire entre les princes. Nous en voyons deux exemples éclatants, à la mort deChlovis en 511, et à celle de Chlothaire en 561. Si les autres nous frappent moins, c'est que l'unité nationale est brisée, et que les Francs de Xeustrie, ceux de Bourgogne, ceux d'Ostrasie, ont leurs assemblées indépendantes les unes des autres. Mais le pouvoir de ces assemblées s'accroît aux dépens de la royauté, puisqu'elles s'arrogent le droit d'éhre les maires du palais, par conséquent celui de gouverner.
Cette autorité, qu'elles ont produite, les domine à leur tour, et leur donne une existence plus régulière et plus forte. Les Carlovingiens appellent le clergé dans les conseils de la nation, qui se trouve alors représentée dans son intelligence comme dans sa volonté. Ce long règne de Charlemagne, qu'on est tenté de prendre pour une époque de despotisme à cause du grand nom qui domine tout, est certainement une des jikis brillantes époques du gouvernement représentatif. Toui les ans, sans exception, la nation est convoquée pour
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délibérer et pour agir ; elle décide les guerres, elle fait les lois, elle examine les comptes des finances. Voyez ce que j'ai dit, au commencement du ix^ siècle, sur la constitution de l'empire carlovingien ; voyez l'énumération successive de tous les Champs de Mai. Les intérêts matéi'icls étaient représentés, comme aujourd'hui, parles propriétaires du sol; les intérêts moraux l'étaient par les hommes d'Église, le gouvernement par ses agents, la puissance militaire par les hommes de guerre. Et la force vitale de cette constitution était si grande, qu'elle suffit seule pour soutenir l'empire pendant un quart de siècle, sous Louis le Débonnaire. Après la mort de ce dernier, cette effroyable bataille de Fontenay, où le glaive déchire l'œuvre du grand Charles, que décide-t-elle ? rien. Vainqueurs et vaincus attendent pendant deux ans que l'Assemblée nationale de Verdun ait réglé le partage.
L'empire des Francs a cessé ; le royaume de France commence, et cette nation nouvelle maintient et exerce ses privilèges, malgré l'inertie du gouvernement, malgré les'ravages du territoire. Voyez l'assemblée de Pistes, qui condamne Pépin II comme traître à son pays; celle de Kiersi, qui crée le pouvoir féodal en déclarant les comtés héréditaires; celle de Troyes, que préside le pape Jean VIII ; celles de Creil et de Meaux, qui disposent de la couronne; celle d'Amiens, qui partage la France entre Louis et Carloman. Ces assemblées faisaient réellement acte de souveraineté, elles représentaient réellement l'État. Mais bientôt cette représentation fut aljsorbée par la féodalité ; des réunions de grands propriétaires se dirent la nation, distribuèrent à leur gré l'autorité souveraine, et laissèrent à la royauté la part du pouvoir la plus étroite possible. Ainsi furent nommés rois Charles le Gros, Eudes, Charles le Simple, Raoul, Louis IV, Hugues-Capet, vrais chefs de partis, dont le plus fort, parce qu'il était le plus féodal, finit par reconstituer un royaume et fonder une dynastie.
Mais cette dynastie allait mourir après ses quatre premiers rois, si elle n'eût cherché un appui dans la nation en favorisant l'organisation des communes, en recomposant le gouvernement représentatif. C'est un curieux spectacle de voir comme au xn^ siècle fermentent les trois éléments dont la réunion doit constituer la représentation nationale, L'Église
multiplie ses conciles, et le clergé ne cesse de se réunir pour délibérer sur les grands intérêts de la chrétienté : Louis VII, Philippe-Auguste, convoquent de nombreux parlements, réunions de nobles hommes qui décident les plus hautes questions politiques, au nom de l'État : les communes se constituent, s'administrent, se concertent entre elles, traitent avec la royauté, avec la noblesse, avec le clergé, et commencent leur fraternité avec ces deux ordres sur le champ de bataille de Bouvines. Saint Louis appelle plus tard dans les conseils de la nation les bons et sages hommes des communes. Enfin, Notre-Dame de Paris, le 10 avril 1302, réunit pour la première fois les trois ordres dans son enceinte, sous le nom d'États généraux.
La nation recommence donc à délibérer sur ses propres affaires, à donner sa voix sur toutes les grandes questions de la monarchie. En 1317, elle tait d'une vieille loi salique la loi fondamentale de l'hérédité de la couronne; en 1338, elle décerne à Charles, dauphin, la régence du royaume; l'année suivante, elle rejette le honteux traité signé par son roi captif en Angleterre. Malheureusement à cette même époque, où elle paie si noblement la rançon du vaincu de Poitiers, elle cherche à détruire cette royauté qu'elle a sauvée : une démocratie violente soulève contre le trône des Valois toutes les idées révolutionnaires qui, cinq siècles plus tard, doivent renverser le trône des Bourbons. Mais si, après ces rudes secousses, Charles V, vainqueur à force de ménagements et d'adresse, avait su ou voulu constituer en un système politique tous ces éléments désordonnés, faire une charte, tracer à chacun ses droits et ses devoirs, il le pouvait; car on était las du mal et éclairé sur le bien; on connaissait le danger de trop gouverner sans la nation, de trop gouverner par elle. Des États provinciaux annuels, pour voter les subsides ; des États généraux tous les cinq ans, pour en vérifier l'emploi ; des assemblées de notables pour toutes les circonstances extraordinaires ; la succession au trône fixée par des lois précises ; la royauté inviolable, exerçant la plénitude du pouvoir, sous la responsabilité de ses agents, dans toutes les questions dadministration intérieure, de guerre et de paix : telles étaient dès lors, pour tous les besoins sociaux comme pour toutes les in-
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telligences, les bases d'une constitution que tous auraient comprise et acceptée. Non qu'il faille regarder une charte comme un talisman contre tous les maux de la patrie ; les lois politiques ne préservent pas plus des révolutions que les lois civiles n'empêchent les délits ; mais les institutions, en revêtant une forme écrite, prennent force et durée : on peut les mettre alors sous la sauvegarde de la religion et du patriotisme ; elles se fondent peu à peu dans les mœurs, dans les croyances; plus elles vieillissent, plus elles poussent dans le pays de profondes racines ; on ne renverse pas volontiers l'arbre sous lequel s'abritaient les ancêtres. Cette absence de lois fixes, fut chez nous la cause la plus active de tous les troubles politiques; l'idée de pouvoir ne s'allia jamais dans nos esprits qu'avec celle d'usurpation, l'idée de résistance qu'avec celle de liberté : après avoir défendu ses droits, chacun usurpa ceux des autres, et nous eûmes à subir tour à tour la tyrannie des rois, celle des parlements, celle des faiseurs de phrases, celle des populaces. La nation , consultée trop rarement par les grands souverains, trop souvent par les mauvais, se courba également sous le joug des despotes et sous celui des démagogues, laissa toujours faire môme quand elle croyait agir, et après treize siècles de cet exercice irrégulier de ses droits, arriva toute novice à la pratique du gouvernement représentatif, battant des mains à la lecture d'une charte constitutionnelle, comme font les enfants à la proposition d'une promenade dans un lieu qu'ils n'ont jamais vu. C'est qu'on savait tout au xvin^ siècle, excepté l'histoire des aïeux; c'est que nos écrivains, si habiles pour nous initier aux grandes théories des républiques de l'antiquité, ne nous avaient jamais fait voir dans la vieille monarchie française qu'une biographie de rois et une nomenclature de batailles : nous ne soupçonnions pas que sur toutes ces questions d'intérêt public, nos pères eussent montré les mêmes ardeurs que nous, conçu les mêmes idées, parlé le même langage.
Réparons aujourd'hui cette erreur : étudions notre ancien régime tant calomnié par nos publicistes modernes; nous y trouverons autre chose qu'ignorance et servitude : nous puiserons dans la connaissance de notre passé ces sentiments qui font la grandeur des nations, et que les plus belles théories ne
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sauraient inspirer : une confiance absolue dans cette Providence qui veille sur les peuples comme sur les individus; une conviction profonde de nos droits, consacrés par tant de siècles, payés par tant de sacrifices; un respect absolu, réfléchi, pour l'autorité, principe de force et de puissance; enfin le vrai patriotisme, non celui dont un égoïsme mesquin, haineux, trace les limites avec des fleuves, des lignes de douanes, des souvenirs d'irritantes rivalités; mais celui qui, fier de ses institutions et toujours prêt à les défendre, n'ambitionne cependant d'autre gloire que celle de marcher en tète de la civilisation, tend la main à tous les peuples comme à des frères, et, dans cette croisade contre toutes les folles idées qui nous ont fait tant de mal, comme jadis dans les croisades contre l'infidèle, crie aux prud'hommes de tout pays : « Loz à qui fera le mieulx î »