‹ Histoire de FranceChapitre 11 sur 158 · M. de Pompone · texte numérisé non relu

M. de Pompone

que leur a-t-il manqué, ainsi qu'à leur frère Antoine Arnauld, poui laisser des modèles? l'art difficile d'égaler les paroles au sentiment et à la pensée. Elles auraient dédaigné cet art, ou plutôt elles l'auraient repoussé comme un soin coupable. Loin de faire paraître leur génie, elles se sont appliquées à l'étouffer dans l'humilité, le silence, l'entier renoncement au monde et à soi-même. Elles n'écrivaient, comme elles ne parlaient , que par pure nécessité. De loin en loin il leur échappe quelques belles phrases à leur insu et par la seule puissance des grands sentiments. Mais comme l'art est absent , dans les intervalles de la passion, leur style inculte et négligé tombe dans la diffusion, la langueur, la sécheresse. Impérieuse condition de la perfection en tout genre ! Pour l'atteindre, il la faut poursuivre avec ardeur et avec constance. Pour obtenir la gloire, il la faut aimer, et le génie a besoin d'une forte culture pour porter tous ses fruits. Après tout, il en est ainsi de la vertu elle-même : la plus heureuse nature et même des instincts héroïques n'y suffisent point ; la volonté, la règle, une vigilance infatigable s'y doivent ajouter pour prévenir les égarements, maintenir et développer les nobles penchants et les convertir en habitudes. Les femmes de Port- Royal se proposaient un grand objet, leur salut par la perfection religieuse ; et pour approcher de l'idéal qu'elles s'étaient formé, elles s'épuisaient en efforts continuels, en méditations assidues, en pratiques austères. La moitié de semblables soins donnés à leur es-' prit en eussent fait des écrivains du plus haut rang.

Disciple de la mère Angélique et de la mère Agnès, comme elles intelligente et passionnée , Jacqueline Pascal s'est fait comme elles un devoir d'éteindre de bonne heure, ou plutôt de détourner ailleurs , tout ce ([u'elle avait en elle d'ardeur et de génie. Elle a donc atteint la perfection à laquelle elle a aspiré, e-t elle a manqué celle qu'elle a méprisée. Nous Tavouons : il n'y a rien d'accompli dans les écrits de Jacqueline Pascal, mais tout y respire le plus beau naturel. On a d'elle plusieurs morceaux en prose et en vers dispersés ça et là dans les collections jansénistes. Nous les rassemblerons en y joignant un assez grand nombre de pièces inédites, particulièrement des lettres adressées à sa sœur Gilberte et à son frère Pascal. Il ne faut rien négliger de ce qui peut faire connaître cette admirable famille, et Jacqueline aussi mérite bien d'être étudiée pour elle-même.

Commençons par deux documents authentiques, inédits ou peu connus : d'abord une biographie composée par Gilberte et qui conduit Jacqueline depuis sa première enfance jusqu'au moment où elle entre à Port-Royal'; ensuite, dans les Mémoires de Marguerite Périer, plusieurs paragraphes consacrés à sa tante, qui développent et achèvent la première biographie.

Ainsi Gilberte Pascal ne s'est pas contentée d'écrire la vie de son frère, elle a aussi voulu conserver pour elle et pour sa famille la mémoire de sa sœur chérie.

1. Cette biographie a étû publiée en 1751 dans les Vies des religieuses de Port-Royal^ t. II, p. 339.

C/est le môme style , la même simplicité et le même agrément que dans la vie de Pascal. Mais, comme on devait s'y attendre, les éditeurs ont partout altéré le style naïf de M'"^ Périer. Ils ont divisé les phrases trop longues et substitué des mots plus modernes à ceux qui leur ont paru vieillis. Nous rétablissons ici le vrai texte d'après deux excellents manuscrits, Tun de la Bibliothèque royale de Paris S l'autre de la Bibhothèque de Troyes^. Le manuscrit de la Bibliothèque de Paris avertit que «cette relation vient de Port- Royal.»

« Ma sœur naquit à Clermont le 5 octobre de l'année 1625; et, comme j'avois six ans plus qu'elle, je me souviens que dès qu'elle commença à parler, elle donna de grandes marques d'esprit. Elle étoit outre cela parfaitement belle, et d'une humeur douce et gaie, et la plus agréable du monde ; de sorte qu'elle étoit autant aimée et caressée qu'un enfant peut l'être. Mon père se retira à Paris en novembre 1631, et nous y mena tous. Ma sœur avoit lors six ans, toujours fort belle et tout à fait agréable par la gentillesse de son esprit et de son humeur. Ces qualités la faisoient souhaiter partout, de sorte qu'elle ne demeuroit presque point chez nous.

c( On commença à lui apprendre à lire à l'âge de sept ans , et comme mon père m'avoit chargée de ce

1. Supplément français, n° 4485. Voyez une description détaillée de ce manuscrit dans nos Études sur Pascal, p. 510-526.

soin, je m'y trouvois fort empêchée ^ ; car elle y avoit une grande aversion ; et quoi que je pusse faire, je ne pouvois obtenir d'elle qu'elle vint dire sa leçon. Enfin un jour par hasard je lisois des vers tout haut dans un livre ; cette cadence lui plut si fort qu'elle me dit : Quand vous voudrez me faire lire, faites-moi lire dans un livre devers, je dirai ma leçon tant que vous voudrez. Je fus surprise de cela, parce que je ne croyois pas qu'un enfant de cet âge pût discerner les vers d'avec la prose, et je fis ce qu'elle souhaitoit, et ainsi elle apprit peu à peu à hre. Depuis ce tems-là, elle parloit toujours de vers ; elle en apprenoit par cœur quantité, car elle avoit la mémoire excellente-; elle voulut en savoir les règles ; et enfin à huit ans, avant que de savoir lire, elle commença à en faire qui n'étoient point mauvais : cela fait voir que cette inclination lui étoit bien naturelle.

(c Elle avoit en ce tems-là deux compagnes qui ne contribuoient pas peu à la lui entretenir ; c'étoient les filles de M'"*" Saintot^ qui en faisoient aussi, quoiqu'elles n'eussent pas beaucoup plus d'âge qu'elle. En Tannée 1636, mon père étant allé faire un voyage en Auvergne où il me mena, M'"^ Saintot lui demanda

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