‹ Histoire de FranceChapitre 117 sur 158 · S. J. DE S'^ EUPHÉMIE · texte numérisé non relu

S. J. DE S'^ EUPHÉMIE

« R" Ide (religieuse indigne) .»

Une dés filles de M. d'Andilly s'était faite religieuse à Port-Royal, comme ses autres sœurs, sous le nom d*Anne-Marie de Sainte-Eugénie. Elle mourut quelque temps après sa profession, le 7 octobre 1660, à Port- Roy al-des-Champs. Jacqueline, qui était sous-prieure de cette maison, écrivit le même jour à la mère Angélique de Saint-Jean la lettre suivante * sur les dispositions dans lesquelles sa sœur était morte.

1 . Nous tirons cette lettre des Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royaly t. III, p. 596.

«Ma très chère sœur, vous auriez sujet de vous plaindre de moi si je ne vous allois trouver pour me consoler avec vous de la perte commune de notre pauvre enfant. Je vous puis assurer que peu de choses sont plus capables de me toucher, et que j'ai vivement ressenti ■ les souffrances de sa maladie, et encore plus sa sépa-f ration ; quoique je vous avoue que l'un et l'autre sont accompagnés de tant de sujets de consolation, que je ne sais en vérité lequel est le plus grand et le plus juste de la douleur que je sens en perdant une personne à laquelle j'élois plus unie, ce rm semble, que par la chair et le sang, ou de la joie et de la reconnoissance des grâces que Dieu a faites à une personne à qui j'étais si obligée d'en désirer.

a Sa bonne disposition a paru principalement au plus fort de son mal, et il semble que Dieu n'ait soutenu sa vie durant ces derniers huit jours , contre toute apparence, que pour nous faire connoitre ce qu'il a fait en sa faveur. Elle n'a été pleinement persuadée qu'elle mourroit que deux heures avant sa mort; et cela fait mieux voir que ses bonnes dispositions étoient solides, et qu'elles ne naissoient pas de cette crainte que donne un péril que l'on voit présent. Car elle a toujours espéré d'en revenir : mais elle ne l'a point souhaité ; et particulièrement depuis le dernier voyage de M. Singlin, elle a eu plus d'envie que de crainte de la mort.

(( La pauvre enfant se trouvant fort mal le jour de la Sainte-Croix, alla communier comme en viatique, avec un peu de crainte pour le succès d'un mal qui

commeiiçoit violemment, mais d'ailleurs bien disposée, principalement en ce qu'elle avoit de la joie d'être malade comme une pénitente; et sa plus grande crainte, après celle de la mort, étoit de n'user pas bien de sa maladie et de ne souffrir pas assez patiemment. Dieu lui a fait la grâce dans la suite de lui ôter entièrement la première, et tout le sujet qu'elle avoit de l'autre : car elle a été si douce et si bonne malade qu'elle a donné une édification générale à toutes celles qui l'ont servie.

« Ce qui nous donne sujet de croire qu'elle ne le faisoit que par vertu, et que c'étoit plus un ouvrage de la grâce que l'effet de l'abattement de la nature, c'est que m'étant aperçue, il y eut lundi huit jours, qu'elle faisoit grande difficulté de prendre une tisane à qui, selon les apparences, on doit le reste de sa vie depuis ce jour-là jusqu'aujourd'hui, et qu'au lieu qu'elle buvoit son eau ordinaire avec empressement pour se rafraîchir, elle ne prenoit celle-ci que goutte à goutte; je lui dis, doucement néanmoins, que puisque Dieu lui avoit envoyé cette maladie comme une pénitence, elle devoit y contribuer en prenant de bon cœur tous les remèdes qui en étoient les suites nécessaires. Cela fit tant d'impression sur son esprit, que depuis ce temps-là elle a pris tout ce qu'on lui a présenté ; et Dieu lui a fait la grâce de lui donner un si grand sentiment de pénitence, qu'elle ne pouvoit souffrir qu'on la plaignît sans faire violence à la grande difficulté qu'elle avoit à parler, pour dire qu'elle ne souffroit rien et pour comparer son mal à

celui de quelques autres qu'elle croyoit être plus grand, faisant entendre que le sien n'étoit rien.

« Elle a témoigné jusqu'à la fin une grande reconnoissance des services qu'on lui rendoit , et cela par esprit d'humilité et de pénitence : ce qu'elle regardoit vraiment comme une chose qui ne lui étoit pas due. Elle se plaignoit souvent de ce que son abattement l'empêchoit de s'appliquer à Dieu; et hier elle me dit avec grand scrupule : « Mais ne dirai-je pas une heure d'office ? « Je lui dis que sa maladie lui tenoit lieu de tout ; sur quoi elle répondit en soupirant : « Cela seroit vrai si je la souffrois comme il faut, mais j'y fais bien des fautes. » Et sur cela elle me parla de quelque impatience qui n'étoit rien. Je lui dis que le même mal qui lui faisoit faire ces sortes de fautes en étoit le remède, et que pour son office il suffiroit qu'elle fît le signe de la croix quand elle auroit l'esprit assez présent pour penser qu'il est l'heure de le dire. Cela la mit en paix, ou plutôt cela la laissa en paix : car par la grâce de Dieu elle ne l'a jamais perdue.

(( Elle se confessa hier au soir par occasion, car BOUS ne la croyions pas si proche de sa fin ; et je crois qu'elle le fit avec une présence d'esprit toute particulière. Car même la dernière fois qu'elle vit M. Singlin, elle lui parla avec autant d'étendue et de lumière qu'elle ait jamais fait : et ce matin elle en avoit tant et parloit si librement que rien ne m'a plus surprise que lorsqu'on nous a dit, en sortant de la grand'messe, qu'elle commençoit à râler. Nous y avons couru et nous l'avons trouvée commençant son agonie,

mais avec tant de connoissance que j'en ai eu grand'peur, craignant que la vue et l'approche de la mort ne la troublât : mais Dieu lui a fait bien plus de grâces que je n'eusse osé l'espérer.

« Depuis cela je ne l'ai plus quittée ni la mère prieure aussi : ce qui la consoloit beaucoup, parce que nous lui disions de fois à autres quelques paroles pour la faire penser à Dieu. Sur le midi, elle s'est tournée vers moi , connoissant bien que j'étois touchée de son état, elle m'a dit : (( Voilà votre pauvre enfant bien mal. » Je lui répondis : « Il est vrai, elle soutTre beaucoup; » car elle étoit dans une grande agitation. « Oui, reprit-elle, mais cela n'est rien, pourvu que je puisse espérer de satisfaire à Dieu. » J'ai tâché sur cela de lui donner confiance, et un peu après elle m'a dit : « Que je suis consolée de mourir entre vos mains î » Cela m'ayant fait voir qu'elle connoissoit l'état où elle étoit, je lui dis que la mère supérieure étoit allée quérir M. de Sacy. Elle en eut grande joie, et quelque temps après elle nous a dit : « M. de Sacy ne vient pas ; » et puis aussitôt elle s'est reprise et nous a dit qu'il ne falloit pas le presser de peur de l'mcommoder. Je l'ai pourtant fait venir, voyant qu'elle baissoit toujours.

a Pendant qu'on étoit allé avertir de M. de Sacy, elle m'a dit : « Commencez toujours les prières ; ;) ce que j'ai fait. La pauvre enfant y a toujours répondu, baisant toujours la croix qu'elle tenoit. Le pouls lui étant revenu plus fort, on a cru que cela pouvoit encore durer ; de sorte que M. de Sacy et la commu-

naufé se sont retirés. Après cela je lui ai demandé si elle n'avoit pas grande confiance dans la miséricorde de Dieu. Elle m'a répondu avec un grand sentiment : (( Je ne sais si je suis digne de l'avoir. » Je lui ai dit que l'on ne pouvoit en avoir trop puisqu'elle étoit infinie. Elle l'a bien compris. Je lui ai ensuite demandé si elle n'avoit pas grande joie de mourir religieuse, et elle a fait effort pour me témoigner combien elle reconnoissoit cette grâce. Peu de temps après la mère prieure a dit aussi auprès d'elle une oraison qu'elle a écoutée fort attentivement.

(( La voyant en cet état, nous avons cru devoir lui faire recevoir encore une fois le saint viatique, quoiqu'elle l'eût déjà reçu avec l'extrême - onction le quatorzième jour de sa maladie. Elle en a témoigné grand désir, et je crois que ce sont les dernières paroles que celles qu'elle dit à ce sujet. Car aussitôt après, comme on apprêtoit la chambre pour cela, elle a tourné à la mort si vite qu'on n'a eu le loisir que d'appeler M. de Sacy et la communauté, qui n'ont pas plutôt été dans la chambre qu'elle a expiré si doucement qu'on ne l'a presque pas aperçu.

« Voilà, ma chère sœur, ce me semble, de grands sujets de consolation. Je ne puis vous en dire davantage parce qu'on attend les lettres, etc. De Port- Roy al-des-Champs, ce 7 octobre 1660. »

Les deux lettres suivantes proviennent du Recueil de Marguerite Périer, et elles sont adressées à Pascal et à M'"* Périer.

JACQUELINE PASCAL. DE 16o2A 16G1. 305 LETTRE

DE LA SOEDR S AINTE-K UPH ÉM lE A SON FRÈRE,

« Ce 10 novembre 1G60 i. {

« Bonjour et bon an, mon très cher frère ; vous ne doutez pas que je ne vous Taie souhaité de bon cœur dès le commencement, quoiquo je n'aie pu vous ie dire qu'à la fin. Je m'assure que vous vous étonnez d'être prévenu ; mais il étoit raisonnable que le vœu finit par où il avoit commencé , et que je vous assurasse que cette année , que j'ai donnée à Dieu de bon cœur, ne vous a rien ôté de tout ce que vous pouviez attendre de moi devant lui. Mon Dieu ! quand je pense combien cette séparation, qu'il sembloit que la nature devoit appréhender, s'est passée doucement, et combien cette année a été tôt passée , je ne puis m'empécher de désirer l'éternité ; car en vérité le temps est peu de chose. Mais je ne veux pas m'engager dans un discours qui nous mèneroit bien loin, et où je suis entrée sans y penser, car je ne vous écris ni pour cela ni même pour me donner cette consolation, puisqu'elle seroit bien indigne d'une religieuse, qui n'en doit chercher qu'en Dieu , ni aussi pour vous donner quelque satisfaction, car je ne crois pas être digne de cela; mais c'est seulement et uniquement pour vous congratuler de ce que vous êtes devenu père de famille-, en

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