Recueil de Marguerite Périer, p
étant avec nous; et cette même chère sœur que nous pleurons ne peut plus pleurer nos pertes, mais elle désire seulement que nous nous perdions entièrement dans la volonté de Dieu comme elle a fait. L'évangile que l'on disoit le jour de sa mort nous a marqué ce que nous devons faire dans cet événement et dans tous les autres qui sont si contraires à notre raison, dans les attaches les plus justes qu'on puisse avoir, quand Jésus-Christ nous apprend à consentir à tout ce que Dieu fait, parce qu'il lui a semblé bon d'en user de la sorte. C'est la seule parole que nous avons à dire en celte occasion, et, pour rendre à cette chère défunte ce que nous devons à l'extrême charité qu'elle a eue pour nous de remercier Dieu, pour elle et avec elle, de ce qu'il lui avoit fait connoître le mystère de l'humilité de Jésus-Christ; en sorte qu'elle fut dans ses qualités naturelles du nombre des sages, Dieu lui ayant fait la grâce de renoncer entièrement à tout ce qu'il avoit mis d'excellent en elle, et de ne s'en servir que pour l'abaisser plus que toutes celles qui n'avoient pas tant de connoissance de Dieu et de soi-même qu'elle en avoit. Yous connoissiez son mérite. Monsieur, beaucoup mieux que nous ne le '• faisions ; et, étant aussi chrétien que vous l'êtes, vous ferez un présent à Dieu, qui sera tout volontaire, encore que vous soyez tout prévenu de la nécessité que Dieu nous impose, afin que nous ne nous éloignions pas de l'acceptation de ses desseins. Je le supplie, Monsieur, qu'il vous donne tout ce qu'il vous demande, et qu'il me rende digne de vous rendre
JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 1661. 33p
devant lui tout ce que je dois à votre charité et à la mémoire d'une personne qui vous étoit si intime comme à nous.
(( C'est, Monsieur, votre très humble et très obéissante servante en Jésus-Christ,
« Sœur Catherine Agnès de Saint Paul, « Rehgieuse indigne. »
Terminons toutes ces citations par cette lettre inédite de Nicole * à M"'^ Périer.
A MADEMOISELLE MADEMOISELLE PÉRIER 2^ a PARIS.
« C'est assurément, Mademoiselle, une preuve convaincante que je suis dans une entière impuissance de sortir, de ce que je n'ai pas accepté l'offre que vous m'avez faite de vous pouvoir voir chez vous avant votre départ et vous témoigner les sentiments que j'en ai. Mais il y a certaines nécessités qui ne reçoivent point de dispense, et la mienne étoit alors de ce genre. Les choses étant néanmoins un peu changées cette nuit, je ne perds pas l'espérance de vous voir demain, et je vas pour cela me procurer lieu de dîner chez M"^ de La Faye (?), si ce peut être un moyen de vous voir après. Cependant, Mademoiselle, je ne sais si vous trouverez bon que je vous dise
1. Communiquée par M. Hecquet d'Orval. Cette lettre est assurément digne de son auteur ; mais qu'on la compare, sans préjugé, avec les deux précédentes, et qu'on dise de quel côté est la sensibilité, et même la force.
2. M"^^ Périer n'était pas d'assez grande condition pour être appelée Madame,
qu'il me paroît tant de sujets de consolation dans la mort de mademoiselle votre sœur, que je suppose morte comme vous en parlez , que je ne sais si la piété permet de s'en affliger. Tl y a certaines personnes pour lesquelles il y a toujours beaucoup à craindre; mail entre les assurances que l'on peut avoir en cî monde de la prédestination d'une personne, je ne sache point de plus grande que celle que nous fournit une piété non discontinue, et qui n'^a point eu d'interruption, une dévotion sans éclat et toute rolide, accompagnée de la plus austère pénitence, et d'une pénitence toute volontaire et couverte même du voile de régime. Ce qui me la fait encore plus estimer sont les biens que Dieu donne à ses élus et à ceux d'entre ses élus qu'il daigne le plus favoriser. Ainsi je ne sais presque si l'on doit souhaiter que vous la retrouviez encore en vie plutôt que le sacrifice déjà consommé. La foi , ce me semble, nous doit partager là-dessus. Mais je souhaite beaucoup que vous serviez à consoler monsieur votre frère, à qui la nature aura fait sentir ce coup, malgré qu'il en ait, et que vous succédiez à une si chère sœur dans les offices de charité qu'elle lui rendoit et qu'elle recevoit de lui. 11 y a tant de marques de la bénédiction de Dieu sur votre famille que je mets entre les grâces qu'il m'a faites de l'avoir connue et de ce que vous m'avez mis au nombre de vos amis. C'est une qualité. Mademoiselle, que je conserverai chèrement toute ma vie de ma part et dont je vous demande instamment la continuation de la vôtre. »
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Telle fut la vie et la mort, tels sont les écrits, les lettres, les reliques de tout genre que nous avons pu recueillir d'une personne que le monde a peu connue parce qu'elle n'a pas travaillé pour le monde. Évidemment l'esprit de Jacqueline Pascal est de l'ordre le plus élevé, et l'âme qui dirigeait cet esprit est de la famille des grandes âmes; mais, si nous osons le dire, tant de génie, tant de vertu n'ont pas eu leur emploi vrai, et Jacqueline, comme son frère, s'est trompée sur la fin de la vie humaine. Ici, comme partout , sont deux routes contraires , également périlleuses : le stoïcisme et l'épicuréisme ; la poursuite immodérée du plaisir et la fuite des joies légitimes ; une rigueur outrée et un relâchement sans dignité; l'enivrement ou le dégoût de la vie; un souci des choses éternelles si profond, si dominant, que le monde avec ses beautés ravissantes et la société avec ses plus
sérieux devoirs sont pour nous comme s'ils n'étaient pas ; ou bien un tel enchantement du spectacle de la nature, que l'on s'arrête à ces décorations riantes ou sublimes sans s'élever jusqu'à leur invisible auteur; une telle participation au mouvement de la société, au toitrbillon des affaires , aux jeux de l'ambition et de la gloire, qu'au milieu de cette agitation on oublie son terme fatal et l'abime de l'éternité qui attend César et Alexandre comme le pâtre le plus obscur. Port-Pioyal représente, au xvn^ siècle, la solution stoïque du problème de la destinée humaine ; et Pascal, avec sa sœur Jacqueline, nous est le représentant extrême de Port-Royal. Leur principe avoué était le retranchement de tout attachement et de tout plaisir^ ; dès lors la vie, qui sans aucun plaisir et sans aucune affection est à peine possible, au lieu d'être une épreuve grande et bonne, n'est plus qu'un maU
1. Vie de Pascal par M""^ Périer. « Cette rigueur qu'il exerçoit sur lui-même étoit tirée de cette grande maxime de renoncer à tout plaisir sur laquelle il avoit fondé tout le règlement de sa vie Ayant toujours dans Tesprit ces deux grandes maximes de renoncer à tout plaisir et à toute superfluité, il les pratiquoit dans le plus fort de son mal avec une vigilance continuelle sur ses sens, leur refusant absolument tout ce qui leur étoit agréable ; et quand la nécessité le contraignoit à faire quelque chose qui pouvoit lui donner quelque satisfaction, il avoit une adresse merveilleuse pour en détourner son esprit, afin quïl n'y prît point de part. » Sur le retranchement de toute superfluité^ voyez dans le présent volume, p. 253, la lettre où Jacqueline reproche à sou frère de mettre les balais au rang des meubles superflus et da vivre dans Vordure; contre tout attachement, voyez encore ce passage de la vie de Pascal : « >'on-seulement il n'avoit point d'attache pour les autres, mais il ne vouloit point du tout que les autres en eussent pour lui, » et le fameux morceau : Il est injuste qu'on s'attache, etc.. Études sur Pascal, passim.
un exil qu'il faut abréger le plus qu'on peut; et la vertu se réduit à l'apprentissage de la mort, à une mort anticipée, à un lent suicide. Sur quoi roule toute la vie humaine? Sur le mariage et sur la société. Mais Pascal déclare le mariage un homicide et presque un déicide \ et l'absolue solitude est à ses yeux le vrai régime du chrétien. S'il en est ainsi, le monde, rappelé à sa vérité, doit être une Thébaïde. Folie sublime, mais folie manifeste ! Platon y incline par quelques endroits, mais Socrate et les Grâces le retiennent% tandis que Pascal s'y précipite avec l'impétuosité de la logique et de la passion. Il est bon sans doute qu'il y ait des martyrs volontaires de cette espèce, pour faire paraître tout ce que Pâme humaine contient de force. La religion chrétienne glorifie avec raison quelques-unes de ces saintes violences, mais elle se garde bien de les donner pour la règle commune et la condition du salut des âmes. Elle fait du mariage un sacrement; elle couronne et bénit tous les grands actes de la société civile.
Pascal est l'exagération de Port- Royal, comme Port-Royal est l'exagération de l'esprit religieux du xvii^ siècle. Ce siècle sans rival dans notre histoire a
1. ÉTUDES SDR Pascal, p. 452 : C'est se rendre coupable d'un des plus grands crimes en engageant un enfant de son âge, de son innocence et même de sa piété, à la plus périlleuse et la plus basse des co7îditions du christianisme (le mariage)... Les maris, quoique riches et sages suivant le monde, sont en vérité de francs payens devant Dieu; de sorte que... engager un enfant à un homme du commun, c'est une espèce d'homicide, et comme un déicide en leurs personnes,
2. Voyez rargument des Lois, t. VII, de notre traduction de Platon.
très-naturellement payé la rançon de ses grandes qualités par leur excès. Étudiez la philosophie de ce siècle ; nous ne sommes pas suspects de l'admirer médiocrement; il faut pourtant le reconnaître, une erreur essentielle est au fond de toutes ses théories : à force de penser à Dieu, elle oublie un peu trop l'homme. Pour elle, il n'y a de vraie cause que la cause éternelle et partout agissante. Tous les mouvements du monde physique sont des effets directs de Dieu. Nos actes eux-mêmes viennent de Dieu. 11 est presque impie de supposer en nous une force qui ne dérive de la force suprême, non pas seulement en principe, mais dans tous ses effets actuels. Toutes nos pensées et toutes nos actions, hors le crime et l'erreur, relèvent de Dieu et lui appartiennent. Dans nos œuvres les meilleures, notre mérite apparent n'est qu'un mérite emprunté dont le fondement n'est pas en nous. Le xvu^ siècle nie ou néglige la volonté libre de l'homme ; là est le commun principe qui égare tout ensemble Malebranche et Spinoza, et sert de point de départ et de rendezvous aux erreurs les plus contraires. Ce défaut de la philosophie régnante^ passe en théologie dans la théorie de la grâce. Cette théorie, très-vraie en ses justes limites-, devient bientôt excessive dans des esprits passionnés et extrêmes, tels que Jansénius et Saint-Cyran. Celui-ci la transporte dans Port-Royal; Port-Royal la communique à Pascal, qui, l'acceptan'
1. Fragmems de Philosophie modehne, Des rapports du cartésianisme et (lu spinozismc.