Études sur Pascal, Préface deuxième^ p. 68, etc
en degrés le génie et l'héroïsme se trouvent au service de causes équivoques !
Et maintenant avancez dans l'histoire, arrivez au xviii^ siècle : une réaction universelle se déclare dans l'esprit et dans les mœurs, et peu à peu amène le triomphe du principe opposé à celui qui dominait dans le siècle précédent. Autrefois c'était l'honneur de la pensée humaine de tendre à Dieu et à la vie future ; désormais on ne pense guère qu'à l'homme et à ce monde. Tout ce qui, cinquante ans auparavant, occupait les plus grands esprits et faisait battre les plus grands cœurs, est livré à la risée publique. Le plus sobre génie qui fut jamais. Descartes est traité de rêveur ; Malebranche passe pour un fou ; Bossuet n'est plus qu'un prêtre persécuteur. Jugez ce qu'on peut dire de Port-Royal et de Pascal ! Donnez-vous le spectacle de l'auteur de Candide et de la Pucelle pesant dans les balances légères d'un bon sens frivole l'auteur des Provinciales et des Pensées I Une révolution formidable emporte toute la société de Louis XIY. De peur que l'homme ne s'avise de songer encore au ciel, on lui promet la félicité et même l'immortalité sur la terre. Dieu n'est plus le principe distinct, mais l'ensemble de l'univers ; et au sévère mysticisme qui plane sur tout le xvii^ siècle succède l'adoration de la vie et le culte du plaisir.
Telle est la philosophie nouvelle. Elle a beaucoup détruit : mais qu'a-t-elle fondé? C'est le propre de tout principe extrême de ne souffrir que soi , et par conséquent de tout ravager autour de soi ; mais il fait
Tite son temps ; car la durée n'a été promise qu'à la vérité et à la justice.
Aujourd'hui le xix^ siècle a devant lui la dévotion sublime mais outrée du xvii% et la philosophie libre mais impie du xv!!!*" ; et il cherche sa route entre ces deux siècles. Ceux qui se donnent pour ses guides veulent tantôt le faire remonter jusqu'à l'un, et tantôt le retenir à la suite de l'autre. Yains eiforts î le monde marche, il ne s'arrête ni ne revient sur lui-même. Le xix^ siècle, pour être digne de ses deux aînés, ne doit être aucun des deux. Son caractère distinctif, que nous avons signalé il y a bien longtemps * et qui déjà commence à paraître, consiste précisément à fuir toutes les extrémités qui jusqu'ici ont séduit et entraîné l'esprit français. Nous n'acceptons point la triste alternative de sacrifier la philosophie à la religion ou la religion à la philosophie , le ciel à la terre ou la terre au ciel, l'homme à Dieu ou Dieu à l'homme. Est-il donc impossible de s'arrêter sur la pente des systèmes et de faire aller ensemble tout ce qui est vrai et tout ce qui est bien? Pourquoi la religion et la philosophie ne finiraient-elles pas par s'entendre dans leur intérêt réciproque , comme l'ordre et la liberté , la royauté et la démocratie? Pourquoi ce qu'il y a eu de grand dans le xvii^ siècle, la règle des mœurs, la dignité du caractère, le regard à un Dieu partout présent, ne pourrait-il s'allier à ce qui distingue excellemment le
1. Du Vrai, du Beau et du Biex, leç. XVII, Résumé de la doctrine. IxTRODucTiON A l'histoire DE LA PHILOSOPHIE, leç. XIII, De la PhUO' sophi? du xix'^ siècle.
XMii' siècle, à savoir, la conscience de la volonté libre de l'homme, la noble idée du grand rôle de l'homme sur la terre, le besoin de Tamélioration des établissements humains, et le désir énergique d'un progrès constant et mesuré? Le destin de l'humanité est-il d'errer sans cesse de réactions en réactions dans un cercle d'erreurs dont les formes seules varient? Non : ce que les meilleurs génies ont conçu ne peut pas être une chimère , et les nations sont appelées à entrer successivement en partage de ce qui fut d'abord le rêve de quelques hommes.
Ce n'est pas nous assurément qui abandonnerons Jamais la cause de la philosophie ; mais rappelons-le encore une fois : qu'est-ce, au fond, que la philosophie? Son nom même le dit, c'est l'amour de la sagesse, et la sagesse, c'est la modération; non pas cette modération pusillanime qui n'a ni principes certains, ni direction arrêtée, ni foi véritable, mais cette modération des grands esprits et des grands cœurs, patients parce qu'ils sont forts, tranquilles parce qu'ils savent où ils vont, et que la beauté du but les soutient parmi les difficultés et les périls de la route. Plus l'agitation redouble aujourd'hui autour de la philosophie, plus il lui est imposé de se recueillir, et de se défendre de tout excès.
Inclinons-nous avec respect devant le stoïcisme antique et devant le stoïcisme chrétien. Épictète, Pascal, sa sœur, M™^ Angélique Arnauld, d'autres encore, nous sont de sublimes exemplaires de tout ce que peut l'àme humaine ; mais il n'est pas possible d'admettre
que riiomme a reçu tant et de si riches facultés pour n'en faire aucun usage, que ce monde a été mis devant lui pour qu'il en détourne les yeux , que les sociétés se sont si péniblement formées pour que chacun de nous demeure solitaire parmi ses semblables. D'un autre côté , quelle triste entreprise sur la nature humaine de la dépouiller de ses plus nobles parties pour la réduire à celles que les jouissances peuvent satisfaire ! La religion de la douleur supprime l'humanité; la rehgion du plaisir fait pis : elle la dégrade. Une saine philosophie, d'accord avec un christianisme éclairé, nous offre un autre idéal, à la fois plein de grandeur et plus à notre portée.
La philosophie nous enseigne que ce monde a été fait pour l'homme , et en même temps que l'homme peut et doit porter ses regards au delà de ce monde. C'est sur cette terre qu'il a été appelé à vivre ; il y doit développer régulièrement toutes ses facultés sans en excepter une seule, en gardant la noble hiérarchie que la conscience met entre elles, ne refusant point, recherchant même les plaisirs des sens, mais plaçant au-dessus les plaisirs de l'àme , travaillant sans cesse à améliorer sa condition et celle des autres, à accroître et à répandre la liberté, la justice, le bonheur, dans la mesure de ses forces et du possible , sans se laisser aller à des illusions insensées qui en se dissipant le mèneraient au désespoir, surtout avec cette conviction consolante, avec cette foi inébranlable qu'il est un Dieu, non pas un Dieu abstrait, principe hypothétique de l'univers, qui nous ignore et s'ignore lui-même,
mais un Dieu réel et vivant , père , témoin et juge de l'humanité, qui préside du haut du ciel au gouverneaient de ce monde.
Et en vérité , quoi qu'en dise Pascal * , est-il besoin de spéculations extraordinaires pour s'assurer que ce Dieu existe? Ne l'aperçoit-on pas partout, ne sent-on pas partout sa présence, pour peu qu'on soit capable de réfléchir deux minutes de suite î Demandons-nous d'où vient l'essor spontané de notre pensée, de cette intelligence qui, partie de si faibles commencements, s'élève peu à peu à la connaissance du système du
- monde , et dans sa dernière ambition aspire à se connaître elle-même; d'où vient cette liberté dont nous avons une pleine conscience et avec laquelle nous maîtrisons notre propre cœur ; d'où viennent ces mouvements d'amour que nous ressentons pour d'autres que nous, pour des êtres que nous n'avons jamais vus ou qui ne sont plus ou qui même n'ont jamais été, par cela seul qu'on nous les peint et que nous nous les représentons comme vertueux et malheureux ? Ce n'est pas la matière apparemment qui dans ces métamorphoses a donné ces ailes à notre pensée et déposé
) dans notre âme ce foyer d'émotions généreuses. Que si ces réflexions, quelque simples et naturelles qu'elles soient , excèdent encore notre portée, ne suffit-il pas de considérer avec un peu d'attention les merveilles du ciel, l'ordre des saisons , l'organisation des choses les plus petites comme les plus grandes, cette fleur