‹ Histoire de FranceChapitre 148 sur 158 · DOCUMENTS INÉDITS SUR DOMAT · texte numérisé non relu

DOCUMENTS INÉDITS SUR DOMAT

Domat est, par excellence, notre jurisconsulte philosophe. Cujas habite en quelque sorte avec Fantiquité romaine : ce qui Toccupe, c'est Tédit du préteur, la restitution et Finterprétation légitime du texte authentique. Dumoulin s'enfonce dans les coutumes et le droit canon, pour y disputer la raison et l'équité à la barbarie. Domat a travaillé pour la société nouvelle que Richelieu et Louis XIV tiraient peu à peu du chaos du moyen âge. C'est au profit du présent qu'il interroge le passé, les lois romaines et les coutumes, les soumettant les unes et les autres aux principes éternels de la justice et à l'esprit du christianisme. Il est incomparablement le plus grand jurisconsulte du dix-septième siècle; il a inspiré et presque formé d'Aguesseau ; il a quelquefois prévenu Montesquieu, et frayé la route à cette réforme générale des lois entreprise par la révolution française et réalisée par l'empire. Les lois civiles dans leur ordre naturel sont comme la préface du Code Napoléon. La même législation pour la même société, sur le fondement immuable' de la justice et à la lumière de cette grande philosophie* qu'on appelle le christianisme, tel est l'objet de l'ouvrage de Domat. Sa méthode est celle de la géométrie. Comme la plupart de ses amis de Port-Royal et à l'exemple de Pascal, Domat avait étudié avec succès les mathématiques; il en transporta les habitudes dans la composition des Lois civiles. Il y part des maximes les plus générales pour arriver, de degré en degré et par un enchaînement rigoureux et lumineux, aux dispositions les plus particulières,

imprimant ainsi à tous les détails des lois la grandeur de leurs premiers principes, et à Tédifice entier une simplicité austère et majestueuse. Le style de Domat n'est point, il est vrai, du premier ordre : il n'a ni l'énergie passionnée du style de Pascal, ni ces traits de grandeur qui éclatent de loin en loin dans la diction abondante et un peu diffuse d'Arnauld; il n'a pas non plus l'élégance et l'aménité répandue dans les Essais de Nicole ; mais il possède au moinis les qualités essentielles de la belle prose du dix -septième siècle, le naturel, la correction, la clarté, l'ordre, la gravité.

A ces titres divers le nom de Domat est illustre, mais sa vie est très peu connue. Tandis que l'on compte plusieurs biographies étendues et savantes de Cujas, qui assurément mérite bien cet honneur, tandis que les éloges et les notices historiques s'accumulent chaque jour sur la mémoire de Pothier, à peine quelques pages obscures ont-elles été accordées à Domat, et nous en sommes encore à ces belles paroles tant de fois répétées de d'Aguesseau, dans ses instructions à son fils sur l'étude de la jurisprudence. Œuvres de d'Aguesseau, t. I, p. 273 : « Personne n'a mieux approfondi que cet auteur le véritable principe des lois, et ne l'a expliqué d'une manière plus digne d'un philosophe, d'un jurisconsulte et d'un chrétien. Après avoir remonté jusqu'au premier principe, il descend jusqu'aux dernières conséquences. Il les développe dans un ordre presque géométrique : toutes les différentes espèces de lois y sont détaillées avec les caractères qui les distinguent. C'est le plan général de la société civile le mieux fait et le plus achevé qui ait jamais paru, et je l'ai toujours regardé comme un ouvrage précieux que j'ai vu croître et presque naître entre mes mains par l'amitié que l'auteur avait pour moi. Vous devez vous estimer heureux, mon cher fils, de trouver cet ouvrage fait avant que vous entriez dans l'étude de la jurisprudence. Vous y apporterez un esprit non -seulement de jurisconsulte, mais de législateur, si vous le lisez avec l'attention qu'il mérite; et vous serez en état, par les principes qu'il vous donnera, de démêler de vous-même, dans toutes lois

que vous lirez, ce qui appartient à la justice naturelle et immuable de ce qui n'est que l'ouvrage d'une volonté positive et arbitraire, de ne vous point laisser éblouir par les subtilités qui sont souvent répandues dans les jurisconsultes romains, et de puiser avec sûreté dans ce trésor de la raison humaine et du sens commun... » Et ailleurs, p. 273: « Vous serez en état, après cela, de commencer à lire les Institutes de Justinien: et, quoique Tordre n'en soit pas vicieux, vous souhaiterez néanmoins plus d'une fois qu'il eût pu être tracé par M. Doraat au lieu de rèire par M. Tribonien. »

On connaît aussi la lettre de Boileau à Brossette, où il appelle Domat le restaurateur de la raison dans la jurisprudence. {Œuvres de Boileau, édit. de Sunt-Surin, t. IV, p. 515.)

Après ces hommages rendus à Domat par le poète de la raison et par l'illustre auteur des ordonnances de 1731 et de 1735, nous rencontrons, parmi les Additiojis de Ferrière à la nouvelle édition des Vies des plus célèbres jurisconsultes de Taisant, Paris, 1737, p. 634-38, une notice biographique fort courte, mais puisée à de bonnes sources qui ne sont pas indiquées. Terrasson en a tiré la page unique qu'il accorde à Domat dans l'histoire de la jurisprudence romaine, Paris , 17ZtO, p. ^82. Les deux derniers éditeurs de Domat, M. Carré (1" édition in-8«, Paris, 1822) et M. Rémy (Paris, 1835), ont été encore plus brefs que Terrasson; ils déclarent l'un et l'autre que c'est dans ses ouvrages qu'il faut chercher Domat j, car ils sont, pour ainsi dire, sa vie entière^. Enfin, la Biographie universelle (article Domat par M. Bernardi) est, s'il est possible, plus vide encore de tout renseignement historique.

Par une sorte de compensation, un article de cette même Biographie universelle sur Prévost de La Jannès nous apprend que ce maitre et prédécesseur de Pothier à l'université d'Orléans, qui s'était formé lui-même à la grande jurisprudence dans les écrits de Domat, avait laissé manuscrite

1. M. Carré, Notice sur Domat, p. 1. M. Rémr (p. l,i répète cette phrase : c C'est donc seulement dans ses ouvrages qu'il faut le chercher tout entier. »

« une Histoire de la vie et des ouvrages de Jean Domat. qu'en 17Zi2 il était dans Tintention de publier. Mais Tim pression éprouva divers obstacles, dont le principal était l'opposition du censeur royal Hardion, qui, taxant, on ne sait trop sur quel fondement, l'ouvrage de jansénisme, exigeait de nombreuses corrections qui l'eussent défiguré , et par-dessus tout le retranchement absolu de tout ce qui, dans cet écrit, avait trait à Pascal, compatriote et ami de Domat. Cet éloge, réuni à deux ouvrages inédits de Prévost, faisait partie de la bibliothèque publique de la ville d'Orléans. Ce recueil, indiqué au catalogue de 1777 par D. Fabre, a disparu, ainsi que plusieurs autres , lors du désordre momentané qui exista dans cet établissement à l'époque des troubles révolutionnaires. » L'éloquent éditeur de Pothier, M. Dupin, dans sa dissertation sur la vie et les ouvrages de ce célèbre jurisconsulte, Œuvres de Pothier, Paris, 182/i, t. P% p. 89, après avoir cité ce passage curieux de la Biographie universelle, remarque qu'il est commode de tout rejeter sur les troubles révolutionnaires. « Sans disputer, dit-il, sur l'époque où cet enlèvement d'un manuscrit suspect de jansénisme a pu avoir lieu, je crois qu'on peut assurer que cet enlèvement a eu lieu avec discernement par un de ceux à qui l'ouvrage avait déplu, et qui voyaient dans l'abolition de l'ancienne censure l'anéantissement de l'obstacle apporté jusque-là à la publication du manuscrit. 7s fecit cui prodest. »

Nous n'avons point retrouvé l'écrit si regrettable de Prévost de La Jannès ; mais nous sommes à peu près certain de connaître et de posséder la source à laquelle il avait puisé lui-même les documents authentiques dont il avait pu se servir. Dans le manuscrit de la Bibliothèque royale, Sujjplément français, n° lZi85, qui contient les Mémoires de Marguerite Périer sur sa famille et sur les amis de sa famille, avec une foule de lettres et de pièces de toute sorte» nous trouvons, p. 268, un écrit intitulé : Mémoire pour servir à l'histoire de la vie de M. Domat, avocat du roi au présidial de Clermont en Auvergne. Ce mémoire ne paraît pas de la main de Marguerite Périer, puisqu'elle y est citée»

mais il a été composé évidemment sur des renseignements fournis par elle. Il est plus étendu que l'article de Ferrière, et c'est la source première et parfaitement sûre de tout ce qui a été écrit sur Domat; car Marguerite Périer l'avait longtemps connu à Paris et à Clermont, à différentes époques ; elle partageait ses opinions, elle avait vécu dans le ^même parti et avait été mêlée à toute sa vie. Plusieurs écri-' vains jansénistes, par exemple l'auteur du Recueil de plusieurs pièces pour servir à l'Histoire de Port-Royal, Utrecht, 17ZiO, et celui du Supplément au Xécrologe de Port-Royal, XJ"" partie, 1735, ont eu connaissance de ce mémoire. Prévost de La Jannès , qui était imbu de l'esprit de Domat, et qui, comme Pothier, était lié avec le parti janséniste, l'avait eu probablement sous les yeux, ainsi que les pièces qui l'accompagnent, c'est-à-dire plusieurs lettres inédites, les seules de Domat qui soient venues jusqu'à nous, et des Pensées ou trouvées dans ses papiers après sa mort ou recueillies dans sa conversation, et qui portent un caractère manifeste d'authenticité. Nous publierons ici intégralement le mémoire, en y joignant divers morceaux de Domat, que contient notre manuscrit, et nous terminerons par les Pensées elles-mêmes dont quelques-unes s'élèvent au-dessus du style ordinaire des Lois civiles et jusqu'à la manière énergique et mélancolique de Pascal. Ces divers documents, en faisant mieux connaître Domat, ajouteront à l'admiration universelle excitée par le jurisconsulte le respect singulier que mérite l'homme par la beauté de l'âme et la vigueur soutenue du caractère.

B MÉMOIRE POUR SERVIR A L'HISTOIKE DE LA VIE DE M. DOMAT, AVOCAT DU ROI AU PRÉSIDIAL DE CLERMONT EN AUVERGNE.

« M. Jean Domat naquit à Clermont, le 30 novembre 1625. Son père, qui s'appeloit Jean comme lui, étoit bourgeois. Sa mère s'appeloit Marguerite Vaugron, petite-fille de .AI. de Basmaison, célèbre commentateur de la coutume d'Auvergne. Il avoit un frère qui se fit jésuite i, et deux sœurs

1. Les manuscrits jansénistes contiennent une lettre de Domat à ce frère.

qui furent mariées. Le père Sirmond, jésuite, grand-oncle de M. Domat, confesseur du roi Louis XIII, se chargea de son éducation. Il le conduisit à Paris, le mit au collège de Clermont, où, avec les humanités et la philosophie, il apprit encore le grec, Titalien, l'espagnol et la géométrie. La vivacité , la beauté , l'élévation et la justesse de son esprit, lui donnoient une merveilleuse facilité pour toute sorte de sciences.

« Après le cours des études du collège *, il revint dans sa famille. Il fut ensuite prendre ses licences en droit dans l'université de Bourges. M. Emérilius- lui trouva tant de capacité, qu'il lui offrit le bonnet de docteur, quoiqu'il n'eût que vingt ans. Au retour de Bourges, il suivit le barreau et commença à plaider avec un succès extraordinaire. Il continua cet exercice durant neuf à dix ans, et, pour remplir plus dignement cet emploi, il s'appliqua sérieusement à l'étude du droit. A cette étude il joignit celle de la religion et se désabusa bientôt des fausses préventions qu'on lui avait inspirées dans le collège des jésuites.

Il fit une liaison étroite avec le célèbre M. Pascal. Leurs premiers entretiens et leurs premières conférences furent sur les mathématiques; ils firent ensemble plusieurs expériences sur la pesanteur de l'air, etc. Dans la suite ils s'entretinrent sur les importantes affaires de l'Église, troublée, comme l'on sait, par la faction des jésuites. Personne ne fut plus parfaitement uni de sentiments avec M. Pascal sur les affaires de la religion que M. Domat ; c'est sans doute ce qui engagea M. Pascal à lui confier, préférablement à tout autre, quelques écrits qu'il avait faits sur la signature du

1. Ferrière, dans Taisant, ajoute qu'après avoir fait son cours de philosophie, il en soutint des thèses générales avec le fils de M. le prince de Conti. — Évidemment il faut lire : avec le fils de M. le Prince, M. le prince de Conti. Sur l'éclat des thèses d'Armand de Bourbon, prince de Conti, au collège de Clermont, en 1644, voyez La Jeunesse de M™« de Longueville, 4e édit., note 2 de la page 289.

2. Ferrière : Émenille. Terrasson, avec raison : Edmond Mcrille, professeur de droit à Bourges, mort en 1&47, et dont la notice est dans Taisant. C'est le même Mérille qui donna des leçons de droit à Condé. La Jeunesse de M"»* en

LONGUEVILLE, ch. 1er, p (JQ

formulaire ^ M"« Périer a dit au P. Guerrier que son oncle avoit prié M. Domat, eu lui remettant ces papiers, de les brûler, si les religieuses de Port-Royal se soutenoient dans . la persécution qu'elles souffroient à ce sujet, et de les rendre publics, si elles plioient. M. Domat fut aussi très lié avec la famille de M. Pascal , et avec messieurs de Port-Royal , qui Testimoient beaucoup etprenoient ses avis sur des matières de théologie. S'étant trouvé à Paris durant la dernière maladie de M. Pascal , après lui avoir rendu les devoirs d'un ami sincère, il reçut ses derniers soupirs.

« A Page de vingt-deux ans , M. Domat épousa mademoiselle Blondel, de bonne famille, suivant plutôt la volonté de son père, à qui il étoit parfaitement soumis , que sa propre inclination. Dieu bénit ce mariage en leur donnant plusieurs enfants -, après la naissance desquels, l'épouse n'étant pas moins chrétienne que l'époux , ils firent connoître par leur conduite le motif qui les avoit unis.

« Sept ou huit ans après son mariage, il fut poun^u d'une charge d'avocat du roi au siège présidial de Clermont, dont il remplit les devoirs avec dignité pendant près de trente années. Ses conclusions furent toujours suivies à l'exception de trois ou quatre. Il étoit ferme dans l'exercice de ses fonctions; nulle considération humaine ne Paffoiblissoit : ayant fait mettre en prison un homme qui fut surpris dans une action contraire aux bonnes mœurs et à la police, et M. l'intendant de la province , dans une visite aux prisons, après avoir appris du prisonnier la cause de sa détention, Payant élargi, M. Domat le fit remettre en prison.

« Les Grands Jours étant venus à Clermont en 1665 ^ , M. Domat fit avec MM. les présidents de Xovion, Pelletier et

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