‹ Histoire de FranceChapitre 155 sur 158 · Le duc de Roannès · texte numérisé non relu

Le duc de Roannès

2. Les quatre lettres de M. d' Aleth sont terminées par cette note dans le manuscrit : « On a copié ces quatre lettres sur les originaux, qui sont entre les mains de M. Domat, conseiller à la cour des aides, fils de celui à qui elles ont été écrites. »

3. Sur ces deux manuscrits, voyez nos Études sur Pascal, p. 528-536.

mémoire qui est dans les œuvres dWrnauld, t. XXII, parmi les divers ouvrages rassemblés sous ce titre : Disputes internes entre MM. de Port-Royal. Mais Domat n'avait pas manqué de venir au secours de son ami, et nos deux manuscrits donnent en effet une assez longue réponse de Domat, à laquelle Arnauld répliqua, et cette réplique est aussi imprimée au même endroit de ses OEcvres, mais sans récrit de Domat ; seulement une note de la page 759 dit que la réponse de Domat avait été « revue par Pascal. » Elle en est d'autant plus intéressante. Ne pouvant la publier tout entière, nous voulons du moins mettre au jour les deux dernières pages... Voici cet écrit où l'on retrouve l'opinion et presque l'accent de Pascal et de sa sœur Jacqueline :

(( ... Est-ce dans les occasions de cette importance qu'il faut dissimuler ses sentiments, et ne faut-il pas au contraire parler hardiment et faire sa confession? Que ne dit-on sincèrement et comme on le pense : « Je crains que cette condamnation qu'on me fait signer ne tombe sur la grâce de Jésus-Christ de laquelle je trouve le sens et dans les propositions condamnées et dans la doctrine de Jansénius. Qu'on m'explique le dogme qu'on a condamné; car dans le doute où je suis que le témoignage qu'on me demande ne se tourne contre la grâce de Jésus-Christ par ses adversaires et ses ennemis, j'aime mieux mourir que de rien signer qui fasse juger ou même douter que j'aie condamné la grâce efficace. Je la crois dans le cœur pour ma justification, je veux la confesser devant tout le monde pour mon salut, et non pas me contenter de la justifier dans le secret , en la croyant dans mon cœur ou dans mon esprit, et me sauver devant les hommes en confessant ce qu'ils me demandent ou quelque chose qui les satisfasse et qui déguise ou qui réserve la moindre partie de mes sentiments.

« Pour moi, puisqu'on me donne la liberté de proposer mes sentiments en cette rencontre, je déclare que je ne suis nullement persuadé de l'écrit (de M. Arnauld), quoique je Paie lu et relu avec toute Fattention qui m'a été possible et que je de vois à Fauteur, par le très profond respect que j'ai pour lui et par la très grande estime que j"ai de son ju-

gement et de sa doctrine ; et je le supplie de considérer que quand il croiroit que son écrit auroit prouvé que, signant le dogme des constitutions on ne signe pas pour cela la condamnation de Jansénius ni de sa doctrine, la voie dont il ' s'est servi pour en persuader des personnes qu'il juge luimême très raisonnables est une voie si recherchée , si abstruse, si métaphysique, si pleine de subtilités, si difficile à entendre que , si Ton ne peut sauver Jansénius et sa doctrine qu'en cette manière, il doit être persuadé que cet auteur et cette doctrine demeureront toujours condamnés, et dans l'esprit de tous ceux qui ne voient pas ces raisons ou qui ne peuvent les entendre, qui font la plus grande partie du monde, et encore dans l'esprit de ceux qui les entendent et n'en sont pas persuadés, et qu'ainsi toutes les raisons de l'écrit vont et à exposer la réputation de Jansénius et la vérité, du moins selon le jugement de la plus grande partie du monde qui n'entend point autre chose par les bulles et le formulaire que la condamnation de Jansénius et de sa doctrine ; d'où l'on doit craindre qu'il n'arrive beaucoup de scandale. Et quand il n'y en auroit point d'autre que celui que je déclare que je sentirois, et d'autres aussi, il me semble que cette considération doit retenir ceux qui sont avertis du scandale qu'ils peuvent causer, surtout lorsqu'ils reconnoissent, comme on en est demeuré d'accord, qu'il y a une autre voie meilleure pour défendre la vérité, ou en refusant la signature, ou en la faisant telle qu'elle sauve expressément, et sans que personne en puisse douter, et la doctrine et la personne de Jansénius. »

Puisque Domat fut le confident, et quelquefois le collaborateur et le frère d'armes de Pascal dans ce grand débat, puisqu'il l'assista en sa dernière maladie et reçut ses derniers soupirs, nul n'était plus capable que lui de témoigner des derniers sentiments de son ami et de la fausseté de la prétendue rétractation que Pascal aurait faite à son lit de mort, entre les mains de M. Beurier, curé de Saint-Étiennedu-Mont*. Aussi, quand M. de Péréfixe, archevêque de Paris,

1. Voyez, sur cette rétractation, le Recueil d'Ulrecht, p. 347, et le Supplément au Nécrologe, p. 2S0.

voulut faire usage de cette prétendue rétractation, personne n'eut plus d'autorité que Domat pour s'opposer à ces bruits mensongers et attester que Pascal était mort comme avait écrit Fauteur des Provinciales. Un M. Audigier, ayant eu ridée de publier la déclaration que M. l'archevêque avait surprise au curé de Saint-Étienne, Domat se joignit à madame Périer, afin d'empêcher la propagation de cette calomnie. Le recueil de Marguerite Périer, p. 338, renferme la lettre suivante de Domat à ce M. Audigier , qui paraîtra ici pour la première fois : a Vous serez peut-être surpris de la liberté que je prends de vous écrire sur le même sujet dont madame Périer vous écrit aussi, parce que la considération que je sçais que vous avez pour son mérite, et pour le grand intérêt qui l'oblige à vous faire la prière qu'elle vous fait, devroit me persuader que rien de ma part ne peut vous toucher à l'égal de sa prière et de ses raisons. Mais, Monsieur, j'ai cru par une autre vue que je manquerois à ce que je dois à la mémoire de M. Pascal, si je négligeois de témoigner, dans une occasion de cette conséquence, combien je m'attache à tout ce qui peut intéresser l'honneur de son nom. Tous savez, Monsieur, les raisons qui me donnent ces sentiments ; car vous connoissez beaucoup mieux que le commun le mérite extraordinaire de M. Pascal, et surtout quelle étoit sa sincérité et sa fermeté proportionnée à l'élévation de son esprit. Et, quand je n'aurois pas eu la part singulière qu'il m'a fait l'honneur de me donner dans son amitié, je ne pourrois me dispenser, en cette rencontre, de vous faire connoître, Monsieur, que le sujet de sa prétendue rétractation est une calomnie , la moins vraisemblable à tous ceux qui ont connu M. Pascal, et la plus fausse en etfet qui ait jamais été pensée. Et aussi le malentendu qui eu fut la cause s'est expHqué par la rétractation de la personne M. Beurier) qui avoit donné sujet à ce bruit, de la manière que madame Périer vous l'expliquera par sa lettre; et je dois ajouter à son témoignage et à son récit que personne au monde n'a jamais sçu mieux que moi les sentiments de M. Pascal sur ce sujet et pendant sa vie et pendant sa maladie et à sa mort ; et je puis, Mon-

sieur, vous assurer par ma connoissance de la vérité de cette histoire, dont je ne répète pas le récit que vous en fait madame Périer. Ainsi, Monsieur, je m'assure avec elle et sa famille et tous les amis de M. Pascal, et pour l'estime que vous avez de son mérite, que vous laisserez à madame Périer :e droit naturel du sort de la pièce qui est tombée entre vos mains, et qu'au lieu de l'obligation du bon oiRce que vous pensiez rendre, on vous aura celle de n'en pas rendre un très-mauvais et à la mémoire de M. Pascal et au repos de madame sa sœur. En voilà trop pour vous recommander une demande aussi juste, et où vous êtes sans autre intérêt\ que d'obliger les personnes qui vous prient de le faire d'une autre manière ; je profite de cette occasion pour vous assurer, etc. DoMAT. A Clermont, le 15 janvier 1682. Copié sur l'original. »

Mais, sans contredit, la partie la plus curieuse de la nouvelle biographie est celle qui nous peint Domat comme l'adversaire infatigable des jésuites. Quand tout pliait sous leur autorité, lui seul, après la mort de Pascal , avec quelques amis fidèles, luttait, dans un coin du royaume, contre leur astucieuse tyrannie. Vaincu dans une première rencontre, il revient à la charge et leur tient tête jusqu'à sa mort.

La première rencontre, où Domat se montra le digne ami de Pascal, est l'affaire du collège de Clermont en Auvergne, dont les jésuites s'emparèrent à l'aide de leurs artifices accoutumés. Le mémoire que nous avons publié nous donne à cet égard des détails intéressants, et qui ne sont point ailleurs. Le Recueil de Marguerite Périer les confirme et les développe : il contient plusieurs pièces où paraissent les efforts des jésuites pour attirer à eux l'éducation de la jeunesse, jusqu'alors confiée, dans Clermont, à la savante et libérale congrégation de l'Oratoire, et en même temps la vive résistance et de l'Oratoire et de la ville entière, et la part de Domat dans ce démêlé. Voici quelques lignes d'une plainte des pères de l'Oratoire delà ville de Clermont contre les jésuites, p. 3Zi2 du Recueil de Marguerite Périer : « Aussitôt, dit cette plainte, qu'un des nôtres prêche avec quel-

que succès, ils l'accusent d'hérésie. Ils ne parlent jamais de nous à leurs écoliers sans nous traiter de suspects en la foi. Ils ont dit à quelques-uns de nos écoliers qu'on s'expose à la damnation éternelle quand on étudie dans notre collège. » A cette plainte les jésuites répondent, p. 297 du manuscrit de la bibliothèque Royale, par une Relation de l'état présent du jansénisme dans la ville de Clermont, où Ils représentent la ville de Clermont comme un foyer de jansénisme et Domat comme le chef du parti. « Le jansénisme n'a pas plutôt paru en France, qu'il a eu des sectateurs dans Clermont : et, si l'Auvergne a fomenté cette secte dans sa naissance, ayant été le lieu d'origine de MM. Arnauld, Bourzées, Brousse, Rebours, Laporte, Mauguin et Pascal, la ville de Clermont contribua beaucoup à son progrès et à sa conservation... La secte est composée de plusieurs laïques des deux sexes; les plus considérables sont les sieurs Montorcier, président en la cour des aides, le sieur Périer, conseiller en ladite cour, la demoiselle Pascal, sa femme, le sieur Guerrier, avocat... Mais le plus signalé est le sieur Domat, avocat du roi audit présidial , lequel , ayant quelque vivacité d'esprit et s'étant employé uniquement à l'étude de ces matières, passe pour le plus habile, fait leçon à ses confédérés, et corrompt une partie de la jeunesse... Pour fomenter leur liaison factieuse, ils font beaucoup d'assemblées secrètes... Le lieu des conventicules ordinaires et réglés est la maison de Bienassis, à deux cents pas des murailles de la ville , appartenant audit Périer. C'est là où ils s'assemblent hommes et femmes, les dimanches et jours de fête... Les précautions qu'ils prennent pour le secret font conjecturer quelque mystère d'iniquité. » Après avoir habilement semé la calomnie, les jésuites s'occupèrent d'en recueillir le fruit, et, par le crédit de leur P. Annat, confesseur du roi, ils firent rendre un ordre du cabinet, qui les mettait en possession du collège de Clermont, en dépit des anciennes et des nouvelles ordonnances qui portaient qu'aucune communauté religieuse ne pourrait s'établir dans aucune ville sans le consentement de cette ville. Dès que cet ordre du cabinet fui connu à Clermont,

ce fut une réclamation universelle. On s'adressa à Domat pour qu'il prît en main cette affaire. Domat n'hésita pas à s'en charger. Il écrivit lui-même une requête ^ au roi Louis XIV, au nom de la ville de Clerniont, et, à la tête d'une députation de vingt de ses compatriotes, il la pré- -^enta au roi.

C IIEQUKTE PRÉSENTÉE PAR LES HABITANTS DE LA VI LL.':: Dn CLERMONT EN AUVERGNE CONTRE LES R. P. JÉSUITES.

« Au roi,

« Sire, vos très humbles, très obéissants et très fidèles sujets les échevins et habitants de cette ville de Clermont viennent se jeter aux pieds de Votre Majesté pour lui demander justice contre les jésuites, qui, pour s'établir dans Clermont, malgré toute la ville, sont venus supposer à votre conseil qu'on les y demande, et, ayant obtenu sur ce faux exposé un arrêt et des lettres de cachet, en ont abusé d'une manière injurieuse à la clémence de Votre Majesté, et digne de cette attention avec laquelle elle écoute les plaintes de tous ses sujets.

« Ces pères, Sire, voyant les habitants plus aliénés que jamais par cette conduite et prêts d'an venir informer Votrp Majesté, feignirent d'avoir du scrupule et du repentir de ce qu'ils avoient ainsi obtenu cet arrêt et ces lettres de cachet, et promirent par écrit aux échevins une surséance qu'ils demandoient pour recourir à Votre Majesté; et, comme ensuite les habitants s'alloient assembler promptement dans l'hôtel de ville pour députer, ils envoyèrent de nouveau leur recteur de Montferrand pour protester à cette assemblée qu'ils ne vouloient point du tout entrer dans Clermont sans le consentement de toute la ville, et porter parole que, quand même on les y voudroit forcer sous prétexte de cet arrêt et de ces lettres de cachet, ils n'y consentiroient jamais. Et cependant, Sire, dès le lendemain, ils vinrent

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