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avec ce recteur et s'emparèrent du collège à la vue de ces mêmes habitants à qui ils avoient donné cette parole le jour précédent, et qui accouroient à cette surprise, mais qui n'opposèrent que la modération à toute cette conduite des jésuites ; car la fidélité si ancienne et perpétuelle de la ville de Clermont est à toute épreuve, non-seulement pour le service de ses rois, dont cette ville a cet honneur singulier de ne s'être jamais départie, mais pour les moindres choses qui portent leur nom. Ces habitants. Sire, osent espérer que Votre Majesté ne permettra pas que, sous un règne tel que le sien, les jésuites jouissent du succès de leurs artifices, et que, pour être ainsi entrés dans Clermont, et pour empêcher que cette ville n'ait eu 1 "honneur d'être ouïe de Yotre Majesté, elle soit condamnée à les y souffrir contre ses intérêts et contre son gré.
« Ces intérêts. Sire, sont si grands et appuyés de raisons si fortes, et de la part des habitants de Clermont et de la part même des jésuites et de leur propre conscience, que ces habitants osent s'assurer que Votre Majesté en seroit touchée, si elle vouloit souffrir qu'on l'en informât. Mais ces raisons, Sire, sont en si grand nombre et fondées sur tant, de titres, édits, traités, arrêts, privilèges, et sur tant d'autres considér^ions, qu'ils n'oseroient l'en importuner.
« Mais comme les rois, prédécesseurs de Votre Majesté, dont les jésuites ont autrefois obtenu de pareils ordres pour s'établir dans Clermont sur de semblables faux exposés qu'on les y demandoit, ont toujours révoqué ces ordres aussitôt qu'ils ont seulement connu la répugnance des habitants : il y a présentement. Sire, bien plus que cette raison si naturelle du gré des villes : par une déclaration solennelle de Tannée 1659, qu'elle a voulu faire publier dans tout son royaume , elle a très effectivement défendu tous établissements de communautés religieuses sans le consentement des villes. Ces défenses de Votre Majesté ne doivent pas être nécessaires pour les jésuites; car leurs statuts, Sire, leur font encore d'autres défenses bien plus étroites, non-seulement de s'établir malgré les villes, mais de demander même d'y être reçus.
« Et cependant, Sire, non-seulement ils demandent et ils insistent d'entrer dans Clermont contre les statuts qu'ils font vœu d'observer, mais ils y entrent par force et s'opiniâtrent à y demeurer, quoiqu'on persévère à leur dire qu'on ne les veut pas, et contraignent les habitants à venir importuner Votre Majesté.
« Ils espèrent, Sire, qu'elle leur fera cette justice de ne pas souffrir cette désobéissance des jésuites à vos ordonnances et à leurs statuts, et qu'elle n'obligera pas de très fidèles sujets, pleins de zèle et d'amour pour son service, à recevoir contre leur gré des religieux qui, professant d'enseigner la piété et les bonnes mœurs, commencent par forcer ceux qu'ils veulent instruire à venir d'abord demander justice contre eux, et qui, pour le premier exemple de leur piété, violent en un jour ordonnances, édits, traités, vœux, statuts, parole, et qui ont violé le respect même qu'ils dévoient à Votre Majesté sacrée, par la supposition qu'ils ont faite à votre conseil qu'on les demandoit, et par la manière dont ils ont usé des lettres de cachet qu'ils ont obtenues par cette surprise.
« La ville de Clermont, Sire, a fait élever sa jeunesse jusqu'à présent par d'autres maîtres que par ces pères; elle a eu la gloire de produire, dans tous les siècles, des personnes de mérite pour la religion et pour l'État ; mais surtout, Sire, elle a eu l'honneur de n'élever dans tous les temps que de véritables serviteurs des rois, et qui même par leurs services en ont mérité ce que demandent aujourd'hui à Votre Majesté avec tant d'instance les habitants de cette même ville, d'être dispensés de recevoir les jésuites.
« Le roi Henry le Grand, aïeul de Votre Majesté, a été l'un des rois qui a conservé la liberté de la ville de Clermont contre les entreprises de ces pères. Ce grand prince. Sire, aimoit cette ville, et avoit la bonté de vouloir bien reconnoître qu'elle lui avoit rendu un service bien important, et d'autant plus considérable qu'il regardoit aussi l'État. Car, pendant la Ligue, les habitants de Clermont ne s'étoient pas seulement conservés fidèles au milieu de la
rébellion de presque tout le royaume, mais, par un zèle extraordinaire et tout inouï, étant sortis de leurs murailles et avec le peu de sujets qui restoient au roi, qui s'y étoient réfugiés, avoient exposé leurs vies, attaqué l'armée des Ligueurs, repris sur eux une ville , et gagné cette bataille d'Issoire dont toutes les histoires remarquent qu'ayant rendu au roi l'Auvergne entière et toutes les provinces voisines, et qu'étant arrivée, comme par une espèce de miracle, le même jour que ce prince gagna en personne celle. d'îvry, ces deux batailles avoient été la fin de la Ligue, et le rétablissement de ce grand roi dans son patrimoine, qui est aujourd'hui l'héritage de Votre Majesté.
« Les habitants de Clermont, Sire, ont cette confiance cfue Votre Majesté aura toujours pour cette ville les mêmes bontés qu'ont eues pour elle tous les rois ses prédécesseurs, peur tous lesquels elle a conservé une fidélité plus ferme rt plus inviolable qu'aucune autre ville de son royaume, et qu'elle ne leur refusera pas la même grâce qu'elle accorde à tant de villes qui résistent aux jésuites, de ne pas les obliger, non plus que les autres, à les recevoir, et qu'elle ordonnera à ces pères de retourner dans leur collège de Montferrand ; si ce n'est que cette affaire étant trop peu digne d'occuper les soins de Votre Majesté , elle veuille la renvoyer à son parlement de Paris, qu'elle a rendu juge naturel, à cause des déclarations et des édits qu'elle a fait vérifier en ce parlement, et qui font une partie des moyens décisifs contre cette entreprise des jésuites; et toute cette ville redoublera, Sire, les prières publiques et particulières qu'elle fait incessamment pour Votre Majesté, et s'animera de plus en plus de zèle et d'ardeur pour son service et de tous les rois que Dieu fera naître, jusqu'aux derniers siècles, du sang de Votre Majesté, le plus illustre de toute la terre comme elle en est le plus grand roi. »
« M. Domat, avocat du roi, ajoute le manuscrit dont nous nous servons, fut député pour présenter à Sa Majesté la requête ci-dessus. Étant arrivé à Paris, il rassembla vingt
Auvergnats, avec lesquels il alla porter sa plainte au roi, qui ayant fait avertir le père Annat, son confesseur, pour ;ui dire que c'étoit contre ses confrères qu'on agissoit, ce ;ésuite répondit que Sa Majesté ne devoit point s'inquiéter Je cette affaire, qu'elle étoit accommodée, et par cette fourberie il obligea les suppliants de se retirer. Ceci se passoit en 1663. Ainsi les jésuites s'établirent à Clermont malgré M. l'évêque, les doyens, chanoines et chapitre de la cathédrale, syndic du diocèse, le gardien des cordeliers, le sous-prieur des carmes et les échevins de la ville de Clermont... »
Ce n'est pas la seule affaire où Domat ait osé combattre ouvertement la redoutable compagnie. Dix ans après, un de leurs prédicateurs, le père Duhamel, ayant fait, dans la cathédrale de Clermont, un sermon où il soutenait l'infaillibilité absolue du pape, ce qui était contre les maximes de l'Église gallicane, et contre l'ordonnance du Roi qui interdisait de traiter des matières étrangères au salut des âmes et préjudiciables à la paix publique, Domat, comme avocat du Roi , et chargé de l'exécution des ordonnances royales, informa contre le père Duhamel , dressa lui-même un procès-verbal détaillé, et écrivit à M. le procureur général une lettre pour accompagner ce procès -verbal. Nous donnons ici ces deux pièces pour montrer l'esprit généreux de l'ancienne magistrature et l'intrépidité de Domat en face du parti puissant qui persécutait le cartésianisme, menaçait l'Oratoire, écrasait Port-Royal, et, dominant sur la conscience du Roi, entraînait l'État dans ses querelles et en faisait l'instrument de ses desseins.