L'édit. : pour le consoler dans ce malheur
cela en ma présence; nos partages furent signés le dernier jour de décembre, et elle prit jour pour entrer le 4 janvier. La veille de ce jour-là, elle me pria d'en dire quelque chose à mon frère le soir, afin qu'il ne fût pas si surpris. Jie le fis avec le plus de précaution que je pus ; mais quoique je lui disse que ce n'étoit qu'une retraite pour connoitre un peu cette sorte de vie, il ne laissa pas d'en être fort touché. Il se retira donc fort triste dans sa chambre, sans voir ma sœur qui étoit lors dans un petit cabinet où elle avoit accoutumé ' de faire sa prière. Elle n'en sortit qu'après que mon frère fut hors de la chambre, parce qu'elle craignoit que sa vue lui donnât au cœur. Je lui dis de sa part les paroles de tendresse qu'il m'avoit dites : après quoi nous nous allâmes tous coucher. Mais quoique je consentisse de tout mon cœur à ce qu'elle faisoit, à cause que je croyois que c'étoit le plus grand bien qui lui pût arriver, néanmoins la grandeur de cette résolution m'étonnoit de telle sorte et m'occupoit si fort l'esprit que je n'en dormis point de toute la nuit. Sur les sept heures, comme je voyois que ma sœur ne se levoit point, je crus qu'elle n'avoit pas dormi non plus, et j'eus peur qu'elle ne se trouvât mal. de sorte que j'allai à son lit, où je la trouvai fort endormie. Le bniit que je fis l'ayant réveillée, elle me demanda quelle heure il étoit : je le lui dis, et lui ayant demandé comment elle se portoit et si elle avoit dormi, elle me dit qu'elle se portoit bien
■î. LYdit. : elle avoit coutume»
et qu'elle avoit fort bien dormi. Ainsi elle se leva, s'habilla et s'en alla, faisant cette action comme toutes les autres dans une tranquillité et une égalité d'âme inconcevable. Nous ne nous dîmes point adieu, de crainte de nous attendrir, et je me détournai de son passage lorsque je la vis prête à sortir. Voilà de quelle manière elle quitta le monde ; ce fut le 4 janvier de l'année 1652, étant lors âgée de 26 ans et trois m.ois. »
Complétons cette notice si naïve et si touchante par quelques extraits des Mémoires de Marguerite Périer sur sa famille. Le premier de ces extraits ne sera guère qu'un résumé assez sec du récit de Gilberte.
(( M'^^ Pascal \ nommée Jacqueline, donna des marques d'un esprit extraordinaire dans son enfance, faisant des vers dès l'âge de huit ans, qui étoient admirés de tout le monde, et même à la cour ; car elle en faisoit pour la Reine, qui prenoit plaisir à la voir et à lui parler. Étant à Rouen, on lui proposa un prix pour des pièces de poésie ; elle le remporta à l'âge de treize ans. A l'âge de vingt ans, elle fat touchée de Dieu., et prit résolution de se faire religieuse à Port-Royal; mais mon grand -père n'ayant pas voulu qu'elle le quittât, elle demeura chez lui vivant en religieuse, se conduisant par les avis de la mère Angélique et de la mère Agnès, avec qui elle entretenoit un commerce
1. Manuscrit déjà cité de la Bibliothèque roj'^ale, Supplément français, n° 14S5, p. 13.
exact. Elle entra à Port-Royal, en qualité de postulante, le 4 janvier 1652, le lendemain qu'elle eut signé le partage de la succession de mon grand-père avec mon oncle et ma mère. »
Marguerite Périer semble éprouver quelques regrets d'avoir passé si légèrement sur l'enfance extraordinaire de sa tante, et dans un autre endroit elle la raconte^ tout au long avec des détails nouveaux. Elle avait évidemment sous les yeux la biographie écrite par sa mère; elle en reproduit plus d'un trait, mais elle en ajoute un grand nombre qu'elle a du recueillir dans les souvenirs et les traditions de sa famille. Au risque de quelques répétitions, nous donnerons ici tout entière cette addition ^ ; c'est ainsi que Marguerite l'appelle. Gilberte s'elface à dessein dans son propre récit, mais elle paraît davantage dans celui de sa fille; son humilité ne nous dissimule plus la part qu'elle eut dans ces scènes intéressantes, et on y voit plus fortement marqués les sentiments du grand cardinal sur tous ces enfants merveilleux.
« J'ai rapporté les talents extraordinaires de ma tante pour la poésie, dès l'âge de huit ans, et aussi l'occasion qui obligea mon grand-père de se retirer en province, au sujet des rentes de l'IIotel de Yille sur lequel il avoit la plus grande partie de son bien. Il arriva que peu de tems après qu'il y fut, il prit une
1. Manuscrit déjà cité de la Bibliothèque royale^ Supplément français, n° 1485, p. 13.
fantaisie à M. le cardinal de Richelieu de voir représenter une comédie par des enfants. M"''' la duchesse d'Aiguillon sa nièce, qu'il avoit chargée de cela, jeta ies yeux sur ma tante qui n' avoit pas neuf ans ; elle envoya un gentilhomme pour en parler à ma mère, qui, quoiqu'elle n'eût que quatorze ans et demi, étoit la maîtresse de la maison. Ce gentilhomme lui dit que jypnc d'Aiguillon la prioit de lui donner M"^ sa sœur pour être actrice dans cette pièce que le cardinal souhaitoit beaucoup. Ma mère, qui étoit pleine de douleur de l'absence de mon grand -père, répondit au gentilhomme fort naturellement que M. le cardinal ne lui donnoit pas assez de plaisir pour penser à lui en faire. Ce gentilhomme rapporta cette réponse à W d'Aiguillon qui étoit bonne et obligeante. Elle le renvoya dire à ma mère qu'elle savoit la peine où elle étoit pour M. son père, et que cette occasion lui procureroit infailliblement son retour, quelle s'y employeroit très- fortement, et en parleroit aussi à M. le chancelier. Ma mère alors s'adoucit et la prï*i de lui permettre d'en parler aux amis de son père, et lui donna jour pour revenir. Les amis de mon grandpère conseillèrent à ma mère d'agréer cela, ce qu'elle fit; alors elle pria un comédien célèbre de ce tems, le nommé Mondory, qui étoit de Clermont, et qui avoit pris le nom de Mondory parce que son parrain, qui étoit un homme de condition de cette ville, s'appeloit M. de Mondory, de l'instruire pour faire son personnage : il l'instruisit parfaitement. Lors donc que la comédie fut représentée, M'"" d'Aiguillon pro-
rm CHAPITRE PREMIER.
mit à ma mère qu'elle pr^senteroit cette enfant à M. le cardinal et à M. le chancelier qui avoit promis de s'y trouver. Ma tante avoit fait des vers pour demander le retour de son père. Dès que la comédie fut jouée, où elle avoit fait des merveilles, elle fut présentée à M. le cardinal qui la prit et la mit sur ses genoux (quoiqu'elle eût alors neuf ans S elle ne paraissoit pas en avoir sept) , et la caressa lui disant lui-même qu'elle lui avoit fait un plaisir infini. Alors cette enfant commença à pleurer et à lui dire les vers qu'elle avoit faits : il demanda ce que c'étoit. M. le chancelier lui dit de quoi il s'agissoit. M. le cardinal dit d'abord à l'enfant qu'il en parleroit au Roi ; mais M. le chancelier l'ayant assuré qu'il pouvoit accorder à cette enfant ce qu'elle demandoit . et M""" d'Aiguillon s'y étant jointe, il lui dit ces propres paroles : <( Eh (( bien, mon enfant, mandez à M. votre père qu'il (( peut revenir en toute assurance, et que je suis bien « aise de le rendre à une si aimable famille. » Car il les voyoit tous, ma mère qui avoit alors quinze ans, mon oncle qui étoit aussi fort jeune, tous trois parfaitement beaux. Alors ma tante d'elle-même, sans qu'on eût pensé à le lui dire, dit à M. le cardinal : « J'ai (( encore une grâce à demander à Votre Éminence. » M. le cardinal dit : (^ Demandez tout ce que vous vou- (( drez ; tu es trop aimable, on ne peut te rien refuser. » Alors elle lui dit : (( Je supphe Yotre Éminence de perte mettre à mon père d'avoir l'honneur de la remercier