V. COUSIN
20 octobre 1856
Dans un grand siècle, tout est grand. Lorsque, par le concours de causes différentes, un siècle est une fois monté au ton de la grandeur, l'esprit dominant pénètre partout : des hommes peu à peu il arrive jusqu'aux femmes; et, dès que celles-ci en sont touchées , elles le réfléchissent avec force et le répandent par toutes les voies dont elles disposent , incomparables , dans leur vive nature , pour exprimer et propager les qualités à la mode; sérieuses ou frivoles ; vertueuses ou dépravées , mais jamais rien à demi , et toujours extrêmes en bien ou en mal , selon le vent qui souffle autour d'elles. Ainsi, au xvii« siè-
oie, clans cette immortelle époque de la grandeur française , les femmes ne nous paraissent pas moins admirables que les hommes. Charles Perrault a fait un livre sur les hommes illustres de son temps S où des portraits gravés par Édelinek relèvent de courtes et exactes notices. Si nous étions plus jeune , ou si nous avions plus de loisir, si nous pouvions dérober quelques heures à d'austères études, nous trouverions un plaisir inexprimable à composer un recueil qui servit de pendant à celui de Perrault, et que nous intitulerions à notre tour les Fanmcs illustres du dix-septième siècle. Nous voudrions en faire un livre où il n'y aurait presque rien de nous et où nous mettrions toute notre âme. Si nous valons quelque chose, c'est par l'admiration de ce qui est beau ; et cette tendre et profonde admiration pour ce qu'il y a de plus beau au monde après un grand homme, c'est-àdire une femme digne d'avoir une place à côté de lui, nous voudrions la rendre, s'il était possible, contagieuse, par toutes les ressources de l'art et duna érudition sobre et choisie. L'art ici, ce serait la typo« graphie et la gravure, et nullement la rhétorique, qui serait assez peu de mise devant ces graves ou charmantes figures. Le beau format in-folio, des portraits authentiques, retracés sous nos yeux par un burin fidèle, des biographies aussi exactes et tout aussi
1. Les hommes illustres qtti ont paru en France pendant ce siècle, avec leurs portraits au naturel, par M. Perrault, de l'Académie iraiîçaise; 2 vol. in-fol., tome P"", 1696; tome U, 1700. Il en a été fait uae réimpression à La Haye, eu 1736, sans portraits, 2 vol. in-1-2.
brèves que celles de Perrault, à peine un modeste avant-propos sur les sources où nous aurions puisé : voilà tout l'ouvrage.
Comme Perrault, nous ne ferions aucune classification ; nous mettrions ce qui est beau à côté de ce qui est beau , sans rechercher si toutes ces beautés se ressemblent. Il n'y aurait pas d'autre ordre que celui de la chronologie. Le mouvement, le progrès et le déclin insensible du siècle, y paraîtraient par la succession de ces différentes figures , d'abord si sévères et si grandes , de plus en plus délicates et gracieuses. On y verrait, bien mieux que dans Perrault, la différence profonde qui sépare le siècle de Richelieu de celui de Louis XIV ^
Les femmes qui se sont distinguées par leurs écrits auraient aussi leur place dans cette galerie , mais on y ferait une grande différence de la femme d'esprit et de la femme auteur. Nous honorons infiniment l'une et nous avons peu de goût pour l'autre. Ce n'est pas que nous soyons de l'école de Molière sur les femmes. L'homme et la femme ont la même âme, la même destinée morale; un même compte leur sera demandé de l'emploi de leurs facultés, et c'est à l'homme une barbarie et à la femme un opprobre de dégrader ou de laisser dégrader en elle les dons que Dieu lui a faits. Les femmes ne doivent-elles pas savoir leur religion , si elles veulent la suivre et la pratiquer
1. Nous avons bien souvent insisté sur cette différence, particulièrement dans La Jecaesse de M"^« de Longdeville.
comme des êtres intelligents et libres? Et dès que l'instruction religieuse leur est non pas permise, mais commandée, quel genre d'instruction, je vous prie, pourra paraître trop relevé pour elles? Encore une fois , ou la femme n'est pas faite pour être la compagne de l'homme , ou c'est une contradiction inique et absurde de lui interdire les connaissances qui lui permettent d'entrer en commerce spirituel avec celui dont elle doit partager la destinée, comprendre au moins les travaux , ressentir les luttes et les souffrances pour les soulager. Laissons-la donc cultiver son esprit et son âme par toute sorte de belles connaissances et de nobles études , pourvu que soit inviolablement gardée la loi suprême de son sexe, la pudeur qui fait la grâce.
Lafemme est un être domestiqueS comme l'homme est un personnage public. Celui-ci, né pour l'action, agit encore en écrivant ; il peut poursuivre une carrière publique avec sa plume aussi bien qu'avec la parole ou avec l'épée. Un homme sérieux n'écrit que par nécessité et parce que autrement il ne peut atteindre son but. Cela est si vrai qu'il n'écrit bien qu'à cette condition ; et ce n'est pas une remarque de petite conséquence que les plus grands écrivains n'ont pas été des auteurs de profession. Descartes, Pascal et
1. Sur le vrai rôle de la femme, il est impossible de rien trouver de plus vrai et de plus charmant que le cinquième livre de V Emile. Rousseau a mille fois mieux compris réducation de la femme que celle de Thomme, et ce qu'il a écrit sur ce grand sujet est aujourd'hui beaucoup trop négligé.
Bossuet sont-ils des gens de lettres? pas le moins du monde. Ils n'écrivent point pour faire montre de leur esprit , mais pour défendre une noble cause confiée à leur courage et à leur génie. Otez la persécution odieuse exercée sur Port-Royal , et vous n'auriez jamais eu les Provinciales. Ce n'était pas là pour leur auteur un divertissement , une parade , un tournoi Dratoire : c'était une lutte sérieuse et tragique, pleine d'exils et de lettres de cachet, derrière laquelle on entrevoyait la Bastille de M. de Saci ou le donjon de Vincennes de M. de Saint-Cyran, avec les interrogatoires de Lescot et de LaubardemontS ou la fuite du grand Arnauld et son dernier soupir exhalé sur la terre étrangère. Pascal combattait dans les Provinciales pour la morale éternelle, comme Démosthènes avait combattu deux mille ans auparavant à la tribune d'Athènes pour la liberté de sa patrie, comme Bossuet le faisait dans la chaire chrétienne pour l'autorité de la foi , et Descartes , dans sa retraite de Hollande, pour l'indépendance de la pensée et le bill des droits de la philosophie. Ces combats-là sont-ils moins sérieux, sont-ils moins mémorables que ceux de Salamine et d'Arbelles, de Rocroi ou d'Arcole? Au lieu des philosophes , des orateurs et des moralistes, voulez -vous prendre les historiens? Mézeray est un homme instruit qui, pouvant écrire sur beaucoup d'autres sujets, et par là se faire une
1. Recueil de plusieurs 'pièces pour servir à Vhistoire de Port-Boy al, Utrccht, in-12, 1740, p. 1. — 142.
position convenable, a été conduit, par diverses circonstances et par sa charge d'historiographe, à écrire sur l'histoire de France; et là -dessus il a composé un ouvrage que nous trouvons excellent et bien au-dessus de sa réputation; mais qu'a de commun ce travail estimable avec les histoires de Thucydide et de Polybe, de Machiavel et de Guichardin, et les Mémoires de Comines et de Richelieu , hommes d'État et guerriers qui écrivaient dans un but politique et pour continuer devant la postérité le rôle sérieux qu'ils avaient joué auprès de leurs contemporains? Et remarquez que nous vous faisons grâce de César et de Napoléon. Dès qu'un homme écrit pour écrire, pour briller ou pour faire fortune, il écrit mal, ou du moins il écrit sans grandeur, parce que la vraie grandeur ne peut sortir que d'une âme nat-urellement grande qui s'émeut pour une grande cause. Hors de là, tout se réduit à une industiie intellectuelle habilement exercée, à des succès qui en Chine font monter un mandarin d'une classe à une autre , et en France nous envoient à l'Académie. L'homme de lettres est un artiste qui contribue aux plaisirs publics, mérite et obtient une juste considération ^ et a droit à tout, par exemple, à la pairie, telle que nous l'avons faites à tout, disons-nous, excepté à la gloire. La
i. Nous écrirons ainsi sous le gouvernement de Juillet, quand, malgré les efforts des plus grands esprits politiques du pays, la pairie avait été soumise par la démocratie triomphante à des catégories jalouses, où tout à peu près était représenté, excepté Tillustration des races, la grande propriété, et, bien entendu, la religion. Du
DES FEMMES ILLUSTRES DU XVIP SlEbLii. ot
gloire est à un autre prix : elle est le cri de la reconnaissance du genre humain, et le genre humain ne prodigue pas sa reconnaissance : il la lui faut arracher par d'éclatants services.
Si nous parlons ainsi du lettré , que dirons-nous de la femme auteur? Quoi ! la femme qui, grâce à Dieu , n'a pas de cause publique à défendre , s'élance sur la place pubhque, et sa pudeur ne se révolte point h l'idée de découvrir à tous les yeux , de mettre en vente au plus offrant , d'exposer à l'examen et comme à la marque du libraire, du lecteur et du journaliste, ses beautés les plus secrètes , ses charmes les plus mystérieux et les plus touchants , son âme , ses sentiments , ses souffrances, ses luttes intérieures! Yoilà ce que nous avons beau voir tous les jours, et dans les femmes les plus honnêtes, et ce qu'il nous sera éternellement impossible de comprendre. Si quelqu'un venait nous dire et prétendait nous prouver que M"'^ de Sévigné destinait au public et à être insérées dans les journaux du temps ces lettres où elle épanche en mille piquantes saiUies les flots de sa tendresse maternelle et de sa verve inépuisable, nous répondrions sans hésiter : D'abord vous nous gâtez M'"'' de Sévigné : c'était une mère passionnée et pleine de génie , vous nous en faites un pur bel esprit. Ensuite vous vous trompez : quand on écrit pour être imprimé, on écrit bien différemment ; on peut écrire encore trèsmoins nul traitement pécuniaire n'avait été infligé à la pairie, et un peu de reconnaissance lui est due pour les sen'ices gratuits qu'elle a rendus à la société, particulièrement dans les grands procès politiques.
agréablement, mais non pas avec ce naturel, avec cette grâce involontaire et ces airs charmants que le cœur seul inspire, et que la plus habile coquette ne trouve pas devant son miroir. Toute femme qui écrit sur ses sentiments pour le public entreprend de le tromper ; elle fait un personnage , et partant elle le fait assez mal ; elle écrit avec plus ou moins de chaleur et de feu extérieur, mais sans âme, car, si l'âme l'inspirait , elle la retiendrait aussi. Bien entendu qu'il ne s'agit point ici des poètes , hommes ou femmes , enfants aimables ou sublimes, qui ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils font, chantent ou écrivent, comme l'enseigne Platon \ sous l'empire d'un démon qui leur souffle tout ce qu'ils disent. Le poète est un être sacré ; et quand , dans ce délire qu'on appelle l'inspiration, égaré et hors de lui-même, il se montre nu à la foule , c'est un corps transfiguré qu'il expose à la vue , et les saintes bandelettes ne le quittent jamais aux yeux de ses vrais adorateurs. Mais la prose est une muse sobre ; elle sait ce qu'elle fait, et elle en est responsable. Quand donc une femme écrit en prose , elle est de sang-froid, et si elle parle d'elle-même, selon nous, elle fait une faute. Nous ne connaissons à la condition de femme auteur que deux excuses : un grand talent ou la pauvreté , et nous nous inclinons avec bien plus de respect encore devant celle-ci que devant celui-là".