‹ Histoire de FranceChapitre 62 sur 158 · Le manuscrit : bon · texte numérisé non relu

Le manuscrit : bon

devons bien ménager l'avantage que la bonté de Dieu nous donne de nous laisser toujours devant les yeux une image des biens que nous avons perdus, et de nous environner, dans la captivité même où sa justice nous a réduits, de tant d'objets qui nous servent d'une leçon continuellement présente; de sorte que nous devons nous considérer comme des criminels dans une prison toute remplie des images de leur libérateur et des instructions nécessaires pour sortir de la servitude. Mais il faut avouer qu'on ne peut apercevoir ces saints caractères sans une lumière surnaturelle. Car, comme toutes choses parlent de Dieu à ceux qui le connoissent, et qu'elles le découvrent à ceux qui l'aiment, ces mêmes choses le cachent à tous ceux qui ne le connoissent pas ; aussi l'on voit que dans les ténèbres du monde on les suit par un aveuglement brutal, que l'on s'y attache, et , qu'on en fait la dernière fin de ses désirs ; ce qu'on ne peut faire sans sacrilège ; car il n'y a qu'un Dieu qui doive être la dernière fin comme lui seul est le principe. Quelque ressemblance que la nature créée ait avec son Créateur, et encore que les moindres choses et les plus petites et les plus viles parties du monde représentent au moins par leur unité la parfaite unité qui ne se trouve qu'en Dieu, on ne peut pas légitimement leur porter le souverain respect, parce qu'il n'y a rien de si abominable aux yeux de Dieu et des hommes que l'idolâtrie, à cause qu'on y rend à la créature l'honneur qui n'est dû qu'au Créateur. L'Écriture est pleine des vengeances que Dieu a exer-

iU CHAPITRE TROISIÈME.

cées sur ceux qui en ont été coupables, et le premier commandement du Décalogue, qui enferme tous les autres, défend sur toutes choses d'adorer les images. Car, comme il est beaucoup plus jaloux de nos affections que de nos respects, il est visible qu'il n'y a point de crime qui lui soit plus injurieux ni plus détestable que d'aimer souverainement les créatures, quoiqu'elles le représentent.

(( C'est pourquoi ceux à qui Dieu fait connoître ces grandes vérités doivent user de ces images pour jouir de celui qu'elles représentent, et ne demeurer pas éternellement dans cet aveuglement charnel et judaïque qui fait prendre la figure pour la réalité; et ceux que Dieu par la régénération a relevés gratuitement du péché (qui est le véritable néant, parce qu'il est contraire à Dieu qui est le véritable être), pour leur donner une place dans son Église qui est son véritable temple, après les avoir retirés gratuitement du néant au jour de leur création pour leur donner une place dans l'univers, ont une double obligation de le servir et de l'honorer, puisqu'en tant que créatures ils doivent se tenir dans l'ordre des créatures et ne pas profaner le lieu qu'ils remplissent, et qu'en tant que chrétiens ils doivent sans cesse aspirer à se rendre dignes de faire partie du corps de Jésus- Christ ; mais qu'au lieu que les créatures qui composent le monde s'acquittent de leurs obligations en se tenant dans une perfection bornée, parce que la perfection du monde est aussi bornée, les enfants de Dieu ne doivent point mettre de limites à leur pureté et à

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leur perfection, parce qu'ils font partie d'un corps tout divin et infiniment parfait, comme on voit que Jésus-Christ ne limite point le commandement de la perfection et qu'il nous en propose un modèle où elle se trouve infinie, quand il dit : « Soyez donc parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Aussi c'est une erreur bien préjudiciable parmi les chrétiens, et parmi ceux-là même qui font profession de piété, de se persuader qu'il y ait un certain degré de perfection dans lequel on soit en assurance, et qu'il ne soit pas néccKsaire de passer, puisqu'il n'y en a point qui ne soit mauvais si on s'y arrête , et dont on puisse éviter de tomber qu'en montant plus haut. »

Etienne Pascal étant venu voir ses deux enfants à Paris au mois de mai 1648 , Jacqueline lui demanda la permission de se faire religieuse. Il ne put se résoudre à un tel sacrifice. Jacqueline se réduisit donc pour le moment à la demande de quinze jours de retraite à Port-Royal. Il ne s'agit, il est vrai, que d'une retraite bien courte; mais toute la lettre respire, avec la plus humble obéissance aux volontés de son père, la passion invincible de la solitude et de la vie monastique.

« A Paris, ce 19 juin lu4o «.

« Monsieur mon Père,

(( Comme l'ingratitude est le plus noir de tous les vices, tout ce qui en approche est si horrible qu'il ne

1. Rec. de Marguerite Périer, p. 362. Le Recueil d'Utrecht a publié quelques phrases de cette lettre, p. 254.

peut pas seulement tomber dans la pensée d'une personne qui aime tant soit peu la vertu ; et parce que l'oubli des bienfaits que l'on a reçus de quelqu'un, surtout quand ils sont grands et qu'ils ont été presque continuels, en est d'ordinaire un effet, et que le manque de confiance en cette même personne ne peut être l'effet que de cet oubli, je croirois faire un crime d'en manquer à cette occasion, encore qu'il soit vrai que je soubaite beaucoup ce que je vous prie de m'accorder, et que ce soit l'ordinaire de ceux qui souhaitent de craindre aussi.

(( Avant toutes choses, je vous conjure, mon père, au nom de Dieu, que nous devons seul considérer en toutes matières, mais particulièrement en celle-ci, de ne vous point étonner de la prière que je vais vous faire, puisqu'elle ne choque en rien la volonté que vous m'avez témoigné que vous aviez. Je vous conjure aussi par tout ce qu'il y a de plus saint de vous ressouvenir de la prompte obéissance que je vous ai rendue sur la chose du monde qui me touche le plus, et dont je souhaite l'accomplissement avec autant d'ardeur. Tous n'avez pas oublié sans doute cette f soumission si exacte; vous en parûtes trop satisfait pour qu'elle soit sitôt sortie de votre esprit. Dieu m'est témoin que je crois avoir fait mon devoir d'en user ainsi, et que ce que je vous en dis n'est que pour vou> faire comprendre que toutes mes maximes me portent à ne rien entreprendre d'important que par votre consentement, et que jamais il ne m'arrivera de vous fâcher, s'il m'est possible ; je prie Dieu de vous l'im-

primer aussi bien dans la pensée qu'il l'est dans mon cœur. Après cela, mon père, je ne doute plus que vous ne me fassiez l'honneur de me croire et que vous ne m'accordiez ma demande. L'affection avec laquelle je le souhaite fait que je n'ose vous la dire sans des préparations qui vous feront sans doute penser que c'est quelque chose de conséquence ; elle ne l'est pourtant nullement, et si peu que, connoissant en moi le dessein de vous obéir en quelque lieu que je sois, avec la même exactitude que j'ai fait jusqu'ici, et que d'ailleurs la chose presse, je crois que, sans vous offenser en rien, et je serois bien fâchée d'en avoir eu seulement la pensée, j'eusse pu le faire devant que de vous en parler ; n'eût été que vous en eussiez été surpris, et que comme c'est l'image d'un plus grand engagement, cela eût pu vous étonner de l'avoir fait sans votre aveu, et vous l'eussiez peutêtre pris pour une image de désobéissance.

« Yous saurez donc, mon père, s'il vous plaît, et je crois bien que vous en êtes déjà instruit, que c'est une chose ordinaire parmi les personnes de toutes sortes de condition, engagées dans le monde ou non, lesquelles ont quelque soin d'elles-mêmes, de faire à presque toutes les bonnes fêtes, et souvent aussi en d'autres temps, c'est le directeur qui en juge, quinze jours ou trois semaines de retraite dans une maison religieuse où l'on s'enferme par la permission de la supérieure, pour ne s'entretenir qu'avec Dieu seul parmi des personnes qui ne soient qu'à lui. C'est pour quoi ceux qui sont le plus soigneux de leur

salut se mettent, quand ils le peuvent, dans les maisons les mieux réglées. Je crois que vous voyez bien mon dessein , et que vous pensez avec moi que je ne puis faire un meilleur choix que de jetter les yeux pour cela sur le P. R. de Paris, ni prendre un temps plus propre que celui de votre absence où je ne puis vous rendre aucun service, non plus qu'au reste de l'a maison à qui je suis entièrement inutile à cette heure ; car depuis que vous êtes parti , je n'ai pas écrit un seul mot pour mon frère, qui est la chose pour laquelle il auroit le plus besoin de moi; mais il peut s'en passer par le moyen d'une autre personne. Enfin je ne vois rien où je puisse seulement être utile jusqu'à votre départ pour Rouen, principalement si l'on compare cette utilité avec la nécessité qu'il y a pour moi de faire celte retraite, surtout en ce lieu-là; car puisque Dieu me fait la grâce d'augmenter de jour en jour TelTet de la vocation qu'il lui a plu me donner, et que vous m'avez permis de conserver, qui est le désir de Taccomplir aussitôt qu'il m'aura fait connoitre sa volonté par la vôtre; puis, dis-je, que ce désir m'augmente de jour en jour, et que je ne vois rien sur la terre qui me pût empêcher de l'accomplir si vous le vouliez et que vous me l'eussiez permis, cette retraite me servira d'épreuve pour sçavoir si c'est en ce lieu-là que Dieu me veut. Je pourrai, là. l'écouter seul à seul, et peut-être par là je trouverai que je ne suis née pour ces sortes de lieux ; et, s'il est ainsi, je vous prierai franchement de ne plus songer ni vous préparer à ce que je vous avois dit ; ou bien , si Dieu me

fait entendre que j'y suis propre, je vous promets que je mettrai tout mon soin à attendre sans inquiétude l'heure que vous voudrez choisir pour sa gloire ; car je crois que vous ne cherchez que cela ; au lieu que je vis à présent dans un désir continuel d'une chose que je ne sais si elle pourroit vous satisfaire quand vous la souhaiteriez, si bien que je suis dans un embarras d'esprit qui ne se peut dire ; mais, après cette épreuve, je pourrai presque avec certitude vous assurer de l'un et de l'autre, et attendre avec patience le temps que vous m'ordonnerez.

« Ma pensée étoit de demeurer dans ce lieu-là, au cas que vous le trouvassiez bon, jusqu'à ce que vous fussiez près de retourner à Rouen ; néanmoins, si vous voulez absolument que je retourne avant ce temps-là, je n'ai pas à faire de vous assurer que je le ferai bien, car je sais bien que vous n'en doutez pas ; aussi ne manquerai-je pas à vous obéir promptement.

(( Yoilà, monsieur mon père, la très humble prière que j'avois à vous faire ; je ne doute pas que vous ne me l'accordiez ; mais je vous prie de prendre la peine de m'y faire faire réponse le plus tôt que vous le pourrez par ma sœur ou par quelque autre, car je crains que les remèdes vous empêchent de vous donner la peine de la faire par vous-même. Considérez, s'il vous plaît, que je n'ai que ce seul temps-là pour faire cette retraite si utile et même si nécessaire pour moi, principalement à cause des circonstances qui s'y rencontrent. C'est pourquoi je vous conjure, si j'ai jamais été assez heureuse pour vous satisfaire

en quelque chose, de m'accorder promptement ce que je vous demande. Ces religieuses ont eu assez de bonté pour me l'accorder de leur part. M. Périer, mon frère et ma fidèle ^ l'approuvent et en sont contents pourvu que vous y consentiez ; si bien qu'il ne dépend que de vous seul. J'ai pris la hardiesse de vous prier de peu de chose en ma vie ; Je vous supplie , autant que je le puis, et avec tout le respect possible, de ne me point refuser celle-ci, et surtout de ne me point laisser sans réponse, si ce n'est que ces petites retraites étant, comme j'ai dit, des choses fort ordinaires, vous les jugiez si peu importantes que la mienne puisse être faite sans une marque expresse de votre volonté, et qu'ainsi je n'aie pas sujet de croire que vous trouviez mauvais le dessein que j'en ai, à moins que vous ne me fassiez mander que vous ne voulez pas. Car, comme la poste part souvent, et qu'ainsi vous avez grande commodité de faire écrire, et que d'ailleurs le silence est pris pour un consentement, si je ne reçois point de vos nouvelles tout au plus tard de mardi en huit jours (je puis en recevoir devant), je vous prie de ne point trouver mauvais que je me dispose pour aller faire mon petit voyage de dimanche, qui est le 21, en quinze jours. Auparavant pourtant que de partir, je saurai s'il n'y a point de lettres de vous à la poste; après quoi, s'il n'y en a point, je serai entièrement confirmée dans la pensée que vous le souhaitez aussi bien que moi, et ainsi je ne ferai

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