‹ Histoire de FranceChapitre 69 sur 158 · XXIII · texte numérisé non relu

XXIII

Jésus étant mort est effectivement dans une insensibilité parfaite au regard de toutes les choses du monde, de ses biens, de ses maux : mais la Divinité demeurant unie à ce corps insensible, le Saint-Esprit qui réside en lui a ses désirs, ses sensibilités et ses passions pour ainsi dire, de sorte que ce corps insensible, étant tout pénétré de la Divinité et rien que de la Divinité ^ n'a plus aucun sentiment pour les choses de la terre, et tout ce qui est sensible en lui ne l'est que par le sentiment

J^?' 1. L'édit. supprime bien à tort : ef nen que de la Divinité.

unique de l'esprit de Dieu, puisque ce n'est autre chose que lui-même.

J'apprends de là que l'insensibilité qui me doit rendre immobile à tous les événements du monde , bons et mauvais, ne doit pas me rendre incapable de sentir plus aucune joie ou tristesse, mais seulement de celles du monde, me rendant d'autant plus sensible aux choses qui regardent Dieu, que n'étant nullement occupée de celles de la terre, je n'aurai à penser qu'à celles-là, parce qu'ayant fait une abnégation entière de mon esprit propre, je ne dois plus agir que par le mouvement de l'Esprit de Dieu.

Encore que Jésus dans tout le temps de sa mort n'ait aucunement de vie, néanmoins ses pieds et ses mains par leurs plaies, sa bouche même et sa langue par l'attouchement du fiel, et enfin toutes les blessures de son corps étoient autant de langues et de voix qui, par un langage très-intelligible, autant qu'elles en étoient capables sans sortir de leur état, publioient les grandeurs de Dieu qui avoient exigé une telle satisfaction, et reprochoient aux hommes leurs péchés qui avoient .besoin d'une telle réparation, et prêchoient sans cesse aux chrétiens la grandeur de leurs devoirs ; et parmi tout cela sa bouche a effectivement gardé le silence.

Cela m'apprend qu'encore que je ne doive point me taire sur toutes ces choses, autant que je puis, dans la condition où il a plu à Dieu de me placer, je dois néan-

moins les publier plus par mes actions que par mes paroles, et que, me taisant de paroles et de voix, mes actions ne se doivent pas taire.

Jésus mort, quoique sans aucun mouvement, est pourtant agité quand il le faut; il est détaché de la croix et porté dans le tombeau; mais il n'a point de part à tout cela, ne le faisant point par lui-même.

Cela m'apprend que je dois agir toutes les fois qu'il le faudra, mais que je ne dois jamais faire aucune action par mon propre esprit.

Jésus est encore quelque temps attaché à la croix après sa mort, et, lors même qu'il en est descendu, son corps ne laisse pas d'être environné de toutes ses plaies : il est toujours dans la pauvreté et dans l'opprobre, et par conséquent dans la privation des biens contraires à ces maux, en sorte que si, par un miracle qu'il n'a pas voulu faire, son âme fût retournée dans ce corps pour le rendre encore passible, il eût en même temps senti toutes les pointes de la douleur universelle qu'il sentit lors de la Passion.

Cela m'apprend qu'encore que la possession de tous les biens du monde et la souffrance de tout ce qu'il évite avec le plus de soin ne soient pas capables de me toucher, parce qu'étant morte au monde je suis devenue insensible à tout ce qu'il a et à tout ce qu'il

JACQUELINE PASCAL. DE 1646 A 1652. loi

est, je ne dois pas laisser de fuir les uns et de rechercher les autres avec ardeur, afin que si, par une punition qui neseroitque trop juste. Dieu permettoit à cet esprit du monde de revivre en moi pour m'y faire revivre, me voyant environnée de tout ce qu'il appelle maux et privée de tout ce qu'il appelle biens, je commence à sentir la douleur qu'un tel état cause aux personnes qui sont sensibles à tous les événements, et que cette douleur que je me serois volontairement procurée me tînt lieu de peines satisfactoires pour être sauvée comme par le feu . Mais j 'espère que comme mon Sauveur n'a pas voulu être passible depuis sa mort, il empêchera aussi par la toute-puissance de sa grâce ceux qui l'imitent dans sa mort de le redevenir à l'égard des choses du monde.

Jésus eut après sa mort le côté percé d'un coup de lance, et il en sortit de l'eau et du sang qui étoit resté liquide par miracle, et cette plaie est toujours demeurée ouverte, depuis même sa résurrection.

J'apprends de là qu'après avoir fait mourir en moi ^ la chair, et avec elle toutes les passions qui sont sa vie comme la charité est la vie de l'âme, il faut encore percer la principale et celle où résidoit plus particulièrement la vie de la chair, quoique je ne sente plus qu'elle ait aucune vie, et que je dois, par des mortifications continuelles, tâcher de l'étouffer comme si

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