‹ Histoire de FranceChapitre 81 sur 158 · La mère Angélique · texte numérisé non relu

La mère Angélique

2. A. « quand il nous en fait* et au'il n'y a point d'avantage temporel qui p. »

JACQUELINE PASCAL. DE i652 A 1G61. 485

qu'elle me réduisit presque à me réjouir de tout ce qui m'avoit affligé le plus , et à n'oser plus avoir de douleur que celle qui provenoit de la compassion que j'avois de ceux qui m'en donnoient sujet. Si je fusse demeurée dans cette insensibilité, j'aurois été telle que la mère Agnès me demandoit. Mais j'étois trop foible et trop touchée pour être capable de tant de vertu ; et j'avoue ^ à ma honte qu'un moment après je rentrai dans ma première foiblesse et dans mes premiers sentiments.

« Ensuite la mère Agnès me fit parler à M. Singlin, à qui je fis le récit de fout ce qui se passoit, tandis qu'elle prit la peine de l'aller faire de son côté à notre mère; elle revint aussitôt et dit à M. Singlin, de la part de notre mère, que son sentiment étoit que je devois abandonner tout mon bien à mes parents , sans m'en mêler non plus que s'il ne m'appartenoit pas, les laisser gouverner le tout sans m'en mettre en peine et ne penser qu'à faire profession sans me charger d'aucun autre soin.

« M. Singlin ne se rendit pas d'abord à cette pensée, craignant qu'il n'y eût peut-être trop de générosité et pas assez d'humilité dans cette action. Sur quoi il nous dit avec beaucoup de force qu'après avoir surmonté la cupidité insatiable du bien qui règne presque partout, il faut beaucoup craindre de tomber dans

1. A. u m'en donnoient sujet. Mais néanmoins ce ne fut qu'un endormissement, car j'étois trop foible et trop touchée pour être susceptible (le tant de vertu^ et j'avoue à ma confusion qu'un moment après... »

l'autre extrémité qui consiste dans la cupidité de l'honneur qui en revient , la vanité qu'on peut tirer des actions qu'on fait ensuite , le mépris de tous ceux qu*on y voit encore attachés, et l'ostentation de cette vertu ; et qu'après avoir établi son honneur à être audessus de l'amour des richesses, comme les autres à en posséder beaucoup, si on n'y prend bien garde, on fait des actions qui sont à la vérité tout opposées , mais par le même principe et la même ambition qui fait que les uns disputent leur droit avec trop de chaleur et que les autres le cèdent avec trop de facilité. 11 faut en toutes choses , ajouta-t-il \ se rendre neutre et se dépouiller de tout intérêt pour ne regarder que ce que la justice demande de part et d'autre. Et si les personnes à qui nous avons affaire s'égarent et s'emportent à quelque injustice contre nous, la charité nous oblige de les aider par tous les moyens à se reconnoître et à rentrer dans leur devoir à notre égard, comme nous leur serions redevables d'un pai^eil secours, s'il s'agissoit de l'intérêt d'un autre. Mais- il faut prendre garde de ne se point tromper en cela, et d'agir par une cupidité secrète qui pourroit se couvrir du prétexte de charité. 11 faut au contraire que ce

1. A. « que les autres le cèdent trop librement; qu'il faut en cela se rendre maître en ne regardant que ce que la justice demande de part et d'autre; et que si les personnes à qui nous avons affaire s'égo/rent et s'emportent à q... »

2. A. « de lïntérèt d'un autre, pourvu qu'on ne se trompe pas soimême en cela^ et qu'on n'y agisse point par une cupidité servile qui se pourroit couvrir du prétexte de charité, mais par un désir désintéressé de voir la justice gardée en tout» »

soit par un désir hors de tout intérêt de voir la justice gardée en tout.

« Toutefois M. Singlin, après y avoir un peu pensé, €ntra dans le sentiment de notre mère; car il craignit que cette opposition que mes parents formoient si hors de propos ne fût une marque qu'ils avoient quelque attache au bien, qu'ils avoient peut-être regardé comme une chose qui leur étoit tout acquise ; auquel cas on n'eût fait que les choquer sans leur être utile, en les obligeant de souffrir que les choses fussent au- ( «rement qu'ils ne vouloient, ce qui les auroit aigris av' lieu de les rappeler. Comme il vit que je résistois à cela de tout mon pouvoir , et que je ne pouvois souffrir qu'on laissât aller les choses de cette manière , il me dit qu'il les connoissoit tous, qu'il étoit bien assuré qu'ils étoient raisonnables , et qu'il falloit infailliblement qu'il y eût quelque malentendu qui les rendît déraisonnables en cette rencontre, et qu'ainsi il falloit espérer que, lorsque nous pourrions nous voir et nous éclaircir de tout, ils feroient de leur propre mouvement justice à eux-mêmes et à moi ; qu'en ce cas je n'avois que faire de m'en mettre en peine ; mais que si après nous être vus ils ne le faisoient pas , ce me seroit une preuve du tort que je leur ferois en les y contraignant par force dès à présent, et que je ne ferois que les irriter et les aigrira Pour conclusion,

1 . Le manuscrit A omet tous ces adoucissements et ces politesses de M. Singlin au sujet de M"" Périer et de Pascal. « Que ce ne seroit que le moyen de les aigrir et non pas de les rappeler : et enfin il conclut, quelque résistance que j'y apportasse^ que la charité nous obligeoit à

il me dit absolument qu'il falloit me rendre à ce conseil qui, de tous ceux qu'on pouvoit prendre, étoit le plus conforme à la charité et à l'exemple que nous leur devions.

« Je ne puis dire avec vérité , ma chère mère , si cette résolution, qui fut prise avec tant de fermeté qu'elle ne me laissa plus lieu à la résistance, me donna plus de confusion de la charité qu'on me faisoit que de joie de ce que ma profession ne seroit point différée ; car il me semble qu'elles me partagèrent si également que je ne me pouvois résoudre ni à l'un ni à l'autre. Il fallut néanmoins me déterminer à ce qui m'étoit ordonné et qui flattoit si bien mon désir que je ne crois pas que j'eusse pu me résoudre à le refuser. Mais en acceptant cette confusion si peu attendue, tout ce que je pus faire pour me consoler * fut de supplier instamment M. Singlin que, puisqu'on vouloit bien me recevoir gratuitement, on me reçût en qualité de sœur converse ; c'étoit le seul milieu que j'avois pu imaginer pour donner quelque remède à mon mal ; et cette pensée ne m* étoit point sortie de l'esprit du moment que je m'étois vue réduite à la nécessité ou de différer ma profession ou d'être à charge à la maison. Car, le premier paroissant impossible à mon désir, il me sembloit que je ne pouvois moins faire que de témoigner aux sœurs, par l'humble

suivre ce conseil, et qu'il falloit que la chose en allât ainsi, sans me permettre de répliquer. Je ne puis dire... »

1. A. « Et tout ce que je pus faire pour me consoler dans cette con^ fusion qui étoit tout à fait insupportable à mon orgueil... »

service que je leur eusse rendu toute ma vie, la reconnoissance que j'avois de la double grâce qu'elles me feroient, si, en me recevant gratuitement, leur charité vouloitbien favoriser mon impatience. Comme je m'en reconnoissois si indigne , je ne pouvois souffrir qu'on ne reconnût pas assez la gratitude que j'en conservois, et je croyois devoir m'efforcer de suppléer, par le peu de travail dont je serois capable, à ce qui me manquoit d'ailleurs.

« M. Singlin n'improuva pas d'abord cette proposition, reconnoissant qu'il n'y avoit rien dans la maison qui fût plus utile pour moi. Mais parce que Dieu qui sonde les cœurs savoit que je n'étois pas digne d'un état qui est si élevé en sa présence, et que mon orgueil présent et passé méritoit une punition et non pas une récompense, il ôta du cœur de M. Singlin la pensée de consentir à ma résolution ; car, après l'avoir examinée, il jugea qu'il ne devoit pas y condescendre, à cause qu'il ne trouvoit pas que j'eusse des forces suffisantes pour cette condition; ce qui auroit nécessairement obligé de me soulager plus que mes compagnes, et il appréhendoit que cela ne les affoiblit en leur donnant lieu de penser qu'on le feroit peutêtre par d'autres considérations, et que ce seroit une acception des personnes qui est toujours odieuse, parce qu'elle offense la charité et l'esprit de la religion qui ne permet aucune distinction entre des sœurs. Ainsi il se détermina à rejeter absolument la prière que je lui faisois, si bien que je me vis réduite à laisser les choses dans les termes que notre mère avoit proposés.

« J'écrivis à l'heure même à mes parents, selon l'ordre que M. Singlin m'en donna, et dans le style qu'il voulut lui-même prescrire, de crainte que je ne m'emportasse à témoigner trop de chaleur. Il approuva néanmoins que je leur fisse connoître un peu fortement leur injustice et le déplaisir qu'ils m'avoient donné, parce qu'il leur étoit utile de les aider à se faire justice à eux-mêmes, en les guérissant de l'opinion qu'il étoit clair qu'ils avoient d'être fort offensés, et qui leur faisoit croire que c'étoit me faire assez de grâce * de ne me pas témoigner leur colère par des effets plus signalés, et qu'ils n'étoient plus obligés à rien que de me pardonner dans leur cœur. Mais il m'avertit en même temps d'y mêler beaucoup de marques de douceur et d'affection, et même de tendresse, sans faire paroître aucune aigreur, puisque Dieu me faisoit la grâce de n'en point avoir, afin que si l'une leur pouvoit faire apercevoir ce petit égarement, l'autre servît à les en rappeler. Il m'ordonna surtout de leur faire savoir la charité qu'on avoit de me faire professe sans y apporter aucun retardement, non pas même pour voir s'il n'y auroit point quelque ordre à mettre à mes affaires.

(( Mais il me recommanda de leur marquer cela avec tant de discrétion qu'il ne parût aucune animosité, et qu'il ne semblât point que ce fût un effet de dépit ou de courage, ou une bravade qu'on voulût.

1. A. «( qui leur faisoit croire qu'ils gaignoient une assez grande victoire sur eux-mêmes de ne pas témoigner plus de colère qu'ils n'en montroient et qu'ils n'étoient plus obi..» n

leur faire, ou bien une invention pour les piquer d'honneur; et il me dit d'exprimer naïvement et nuement les sentiments de la maison et les miens, qui n'étoient rien moins que toutes ces choses, et de leur faire seulement voir qu'on n'estimoit pas assez un petit avantage temporel pour le juger digne de faire différer une chose aussi importante pour une âme qu'est la consécration totale et solennelle qu'elle veut faire à Dieu de soi-même.

(( Cette lettre, qui ne pouvoit pas être courte, m'ayant occupée presque jusqu'au soir, je ne pus voir notre mère ce jour-là ; mais le lendemain elle fit assembler tout le noviciat pour le voir S comme vous savez qu'elle a coutume de faire lorsqu'elle revient de Port-Royal. Je m'y trouvai comme les autres, et la saluant à mon tour, je ne pus m'empêcher de lui dire que j 'et ois la seule qui fût triste parmi toutes nos sœurs, qui avoient grande joie de son retour. « Quoi! me dit-elle, ma fille, est-il possible que vous soyez encore triste? N'étiez-vous pas préparée à tout ce que vous voyez? Ne saviez-vous pas, il y a longtemps, qu'il ne faut jamais s'assurer sur^ l'amitié des créatures, et que le monde n'aime que ce qui est sien? N'êtes-vous pas bien heureuse que Dieu vous ôte tout sujet d'en douter avant que vous quittiez le monde tout à fait, afin que vous fassiez cette action avec plus de courage, et vous en faisant une espèce de nécessité qui vous rende inébranlable dans la réso-

1 . L'édît. î pour la voir. — U s'agit plutôt du noviciat. A. : pour devoir.

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