‹ Histoire de FranceChapitre 82 sur 158 · A. « S'assurer à l'amitié des créatures · texte numérisé non relu

A. « S'assurer à l'amitié des créatures

i|92 CHAPITRE QUATRIÈME.

lution que vous en avez prise, puisque vous pouvez dire en quelque sorte que vous n'avez plus personne dans le monde ? » Je lui répondis, en pleurant, qu'il me sembloit que j'en étois déjà si détachée que je n'avois pas besoin de cette expérience. Sur quoi elle reprit : (c Dieu vous veut faire voir que vous vous trompez dans cette pensée, car si cela étoit vous regarderiez avec indifférence tout ce qui est arrivé, bien loin de vous en affliger comme vous faites ; c'est pourquoi vous devez reconnoître que c'est une grande grâce que Dieu vous fait et en bien profiter. » Elle me dit encore plusieurs autres choses sur la vanité de toute l'affection des hommes, en me tenant toujours embrassée avec beaucoup de tendresse, jusqu'à ce qu'il fallût la quitter pour laisser approcher les autres. u Le lendemain, la mère Angélique, ayant remarqué pendant primes une tristesse extraordinaire sur mon visage, sortit du chœur avant le commencement de la messe, et m'ayant fait appeler, elle fit tous ses efforts pour donner quelque soulagement à ma douleur. Mais parce que cet espace de temps étoit trop court pour soulager sa charité, aussitôt après la messe elle me fit signe de la suivre; et me faisant mettre auprès d'elle, elle me tint une heure entière la tète appuyée sur son sein, en m'embrassant avec la tendresse d'une vraie mère, et là je puis dire avec vérité qu'elle n'oublia rien de tout ce qui étoit en son pouvoir pour charmer mon déplaisir ^

1. A. « d'une vraie mère, et n'oubliant rien de tout ce qui pouvoit enchanter mon déplaisir, »

« Plùt à Dieu, ma chère mère, que j'eusse eu assez de liberté d'esprit et assez de mémoire pour n'avoir rien laissé perdre de cette précieuse liqueur qu'elle s'efforça de faire entrer dans mon cœur pour adoucir l'amertume qu'il ressentoit! J'estimerois avoir beaucoup gagné par mon affliction, et j'ose dire que je vous ferois un rare présent ; mais je n'ai pas eu assez de bonheur ni de capacité ; et au lieu de tout conserver, comme il eût été à souhaiter, tout ce que j'ai pu faire a été de ne pas laisser tout perdre. C'est particulièrement pour conserver le peu qui m'en est resté \ que je vous le mets en main par cette lettre, comme une relique qui ne laisse pas d'être bien précieuse, quoiqu'elle ne soit qu'une petite parcelle d'un grand tout.

'■< Notre mère me dit d'abord avec une sévérité pleine de douceur : « Je ne puis assez m'étonner, ma fille, de vous voir dans la foiblesse où vous êtes pour une chose de rien. Vous me surprîtes tellement hier quand vous me dites que vous étiez triste que je ne saurois assez vous le témoigner. Car je croyois assurément que vous aviez déjà oublié tout ce qui s'est passé, puisque les choses étant demeurées aux termes où elles sont vous n'avez plus rien à faire. Je vous assure que je ne savois ce que vous vouliez dire ; il me fallut un peu de temps pour le deviner et pour me remettre toute cette affaire dans l'esprit. »

u L'abattement où j'étois ne fut pas assez grand

1. A. « resté, que je vous envoie ce petit avis, comme une rel... »

pour m'erapêcher d'admirer en moi-même un si prompt oubli ^ ; car il vous souvient bien, ma chère mère, que cette histoire étoit si récente qu'elle n'avoit été sue et terminée que le jour précédent, cependant elle n'y pensoit déjà plus, ce qui fait voir combien elle tenoit tout cela dans une complète indifférence, et avec quelle sincérité elle avoit voulu que je me démisse de toutes choses, en. regardant cette affaire comme conclue par ce moyen, et comme une chose 2 à quoi il n'étoit plus besoin de penser. Mais moi qui étois bien éloignée d'une vertu si rare, je ne pus lui répondre que par mes larmes. Comme elle s'en aperçut, elle dit, en prévenant l'excuse que j'eusse pu lui donner : « Pourquoi pleurez-vous de cela, ou bien pourquoi ne pleurez-vous pas autant de tous les péchés de ce monde? Si vous ne regardez que Dieu là-dedans et l'intérêt de la conscience de vos proches, pourquoi, lorsque vous en avez vu tomber quelquesuns dans des fautes plus considérables et dans des infidélités beaucoup plus importantes au regard de Dieu ^ n'avez-vous pas pleuré autant qu'à cette heure, ' où ils n'ont manqué proprement qu'à l'amitié qu'ils vous dévoient? »

(( Je lui répondis, comme je le crcyois véritable, que je n'étois touchée que de l'injustice qu'on faisoit'

1 . A. « d'admirer en moi-même le grand dégagement qui paroUsoit dans ce prompt oubli. »

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