‹ Histoire de FranceChapitre 83 sur 158 · L'édit. : moyen à quoi · texte numérisé non relu

L'édit. : moyen à quoi

3. Note de l'édit. « La mère Angélique veut parler ici de M. Paschal qui, après avoir été touché de Dieu, étoit alors retourné à l'amour du monde. Il fut pleinement converti en 1654. »

à la maison, et que, poui^ ce qui ne regardoit que moi, je ne sentois aucun mouvement d'aigreur ni de douleur, et que mon cœur me sembloit être insensible de ce côté-là.

« Vous vous trompez, ma fiUe, me dit-elle ; il n'y a rien qui touche plus ni qui soit plus outr.i géant que l'amitié blessée \ Vous en avez eu une véritable pour eux, et ^ ous voyez que la leur n'a pas été pareille ; car encore qu'il soit vrai qu'ils vous aiment beaucoup, voyez-vous, ils sont encore du monde, et toutes les grâces particulières que Dieu leur a faites, en leur donnant plus de lumières dans les choses de Dieu -qu à beaucoup d'autres , n'empêchent pas qu'on n'agisse au monde comme au monde, c'est-à-dire que le propre intérêt marche toujours le premier ; et c'est de cela que vous êtes choquée sans y penser. 11 est vrai que vous n'avez pas fait de même ; mais c'est aussi que vous n'étiez plus du monde , encore que vous n'en fussiez pas sortie ; et pour preuve que c'est •plus vous-même que vous regardez là-dedans que l'injustice que la maison souffre, comme ^ous pensez, .c'est que vous n'êtes pas émue de la même sorte de -toutes celles qu'on nous fait. Je sais pourtant bien «que c'est ce qui vous touche Je plus, mais d'une manière qui vous regarde ; car l'amour-propre se mêle partout »

« ëur cela elle eut la bonté de me raconter fort en

1. A. donne la vraie leçon : « Il n'y a rien d'outrageam ni cVadli' géant comme l'amitié blessée, et principalement à une personne qui <est tendra comme voîis; car vous en avez eu une v.., »

détail plusieurs histoires de même nature, sans néanmoins faire connaître les personnes : ce qu'elle me dit, je crois, autant pour me donner cette espèce de consolation qui se rencontre dans la société de plusieurs affligés, que pour me faire reconnoître qu'on ne prend jamais si à cœur l'intérêt de la justice lorsqu'on n'a nul intérêt à l'injustice qui se commet, que lorsqu'on y a quelque part. Après avoir tiré de moi cet aveu, elle ajouta de la plénitude de son cœur ce qui suit : c( C'est une des raisons qui me fait avoir une grande joie que cela soit arrivé, mais je dis une joie sensible et véritable, et je ne voudrois pas, pour le double du bien que vous aviez, que vous n'eussiez eu cette épreuve avant votre profession, car vous n'aviez pas été assez éprouvée pendant votre noviciat. Yoyez- Yous, ma sœur, vous avez renoncé au monde avec beaucoup de facilité, parce que Dieu vous avoit fait la grâce de reconnoître la vanité et le peu de solidité de tous les divertissements et de tous les amusements du monde qui charment les autres fdles et les ravissent. Vous n'en êtes pas meilleure pour cela; car c'est Dieu qui vous en a fait la grâce, quoique vous en fussiez indigne. Il est certain que vous en étiez fort détachée : mais il vous restoit encore deux choses dont il falloit vous dépouiller, et vous n'y pensiez point. L'une est qu'encore que selon le monde vous n'eussiez pas de grands biens, néanmoins pour la religion on peut dire que vous en aviez abondamment, parce qu'il ne faut presque rien au prix de ce qu'il faut dans le monde. L'autre, c'est que la principale richesse de

votre maison, c'étoit l'amitié et l'union si étroite qui rendoient toutes choses communes entre vous, et dans lesquelles vous vous reposiez sans y penser. Dieu vous a voulu dépouiller de l'une et de l'autre, pour vous rendre vraiment pauvre de toutes façons, et plus encore de l'amitié que du bien; car vous étiez prête à le quitter entièrement, et vous avez fait quelques aumônes qui peuvent suppléer en quelque sorte à celle que vous désiriez faire à la maison. C'est pourquoi vous devez être satisfaite de ce côté-là; et votre dénuement n'en est pas moins grand, quoique la chose n'aille pas suivant votre intention. Mais vous ne songiez point à vous défaire de cette affection et de cette estime que vous aviez pour vos proches, parce qu'il ne vous y paroissoit rien que d'innocent : et en effet, tout cela étoit en soi fort permis et fort légitime. Cependant vous voyez que Dieu demande en vous plus de détachement, et c'est pour cela qu'il a voulu vous faire connoitre quels sentiments ils ont pour vous; c'est pourquoi je ne puis me lasser de vous dire que j'ai une grande joie de ce qui est arrivé ; car ils n'eussent pas laissé d'être toujours dans les mêmes dispositions à votre égard, mais vous n'en eussiez rien su, et vous vous fussiez toujours flattée dans la pensée qu'ils étoient pour vous comme vous pour eux ; et en effet, il y avoit tout lieu de le penser. Mais croyez-moi, cela est bien rare ; car les personnes qui se donnent à Dieu font toutes choses dans la vue de Dieu, avec franchise et sincérité, sans mélange d'intérêt : mais ceux qui sont encore du monde ne peuvent s'empêcher

nos CHAPITRE QUATRIÈME.

d'avoir toujours quelques vues humaines dans les choses m-ême les plus saintes ; et au lieu que les uns traitent les choses séculières par l'esprit de Dieu, les autres traitent les choses de Dieu par l'esprit du siècle. Il ne faut pas s'en étonner. Il n'est presque pas possible de faire autrement tant qu'on vit dans le monde, si ce n'est par une grâce de Dieu très-particulière, parce que tous ceux avec qui on converse en font autant, et que personne ne conseille ni ne juge des choses que selon l'esprit du monde et par la raison humaine, de sorte qu'on ne sait pas même regarder les choses en la vue de Dieu.

« Ce que je dis peut passer pour une simplicité. Mais jugez vous-même s'il n'est pas vrai que tout le monde diroit qu'une personne seroit bien bête, si elle ne faisoit pas tout son possible pour conserver le droit qu'elle a de prétendre à une succession, et qu'elle en laissât disposer en faveur de quelque autre. Je vous dis qu'il est très rare d'en trouver qui ne soient pas dans ce sentiment-là, quelque piété qu'ils aient. Car on est tellement prévenu de son propre intérêt qu'on ne considère que cela, et que, s'il y a quelque charité à faire, on aime toujours mieux qu'elle se fasse par ses mains que par celles des autres, encore que cela ne soit point ordinaire. Car. croyez-moi, les gens do monde ne sont guères portés à faire la charité, parce qu'ils ne savent ce que c'est que nécessité; ils ne réprouvent jamais, car ils ne se laissent manquer de rien. C'est pourquoi si j'eusse été ici. et que vous m'eussiez parlé de tout cela avant que de faire cette

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proposition à vos proches, je vous aurois prédit à point nommé tout ce que vous voyez ^ car j'en ai vu de toute manière *.

« Yoyez-vous, ma sœur, quand une personne est hors du monde, on considère tous les plaisirs qu'on lui fait comme une chose perdue. Il n'y avoitque deux motifs qui leur pussent faire agréer votre dessein, ou la charité en entrant dans vos sentiments, ou Famitié en voulant vous obliger. Or vous saviez bien que celui qui a le plus d'intérêt à cette affaire est encore trop du monde, et même dans la vanité et les amusements ^, pour préférer les aumônes que vous vouliez faire à sa commodité particulière ; et de croire qu'il auroit assez d'amitié pour le faire à votre considération, c'étoit espérer une chose inouïe et impossible. Cela ne se pouvoit faire sans miracle ; je dis un miracle de nature et d'affection ; car il n'y avoit pas lieu d'attendre un miracle de grâce en une personne comme lui; et vous savez bien qu'il ne faut jamais s'attendre aux miracles. »

« Je ne pus m'empêcher d'interrompre notre chère mère, pour lui dire qu'encore que j'eusse fait cette réflexion , je n'en eusse néanmoins peut-être pas été détournée de la confiance que j'avois en eux, parce que j'aurois cru avoir droit d'espérer un de ces niira-

i. Ce paragraphe, ainsi que la fin du précédent, est bien plus court dans le manuscrit A.

2. Cet endroit, avec le précédent, prouve combien Pascal passait alors pour livré au monde. Voyez aussi plus bas, p. 2i3-2o0. C'est le temps où a été écrit le fragment sur l'amour^ Études sdr Pascal, p. 475.

des, puisqu'il y en avoit des exemples dans notre famille plus extraordinaires que celui-là, et de feu mon père même envers un de mes oncles qui lui étoit déjà assez obligé d'ailleurs.

« Je crois bien cela , me dit-elle ; mais monsieur votre oncle étoit un homme engagé dans le monde. N'avez-vous jamais ouï dire une petite histoire de la vie des Pères du désert, qui a bien du rapport à ce que vous dites, encore qu'il ne le semble pas d'abord? Un homme du monde étant venu voir un de ses frères qui, après avoir vécu très saintement dans le monde, s'étoit retiré dans la solitude, s'étonna beaucoup de le trouver mangeant à l'heure des nones, parce qu'avant sa retraite il ne dînoit jamais qu'à l'heure des vêpres. Le solitaire, s'en apercevant, lui dit : (c Ne vous en étonnez pas, mon frère ; ce n'est pas un relâchement, mais une nécessité. Quand j'étois dans le monde, je n'en avois pas besoin, parce que mes oreilles me repaissoient. Les louanges qu'on donnoit à mes austérités satisfaisoient si bien mon esprit, que le corps enétoit fortifié et animé à les redoubler même, s'il eût été besoin. Mais ici, où personne ne dit mot, où l'amour-propre n'a rien qui le contente, je suis obligé, malgré moi, de donner cette satisfaction à la nature, parce qu'elle est absolument dépourvue d'ailleurs. »

« Voyez-vous , ma fille , me dit-elle ensuite , il en est tout de même de ce dont vous parlez. Un honnête homme dans le monde se sent porté à obliger, même au préjudice de son intérêt propre, une personne qui demeure dans le monde comme lui, parce que c'est un

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témoin toujours présent et une trompette qui publie son action par sa seule vue, et que la gratitude de cet homme et les louanges qu'il lui procure le récompensent de son bienfait, autant de fois qu'il y a des complaisants qui l'en congratulent. Mais les services qu'on rend à une personne qui est hors du monde n'ont rien de tout cela. Comme c'est une action purement de charité, qui est plus utile à celui qui donne qu'à celuii qui reçoit, personne ne s'avise de vous en louer. Celle qui a reçu le bienfait ne peut pas le publier parce qu'elle n'y est pas; ceux qui le peuvent savoir et l'approuver l'oublient aisément, parce qu'ils n'y ont point d'intérêt, et personne n'est payé pour les en faire ressouvenir. De là vient qu'on tient pour perdu tout ce qui se fait aux religieuses, parce qu'on n'y rencontre ni honneur ni avantage temporel qui tienne lieu de récompense. Tenez cela pour une maxime indubitable, sur quoi il ne faut jamais manquer de faire fondement, autrement vous serez toujours trompée; j'en ai tant d'expériences que je n'en saurois douter. Mais la raison même le fait voir; car c'est proprement là le monde et sa manière d'agir : il a toujours été fait comme cela et le sera toujours, et s'il étoit autrement fait, il ne seroit plus le monde. C'est ^ pourquoi faites état que vous n'avez plus aucun ami dans le monde, du moment que vous en êtes sortie. Il n'y en a plus aucun de qui vous deviez attendre de grands témoignages d'amitié, si ce n'est de ceux qui le feroient par

1. Cette dernière phrase depuis : c'est pourquoi, jusqu'à : sur cela, manque dans le manuscrit A.

esprit de charité. Mais en ce cas ce ne sera pas vous qu'ils regarderont, et ils en feront autant pour la plus étrangère. »

(( Sur cela elle rapporta plusieurs histoires semblables à la mienne, qu'elle avoit vues; et entre autres que les parents d*une fille de condition qu'elle avoit fait professe manquèrent contre toute apparence à la parole qu'ils lui avoient donnée pour sa dot qui devoit être très considérable, en un temps où le monastère en avoit un très notable besoin, et que c'étoit une fille qui de tout temps avoit fait profession d'une affection très particulière envers ses parents. « Je vous avoue, me dit notre mère, que cette injustice me surprit et me toucha beaucoup ; car j'avois tenu cela pour sûr, de la manière qu'ils avoient toujours agi avec nous. Cependant feu M. de Saint-Cyran me conseilla de supporter cette dureté, car c'en étoit une véritable, avec tant de douceur et de paix qu'il ne voulut pas même que je leur en parlasse ni leur témoignasse en aucune sorte d'en être blessée, mais que je fisse tout de même que si je l'avois oubliée ; et il m'assura que, si je le faisois. Dieu sauroit bien récompenser cette perte et pourvoir à nos besoins par d'autres voies. » Puis elle ajouta : « Dieu me fit la grâce de le croire et de suivre son conseil ; car je n'ai jamais cru qu'il me fût permis de rien faire contre ses avis ; et j'ai reconnu depuis, par des expériences continuelles, la vérité de cette promesse, comme vous le voyez vous-même.

(( C'est pourquoi , ma fille , au nom de Dieu . ne vous emportez point contre vos parents, ne leur té-

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moignez aucun ressentiment, et que cela n'aliène aucunement votre union. Car enfin, de quoi s'agit-il? d'un peu de bien, voilà tout; n'est-ce pas moins que rien ? Il est vrai que le bien est nécessaire à la vie : on ne peut pas s'en passer entièrement ; mais dans la vérité, il arrive rarement qu'on en manque assez pour tomber dans une véritable nécessité ; et c'est cupidité que d'en demander pour le superflu. Quand Dieu en «envoie par des voies légitimes, on peut le recevoir, parce qu'il est nécessaire d'en avoir pour vivre. Mais quand cela n'est pas, ou même quand il permet qu'on nous en ôte du nôtre, en vérité il faut s'en réjouir. Feu M. de Saint-Cyran disoit que les richesses sont dans le monde comme les humeurs peccantes du corps, qui se jettent toujours avec plus d'abondance sur la partie la plus faible et la plus susceptible de mal. C'est pourquoi c'est un mauvais préjugé pour quelqu'un quand on voit que le bien lui vient en abondance de tous côtés. De sorte qu'au lieu de vous réjouir quand vous voyez qu'on nous donne, vous n'avez rien tant à craindre pour cette maison que de voir qu'elle s'enrichisse beaucoup, et souvenez-vous-en bien, s'il vous plaît. Yous êtes jeune, et vous pouvez voir quelque jour arriver des choses semblables à ce qui se passe maintenant en votre personne et en vos affaires. Cela me donne grande joie de tout ce qui a été fait. Car au moins , si jamais on se servoit de votre conseil en une pareille rencontre , vous apprendriez à faire aux autres ce que l'on vous a fait.

a Écrivez donc encore à vos parents, ajouta-t-elle,

et surtout à cette personne que vous savez ^ qui a le plus de tendresse pour vous, et leur témoignez toute l'amitié possible avec une grande ouverture de cœur, afin qu'ils reconnoissent que c'est avec une entière smcérité, et seulement de peur de les blesser, que vous vous êtes démise de la disposition de votre bien, et que vous ne pensez plus à tout cela ; et quand celui qui doit arriver bientôt sera venu, parlez-lui de la même sorte sans lui faire le moindre reproche, et non pas seulement le moindre mauvais visage au sujet de - tout ce qui s'est passé , pour témoiirner que vous l'avez oublié. En effet, vous devez déjà l'avoir oublié, et pour moi je suis tout étonnée de vous trouver si foible en une chose si peu importante. »

« Elle fit sur cela un peu de silence qui me donna lieu de lui dire qu'une des choses qui m'affligeoient le plus en cela-, étoit le scrupule où j'étois d'avoir mal employé mon bien lorsqu'il étoit en ma disposition, parce que j'en avois donné une bonne partie à des personnes, pendant que je l'aurois pu distribuer avec plus de charité. Il est vrai que je pensois alors avoir suffisamment pour cela et pour le reste que je me proposois de faire. Je craignois néanmoins beaucoup d'être coupable au moins de précipitation. Elle pensa un peu; puis elle me dit : « N'ayez nulle peine.

1. Il s'agit évidemment de M'"^ Périer et non de Pascal; d'ailleurs le manuscrit A porte : à celle que vous se. Plus bas il est question de Pascal : celui qui peut arriver bientôt. "2. A. « le moindre mauvais visage de tout ce q... » 3. A. (i qui me tenaient le plus au cœur là-dedans, étoit le scr...u

car je ne crois pas que , quand les choses seroient encore en votre disposition , vous pussiez en conscience vous dispenser de faire ce que vous avez fait, dans les circonstances où vous avez vu les choses*. Vous savez bien que vous avez regardé Dieu en cela, et le bien de cette personne , qui vous doit être plus cher que tout l'or du monde , et que ce n'a point été par ambition pour le faire grand et lui donner de réclat dans le monde. Cela ne lui en donne pas le moyen, puisque avec tout ce que vous lui avez donné, vous voyez qu'il ne lui reste pas assez pour vivre comme les autres de sa condition. Sur quoi donc fondez-vous la crainte que vous avez de l'avoir mal employé? Que pouviez-vous faire de moins? Mais je vous dirai plus : quand il seroit vrai que ce que vous lui avez donné ne serviroit à présent qu'à l'entretenir dans la vanité-, je crois que vous n'auriez pas été moins obligée, selon Dieu, de faire ce que vous avez fait, puisqu'à moins de cela vous l'eussiez choqué et lui eussiez fait grand tort, je dis à sa conscience, d'en user autrement ; et afin ^ que vous ne croyiez pas que je vous parle sans fondement , pour vous consoler, il faut que je vous dise sur cela une chose qui vous étonnera.

a Feu M. de Saint-Cyran, qui étoit à Dieu comme vous savez, avoit un frère qui étoit du monde autant

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