Cette parenthèse n'est pas dans le manuscrit A
doivent servir éternellement à notre propre âme et à celle de? autres, si nous avons soin de les bien ménager et de ne les pas laisser perdre. Enfin, c'est une chose faite ; vous n'avez plus à y penser. Je dis que c'est une tentation pour vous qui vous détourne de ce que vous avez à faire. Ne songez donc plus à tout cela : pensez seulement à rendre grâces à Dieu de ce qu'après vous avoir fait la miséricorde de vous donner la pensée de sortir du monde, il vous donne la connoissance de cette maison et l'estime que vous en avez conçue, laquelle vous l'a fait préférer à toutes autres; car sans cela vous auriez été sans doute chez les Carmélites , qui sont à présent si en vogue et en si grande réputation de sainteté, et avec raison; car il est vrai que ce sont des fdles aussi saintes qu'on le sçauroit désirer, dans des austérités prodigieuses et dans une si exacte observance de toutes les règles qu'elles nevoudroient pas y avoir manqué d'un iota^ Mais pour le regard du bien il n'y a point de quartier , et vous êtes bien assurée que vos alfaires étant comme elles sont, on vous feroit faire querelle avec tous vos proches, et rompre avec tout le
i. On aime à voir l'homniage que la supérieure de Port-Royal rend à la sainteté des Carmélites, parmi les petites critiques plus ou moins fondées qu'elle en fait. Les Carmélites, de leur côté, honoraient beaucoup les religieuses de Port - Royal , comme on le voit dans les lettres de M"*^ du Vigean, sœur Marthe de Jésus, La Jeunesse DE M""^ DE LoNGLEViLLE, 4*^ édition, Appendice, p. 517 et 518. Les choses en vinrent au point qu'à la fin du xvii'^ siècle le couvent des Carmélites de la rue Saint-Jacques était même un peu tjop pénétré des maximes de Port-Royal.
monde plutôt que de rabattre un point de ce qu'elles auroient eu lieu d'espérer de vous. C'est une chose qui nous doit faire grande pitié et en même temps nous couvrir de confusion, car ce sont des personnes si saintes et des âmes si fidèles à tout le bien qu'elles connoissent, qu'il est visible qu'elles ne font cela que manque d'une instruction qui leur fasse connoitre que c'est un mal et un très-grand mal ; et on a tout sujet de croire, je dis même qu'il est indubitable que si elles avoient la lumière dont Dieu nous a favorisées, elles y seroient bien plus fidèles que nous, sans comparaison. C'est pourquoi nous devons admirer davantage la miséricorde de Dieu, qui est si rare, et qu'il nous a faite, quoique nous la méritions si peu; cela seul vous devroit donner tant de joie que vous en devriez oublier tout le reste ; car si vous étiez là-dedans, vous ne croiriez pouvoir mieux faire que de suivre l'ordre de vos supérieurs, comme vous faites ici. Cependant où en seriez-vous? iS'êtes-vous donc pas bien heureuse d'être tombée entre les mains de personnes qui vous conduisent par les pures règles de la charité, comme si elles n'y avoient aucun intérêt? »
(c Je ne pus m'empêcher de la supplier de considérer que c'étoitcela même qui donnoit un plus légitime 'Ujet de douleur, parce que l'injustice que l'on faisoit •étoit d'autant plus blâmable que la maison étoit plus désintéressée. Yoilà, me dit-elle en souriant, un sentiment qui fait bien voir que vous n'êtes pas encore entièrement de cette maison, c'est-à-dire que
g40 CHAPITRE QUATRIÈ^IE.
VOUS n'avez pas perdu la coutume de vous regarder comme appartenant plus à votre famille qu'à celle-ci, puisque vous êtes jalouse de leur honneur et de leur avantage au préjudice du nôtre. Et puis, rentrant dans le sérieux : « Yoyez-vous, dit-elle, ma fille : il est certain que la charité que vous devez à vos proches vous oblige à désirer beaucoup qu'ils se rendent à la raison ; mais il faut que vous le souhaitiez en toutes choses et non pas seulement en ce qui nous regarde ; autrement ce ne seroit pas charité, mais une véritable cupidité. Au contraire, s'il étoit nécessaire qu'ils fissent injustice à quelqu'un, désirez plutôt de bon cœur que ce soit à nous qu'à d'autres ; ifar vous ne sçavez pas comment d'autres le prendroient, et vous êtes assurée que nous ne nous en mettrons guère en peine. Et puis il est certain qu'encore que, par la grâce de Dieu, nous ne soyons pas riches, aussi ne sommes-nous pas assez en nécessité pour ne nous pouvoir passer de cela. Yous voye qu'il ne nous manque rien, nous ne souffrons aucun besoin véritable (dont nous devons avoir une vraie confusion devant Dieu, nous qui faisons profession de pauvreté) ; mais, outre tout cela, c'est que notre avantage à nous est d'être maltraitées en toutes choses, qu'on nous méprise, qu'on nous rebute, qu'on nous calomnie, qu'on nous fasse des injustices. Ce n'est pas que nous souhaitions que tout cela nous arrive, ni que nous devions le procurer quand il seroit en notre pouvoir, parce que ce seroit manquer de charité envers ceux qui le feroient, puisqu'il y
auroit du péché de leur part ; mais quant à nous, c'est un bonheur très-grand; de sorte que, lorsque Dieu permet que cela nous arrive sans y avoir contribué, nous devons beaucoup nous en réjouir, mais je dis d'une véritable joie ; c'est notre plus grand avantage^ et nous le devons croire ainsi et agir suivant cela. Autrement nous manquerions de fidélité aux lumières que Dieu nous donne, et nous n'aurions ni pauvreté ni désintéressement; car en quoi consisteroit-il, si nous ne le faisions paroître dans les occasions? Ce ne seroit donc que des discours et des mines pour nous faire estimer du monde. »
« Elle me dit ces paroles avec tant de force qu'il sembloit qu'elle doutât en quelque sorte que je fusse capable de les pratiquer à la rigueur, et qu'elle me les vouloit imprimer dans le cœur. Mais comme si elle eût vu ma pensée, elle y répondit aussitôt en s'adoucissant un peu, et me dit en souriant : « Je ne doute point du tout que vous ne soyez dans les mêmes sentiments, et je suis fort assurée que si on vous demandoit conseil dans une affaire pareille qui regarderoit des personnes indifférentes, vous seriez bien fâchée qu'on en usât autrement qu'on ne fait. Je suis* certaine même que vous n'en auriez ni déplaisir ni peine contre ces gens-là, et que vous ne voudriez pas leur en faire la moindre mine ni le moindre reproche : j'en mettrois ma main au feu; mais ce que j'ai dit vous doit faire connoître qu'il vous reste encore bien
1. Cette phrase : je suis certaine, jusqu'à : mais ce que, manque dans A.
de l'amour-propre, et que, quelque croyance que vous ayez, ce n'est proprement ni la maison ni la justice que vous considérez le plus dans tout ce qui se passe, mais vous-même et la peine que vous avez de ne pouvoir faire aller les choses comme vous le voudriez. S'il étoit venu céans des voleurs cette nuit qui eussent emporté ce que nous avons d'argent, en pleureriez-vous, et vous en affligeriez-vous comme vous faites? 11 est sans doute que non. Car, encore qu'on soit fâché de ces choses-là, et qu'on les empécheroit si on pouvoit, on n'en a point une véritable affliction; il faudroit pour cela être bien attaché au bien. Cependant ce seroit une injustice et un tort qui auroient été faits à la maison. Vous voyez donc bien qu'il ne faut point se flatter, et que c'est pour soimême et pour son intérêt particulier qu'on se fâche. Oubliez donc tout ce qui s'est passé, et usez-en envers vos proches de la manière que je vous ai dit. Je vous en prie, parlez-leur et leur écrivez comme si rien n'étoit arrivé, sinon que vous confirmerez la démission que vous avez faite. Mais souvenez-vous qu'en tout cela vous devez écrire et parler sincèrement; car il faut éviter d'un côté de le faire par orgueil et par courage, en disant : nous aurons plus ce générosité que vous. Si nous le faisions par ce principe-là, cela ne vaudroit rien du tout. 11 faut qu'il n'y ait que la seule charité qui nous y oblige, autrement c'est comme si nous ne faisions rien. D'un autre côté, il faut bien se garder aussi de vouloir par là les piquer d'amitié, afin de les obliger à faire ce que
ACQUELINE PASCAL. DE i652AiG6i. 213
VOUS voulez ; car ce seroit reprendre d'une main ce que vous laissez de l'autre. Mais il faut que ce soit le seul désir de les mettre tous en paix, et surtout votre parente', que vous savez qui est fort tendre, et qui seroit bien touchée si elle venoit à penser que vous fussiez fâchée contre elle. Cela seroit capable de redoubler dangereusement l'indisposition où elle esta présenta » «Je vous rapporte tout ce petit particulier », ma chère mère, peut-être avec plus de liberté que de raisons et même contre la civilité qui ne veut pas qu'on importune les autres de ce qui ne touche que nous, et moins encore des personnes à qui on doit beaucoup de respect ; mais je n'ai point cru que cette maxime eût lieu ici, parce qu'il me semble que chacun doit être aussi touché que moi de voir ce soin et cette charité de notre chère mère, et de remarquer par une preuve irréprochable comment ^ lorsque cette vertu divine est aussi fortement enracinée dans une àme qu'elle l'est dans la sienne, c'est elle qui y règle tout, y opère tout, produit jusqu'aux moindres de ses mouvements et de ses pensées, et donne en toutes rencontres des preuves de l'heureux empire qu'elle y exerce ; et cela dans les actions les plus naturelles et les moins délibérées, parce qu'elle lui tient lieu d'une seconde nature, depuis qu'elle s'est rendue maîtresse de