‹ Histoire de FranceChapitre 89 sur 158 · Tout ce paragraphe n'est point dans A · texte numérisé non relu

Tout ce paragraphe n'est point dans A

2. A. « elles approuvèrent que je lui fisse quelque proposition pour ion propre accommodement, et l'affaire... a

si expressément et par une autorité si absolue que je n'ai non plus osé agir dans cette affaire que si elle ne m'eût point regardée, sinon quelquefois par promptitude et dans le premier mouvement; mais il m'en restoit toujours de grands scrupules, parce que les commandements que je recevois sur ce sujet étoient appuyés d'un si grand nombre de raisons puisées dans les principes de la suprême raison, qu'encore que je ne pusse m'y rendre j'étois contrainte d'avouer que je n'y pouvois répondre, et de reconnoître, lorsque j*y contrevenois, que je n'agissois pas moins contre ma propre conscience que contre l'obéissance « . Cette affaire ne put néanmoins être terminée entièrement qu'après trois ou quatre entrevues qui me furent merveilleusement favorables; car, tandis que j'en allois rendre compte à nos mères, j'avois lieu de reconnoître le soin continuel où elles étoient pour faire en sorte que tout cela se passât selon Dieu.

(( Mais ce qui étoit admirable, c'étoit de voir la diversité de la conduite que le même esprit saint qui les animoit tous leur inspiroit. Car notre mère, prenant avec raison l'intérêt de la maison, faisoit paroitre que son intention principale étoit d'empêcher qu'il ne se mêlât en toute cette affaire la moindre ombre d'intérêt, d'avarice ou de lâcheté, et enfin elle ne tendoit

\. A. « et si je Vai fait quelquefois, ça été dans le premier mouvement et dans la chaleur, et j'avoue avec confusion que ça été en suivant les mouvements de mon propre esprit et de cette malheureuse nature que tous les soins de nos mères n'avoient encore pu eniièro» ment mortifier. »

qu'à faire qu'on souffrît plutôt toute sorte d'injustice que de faire la moindre chose tant soit peu contraire au véritable esprit de la religion. M. Singlin, comme père commun et de cette maison et de mes proches , dont quelques-uns sont entièrement sous sa conduite et les autres l'honorent infiniment et ont pour lui une affection extrême, étoit de telle sorte animé du zèle de notre mère à l'égard de la maison qu'il étoit aussi touché de compassion pour eux, et il ne s'affligeoit pas moins de l'injustice de leur procédé qu'il ne se réjouissoit de l'avantage qu'il estimoit en revenir au monostère. La mère Agnès sembioit se décharger sur eux deux de ces deux intérêts et ne s'occupoit principalement qu'à faire profiter sa novice de tout ce qui se passoit; car à chaque fois que je la voyois elle examinoit soigneusement ce que je lui rapportois pour me faire remarquer tout ce qu'il y avoit eu d'humain dans mon procédé ou qui sentoit l'esprit du monde ; et par une charité infatigable elle ne cessoit de faire tous ses efforts pour prévenir par ses avis les fautes où je pouvois tomber, ou pour m'en relever quand ses précautions se trouvoient inutiles, et pour faire que je ne perdisse aucune des occasions qui s'offroient de pratiquer ou la patience, ou la tolérance, ou l'humanité, ou quelqu'autre de ces vertus qui ne plaisent guère aux imparfaites.

« Ce n'est pas que notre mère ne s'y appliquât aussi; mais étant en quelque sorte plus chargée de la conduite générale de la maison que de celle de ma personne en particulier, elle ne s'informoit pas si souvent

de ce qui ne concernoit que moi, et son premier soin, toutes les fois que ma vue la faisoit ressouvenir de ce qui se passoit, étoit de me défendre absolument de faire aucun effort pour faire réussir les choses comme je le désirois. Et jamais elle ne manquoit, à chaque fois qu'elle me parloit, de me recommander d'être ferme à ne rien exiger de mes proches, m'exhortant sans cesse à entrer dans l'intérêt de la maison en cette manière-là. Comme elle vit une fois, par le rapport que je lui faisois, que j'avois parlé avec un peu de chaleur du peu que cette personne se proposoit de faire, elle m'en reprit sévèrement, et me dit, de cette manière ferme qui donne tant de force aux paroles de feu qui sortent si souvent de sa bouche, que ce ne pouvoit être que l'orgueil ou l'avarice qui me fît parler de la sorte, ou peut-être tous les deux ensemble, en désirant en même temps voir accroître le bien do cette maison et d'y avoir l'avantage d'y avoir beaucoup apporté. Elle me représenta si fortement les sentiments que l'esprit de pauvreté devoit m'inspirer en cette occasion , qu'il eût fallu être tout à fait endurcie pour ne concevoir pas de scrupule d'y agir autrement * .

(c A la fin, toutes choses étant conclues la surveille vie ma profession, dont le jour étoit pris il y avoil

1. Le manuscrit A donne cet important paragraphe avec des changements perpétuels qu'il est impossible d'indiquer sans reproduire Ig paragraphe tout entier. Bornons-nous à citer la variante de la fin : u devoit m'inspirer en cette rencontre, que je fus contrainte par obéissance et par scrupule de laisser toutes choses à la disposition de mon parent. »

longtemps, sans avoir égard en quel état étoit l'affaire et ne restant plus qu'à signer de part et d'autre, je suppliai notre mère de se rendre au parloir pour cet effet; mais elle ne le put ce jour-là étant fort indisposée ; ce qui est bien remarquable parce qu'elle en fut ravie, (c afin, me dit-elle, que tout €ela se diffère après votre profession , et que votre parent ne fasse rien qu'avec une entière liberté et par un pur esprit de charité; car, voyez-vous, ma fille, il faut être ferme dans les principes. Nous savons que tout ce qui n'est point fait par l'esprit de Dieu et pai^ la charité est fait par la cupidité, et que tout ce qui est fait par cupidité est péché ; c'est pour cela que je vous ai tant exhortée à ne le point piquer ni d'honneur ni d'amitié; car j'aimeroi: beaucoup mieux qu'il ne donnât rien du tout que de donner beaucoup par un principe humain. S'il le fait par lui-même, nous ne pouvons pas y remédier. Tout ce que nous pouvons, vous et moi, c'est de l'exhorter à ne le point faire ; car nous n'avons pas sa conscience à gouverner pour voir par quel motif il agit, c'est à lui à l'examiner; mais de contribuer par nos discours, ou par nos mines, ou en quelque manière que ce soit, à lui en faire prendre un mauvais, ce seroit non-seulement participer à son péché, mais en être la cause. C'est pourquoi, ma fille, au nom de Dieu, gardez-vous bien de l'exciter à faire ce que vous ne voudriez pas faire vous-même. Car si c'étoit à vous d gouverner, vous ne voudriez pas faire une aumône à la maison par considération humaine. Pourquoi donc tâcheriez-vous à le lui faire faire? S'il n'est pas dis-

posé à la faire par un bon motif, il vaut beaucoup mieux qu'il n'en fasse point du tout. Peut-être qu'en un autre temps Dieu le touchera; mais quand cela ne seroit pas, il ne faut pas vous en mettre en peine, c'est l'avantage de la maison. Allez donc encore lui dire tout à cette heure, mais de bonne sorte, qu'il sonde son cœur pour voir ce qui le porte à faire cette aumône, qu'il ne fasse rien avec précipitation, et qu'il sera toujours temps après votre profession, puisque je ne suis pas en état de pouvoir faire ce qu'il faut pour l'accepter. Aussi bien vous sçavez qu'on ne parle jamais de la dot d'une fille qu'après sa profession. »

(( Je m'acquittai le plus fidèlement que je pus de cet ordre et je lui fis le récit de ce petit discours mot à mot comme à vous. Il n'en fut pas peu surpris, quoiqu'il fût informé depuis longtemps de la manière dont on traite ici ces choses; mais il avoit avec lui des hommes d'affaires qui en furent si étonnés qu'ils dirent qu'ils n'avoient jamais vu agir de la sorte et que ce n'étoit pas là une conduite ordinaire. Ils en dirent beaucoup plus ; mais cela ne fait rien à notre discours. Il ne voulut pas néanmoins différer davantage, et pour témoigner de son côté qu'il faisoit de bon cœur le peu qu'il étoit en son pouvoir, et me persuader, ce qu'il me protestoit souvent, qu'il avoit grand regret de ne pas être en état de faire plus, il n^, manqua pas de revenir le jour suivant.

(( Au retour de l'entrevue qu'il eut alors avec notre mère, qui, étant mieux ce jour-là, n'avoit pu s'en dispenser, il me dit qu'elle lui avoit dit d'abord qu'elle

ne savoit pas si j'avois agi avec lui en la manière qu'on m'avoit sans cesse recommandée, u C'est pourquoi, Monsieur, lui dit-elle, de peur qu'elle n'y ait manqué, je suis obligée de vous dire que je vous conjure, au nom de Dieu, de ne rien faire par considération humaine, et que, si vous ne vous sentez point disposé à faire cette aumône par esprit d'aumône, vous ne la fassiez point du tout. Yoyez-vous, Monsieur, nous avons appris de feu M. de Saint-Cyran à ne rien recevoir pour la maison de Dieu qui ne vienne de Dieu. Tout ce qui est fait par un autre motif que la charité n'est point un fruit de l'esprit de Dieu, et par conséquent nous ne devons point le recevoir. » 11 lui répondit avec protestation tout ce que la civilité fait^ dire en ces rencontres, sans vouloir aucunement différer, et ralïaire fut ainsi terminée.

« Notre mère m'ayant rencontrée ensuite, me dit que je n'avois plus à me tourmenter de rien, et que tout étoit achevé ; puis , me tirant à part , elle me dit fort sérieusement qu'elle étoit en grande peine de m'avoir vue si inquiète pour faire que cette personne agît avec libéralité, et trop fâchée quand j'avois cru qu'il ne le faisoit pas. u Je crains tout à fait, ma fille, me dit-elle avec une admirable charité, que vous n'ayez offensé Dieu là-dedans. Je vous prie, pensez-y sérieusement : et outre cela, considérez que vous vous n'avez en vérité aucun sujet de peine contre votre parent, car il est certain qu'il donne largement à proportion

i. A. H se ait dire. »

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de son bien, principalement si on le compare presque à tous les autres. Je voudrois que vous sçussiez comme la plupart usent du désintéressement qu'on leur témoigne : cela n'est pas croyable, mais nous ne devons pas laisser pour cela de faire notre devoir. On dit que les séculiers sont si avares et si injustes qu'il ne faut pas s'étonner si les religieux le sont aussi, et qu'ils leur en donnent l'exemple ; mais voyez-vous, ma fille, nous ne voulons pas les imiter dans leurs autres vices; pourquoi les imiterions-nous dans celui-là? Ils aiment les divertissements, le jeu et les beaux babits; ils se vengent quand on les offense, et font plusieurs autres choses semblables : faut-il que nous les fassions aussi? Personne ne sera assez fou pour le dire. Pourquoi veut-on que nous les imitions dans leur avarice? n'estce pas un péché aussi grand que tous ceux-là? Mais c'est que, quand on est avare, on est bien aise de s'excuser en disant que chacun en fait autant ; il ne faut pas se tromper comme cela, il faut connoitre le mal tel qu'il est et oi\ il est. »

(( Yoilà , ma chère mère, les dernières paroles qui furent dites sur ce sujet, et la conclusion de toute cette affaire, que la gratitude ne m'a pas permis de tenir plus longtemps secrète, quoique le peu de loisir que me laisse l'obéissance où je suis semblât m'en ôter tout moyen ; mais un grand désir ne trouve point d'obstacle; c'est ce qui m'a fait surmonter celui-là aussi bien que tous les autres qui pouvoient s'offrir, entre lesquels vous ne doutez pas que la confusion de m'en acquitter si mal n'ait été un des plus grands.

Mais il a fallu que toutes ces choses aient cédé à mon devoir; et puis je n'ai pas prétendu à bien faire, mais seulement à faire ce que je pouvois. Si ma mémoire avoit été assez fidèle pour me rapporter toujours les termes mêmes de notre mère, je n'aurois pas besoin de vous faire d'excuse : mais parce que je crains qu'elle ne Fait pas fait en beaucoup de lieux, bien que je sois certaine qu'elle ne m'a point trompée pour le sens, je me sens obligée de vous supplier de n'avoir aucun égard à ce que j'aurai pu gâter, et de le séparer du reste par l'habitude que vous avez d'entendre notre mère, qui vous fait connoître son stile.

a Je vous conjure aussi, ma chère mère, de me pardonner si cette lettre est si mal en ordre, si pleine de ratures, de pâtés, d'additions et de tant d'autres désordres. Je l'aurois volontiers copiée, pour satisfaire au respect que je vous dois ; mais j'ai si peu de loisir que je ne sais quand j'aurois pu m'en promettre k fin. Et puis je ne sais pas si j'y eusse fait moins de fautes en la récrivant; car outre que les espaces où je le puis sont si courts, que le plus longue me laisse pas assez de temps pour écrire deux douzaines de lignes, et les ordinaires cinq et six, c'est que je suis si souvent interrompue pour des demandes et des réponses qui ne sont de nulle importance, mais très fréquentes, qu'il ' n'en faut pas davantage à un aussi petit cerveau que le mien pour le troubler et lui faire brouiller tout ce qu'il a fait, comme vous voyez qu'il est arrivé; de plus, j'ai si peur que notre mère ne m'en trouve saisie que j'ai une merveilleuse hâte de m'en défaire. Toutes

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ces raisons font que j'espère de votre bonté une pleine absolution des fautes que j'y ai faites.

(( Mais je désire avec cela quelque chose de plus, et je vous conjure de tout mon cœur, ma chère mère, de prier Notre-Seigneur qu'il me pardonne toutes les fautes d'un autre genre que j'ai commises dans cette affaire, et le peu d'usage que j'ai fait de tant de salutaires avis. Ce n'a pas été mon dessein en vous écrivant; mais puisque Dieu m'en offre l'occasion, je crois ne la devoir pas négliger. J'espère cet effet de votre charité que j'ai tant de fois éprouvée, que, sans avoir égard à ce que je suis , vous ne me refuserez pas les secours dont j'ai besoin pour devenir ce que je ne suis pas, afin que ce ne soit plus en vain que j'ai reçu l'avantage incomparable d'être associée à une aussi sainte famille, de m'être soumise à une conduite si sage et si remplie de l'esprit de Dieu, et d'être fille de telles mères. Enfin, je vous conjure d'offrir à sa divine majesté tous ceux ^ qui sont renfermés dans ma vocation à cette maison , afin qu'il me fasse la grâce d'éviter désormais cette sorte d'ingratitude qui se rencontre dans le peu d'usage qu'on fait des grandes faveurs. Vous voyez, par le récit que je vous ai fait -, combien, outre les grâces générales, j'en ai reçu de particulières, dont il me faudra rendre compte. Je l'appréhende beaucoup, et c'est pour cela que j'implore de tout mon cœur le secours de vos prières et de celles des autres qui le pourront voir quelque jour, pour

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