A. « par ce petit récit
obtenir de Dieu cette miséricorde dont j'ai si grand besoin, de vivre et mourir en vraie religieuse du Saint- Sacrement et de la maison de Port-Royal ( ces deux titres comprennent tout ce que je pourrois dire) ; de peur qu'après avoir reçu tant de grâces pour mon salut, elles ne servent à ma condamnation, et que les mêmes consolations dont sa bonté a daigné essuyer mes larmes ne soient les accusatrices de mon infidélité. J'ai quelque droit d'attendre cela de vous, puisque parmi celles-là se trouve nécessairement l'heureuse obligation d'être toute ma vie et de tout mon cœur, ma très chère mère, votre très humble et très obéissante servante et fille,
« Sœur Jacqueline de Sainte Euphémie Pascal. »
« Je pensois, ma chère mère, qu'il ne me restoit plus d'excuses à vous faire; mais je m'aperçois que j'ai oublié de vous déscandaliser du papier doré que j'ai employé ici. Je l'ai trouvé dans une cassette qu'on m'avoit laissée ; et comme il ne me restoit plus que cela du monde, au moins dans l'extérieur, j'ai cru en devoir faire un sacrifice à Dieu : il m'a semblé que l'or ne pouvoit être mieux employé qu'à reconnoître la charité, puisqu'il en est l'image. C'est ainsi que je ne puis rendre que l'ombre pour la vérité de celle qu'on a eue pour moi, et qui mériteroit mieux à mon sens des caractères de sang que du papier doré, pour en conserver la mémoire. »
Joignons ici quelques pages sur la mère Angélique,
JACQUELINE PASCAL. DE 1652 A 166i. 229
écrites de la main de Jacqueline, et que nous empruntons, comme la relation précédente, aux Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal ^ Utrecht, 1742, tome III, page 105 ^
« Addition ou récit de quelques discours que la sœur Euplîémie a entendu tenir à la mère Angélique en différentes occasions.
(( Je parlois un jour à la mère Angélique d'une personne dont le père avoit exercé la vocation de faire jouer. Elle me dit à ce sujet avec sa force ordinaire : « Le bien de cette personne est mal acquis, et plus sujet à restitution que celui des voleurs de grand chemin. La raison en est que les voleurs ne se font auteurs que du mal qu'ils font aux passants; mais ces brelandiers sont auteurs des péchés innombrables que font ceux qui jouent, des blasphèmes, des tromperies, de la ruine des familles, et de tous les désordres qui s'ensuivent, des querelles, des meurtres qui sont assez ordinaires, enfin d'une infinité de crimes : ils sont cause de tout cela. Si cette personne ne s'humilie point d'avoir un tel père, elle est aussi coupable que lui, et doit être regardée comme lui; car il est vrvai que les enfants ne doivent pas porter l'iniquité dt leurs pères, mais c'est pourvu* qu'ils en aient de l'aversion. S'ils ne s'en humilient pas, s'ils ne la condamnent pas dans leur cœur, s'ils n'en ont une extrême confusion, cela leur sera imputé comme au père
1. Il y en a une copie manuscrite à la Bibliothèque royale, Supplé' ment français, n° 1307. Variantes insignifiantes.
même. C'est une chose terrible que les jugements de Dieu. On n'y pense point assez, on ne les redoute pas assez ; et c'est pour cela qu'on ne tâche point de les éviter. Yoyez-vous, ma fille, il n'y a point d'autre moyen de les éviter que de s'humilier, mais profondément, devant Dieu pour toutes choses, et principalement pour les taches qui sont dans sa famille ; et au lieu de cela, combien s'en élève-t-on? On ne devroit penser qu'à ce qui peut nous humilier, soit dans la nature ou dans la fortune ou dans la grâce ; et au lieu de cela, s'il y a quelque petite chose un peu considérable, on sait fort bien prendre son temps pour le dire et pour le faire savoir ; et au contraire, s'il y a quelque chose qui fasse honte, comme il y en a toujours, on sait fort bien s'en taire, et souvent même le déguiser, et les plus stupides ont assez d'esprit pour cela. D'où cela vient-il? N'est-ce pas d'un fond d'orgueil insupportable? Ce n'est pas qu'il faille décrier sa maison : personne n'est obligé à cela ; ce seroit une folie de le dire ; mais aussi ne faut-il pas vouloir publier le peu de bien qu'il y a, en cachant le mal ; il faut s'en taire tout à fait, mais s'en taire de telle sorte qu'on ne le fasse pas à cause de la confusion qu'on auroit à dire ce qui en est, et comme n'osant en parler: autrement on penseroit faire grand'chose en ne disant rien du tout, au lieu que ce n'est rien faire que son devoir tout simplement. »
c( Je parlois une autre fois à la mère Angélique d'une personne qui étoit prévenue d'une fausse dévotion , dont il paroissoit qu'il seroit difficile de la dé-
tromper; elle me dit : « Il n'est pas seulement difficile, il est tout à fait impossible, si Dieu même ne le fait, et il ne le fera que dans ses temps et dans ses moments. Ce n'est pas qu'on ne doive faire ce qu'on peut parce qu'on ne sait pas s'il ne voudra pas se servir de ces moyens-là pour exécuter ce qu'il a résolu ; mais do s'empresser et de s'ingérer par soi-même de vouloir faire comprendre les vérités aux âmes qui ne sont pas encore mûres, c'est vouloir faire luire le soleil à une heure indue au milieu de la nuit. Tous les princes et tous les plus puissants rois de la terre joints ensemble n'ont pas le pouvoir de faire lever le soleil une heure plus matin qu'il ne doit; et tous les hommes ensemble, avec toute l'éloquence et toutes les persuasions qu'on se peut imaginer, ne sauroient faire voir la vérité à une personne qui n'est pas encore éclairée de Dieu. »
(( Un autre jour, une personne dit en sa présence qu'elle ne vouloit point prendre connoissance d'une affaire qui se présentoit, où une personne affligée, mais qui étoit suspecte de défauts notables, demandoit qu'on la retirât. La mère releva beaucoup cette parole, et dit qu'elle ne voyoit presque personne qui ne se délivrât autant qu'il étoit possible du soin des choses où il y avoit quelque risque à courir, et qu'excepté M. Singlin elle en voyoit fort peu qui n'en fissent autant que la personne dont il étoit question. Quelqu'un lui dit qu'il falloit qu'elle s'exceptât elle-même, puisque jamais il ne lui arrivoit de refuser d'entendre ni de soulager personne. « Non, dit-elle.
pour moi, je ne suis qu'une misérable qui ne fais jamais aucun bien. Mais il est vrai que dans ces occasions je me représente qu'il s'agit d'une personne que nous aimons beaucoup, qui est tellement perdue qu'on ne sait si elle est morte ou vivante, ni en quel lieu elle est; par exemple, ma sœur Catherine de Saint-Jean ^ Voyez, je vous prie, quand il viendroit comme cela une personne inconnue et misérable nous demander, ne courrions-nous pas pour la voir, et ne dirions-nous pas : Hélas I mon Dieu, c'est peut-être ma pauvre sœur ; et encore avec quelle affection et quel empressement 1 J'en suis seulement toute émue d'y penser. Eh bien î si c'est une personne qui est à Dieu et qui est persécutée injustement, n'est-ce point une chose qui nous doit autant toucher que si c'étoit notre sœur? Et que savons-nous si ce n'est point une de nos sœurs que Jésus-Christ nous envoyé, c'est-àdire une personne pour qui il veut que nous ayons charité, et que nous assistions en ce que nous pourrons? C'est pourquoi il ne faut jamais refuser de voir ni de s'instruire des choses. Ce n'est pas qu'il faille faire des folies, et se charger de tout le monde sans distinction. Car si notre sœur étoit perdue, nous ne prendrions pas pour cela la première venue pour elle,
1. Catherine Arnauld, sœur de la mère Angélique Arnauld, femme de M. Le Maître, maître des requêtes, mère du célèbre Antoine Le Maître, morte religieuse à Port-Roj-al-des-Champs. — Vojez dans les Mémoires pour servir à l'histoire de Port-Royal, t. III, p. 313, une « Relation de la vie et des vertus de la sœur Catherine de Saint- Jean Arnauld, dite dans le monde M'"'' Le Maître, par la mère Angéliqu9 de Saint-Jean Arnauld, sa nièce, etc. »
mais nous aurions grand empressement pour voir si ce ne la seroit point. Je demande aussi qu'on ait désir et affection de savoir et de connoître si ce n'est point quelque personne que Dieu nous envoyé, et non pas qu'on s'y engage inconsidérément. »
« Comme on lui fit entendre que la personne qui avoit témoigné ne vouloir point prendre part à l'affaire dont on lui avoit parlé ne le faisoit pas par dureté, mais qu'elle s'en déchargeoit sur elle, et que ne s'y croyant point nécessaire, elle fuyoit de s'y entremettre pour éviter les affaires superflues , la mère l'approuva beaucoup, et dit qu'il étoit très-bon de le faire par ce motif-là, pourvu qu'on fui tout près de s'y engager au cas qu'il fût nécessaire, comme elle savoit que c'étoit l'esprit dans lequel elle le faisoit.
« Une sœur ayant un jour tiré dans l'Évangile une parole qui l'effrayoit, la mère lui dit pour la consoler : « Toutes les fois que Dieu menace, c'est à dessein qu'on s'humilie, et lorsqu'on le fait on évite toujours ses menaces , même les plus méchants. Cela se voit par les Ninivites qui reçurent de Dieu le pardon, et l'empêchèrent d'exécuter ses menaces parce qu'ils , firent pénitence. Il est vrai que ce fut un pardon temporel, mais ils ne désiroient pas autre chose. Dieu vous menace, humiliez-vous, et priez-le qu'il vous donne des grâces qui soient éternelles : il vous l'accordera. »
Au milieu de l'année 1653, M'"" Périer étant grosso
tomba dangereusement malade. Il paraît qu'elle fut un moment à toute extrémité. En cette triste conjoncture, la sœur Sainte - Eupliémie écrivit à son beau -frère et à la pauvre malade une lettre où l'on sent partout le cœur le plus tendre et le plus affligé, avec des élans de dévotion poussée à ce point qu'elle s'efforce presque de se réjouir de ce qui arrive à sa sœur, et qu'elle engage déjà M. Périer à profiter de cette circonstance pour se donner entièrement à Dieu. « Je vois, certainement, dit-elle, que si Dieu vous prive d'une si grande consolation , c'est pour vous attirer tout à lui; car, encore que votre union soit toute légitime et toute sainte, néanmoins il y a quelque chose de plus parfait. Dieu connoissant par sa sagesse divine que vous n'eussiez pas été disposé à prévenir, par un divorce saint et tout volontaire, cette dure séparation, qui est inévitable tôt ou tard, il veut vous témoigner que les prétendus obstacles que l'amour-propre suggère sont levés en un
moment quand il lui plaît Je ne puis m'empêcher
de vous dire que je ne puis faire aucun autre souhait pour qui que ce soit, si ce n'est qu'il plaise à Dieu le mettre dans un plus parfait repos en l'attirant à lui qui est la seule fin. » Heureusement cette sublimité outrée est tempérée par des retours de naturel qui touchent d'autant plus qu'ils échappent malgré elle à l'austère disciple de Saint- Cyran. (( La crainte et l'émotion où je suis à toute heure qu'on me vienne porter cette nouvelle fait que, dès qu'on me regarde pour me parler, il me prend un tremblement tel que
je ne puis me soutenir. » Mais laissons Jacqueline parler toute seule.
LETTRE
DE LA SOEUR JACQCELEVE DE SAINTE-EUPHÉMIE PASCAL A M. PÉRIER, GLOIRE A JÉSLS, AU TRÈS-SAINT SACREME^T.
31 juillet 1653 ».
(( Je vous écris à tous deux, si Dieu veut que cette lettre vous trouve encore tous deux en état de la voir; car le billet du 24 (juillet) ne me laisse plus aucun lieu d'espérer. Je vous prie de juger de l'état où je suis. Je n'entreprends pas de vous l'exprimer , et aussi il seroit bien inutile; mais j'ai cru que j'étois obligée de rendre à ma sœur et à vous toute l'assistance qui est en mon pouvoir en cette extrémité. Je le fais devant Dieu le plus souvent que je puis , et nos mères ont eu la bonté de faire ressouvenir plusieurs fois la communauté de prier pour elle. Enfin elle peut bien s'assurer qu'on ne l'oublie point; on a trop de charité pour tout le monde, et pour elle en particulier. Mais je crois que la plus efficace de toutes les prières, et celle qui méritera que Dieu daigne écouter toutes celles de nos amies, c'est de lui témoigner la fidélité que nous lui devons en cette rencontre si importante. Je voui parle dans le plus sensible de ma