Recueil de Marguerite Périer, p
douleur, et ce me semble comme n'ayant plus d'espérance, quoique je sente bien souvent que la dernière nouvelle fera tout un autre effet en moi, si Dieu veut nous affliger tout à fait. Cela m'oblige de vous dire qu'il n'y a point d'occasion où nous puissions mieux reconnoitre si nous avons une véritable foi ; car enlin Dieu veut, ce me semble, que nous espérions qu'il lui fera miséricorde en ce moment si redoutable, après lui avoir fait la grâce de lui donner un sincère désir de le servir et d'être toute à lui pendant sa santé. Cette seule pensée doit adoucir toute l'amertume de cette affliction ; car il ne faut pas espérer ni même désirer qu'elle étouffe tous les sentiments de la nature ; mais je crois qu'elle les doit modérer jusque-là même de ne pas demander sa vie à Dieu. Je l'ai fait néanmoins en faveur de vous et de ses enfants; mais quand je me suis ressouvenue que Dieu nous a ôté feu ma mère beaucoup plus jeune qu'ils ne sont, et dans des circonstances plus fâcheuses que celles qui suivroient cette perte, et que néanmoins il ne nous a point abandonnés, mais qu'il a daigné témoigner en notre personne qu'il est le père des orphelins et le consolateur des affligés, j'ai cru qu'il ne falloit point s'opposer à ses ordres, mais que nous devions nous jeter entre ses bras avec tout ce qui nous tient le plus à cœur.
a Vos enfants sont à lui plus qu7i nous ; ne craignons pas qu'il les abandonne tant que nous les remettrons entre ses mains. Et pour vous, je crois certainement que si Dieu vous prive d'une si grande
consolation, c'est pour vous attirer tout à lui ; cal encore que votre union soit toute légitime et toute sainte, néanmoins il y a quelque chose de plus parfait ; et possible , Dieu connoissant par sa sagesse divine que vous n'eussiez pas été disposé à écouter l'inspiration qu'il vous auroit pu donner d'aspirer à un état si pur et de vous résoudre à prévenir par un divorce saint et tout volontaire cette dure séparation qui est inévitable tôt ou tard, il veut vous témoigner que les prétendus obstacles que l'amour-propre suggère en ces occasions sont levés en un moment quand il lui plaît, et que, lorsqu'il le veut, il faut faire par nécessité ce qu'on n'a pu faire volontairement. C'est ime pensée que m'a donné le bonheur de ma condition, qui me semblera imparfaite tant que ceux que j'aime, comme mon frère et vous deux, ne le connoîtront pas assez et n'y participeront point. Il est tel que je ne puis m'empêcher de vous dire que je ne puis faire aucun autre souhait pour qui que ce soit, si ce n'est qu'il plaise à Dieu le mettre dans un plus parfait repos et une plus pleine assurance en l'attirant à lui qui est la seule fin où l'on tend dans tout ce que l'on fait. S'il lui plaît de faire cette miséricorde à ma chère sœur plutôt qu'à nous , pourquoi nous opposerionsnous à son bonheur ? Je n'en vois point d'autre dans le monde qu'une entière retraite et un abandon général de toutes choses pour servir Dieu seul ; mais celui-là même n'est rien en comparaison de le pos^ séder avec une entière plénitude et une assurance certaine de ne le perdre jamais. Étouffons donc autant
qu'il nous sera possible tous les sentiments de la nature qui s'opposent trop fortement à ceux que la foi et la charité nous doivent donner sur ce sujet ; et puisque tous nos efforts et nos souhaits seront inutiles contre le décret de Dieu, faisons de bon cœur ce qu'il est nécessaire que nous fassions, s'il Ta résolu.
(c Dieu sait que j'aime plus ma sœur sans comparaison que je faisois lorsque nous étions toutes deux du monde, quoiqu'il me semblât^ en ce temps -là qu'on ne pouvoit rien ajouter à l'affection que j'avois pour elle; mais, au lieu qu'en ce temps-là elle se tournoit toute au soin et au désir que j'avois de sa vie, qui m'a toujours été comme à présent plus chère que la mienne propre, je ne pense à cette heure sur toutes choses qu'à son salut. C'est pourquoi, quelque violente que soit ma douleur et la crainte et l'émotion où je suis à toute heure qu'on me vienne porter cette nouvelle, qui fait que, dès qu'on me regarde pour me parler, il me prend un tremblement tel que je ne puis me soutenir, néanmoins, quand je rentre en ' moi-même et que je considère la misère et les périls de cette vie, surtout pour une personne engagée dans le monde, je ne puis m'empêcher de m'accuser de m'aimer plus qu'elle, en désirant ce qui m'est utile et non pas à elle; et tout ce que je demande à Dieu de tout mon cœur et à quoi tendent surtout toutes mes prières, c'est qu'il lui plaise donner la vie de la grâce à l'enfant, et qu'il fasse faire à la mère un bon usage