Le manuscrit : parce qu'il me sembloU
de sa maladie, qu'il la détache de toutes choses, qu'il lui fasse oublier tout ce qu'elle laisse pour ne plus penser qu'au bonheur qui l'attend, qui doit emporter toutes ses pensées et la ravir de telle sorte qu'elle en soit entièrement occupée. Si son mal est trop violent, faisons-le pour elle, je vous en prie; protestons à Dieu du cœur et de la bouche que comme nous ne désirons que lui pour nous-mêmes, nous ne demandons autre chose pour ceux qui nous sont plus chers que nous-mêmes.
« C'est encore un des sujets de prières que je fais à Dieu dans ma douleur, qu'il lui plaise nous faire la grâce à vous et à moi de lui être entièrement fidèles en cette occasion; elle est unique, mon cher frère, ne la laissons pas passer sans en tirer tout le fruit que Dieu demande. Je crois qu'il attend de nous plus qu'une résignation ordinaire, et que nous ne pouvons pas, sans être ingrats des faveurs qu'il a faites à la malade depuis plusieurs années, nous contenter de souffrir qu'il reprenne ce qu'il nous avoit prêté, si nous ne lui offrons nous-mêmes, et si nous ne voulons bien i qu'il la récompense des services continuels qu'elle s'est efforcée de lui rendre. Je vous supplie de lui demander cette grâce pour moi comme je le fais pour vous ; et comme je sais que Dieu est proche des affligés et qu'il écoute favorablement leurs prières, j'y joins mon pauvre frère, et je vous supplie d'en faire autant, afin que Dieu daigne se servir de cette affliction pour le faire rentrer dans lui-même et lui ouvrir les yeux sur la vanité de toutes les choses du
monde V Ce doit être une consolation bien sensible pour ma chère sœur et pour vous que Dieu lui ait donné cette lumière par sa grâce, longtemps avant que de lui en donner Texpérience, et à nous en sa personne. Je le supplie de ne pas permettre qu'elle et nous nous nous affoiblissions assez dans notre affliction pour oublier une faveur si particulière, et si nous l'avons profondément gravée dans la mémoire, de ne pas permettre que nous en soyons ingrats en refusant de donner lieu à l'espérance qu'elle nous permet de concevoir, et par conséquent à la consolation que nous en devons tirer.
(( Ne vous étonnez pas , je vous prie , de me voir parler comme n'ayant plus d'espérance de sa santé : je vous l'ai dit d'abord, et quoique je ne sois pas dans la dernière affliction comme si j'étois certaine de mon mal, je n'ose pourtant recevoir aucune espérance de ce côté-là , de peur de tomber d'un coup plus rude. Je prie Dieu qu'il vous fortifie tous dans cette occasion, et qu'il imprime dans nos cœurs les sentiments d'une foi vive qui nous fasse regarder l'absence de ceux que nous aimons comme un voyage pour aller à Dieu, où ils ne nous précèdent que de quelques moments, et où nous devons nous efforcer de les suivre en les imitant. Gardons-nous bien de nous plaindre de ce que Dieu nous ôte ce qui nous est cher, au lieu de lui rendre grâces de nous l'avoir prêté si longtemps. Je prie ma sœur, en quelque état qu'elle soit, de se
1. Ainsi, en juillet 1G53, Pascal était encore livré au monde.
ressouvenir de cette belle parole de M. de Saiiit- Cyran : Que les malades doivent regarder leur Ut comme lin autel où ils offrent continuellement à Dieu le sacrifice de leur vie pour la lui rendre quand il lui ylaira. Et cette autre : Que les douleurs et les divers] accidents de la maladie sont cette clameur qu on fait à minuit^ pour avertir les vierges de la venue de V époux. Qu'elle espère entrer avec lui dans ces bienheureuses noces, puisqu'elle n'a point laissé éteindre sa lampe en quittant la voie de Dieu, depuis le moment qu'elle y est entrée, et qu'elle n'a point acheté de l'huile à ceux qui en vendent en voulant être flattée de ses conducteurs, mais qu'elle a conservé dans son cœur celle que Dieu y a répandue par le Saint- Esprit; et qu'elle se ressouvienne de prier Dieu pour moi dès à présent pour ne cesser plus dans l'élernilé, afin qu'il me fasse miséricorde, et qu'il me rappelle bientôt de mon exil, si c'est pour sa gloire ; qu'elle prie pour mon frère, pour la sainte Église et pour tout l'État; car Dieu écoute les prières des malades, quand ils sont tout à lui comme je sais qu'elle y est. » [Copié de V original.)
La fin de Tannée 1654 est fameuse dans l'histoire de Port-Royal par la dernière et définitive conversion de Pascal. Les détails de ce grand événement nous ont été conservés dans les deux lettres suivantes de la sœur Sainte-Euphémie à madame Périer, sur la conversion de leur frère.
« Ce 8 décembre 1654 ».
« Il n'est pas raisonnable que vous ignoriez plus longtemps ce que Dieu opère dans la personne qui nous est si chère; mais je désire que ce soit luimême qui vous l'apprenne, afin que vous en puissiez moins douter; tout ce que je vous puis dire, n'ayant pas de temps, c'est qu'il est par la miséricorde de Dieu dans un grand désir d'être tout à lui, sans néanmoins qu'il ait encore déterminé dans quel genre de vie. et qu'encore qu'il ait depuis plus d'un an un grand mépris du monde et un dégoût presque insupportable de toutes les personnes qui en sont, ce qui le devroit porter, selon son humeur bouillante, à de grands excès, il use néanmoins en cela d'une modération qui me fait tout à fait bien espérer. Il est tout rendu à la conduite de M. Singlin, et j'espère que cela sera dans une soumission d'enfant, s'il veut de son côté le recevoir, car il ne lui a pas encore accordé; j'espère néanmoins qu'à la fin il ne nous refusera pas.
« Quoiqu'il se trouve plus mal qu'il n'ait fait depuis longtemps, cela ne l'éloigné nullement de son entreprise, ce qui montre que ses raisons d'autrefois n'étoient que des prétextes. Je remarque en lui une humilité et une soumission, même envers moi, qui me surprend ; enfin je n'ai plus rien à vous dire, sinon qu'il
1. Recueil de Marguerite Périer, p. 14. Le Recueil d'Utrecht donne
cette lettre, p. 262, en l'arrangeant un peu, selon sa coutume.
paroît clairement que ce n'est plus son esprit naturel qui agit en lui. »