LA MÊME A LA MÊME
ft 25 janvier 1655.
a Ma très chère Soeur,
(( Je ne sais si j'ai eu moins d'impatience de vous mander des nouvelles de la personne que vous savez que vous d'en recevoir ; et néanmoins il me semble que n'ayant pas de temps à perdre, je n'ai pas dû vous écrire plus tôt, de crainte qu'il ne fallût dédire ce que j'aurois trop tôt dit. Mais à présent les choses sont à un point qu'il faut vous les faire savoir, quelque succès qu'il plaise à Dieu d'y donner. Je croirois vous faire tort, si je ne vous instruisois de l'histoire depuis le commencement qui fut quelques jours avant que je vous en mandasse la première nouvelle, c'est-à-dire environ vers la fin de septembre dernier^.
(( Il me vint voir, et à cette visite il s'ouvrit à moi d'une manière qui me fit pitié en m'avouant qu'au milieu de ses occupations qui étoient grandes, et parmi toutes les choses qui pouvoient contribuer à lui faire aimer le monde, et auxquelles on avoit raison de le croire fort attaché, il étoit de telle sorte sollicité à
1. Recueil de Marguerite Périer, p. 15. Le Recueil d'Utrecht donne aussi cette lettre intéressante, p. 263. Toujours une foule de petites altérations.
2, La date certaine de la dernière conversion de Pascal est donc bien de la tin de septembre 1654,
quitter tout cela, et par une aversion extrême qu'il avoit des folies et des amusements du monde et par le reproche continuel que lui faisoit sa conscience, qu'il se trouvoit détaché de toutes choses d'une telle manière qu'il ne Tavoit jamais été de la sorte, ni rien d'approchant; mais que d'ailleurs il étoit dans un si grand abandonnement du côté de Dieu qu'il ne sentoit aucun attrait de ce côté-là ; qu'il s'y portoit néanmoins de tout son pouvoir, mais qu'il sentoit bien que c'étoit plus sa raison et son propre esprit qui l'excitoit à ce qu'il connoissoit de meilleur que non pas le mouvement de celui de Dieu, et que, dans le détachement de toutes choses où il se trouvoit, s'il avoit les mêmes sentiments de Dieu qu'autrefois, il se croyoit en état de pouvoir tout entreprendre, et qu'il falloit qu'il eût eu en ces temps-là d'horribles attaches^ pour résister aux grâces que Dieu lui faisoit et aux mouvements qu'il lui donnoit. Cette confession me surprit autant qu'elle me donna de joie, et dès lors je conçus des espérances que je n'avois jamais eues, et je crus vous en devoir mander quelque chose, afin de vous obliger à prier Dieu. Si je racontois toutes les autres visites aussi en particulier, il faudroit en faire un volume ; car depuis ce temps-là elles furent si fréquentes et si longues que je pensois n'avoir plus d'autre ouvrage à faire. Je ne faisois que le suivre sans user d'aucune sorte de persécution ; et je le voyois peu à peu croître de telle sorte que je ne le connoissois plus,
1. Bien fortes expressions qui peuvent donner beaucoup à pc::s:T. Piapprochez-les de celles de la page 251.
et je crois que vous en ferez autant que moi si Dieu continue son ouvrage, et particulièrement en l'humilité, en la soumission, en la défiance, au mépris de soi-même et au désir d'être anéanti dans l'estime et l^i mémoire des hommes. Yoilà ce qu'il est à cette heure : il n'y a que Dieu qui sache ce qu'il sera un jour.
(( Enfin après bien des visites et des combats qu'il eut à rendre avec lui-même ^ sur la difficulté de choisir un guide, car il ne doutoit point qu'il ne lui en ' fallût un, et quoique celui qu'il lui falloit fiit tout trouvé et qu'il ne pût penser à d'autres, néanmoins la défiance qu'il avoit de lui-même faisoit qu'il craignoit de se tromper par trop d'affection, non pas dans les qualités de la personne, mais sur la vocation dont il ne voyoit pas de marques certaines, n'étant pas son pasteur naturel. Je vis clairement que ce n'étoit qu'un reste d'indépendance caché dans le fond du cœur qui faisoit arme de tout pour éviter un assujettissement qui ne pouvoit être que parfait dans les dispositions où il étoit. Je ne voulus pas néanmoins faire aucune avance en cela ; je me contentai seulement de lui dire que je croyois qu'il falloit faire pour le médecin de l'âme comme pour celui du corps, choisir le meilleur; qu'il est vrai que l'évêque est .notre directeur naturel, mais qu'il n'étoit pas possible à celui de Paris de l'être de tous ses diocésains, ni même aux curés, ni même aux prêtres des paroisses, quand ils seroient capables de l'être de quel-
1. L'imprimé : soutenir en lui-même. Le manuscrit : rendre à luimôme.
qu'un, et qu'une personne sans établissement comme lui pourroit s'aller loger dans telle paroisse qu'il lui plairoit, et se rendroit aussi bien maître dans le choix de son directeur en prenant son curé, comme en choisissant un prêtre approuvé de son évêque ; que lorsque M. de Genève' avoit conseillé de choisir un directeur entre dix mille, c'est-à-dire tel qu'on le préféreroit à dix mille, lui qui étoit évêque et grand zélateur de la hiérarchie n'avoit pas prétendu borner le choix de chaque personne dans les prêtres de sa paroisse. Il ne me souvient" plus si ce fut cela qui le fit rendre, ou si ce fut la grâce, qui croissoit dans lui comme à vue d'oeil, qui dissipa tous les nuages qui s'opposoient à un si heureux commencement sans se servir de raisons ; mais quoi qu'il en soit, il fut bientôt résolu. Après cela néanmoins ce ne fut pas fait, car il fallut bien d'autres choses pour faire résoudre M. Singhn, qui a une merveilleuse appréhension de s'engager en de pareilles affaires. Mais enfin il ne put résister aux raisons qu'il a eues de ne pas laisser périr des mouvements si sincères et qui donnoient tant d'espérances d'une heureuse suite, et il s'est laissé vaincre à mes importunités ; en sorte qu'il a bien voulu se charger du soin de sa conduite ; mais son infirmité qui continue toujours lui en a ôté presque le moyen, parce qu'il ne sauroit presque parler sans se faire un grand mal.
« Pendant tout ce temps, il s'est passé plusieurs