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CHARLEMAGNE

Aussitôt après la mort de ce prince, la plupart des grands de ses possessions, la plupart des évèques, se rendirent auprès de Charlemagne et le reconnurent pour leur roi, à l'exclusion des enfants de Carloman, qui, étant encore en bas âge, ne pouvaient remplir le mandat de la royauté franke, c'est-à-dire être personnellement utiles à la nation '''. Ce fait confirme d'une manière éclatante ce que nous avons dit, savoir, que l'avènement desCarlovingiens fut la conquête d'un pays par un peiqjle, bien plutôt que l'usurpation d'un homme sur une famille ^.

Toutefois l'avènement des Carlovingiens, ces protecteurs de l'E-

* f'ie.i des Pères, etc., t. 1, p. 378. "^ Hist. de l'Eglise gall., t. G, p. 109. ^ Ibid., p. (I-;,.

* Annal. Metens.

* Guizot, Essais sur l'Iiist. de France, p. 299.

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glise, ayant été secondé par le clergé, il résulta (hî rinfluence du clergé et des idées religieuses une importante modification dans le caractère de la royauté, qui se plaça, sous Cliarlemagne, au-dessus de la sphère des forces individuelles, pour s'élever au rang d'un pouvoir vraiment social'. Nous n'avons guère rencontré jusqu'ici que la prépondérance d'un individu, soutenue par des moyens matériels; nous voici en présence dini pouvoir public, fondé sur des principes généraux et moraux. Grâce au clergé, ime force barbare a été convertie en une j)uissance morale. La royauté n'est plus un pouvoir personnel, issu et dépendant de la force propre du possesseur; c'est une magistrature sociale, qui puise son droit dans la mission de faire régner la loi divine, la justice, sur les forces particulières, de protéger l'intérêt commun contre les intérêts privés". La royauté, placée hors de l'égoïsme et conçue comme une magistrature publique, tel est le caractère dominant du gouvernement de Charlemagne^'. Et comme l'influence des idées religieuses et du clergé a puissamment contribué à faire naître dans son esprit cette haute pensée, c'est surtout avec les eccfésiastiques et par leur aide qu'il en poursuivra laccomplissement.

Sous son règne aussi, les placites généraux prennent une régularité, une importance, jusque-là inconnues^. Plus de trente assemblées générales, dont plusieurs n'étaient pourtant que des convocations militaires, se réunirent de son temps, et fiuent associées aux plus graves affaires de l'État, bien que, dans leur courte durée, elles ne fissent que recevoir son impidsion ^. En effet, Charlemagne remplit seul le tableau de cette époque. Il est le centre et l'âme de toutes choses, des assemblées nationales comme de son propre conseil, de la plus grande assemblée comme de la plus petite; c'est lui qui fait qu'elles se réunissent, qu'elles délibèrent, qui s'enquiert de l'état du pays, des nécessités du gouvernement; en lui réside la volonté; c'est de lui que tout émane pour revenir à lui ^. Et cela se comprend. La dissolution de toute société un peu étendue, le combat désordonné des forces individuelles, la domination arbitraire des hommes puissants dans leur territoire, c'était le mal qui travaillait le peuple et le roi : la nécessité de l'époque n'était donc pas que les

' Guîzot, Essais sur t histoire de France, p. 310

« Jbid., p. 312.

^ Ibid., p. 314.

* Ibid., p. 323.

5 /6/rf., p. 342.

« 2bid., p. S.îfi.

i [An 771] ^ï"^- ïïï- "" CHARLES I. l45

rapports de la nation et du gouvernement fussent bien réglés et garantis, mais qu'il y eût un gouvez'nement et une nation, car l'un et l'autre périssaient ; or, c'est là ce qu'entreprit Charlemagne, c'est à ce dessein que servaient les assemblées '. Si l'on regarde à la composition de ces réunions périodiques, même de celles du printemps, on voit qu'en cas de guerre tous les guerriers y sont convoqués; qu'en temps de paix le prince y reçoit solennellement les doi:s de ses peuples ^. Mais, quant au gouvernement proprement dit, quels sont les hommes qui y interviennent, et à quel titre? Ces ?nayorcff ces seniores, qui seuls participent aux délibérations, ce sont les ducs et les comtes que Charlemagne a nommés, les évêques dor tla plupart doivent leur siège à sa désignation, les grands bénéficiers q ijl sait retenir dans une condition précaire. Ces minores qui ne délibèrent sur rien, n'exercent aucune autorité, et doivent seulement confirmer par l'adhésion de leur intelligence les décisions qui seront adoptées, ce sont, en grande partie du moins, les vicaires, les centeniers, les officiers royaux d un ordre inféiieur. Isolés dans leurs districts ou sur leurs domaines, ces ducs, ces comtes, ces grands bénéficiers, si pesants pour la population qui les entourait, n'eussent été pour Charlemagne que des étrangers ou des ennemis ^. Fréquemment rassemblés auprès de lui, tombant alors dans la sphère de son ascendant personnel, ils étaient ses conseillers, ses alliés, devenaient bientôt ses agents, et reportaient ensuite, dans les provinces, après l'avoir acceptée pour leur propre compte, sa domination, qui valait mieux que la leur. Et de même qu'il régnait vraiment sur les hommes puissants de son empire, en les associant à son pouvoir dans les assemblées du printemps et de l'automne, de même, en s'entretenant familièrement avec la multitude, qui ne venait aux assemblées annuelles que pour y apporter ses dons, il réussissait à gouverner les petits comme les grands, et à les rallier tous en corps de nation.

La nature même de la révolution qui éleva la famille des Carlovingiens ne permit pas aux premiers d'entre eux de s'occuper beaucoup de l'administration des provinces; bien que Chaiies- Martel ait réprimé à main armée la midtitude de petits tyrans qui s'arrogeaient partout l'empire *. Mais, quand cette seconde inva-

* Guizot, Essais sur l'hist. de France, p. 339.

2 Ibid., p. 337.

» Ibid., p. 340.

■* Rehus bcUicis operosissimè insistens, tyraimos per totam Franciani domiliatuiii sil)i vindicantes oppressit. ( Chron. Cenlul., dans le Recueil des histo^ riens de France, t. 3, p. 352.) Guizot, £ssais sur l'hist, de France, p. 270.

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sion de la Gaule fut définitivement consommée, aloi'5 Seulement on put gouverner, et Charlemagne gouverna en effet.

Les hommes libres ne venaient plus aux assemblées de la centèné ou du comté, et le droit de convoquer ces plaids locaux n'était, pour les centeniers ou les comtes, qu'un moyen de s'enrichir par le produit des amendes infligées à ceux qui négligeaient de s'y rendre '. Pom- faire cesser ces vexations, Charlemagne restreignit à trois par an le nombre des plaids auxquels les hommes libres de chaque circonscription seraient tenus d'assister, et ordonna qu'en tout autre cas l'obligation n'atteindrait que ceux qui y seraient appelés pomleurs propres affaires. Cependant, aux procès il fallait des juges; et à ce titre paraissent, sous Charlemagne, leséchevins (scabint)^ dont sept au moins, sur la convocation du centenier ou du comte, sont tenus de se rendre aux plaids, et qui, depuis cette époque, remplissent constamment l'office de magistrats locaux. Par là, le pouvoir judiciaire passe du peuple à un corps de juges, non pas électifs, mais choisis par les officiers royaux, qui seulement les désignent dans l'assemblée de la centène ou du comté, et qui peuvent les destituer quand ils s'acquittent mal de lem^s fonctions. Ainsi les plaids locaux ne sont guère pour le prince qu'une forme d'administration: il en règle les époques et le nombre ; nomme et change à son gré les magistrats; interdit aux hommes libres de se présenter en armes ", car le maintien de l'ordre et de la paix publique est le plus impérieux besoin de la société, le seul presque qui soit universellement senti; enfin, lorsque les grandes réunions d'hommes libres menacent le pouvoir royal au lieu de le servir, il les supprime absolument '^.

Sans retirer aux seigneurs lajuridiction qu'ils exercent dans leurs terres, Charlemagne étend sur eux sa surveillance ; se réservant formellement toutes les causes entre les hommes puissants, soumettant ainsi leurs débats à son autorité personnelle, en même temps qu'il contrôle, par ses agents, l'usage qu'ils font de la leur *. Les ducs, les comtes, les vicomtes, les centeniers sont bien réellement ses délégués ; mais c'est par l'institution des envoyés royaux qu'il exerce

* G\i\zot, Essais sur l'hist. de France, p. 271.

* Ut nullus ad mallum \el ad placituin infià patriam arma, id est, scutuni et lanccam portât. {Cap. Car. M., anu. 800, § 1, apud Bal., t. 1, p. 449.)

"loterdiximus ut ouines Saxoncs generaliter convcntus publicos nec faciant, nisi forte niissus noster de verbo nostro eos congregare fecerit. Sed unusquisque coiiies ia suo ministcrio plncita et justitias faciat; et hoc à sacerdotibus consideretur ue aliter faciat. ( Cap. Car. HJ.. aan. 79!, § 3i, iàid., p, 256.)

'' Guizot, Essais sur l'Iiisf, de France/ p. 278,

î\n 77lj LIV. III. CHARLES i. l^J

avec efficacité sa surveillance, qu'il fait vraiment dominer le système monarchique, et qu'il en maintient l'unité, en rappelant sanS cesse à lui, de tous les points de son empire, l'autorité confiée aux ducs, aux comtes, et même celle que ces magistrats transmettent à leur tour à leurs inférieurs, vicaires, centeniers ou échevins '. Par les missi doininicî, le système monarchique acquiert autant de réalité et d'unité qu'il en peut posséder sur un territoire immense, couvert de forêts et de plaines incultes ; au milieu de la barbarie des mœurs, de la diversité des peuples et des lois j en l'absence de toute communication régulière et fréquente, en présence enfin de tous ces chefs locaux qui, prenant leur point d'appui dans leurs propriétés ou dans leurs offices, ne cessent d'aspirer aune indépendance absolue, et qui, s'ils ne peuvent se l'assurer par la force, l'obtieiment souvent du seul fait de leur isolement ^

On voit que Charlemagne ne considérait pas la société comme la proie de la force, mais comme le but du pouvoir ^ : c'est qu'il s'inspirait du christianisme.

Mais, après avoir dit la nature et les moyens de son gouvernement, comme préface d'un règne prodigieux, il faut faire ressortir la longueur de ce règne, qui favorisa singulièrement les efforts, encore plus instinctifs que raisonnes, de Charlemagne, pour étal^lir l'unité dans ses Etats ^.

Après tous ces rois qui mouraient à quinze ou vingt ans, dit M. Michelet^, il en vient deux qui remplissent presqu'un siècle de leurs règnes (j4i-8i4)- H^ purent bâtir et fonder à loisir; ils recueillirent et mirent ensemble les éléments dispersés des âges précédents. Ils héritèrent de tout, et firent oublier tout ce qui précédait. Sous le rapport militaire. Pépin et Charlemagne, dont les règnes offrent moins des victoires que des ravages réguliers et périodiques, purent briser à la longue la fougue et l'élan de leurs ennemis : ils les usaient plutôt qu'ils ne les domptaient. Sous les autres rapports, cette durée extraordinaire contribua à la gloire de Charlemagne : tout data du grand règne. Institutions, gloire nationale, tout lui fut rapporté. Les tribus même qui l'avaient combattu lui attribuent leurs lois, des lois aussi anciennes que la race germanique '^,

• Giiizot, Essais sur l'hist. de France, p. 280. " Ibid., p. 283.

■' Ibid., \>. 287.

* Ibtd.. p. 153.

« Hist. de France, t. 1, p. 30<). "

« Voy. Jac. Grimiii, Deutsche Redits Alterthdmer^ 1. 5. Miclieletj Hist. de frauce, t. 1, p. 31U«

i48 Histoire de france. [\n 772]

Dans le cours de tant d'années, les hommes illustres de toute contrée purent affluer à la cour du lol des Franks : les réformateurs des ettres et des mœurs eurent le loisir de créer le mouvement autour de lui. Toute nation, en lui envoyant ses hommes d'éhte, paya son tribut : l'heureux Charlemagne profita de tout.

Demandons aux faits la justification de ces prémisses.

La reine Gerberge, veuve de Carloman, voyant ses deux fila exclus du trône, s'enfuit avec eux et le duc Autchaire en Italie, où elle se plaça sous la protection de Didier, pour tâcher, par le crédit du prince lombard, de faire reconnaître rois ses enfants'. Didier mit tout en œuvre pour engager le pape Adrien I*^'^ à sacrer les fils de Carloman (772). Par là, il se vengeait de Charlemagne, qui s'était séparé de sa fille, allumait luie guerre civile parmi les Franks, privait le pape de la protection de leur roi, et se voyait par conséquent en état d'envahir tous les domaines du saint Siège. Mais Adrien, qui connut les intérêts de son Eglise, refusa de céder aux instances de Didier. Celui-ci, voyant la ruse inutile, eut recours à la foi'ce : il s'empara de plusieurs villes de l'Exarchat et menaça d'assiéger Rome. Instruit par le pontife de l'extrémité où il éuiit réduit et de la cause pour laquelle il souffrait, Charlemagne, dont les intérêts étaient liés en cela à ceux du Siège apostolique, envoya des ambassadeurs à Didier, pour l'engager à satisfaire Adrien.

En ce moment, la guerre contre les Saxons occupait le roi des Franks. Les expéditions d'Italie, la chute même du royaume des Lombardsjfait observer M. Michelet^,ne furent qu'épisodiques dans les règnes de Pépin et de Charlemagne. La grande guerre du premier est, comme on l'a vu, contre les Aquitains, celle de Charlemagne contre les Saxons : guerre la plus longue (elle dura trentetrois ans\ la plus rude et la plus fatigante qu'eussent jamais soutenue les Franks; guerre qui ne souffrit presque aucune interruption, et dont la discipline des compagnons de Charlemagne, plies aux habitudes de la milice romaine où leurs aïeux avaient servi si longtemps "^5 assura seule le résultat. Jusqu'alors il y avait eu constamment par le Rhin une immigration des peuples germaniques, qui passaient en grand nombre pour trouver fortune dans la riche Contrée de l'Ouest, et qui, par ces recrues, fortifiaient et renouvelaient sans cesse l'armée des Franks *. Mais ces immigrations par-

» Bist. de l'Eglise galL, t. 6, p. 113.

* Hist. de France, t. 1, p. 311»

' De Sismondi, t. 2, p. 267.

elet, Hiït. de France^ X, \,^.Z\{,

[An 772] Ï-IV. m. — CHARLES I, i^g

tielles devaient faire craindre une invasion générale, surtout de la part des Saxons, toujours prêts à se soustraire au triljut, antipathiques à une civilisatioiî qui reposait sur des moyens d'ordre et d'administration, tels que les dénombrements d'hommes et les divisions de territoire, et s'obstinant dans leur grossier paganisme, source de cette sauvage antipathie. L'invasion de tels peuples eiit ramené le chaos dans la Gaule : il fallait la prévenir en éclairant leurs ténèbres, en adoucissant leui^s mœurs ; et de là les efforts des missionnaires que les premiers Carlovingiens avaient encouragés à faire la conquête morale de la Germanie. Mais, indociles à la voix des apôtres, ils ne devaient fléchir que devant une force matérielle, supérieure à la leur; et l'apparition de cette force au centre même du pays qu'ils occupaient était provoquée par leurs incursions sur les terres des Franks, « Dieu, leur avait dit S. Lebwin, dont ils mépri- « saient les exhortations. Dieu a suscité de votre voisinage un roi « puissant, courageux et prudent, qui s'avance comme un torrent « rapide pour ravager votre province. Il emmènera vos femmes et » vos enfants en captivité. Une partie de vous périra par ses armes •» ou par la faim, les autres sei'ont obligés de recevoir le joug du «vainqueur. » Charlemagne s'avançait en effet (772) ', moins avec le désir de mettre un frein à ce peuple indocile, qu'avec la pensée gi-ande et civilisatrice d'établir le christianisme sur les ruines de l'idolâtrie.

Il marcha droit à Ehresbourg, vers Paderborn. Là se trouvait le principal sanctuaire des Saxons; là ils adoraient leur principale idole, ï'Hei-man-SaùP, leur dieu Mars '^ autour duquel se groupaient les plus chers souvenirs de la Germanie, ceux de la première victoire des Germains sur l'Empire ''*. La statue, armée de pied en cap, tenait de la main droite un étendard où se voyait une rose, et de la gauche une balance, pour montrer qu'elle pesait le sort des combats et en

• Eginhard., Tita Cnroli Magni.

' Colonne, ou statue de la Germanie ou d'Arminius. ' Eginhard., l'ita Coroli Magni.

* Les lieux voisins de Dethmold sont encore pleins des souvenirs de ce mémorable événement. Le champ qui est au pied du Teiitherç; s'appelle encore Wintfeld, ou Ciiamp de la Victoire; il est traversé par le Rodcnbcck, ou Ruisseau de san^, et le Knoclienbnch, ou Ruisseau des os, qui rappelle ces ossements trouvés, six ans a[)rés la défaite de ^ arus, par les soldais de Germanicus, venus pour leur rendre les derniers honneurs. Tout près de là est Feldrom, le Champ des Romains; un peu plus loin, dans les environs de r.vrmont, le Herminsberg, ou mont d'Arminius, couvert des ruines d'un château (jui porte le nom de Harminsbour;;, et sur les bords du Vcser, dans le même comté do la Lippe, on trouve Varenhol/, le Bois de Varus.

l5o HISTOIRE DE FRANCE. [An "74]

faisait pencher la fortune à son grë ^ Sur son bouclier, était un lion commandant à d'autres animaux j à ses pieds, un champ semé de fleurs. Ce national, mais superstitieux symbole, fut renversé et le temple démoli. Du reste, les Saxons adoraient une autre idole nommée Chrodo : c'était un vieillard qui tenait une roue des deux mains ^, d'où l'on a jugé qu'elle représentait le dieu Saturne ou le Temps ^ Surpris dans leurs forets, les Saxons donnèrent à Charlemagne douze otages, un par tribu ^.

Le roi se contenta de cette satisfaction, parce que lltalle réclamait sa présence. Ses premiers andjassadeurs n'ayant pu décider Didier à restituer le domaine du saint Siège, il lui avait adressé une seconde députation ^ pour lui offrir quatorze mille sous d'or, à condition que le pape serait satisfait. Sur le refus du prince lombard, il s'avança (773) vers l'Italie, dont Didier avait fortifié et défendait les passages. Avant de les attaquer, il renouvela ses propositions, qui furent encore rejetées. Les Lombards soutinrent mal cette fierté; car, une terreur panique les saisissant à l'approche de l'ennemi, Didier battu se retira à Pavie, et son fils Adalgise à Yérone, avec la veuve et les enfants de Carloman. Charlemagne assiégea aussitôt ces deux places. Conmie il se trouvait devant \érone, Gerberge en sortit pour se rendre à lui avec ses fils, et le duc Autchaire implora également sa générosité. Elle ne leur fit pas défaut. Le siège de Pavie durait depuis six mois, lorsque Charlemagne eut la dévotion d'aller à Rome visiter les tombeaux des saints apôtres à la fête de Pâques (774) • Adrien l'y reçut avec les honneurs accoutumés pour les exarques et les patrices. Mettant à profit la présence du roi des Franks à Saint-Pierre, il le pria de confirmer la donation que Pépin avait faite au pape Etienne dans l'assemblée de Quierci ; donation qu'il avait signée lui-même avec Carloman. Le roi, s'en étant fait lire l'acte, l'approuva, ainsi que les grands de sa suite; et fit même, par une générosité nouvelle, dresser l'acte d'une donation plus ample, attribuant à l'Eglise romaine l'île de Corse, Parme et ]\Iantoue, tout l'exarchat de Ravenne, les provinces de Venise et d'Istrie, les duchés de Spolète et de Bénévent. Il signa cette donation de sa main, la fit souscrire aussi par les évoques, les abbés, les ducs et les

* Grantzius, in Hist. Sax. Ann. Bertin. » Ibid.

' Le nom de Chrodo, qui paraît une corruption de y^'.i-tz;, peut confirmer cette conjecture.

* Monachus Engolismens., Vita CaroU Magni. Annal, Franc, ad ann. 772. s Anastas., in Fila Adriani.

[An 775] l'IV. III. — CHARLES I. l5t

comtes qui l'accompagnaient, la plaça sur l'autel de saint PieiTP ei ensuite sur son tombeau, au dedans de la Confession, et jura avec ses grands qu'il conserverait au saint Siège les domaines désignés dans cet acte, qui demeura entre les mains du pape. Il en fit faire un duplicata, qu'il mit sur le corps de saint Pierre sous le livre des Evangiles, qu'on y baisait, et l'y laissa. Il en emporta un autre exemplaire avec lui. Après avoir ainsi nourri sa piété, il pressa le siège de Pavie au point d'obliger Didier à se rendre prisonnier. La prise de cette capitale rendit Cliarlemagne maître des deux tiers de ritalie, et dans la sinte, il j^rit le titre de roi des Franks et des Lombards '. Adalgise se sauva par mer à Constantinople " ; mais le vainqueur emmena avec lui Didier, la reine son épouse, et Paul, fils de Warnefride et secrétaire du roi vaincu, qu'il garda à sa cour par estime pour son érudition. Didier, d'abord relégué à Liège, fut j;ransférè à Corbie où il embrassa la vie monastiqwe ^.

Dès que les Saxons avaient vu Chailemagne occupé de l'expédition d'Italie, ils étaient entrés sur les terres des Franks, et avaient pénétré jusqu'à Buriabourg, mettant le feu partout, et particulièrement aux lieux smnts en haine de la religion^. Un détachement alla, dans sa fanatique idolâtrie, pour brûler l'église construite par saint Boniface à Frizlar dans la Hesse ; mais le saint avait prophétisé en la bâtissant qu'elle ne périrait jamais par le feu, et l'événement vérifia sa prédiction^. Cliarlemagne, à son retour d'Italie, maicha contre cesbarbai'cs (yyS), après avoir fait recommander le succès de cette expédition nouvelle à Dieu, pour lequel il l'entreprenait'^. Et comme la conversion des Saxons était le fruit le plus précieux qu'il se promît de sa conquête, il joignit à son armée des évêques, des abbés et des prêtres qui devaient combattre l'idolâtrie sous ses étendards'. Pendant que leur zèle, soutenu des armes victorieuses des Franks, préparait de consolants résultats, le roi, compnîuant qu'on ne contiendrait les Saxons qu'en restant au milieu d'eux, releva le château d'Ehresbourg, repris et rasé par les Barbares l'année précédente ^. Les Saxons Angaiiens se soumirent, ainsi qu'une partie des Westphaliens.

' [n Cod. Car., et apud Gretserum. - ■ ?'*»'

* Eginhard., Annal., ann. 77 i.

' Ansclmus Lcodiensis. Sigebertus.

* Jnnal. Berlin, et Itletens.

" Jnnal. de Fulde, apud Script, rcr. Franc, t. 5, p- 328. « Hist. de l'Eglise gall., t. 6, p. 135. " In Fitd Star mi.

8 Rcœdiflcavit ipsum castellura, et Ijasilicani ibidem construxit. {Jnnal. Franc.) Eresburguiii rca^dificat. {/tnnal, Fuld.)

l52 HISTOIRE DE FRANCE. [\n 777]

Cependant les ducs lombards de Frioul, de Bénévent, de Spolète, conspiraient pour rétablir Adalgise, fils de Didier, que l'empereur de Constantinople promettait d'appuyer'. Charlemagne repassa en Italie au commencement de ^76, afin de les châtier : il n'eut qu'à paraître pour calmer ces mouvements; et sachant que les Saxons recommençaient leurs courses, qu'ils étaient même venus assiéger le château de Sigisbourg^, il retourna en toute hâte dans les Gaules. On le supposait encore en Italie, lorsqu'il parut en Saxe ^. Les Barbares se crurent perdus. Ils vinrent de toute part se soumettre à Charlemagne, en disant, pour le désarmer, qu'ils étaient chrétiens. Ce nom était la plus sûre sauvegarde, et le gage le plus certain d'amnistie, pour les rebelles. Un grand nombre de ces barbares recurent en effet le baptême, sur la fm de l'an 776, dans un fort que le roi des Franks avait fait bâtir sur la rivière de Lippe *. L'année suivante (777), l'assemblée des Franks se tenant à Paderborn, les chefs des Saxons s'y rendirent pour lui faire hommage, à l'exception du chef westphalien Witikind, qui s'était retiré chez les Danois (Northmen). Il y eut encore un grand nombre de Barbares qui reçurent le baptême dans cette occasion, après avoir promis de persévérer dans la profession du christianisme et d'être constamment fidèles au roi des Franks, sous peine de perdre leur liberté et leurs biens ^

Leur imagination avait dii être frappée à la vue d'un émir sarrasin, venu d'Espagne pour demander à Charlemagne de le rétablir dans son gouvernement qu'il s'engageait à tenir sous sa dépendance. L'année même où Pépin se fit roi, les Sarrasins perdirent l'unité de leur empire; fEsjDagne s'isola de l'Afrique, et se trouva elle-même affaiblie par le schisme qui divisait le califat''; cet affaiblissement des Infidèles, l'amitié des petits rois chrétiens, le concours des émirs révoltés du nord, favorisèrent les progrès des Franks^. Ils poussèrent juscp^i'à l'Ebre, et appelèrent leurs campements en Espagne une nouvelle province, sous les noms de Marche de Gascogne et de Marche de Gothie. Du côté oriental, tout alla bien, les Franks se trouvant soutenus par les Goths; mais, à l'occident, les Basques, vieux soldats d'Himalde et de Vaifaire, les rois

* Annal. Metens. Chron. Firdiin. Eginhard., Annal. , ad ann. 776.

* Annal. Berlin., ad ann. 776.

■» Et fecit castellura super fluvium Lyppia. (Annal. Franc.)

^ Annal. Berlin., ad ann. 77".

« Micbelct, Hist. de France, t. 1, p. 308.

7 Ibid., p. 3!7.

[An 781] l'IV. III. CHARLES I. l53

de Navarre et des Astiiries, qui voyaient Charlemagne prendre possession du pays et mettre tous les forts entre les mains de ses guerriers, s'armèrent sous Lope, fils de Vaifaire, qu'il ne faut pas confondre avec Lope, fils d'Hatton, par qui Hunalde avait été livré. Au retour, larrière-garde des Franks, attaquée par ces montagnards à Roncevanx, tandis qu'elle franchissait les Pyrénées, reçut un échec assez considérable. Plusieurs chefs des plus distingués y périrent, entre autres Roland, préfet de la côte britannique, si fameux dans nos romans de chevalerie '.

Cette absence de Charlemasfne sembla aux Saxons une favorable occasion de révolte. Ils reprennent les armes à la sollicitation de Witikind, et arrivent jusqu'au Rhin, ravageant tout ce qu'ils trouvent sur leur passage, brûlant les églises, profanant les vierges consacrées à Dieu, commettant toutes les horreurs et tous les sacrilèges que peuvent suggérer la barbarie et la haine de la religion ^. Mais le roi des Franks approche victorieux, sauf Téchec de Roncevaux. Ils se retirent alors avec précipitation, et un détachement envoyé pour incendier le monastère de Fulde est battu par les Franks, qui refoulent en Saxe les rebelles (778), pendant que les missionnaii'es fixés à Ehresbourg affermissent les néophytes dans la foi^. L'an 779, après une victoire remportée à Buckholz sur les Barbares, Charlemagne se présente au bord de l'Elbe, limite des Saxons et des Slaves; il reçoit de nouveau les serments des vaincus à Ohrheim; puis, consolé en voyant des milliers de Saxons, de Vinides et de Frisons régénérés parle baptême (780;*, laissant aux évèques et aux abbés le soin de donner une organisation religieuse à ces contrées^, il va célébrer à Rome la fête de Pâques de l'an 781 ''.

Il amenait avec lui les princes ses enfants. Adrien, qu'il pria de baptiser et de lever des fonts sacrés celui qu'on nommait Carloman ^, changea ce nom, au baptême, en celui de Pépin. Après la cérémonie, il donna l'onction royale aux deux jeunes princes, Charlemagne prenant ces précautions pour assurer la couronne dans sa famille et pour accoutumer les peuples à obéir à ses enfants. Adrien sacra roi d'Italie Pépin, qu'il venait de baptiser, et Louis, roi d'Aquitaine.

* Egînhard., Cita CuroU., apud Script, rcr. Franc, t. 5, p. 93, et Annal., ibid,, p. 9.03. Poel. Sax., 1. 1, thid., p. |/i3. Chron. de Saint Denis. I. I, c. 6.

* Epist. S. Ludgcri ad Nifridain. Ann. Franc, ad ann. 778. ^ Fila Sturnii.

* Chron. Moi.'isiac, ad ann. 780, apud Duche.'^no, t. 3.

" Epist. 64 Adriaiii, in Cod. Carol. -

^ Eginhard., ad anu. 781.

■ Apprnd. ad Chron. Mbrhmgi Rhegino.

l54 HISTOIRB DE FRANCE. [An 781]

Ainsi, tandis que la Neustrie, en perdant sa prépondérance, perdait son caractère national, l'Aquitaine, province gauloise qui, sous la première race, avait toujours figuré comme domaine, montait au rang d'un Etat distinct. Tm si grand changement, dit ]M. Augustin Thierry ', ne vint pas du hasard, mais d'une réaction énergique de l'esprit national des indigènes du midi contre le gouvernement fondé par la conquête. Ce peuple affranchi, mais non d'une manière absolue, malgré plusieurs insurrections, jouit alors du singulier privilège de communiquer aux fils des rois la royauté effective, et une puissance quelquefois dirigée d'une manière hostile contre leurs pères. Louis, fils de ce prince, fut roi en Aquitaine tout autrement que ne l'avait été Charibert, frère de Dagobert; et après que luimême eut hérité de l'empire, les Aquitains élurent celui de ses fils qu'il ne voulait pas leur donner. Tel fut le commencement d'une révolution qui, après des guerres longues et sanglantes, s'accompliL. par le démembrement définitif de l'empire des Franks.

A son retour dans la Gaule, Charlemagne vit à Parme le célèbre Alcuin, que l'archevêque d'York avait envoyé à Rome demander \e palUiun pour lui. Aussi habile à récompenser le mérite littéraire et civil que le mérite militaire, ce prince, dont toutes les pensées se tournaient vers la civilisation des peuples soumis à son empire, chercha à s'attacher un homme capable d'être le réformateur des lettres. Il obtint qu'après s'être acquitté de sa commission, le savant séjournât quelque temps à la cour des Franks; et c'est alors que Charles, qui avait eu pour maître dans la grammaire le diacre Pierre fie Pise, apprit la rhétorique, la dialectique, l'arithmétique et l'astronomie sous Alcuin, qu'il s'efforça de retenir en lui donnant les abbayes de Ferrières et de Saint-Loup de Troyes. Mais, lié par fobéissance envers son archevêque, ce maître du roi des Franks retourna en Angleterre, toutefois pour en revenir quelcpies années après et se donner entièrement à la Gaule. Ainsi 1" Angleterre, comme l'Italie, en fournissant à Charlemagne les instruments d'une régénération morale, payait tribut à la supériorité de son génie, et contribuait à civiliser ces Franks qui devaient réunir tous les genres de gloire. Mais il faut observer qu'en Angleterre et en Itahe, aussi bien qu'en Gaule, c'est des rangs du clergé que sortaient ces réformateurs des lettres ou des mœurs ; le clergé seul, comme ministre du christianisme, possédant les éléments d'une civilisation dont le christianisme conservait les débris, et dont il devait, en le rectifiant, reconstruire l'édifice écroulé.

♦ Lettres sur l'Hist. de France, p. 146.

[An 785] "V« m* ""■ CHARLES I. l55

Malheureusement, les mesures méditées par Charlemagne pour civiliser la Gaule et la Germanie rencontraient de puissants obstacles dans la sauvage barbarie des tribus idolâtres. Tandis que les évêques, les abbés et les prêtres, répartis sur leur territoire, travaillent avec sécurité à l'éducation de ces tribus, voilà que Witikind, descendu encore une fois du Nord et recrutant sur son passage une foule de Saxons, vient battre près Sonnetbal (vallée du soleil) les lieutenants de Charlemagne. Le roi des Franks accourt : Witikind a disparu. Mais tous les rebelles ne l'ont pas suivi dans sa retraite rapide : Charlemagne se fait livrer quatre mille cinq cents d entre eux; et se résignant à un exemple de fermeté, qui accuse en lui un reste de dureté barbare, il fait trancher en un jour, à Verden, ces quatre mille cinq cents têtes (782) '. Le premier effet que produisit ce carnage fut une consternation générale ; elle se changea en fureur, au retour de Witikind; et les Saxons soulevés protestèrent dans trois batailles sanglantes, qui furent pour eux autant de défaites, contre la domination des Franks. L'hiver même n'arrêta point le vainqueur, qui, s'installant au fort d'Ehresbourg ("85), s'opiniâtra à poursuivre la guerre.

Charlemagne, en réduisant toute la Saxe par la force des armes, n'avait pu réduire Witikind; mais il ne désespéra pas de le gagner^. Il lui fit proposer une conférence, et lui envoya des otages pour garants de sa sûreté. AYitikind, craignant qu'on ne l'accusât d'avoir manqué de cœur s'il refusait la conférence, se rendit à Attigni (780) où était alors la cour. Là, ce que tant d'armées et de victoires n'avaient pu faire, la majesté et la bonté du roi des Franks l'accomplirent. Witikind se soumit, et, examinant alors avec soin la religion qu'il avait si cruellement persécutée, il détesta le paganisme et demanda le baptême. Il fut en effet baptisé, avec un autre chef des Saxons nommé Albion, et Charlemagne voulut être son parrain ^. Witikind, qui n'avait pas moins de franchise que de bravoure, donna des preuves éclatantes de la sincérité de sa conversion, en montrant dans la suite autant de zèle pour la propagation de la foi, qu'il avait mis d'acharnement à en entraver les progrès.

Occupé de la guerre extérieure, Charlemagne ne perdait pas de

' Cnctcrorum, qui, prrsuasioni cjtis Vitikindi morem gercntes, tantùni facinus i)rregcrunt, usque ad M. M. M. M. D. traditi, jussu rcgis onines unâ die decollati sunt. Hujusniodi vindictà perpetratà, rex in biberua concessit. (Ej^inh., Jnnal., apud Script, rer. Franc, t. 5, p. IQij.) Annal. Fuld., p. 329. Annal. Metens., p. 344.

* Annal. Poetœ Sax., 1. 2, ad. ann. 785. Hisl. de l'Eglise gall., t. G, p. 164.

* Annal.^Metens. Chron. Moissiac.

ï56 HISTOIRE DE FRANCK. [An 797]

vue les lettres que la paix intérieure permettait de cultiver : sa protection couvrait ceux qui se vouaient à leur culte. Le diacre Paul, fils de Warnefride, l'écrivain le plus poli et le plus estimé de son temps, ayant été accusé auprès de lui de se mêler d'autre chose que d écrii'e, et d'être entré dans une conspiration pour rétablir Didier, ancien roi des Lombards (786)', il voulut avoir sur ce point un éclaircissement avec Paul, qui eut la hardiesse de répondre que Didier était toujours son maître. Dans le premier mouvement de sa colère, le roi des Franks ordonna qu'on coupât les deux mains au téméraire; mais, se rétractant aussitôt, il s'écria: «Eh! où trouve- » rions-nous un aussi habile historien, si on lui coupait la main qui » a écrit de si beaux ouvra^res? » Il se borna à éioijïner Paul. Celuici quitta la Gaule, et après avoir passé quelque temps auprès d'Arigise, duc de Bénévent, il se retira au Mont-Gassin, où il embrassa la vie monastique^.

Get Arigise devait, à son tour, exercer l'activité guerrière de Charlemagne. Le roi des Franks, ayant dompté les Bretons de l'Armorique qui avaient essayé de décliner son ascendant (^786), et voulu ensuite visiter pour la troisième fois les tombeaux des saints apôtres (787), marcha, à la prière du pape, contre le duc de Bénévent, qu'on voyait toujours en contestation avec le saint Siège ou avec les gouverneurs grecs. Arigise, redoutable par sa position, offrit pourtant les satisfactions convenables; et Gharlemagne les accepta, d'après le conseil des évêques, de peur que les biens des Eglises et des monastères ne fussent pillés. Il reçut en otage le fils même du duc, et revint à Rome célébrer la fête de Pâques ^.

Toujours zélé pour le développement des arts, de ceux surtout qui, en contribuant à la majesté de l'office divin, pouvaient produire plus d impression sur des esprits peu cultivés, il profita de son séjour à Rome pour obtenir du pape des chantres romains qui enseignassent aux Franks le chant grégorien dans toute sa pureté. Adrien lui donna les deux plus habiles chantres de la ville, Théodore et Benoît, et des Antiphoniei's de S. Grégoire qu'il avait notés lui-même. Le roi, à son retour dans la Gaule, mit l'un de ces chantres à Metz et l'autre à Soissons, enjoignant à tous les maîtres de chant de son rovaume de leur apporter leurs Antiphoniers à corriger et d'apprendre d'eux à chanter. Ainsi tous les chantres franks apprirent la note romaine, sans égaler toutefois la délicatesse des

* Chron. sctncti l'incentii de Vulturno. apud Dnchesne, t. 3, p. 678. ^ Hist. de l'Eglise gall., t. 6, p. 167. ^ Jlnnal. Metens

[An 787] ^ï^' m* "" CHARLES I. V10;7-

Italiens. Ceux-ci leur enseignèrent encore à toucher l'orgue, dont on commençait à se servir dans l'office divin. L'école de chant, établie à Metz, fut la plus célèbre de toute la Gaule '.

Charlemagne ne borna pas là ses soins. Il savait que l'étude des lettres n'est pas moins nécessaire pour le bien de la religion que pour l'utilité et la gloire de l'État : il s'appliqua donc, au retour de son troisième voyage de Rome, à faire fleurir les lettres et les sciences dans la Gaule. L'ignoi-ance, hélas ! avait cessé d'y être honteuse, même dans la clergé -; elle s'y était enracinée, par suite du défaut de maîtres et d'écoles publiques. Pour y remédier, le roi résolut d'établir des écoles dans les principales villes et dans les plus fameuses abbayes de ses possessions. « Nous vous faisons savoir, « écrivit-il, que nous avons jugé utile que, dans les évêchés et les M monastèi'es dont nous sommes chargés, on s'appliquât non-seu- » lement à maintenir la régularité, mais encore à enseigner les letw très à ceux qui ont des dispositions pour les sciences... Car, quoi- » que ce soit une meilleure chose de faire le bien que de le connaître, « il faut le connaître avant de le faire. » Il ajoute qu'ayant reçu des lettres de plusieurs monastères, il en a trouvé le sens et les pensées raisonnables, mais l'expression barbare et le style fort mauvais; que cette négligence lui a fait craindre qu'on ne fût moins capable d'entendre les divines Ecritures, interprétation qui suppose la connaissance des lettres humaines; qu'en conséquence il recommande qu'on exécute ses ordres touchant l'érection des écoles avec le même zèle qui les lui a fait donner. « Car nous sou- » haitons, dit-il, que vous soyez, comme doivent l'être des soldats de » l'Eglise, des hommes pieux et savants; que vous viviez bien, et » que vous parliez bien. » L'exemplaire qui nous a été conservé de cette Lettre est adressé à Baugulfe, abbé de Fulde : Baugulfe établit en effei: à Fulde une école à laquelle plusieurs hommes remarquables qui en sont sortis donnèrent beaucoup d'éclat.

Le roi des Franks, prenant l'initiative de ce qu'il ordonnait aux autres, voulut, pour honorer les beaux-arts, que son palais en devînt le séjour. Il y établit une école publique, où il plaça les meilleurs maîtres, et à leur tête le célèbre Alculn, qui était revenu dans la Gaule. Il faut entendre les contemporains raconter cette tentative de réforme littéraire, ces louables efforts pour rétablir l'unité de l'enseignement dans l'empire. « Il advint qu'au rivage de Gaule

» Mis t. de l'Eglise gall., t. 6, p. 169. > Ibid.,^, 170.

l58 HISTOIRE DE FRANCE. [An 787]

» débarquèrent, avec des marchands bretons, deux Scots d'Hibernie, » hommes d'une science incomparable dans les écritures profanes " et sacrées. Ils n'étalaient aucune marchandise, et se mirent à crier » chaque jour à la foule qui venait pour acheter : « Si quelqu'un M veut la sagesse, qu'il vienne à nous, et qu'il la reçoive; nous l'a- » vons à vendre... » Enfin ils crièrent si longtemps que les gens éton- » nés, ouïes prenant pour fous, firent parvenir la chose aux oreilles « du roi Charles, amateur toujours passionné de la sagesse. Il les fit " venir en toute hâte, et leur demanda s'il était vrai, comme la re- 5> nommée le lui avait appris, qu'ils eussent avec eux la sagesse. Ils '> dirent : « Nous l'avons, et, au nom du Seigneur, nous la donnons « à ceux qui la cherchent dignement. » Et connue il leur demandait î> ce qu'ils voulaient en retour, ils répondirent : « Un lieu commode, » des créatures intelHgentes, et ce dont on ne peut se passer pour « accomplir le pèlerinage d'ici-bas, la nourriture et l'habit. » Le roi, » plein de joie, les garda d'abord avec lui quelque peu de temps. » Puis, forcé d'entreprendre des expéditions militaires, il ordonna » à l'un d'eux, nommé Clément, de rester en Gaule, lui confia un assez ■» grand nombre d'enfants de haute, de moyenne et de basse con- » dition, et leur fit donner des aliments selon leur besoin et une ha- « bitation commode. L'autre, Jean Mailros, disciple de Bède, il » l'envoya en Italie, et lui donna le monastère de Saint-Augustin, )) près la ville de Pavie, pour y ouvrir école. Sur ces nouvelles, Al- » binus, de la nation des Angles, disciple du savant Bède, voyant » quel bon accueil Charles, le plus religieux des rois, faisait aux » sages, s'embarqua et vint à lui '. » Ainsi Charlemagne, outre plusieurs habiles professeurs de grammaire et d'arithmétique, qu'il avait amenés d'Italie au retour de son troisième voyage à Rome, attirait auprès de lui par ses largesses les savants de toutes les par-

' Eginli., JQ Cdrol. Magn., c. 25 : « Albinum, coguoraento Alcuinum, item diaconura.de Britannià, Saxonici geneiis liominein. » Alcuin avait écrit à Charlemagne : « Envoyez-moi de France quelques savants traités aussi excellents que » ceux dont j'ai soin ici (à la bibliothèque d'York), et qu'a recueillis mon maître » Ecbert ; et je vous enverrai de mes jeunes gens qui porteront en France les » fleurs de Bretagûc; en sorte qu'il n'y ait plus seulement un jardin enclos à » York, mais qu'à Tours aussi puissent germer quelques rejetons du paradis. » {Episf. I.) Appelé en France, il devint le maître du Scot Rabau Maur, fondateur de la grande école de Fulde. Eginhard dit (c. t6) que Charlemagne donnait les honneurs et les magistratures à des Scots, estimant leur fidélité et leur valeur, et que les rois d'Ecosse lui étaient fort dévoués. Dans sa fie de S. Césaire, dédiée à Charlemagne, lléricus dit : « Presque toute la nation des » Scots, méprisant les dangers de la mer, vient s'établir dans notre pays, avec «une suite nombreuse de philosophes. > ( Michelet, Hist. de France, t. 1, p. 337.) r i \ ,

[An 787] ^^^' m* — CHARLES I. I Hg

lies du monde. Il croyait qu'un prince ne pouvait acheter assez cher des hommes dont les talents devaient faire honneur à la religion et à l'Etat. Fâché un jour de ce que, malgré ses recherches, il ne trouvait pas autant d'hahiles maîtres qu'il l'aurait souhaité, il s'écria : « Plût à Dieu que j'eusse douze hommes aussi savants que » Jérôme et Augustin! » Alcuin, qui l'entendit parler de la sorte, lui répondit avec un peu d'émotion : « Quoi! prince, le Créatem- du ciel « et de la terre n'a eu que deux hommes de ce mérite; et vous, vous » en voudriez douze ' ! »

Les maîtres vivants ne suffisent pas pour former des savants; il faut encore des livres qui sont comme les gardiens et les dépositaires de la science. Charlemagne prenait des précautions pour que cette source puhlique de l'érudition ne fût pas altérée par la négligence des copistes, dont on était ohligé de se servir avant l'invention de l'imprimerie. Il fit revoir et corriger avec une grande exactitude l'Ancien et le Nouveau Testament ; puis il donna ses soins à la correction des prières de l'office divin, dont le style et le latin harbare lui parurent peu dignes de la majesté de Dieu. L'ordonnance qu'il publia à ce sujet, et qu'il adressa à tous les lecteurs des Eglises de ses Etats, est l'un des plus beaux monuments de la jjiété de ce roi des Franks ^. « Quoique nous soyons, y dit-il, dans l'impuissance de » rendre à Dieu d'assez dignes actions de grâces pour toutes les » prospérités dont il nous comble et à la guerre et dans la paix, sa » divine bonté veut bien cependant nous tenir compte de notre « bonne volonté. C'est pour lui donner quelques marques de notre » reconnaissance en travaillant à rendre de plus en plus florissantes » les Eglises de notre royainne, que nous avous tâché d'y faire re- '> vivre l'amour des lettres presque éteint par la négligence de nos '> ancêtres, et que nous avons invité tous nos sujets, par notre exem- " pie, à s'appliquer à l'étude des arts libéraux. Nous avons com- « mencé par faire corriger avec soin les exemplaires de l'Ancien et » du Nouveau Testament, qui avaient été depuis longtemps altérés » par l'ignorance des copistes. Ensuite, excités par l'exemple du roi M Pépin notre père de respectable mémoire, qui, pour donner luie » nouvelle splendeur aux Eglises des Gaules, y a établi le chant ro- ») main, nous avons pris à tâche d'enrichir l'office ecclésiastique de » Leçons choisies et Propres du temps. Il nous a paru qu'il serait » honteux à notre siècle de souffrir qu'on chantât aux nocturnes » des Leçons peu convenables, sans nom d'auteurs, et pleines de so-

• Monacli. San Gall, in P'ifâ CaroL, I. 1.

* Àpud Bal., t. I, Capit., et 1. 1, Analect,

l6o HISTOIRE DE FRANCE. [An 787]

« lecismes et de barbarismes, telles que sont celles qui ont été re- » cueillies précédemment. C est pour y remédier, que nous avons » chargé le diacre Paul de parcourir avec soin tous les ouvrages des ') saints Pères, et d'y cueillir les plus belles fleurs, pour en com- « poser un bouquet. Il a exécuté ce dessein en deux volumes, où il » a marqué des Leçons pour le cours de l'année et pour les princi- » pales fêtes. Après les avoir examinées et approuvées, nous avons " j^g*^ ^ propos de vous les envoyer, afin qu'on puisse les lire dans » les église-r. » On ne sait pas en quel temps précisément Charlemagne publia cet ouvrage; mais on voit par les qualités qu'il prend de roi des Franks et des Lombards, ainsi que de patrice des Romains, qu'il n'avait pas encore le titre d'empereur : ce dut être avant la disgrâce du diacre Paul.

La retraite ou l'exil de cet habile écrivain ne nuisit pas aux progrès des lettres dans la Gaule. Il se forma en peu de temps, au sein des Franks, comme une académie de savants, où siégeaient les principaux conseillers du roi. Ils étaient ensemble en commerce de littérature, et ils se donnèrent des surnoms empruntés aux anciens, pour faire revivre en quelque sorte par leurs noms le goiit de l'antiquité qu'on ne trouvait pas dans leurs écrits. Alcuin se nommait Flaccus; Adalard, Augustin ; Riculfede Mayence, Damaetas; Engilbert, abbé de Centule, Homère; Charlemagne, David. Malgré ces noms pompeux, dit M. Michelet ', quelques Poésies du Goth italien Théodulfe, évêque d'Orléans, quelques Lettres de Leidrade, archevêque de Lyon, méritent peut-être seules quelque attention ; pour le reste, c'est la volonté qu'il faut louer, et la réforme littéraire, dirigée par Alcuin, porte un cachet de pédantisme et d'infécondité ^.

En Charlemagne personnellement, la beauté de l'esprit ( il faut en convenir) égalait la grandeur d'âme. Il avait d'heureuses dispositions pour les belles-lettres, et de grands talents pour l'éloquence. Il parlait le latin comme sa langue naturelle ; pour le grec, il l'entendait mieux qu'il ne le parlait. Il faisait passablement des vers, c'est-à-dire qu'il était excellent poëtê pour son temps. Mais, avec toutes ces connaissances, Eginhard, son secrétaire, qui nous a laissé sa Vie, semble faire entendre qu'il ne savait pas écrire. « Il tâchait « d'écrire, dit cet historien'*, et il faisait mettre des tablettes sous » son chevet, pour s'y exercer quand il en avait le loisir. Mais il fit » peu de progrès dans un art qu'il commença trop tard à apprendre. «

* Hist. de France, t. 1, p. 335.

* Voyez, au surplus, notre ffistoire littéraire de la France au moyen âgé,

* In Vitd CaroU.

fAn 788] ^^^- "I- — CHARLES I. l6î

On ne doit pas en conclure, comme l'ont fait quelques modernes, que ce prince ne sût pas même écrire son nom. Il s'agissait apparemment de l'écriture dont on se servait pour transcrire les livres, et qui était différente de l'écriture usuelle. D'ailleurs, on conserve, à ce qu'on croit, les oiiginaux de plusieurs Chartres que Charlemagne a souscrites de sa main par un monogramme dont les lettres sont très-bien formées'.

Un si grand prince partageait ses soins, sans les diminuer, et l'amour des lettres ne dérobait rien à l'application qu'il devait aux affaires politiques de l'Etat.

Charlemagne avait reçu à Rome des envoyés de Thassillon, duc de Bavière, gendre de Didier et beau-frère du duc lomjjard de Bénévent. Pendant que ce dernier s'entendait avec les Grecs, maîtres de la mer, le premier s'assurait contre les Franks du concours des Slaves et des Abares : conjuration extérieure, qu'il prétendit sans doute dissimider en députant vers Charlemagne. Ses ambassadeurs ne donnèrent pas au roi les satisfactions que des sujets de mécontentement antérieurs autorisaient à exiger ; mais ce prince, à son retour d'Italie, sut bien le contraindre de demander grâce ^. A peine lui eut-il pardonné, qu'il connut tous ses coupables projets. Le cernant alors avec trois armées, il lui enjoignit de se présenter (788) à rassemblée d'Ingelheini'^; et Thassillon, vaincu sans combat, y comparut. On l'arrêta prisonnier; on le convainquit par la déposition même des Bavarois d'avoir pressé les Abares de déclarer la guerre à Charlemagne; sur son aveu, on instruisit son procès. Les grands de l'assemblée opinèrent à le condamner à mort; mais le roi, se rappelant que Thassillon était par sa mère petit-fils de Charles-Martel, lui accorda la vie '^. Touché de cette clémence, ainsi que de repentir, le duc se jeta à genoux au milieu de l'assemblée, demandant humblement deux grâces : la première, qu'on lui permît de se retirer dans un monastère pour y faire pénitence; la seconde, qu'on lui épargnât la honte de lui couper les cheveux devant l'assemblée, et qu'on attendît pour le faire qu'il fût dans le

* Anna t. n^rtin.

■• Rhcgino, in Chrnii.

♦ Egiûhard., ann. 788, et J ita Carol. liJagn.

h II

l6'2 HISTOIRE DE FRANCE. [An /89]

monastère. Cette double grâce ne lui fut pas refusée. Nos rois avaient coutume de punir les princes et les seigneurs rebelles, en les enfermant dans une couiinunauté religieuse, et quelquefois en les obligeant à prendre l'habit monastique, afin que le châtiment fut aussi salutaire qu'il paraissait humiliant. Les deux fils et les deux filles de Thassillon, furent traités connue leur père, Charlemagne cherchant à éteindre par ces précautions jusqu aux dernières étincelles des guerres civiles. C'est ainsi que la Bavière périt comme nation : elle fut désormais gouvernée, à l'instar des autres provinces, par les comtes que le roi des Tranks y envoyait. Au reste, il ne manqua à son dernier duc que la fidélité, pour être un grand prince. Thassillon montrait de la piété et de la libéralité envers les églises, et il fonda plusieurs monastères. Mais son ambition, plus grande que son pouvoir, le rendit parjure et malheureux.

Délivré de cet ennemi, Charlemagne s'appliqua avec plus de liberté à rétablir le bon oindre dans l'Eglise et dans l'État'. A cet effet, il publia l'année suivante (789), à Aix-la-Chapelle, un capitulaire en quatre-vingt-deux articles, et il envoya des commissaires dans les provinces pour tenir la main avec les évêques à l'exécution de ces règlements. Rien de plus édifiant que la préface du capitulaire : « Nous vous exhortons, y dit le roi aux évoques, à conduire » par votre vigilance et vos avertissements le troupeau du Seigneur )) dans les pâturages éternels, et à rapporter sur vos épaules dans 5' le sein de l'Eglise les brebis égarées.... C'est dans cette vue que '> nous avons délégué nos envoyés, pour corriger avec vous et par 5) votre autorité ce qu'il conviendra de réformer. ...JEt que personne « ne traite à ce sujet notre entreprise de téméraire présomption : 5> car nous lisons que le saint roi Josias s'efforça, par ses réprimanî> des et ses exhortations, de ramener au culte du vrai Dieu le ■» royaume qu'il lui avait donné sur la terre. Ce n'est pas que nous » osions nous égaler à ce religieux prince; mais nous devons tâcher « de suivre les exemples que les saints nous ont donnés. » On rapporte au même temps un capilulaire fait pour la Saxe en trentequatre articles, qui tendent la plupart à affermir la foi dans cette nouvelle chrétienté ". Mais il aurait manqué quelque chose à la gloire de Charlemagne si, après avoir dompté tant d'ennemis de l'Etat, après avoir délivré le saint Siège des tyrans qui l'opprimaient, il n'avait aussi fait triompher la foi de tous les hérétiques qui l'at-

' Ilist. de l'Eglise gan.,\. 6, p. 177. * Ibid, p, 183,

[An 789] I-IV. III. — CHARLKS I. l63

taqnèrent de son temps ^ Dans les combats qu'il leur livra, il ne se regardait que comme le soutien de l'Eglise, pour la protéger et là défendre. Le corps épiscopal jugeait, et le prince lui prétait son bras victorieux pour faire exécuter ses jugements. Ce fut cet heureux concert des deux puissances qui sauva la religion, et qui ferma toutes les avenues à l'hérésie de Nestorius, renouvelée, sous d'autres termes, dans le voisinage des Gaules, par Elipand de Tolède et Félix d'Urgel. ■ ^

Cependant la punition du duc des Bavarois n'avait pas empêché l'effet de ses intrigues d'éclater. Les Abares entrèrent sur les terres des Franks, comme ils en étaient convenus, avec deux armées qui pénétrèrent, l'une dans le Frioul, l'autre en Bavière, et qui furent mises en déroute. Une armée plus nombreuse parut encore en Bavière : elle eut le même sort. De leur côté, les Grecs, disposés par le duc de Bénévent à seconder en Italie un soulèvement général des Lombards, n'y vinrent que pour subir un échec, à la suite duquel Adalgise se retira à Constantinople. Le gain de ces quatre batailles présageait de nouveaux triomphes. Charlemagne, parvenu sur l'Elbe en face des Slaves, se vit obligé d'intervenir dans leurs querelles et de soutenir les Obotrites contre les Wiltzi ou ^Veletabi : les Slaves donnèrent des otages, et l'empire des Franks s'augmenta, du moins en apparence, de tout ce qui est entre l'Elbe et l'Oder (789).

C'était entre les Slaves de la Baltique et ceux de l'Adriaticpie, derrière la Bavière devenue simple province, et dans les marais de la Hongrie, que se retranchaient les Huns ou Abares, cavaliers infatigables, qui de là fondaient à leur choix sur les Slaves et sur 1 empire grec. Voisins des Franks, ils eussent également levé sur eux des tributs, pour grossir les richesses de leur camp ou /v//^"', prodigieux village de bois qui couvrait toute une province, et que fermaient des haies d'arbres entrelacés. 11 y avait là, dit M. Michèle t \ les rapines de plusieurs siècles, les dépouilies des Bysanlins, entassement étrange des objets les plus brillants, les plus inutiles aux Barbares, bizarre musée de brigandage. Ce camp, d'après vm vieux soldat de Charlemagne, aurait eu douze ou quinze lieues de tour '^

' Histoire (In V Eglise gall., p. 197.

» Hist. de France^ t. 1, p. 32i.

5 Mouach. San Gall., 1. 2, c. 2 : Toira Ilunoruiu novcm circulis cinc;cl)atur... Tàin latus fuit unus circulus... quantum rst spaliuiu de Castro 1 uronico ad Constautiain... Ità vi<t et villa" erant locatu', ut do aliis ad alias V(ix Iiumana posset audiri. Conlràcadcm quociuc a;di(icia, inter inexpuiijiKibiîes illos muros, port;e non salis lata erant couslitut;v... Itcni de secundo circule, qui similiter

l64 HISTOIRE DE FRANCE. [An 792'

comme les villes de lOiient, Ninive ou Baljylone. Tel est le génie des Tartares : le peuple inii en un seul camp, le reste en pâturages déserts. Celui qui visita le Chagan des Turcs au vi*^ siècle trouva le Barbare qui siégeait sur vm trône d'or au milieu du désert. Le chef des Abares, dans son village de bois, se faisait donner des lits d'or massif par l'empereur de Constantinople '. Mais les Franks n'avaient garde de se rendre ses tributaires. Loin de là, Cliarlemagne, attaquant les Abares (791), s'avança jusqu'au Raab et incendia le peu d habitations cjull renrontrait. Son fils Pépin, roi d'Italie, défit renncmi dans plusieurs combats, et les victoires de ce jeune prince causèrent plus de joie à Charlemagne que les siennes propres. Comme il en rapportait à Dieu toute la gloire, il fit faire des prières publiques dans son armée, pour demander au Seigneur la continuation de sa protection dans une guerre dont le salut plutôt que la soumission des Abares était la fin^

Les conjurations extérieures de peuples ennemis étaient moins menaçantes pour un prince guerrier, que les conjurations intérieures. Indisposés par l'orgueil et la cruauté de la jeune reine Fastrade, plusieurs grands conspirèrent contre Charlemagne. Le complot avorta; mais, quelques années après. Pépin, surnommé le Bossu, que le roi des Franks avait eu d'Himiltrude, outré de n'être pas roi comme ses frères Pépin d'Italie et' Louis d'Aquitaine, s'associa à d'autres mécontents pour renverser son père^. Les conjurés s' étant réunis la nuit dans une église de Ratisbonne pour concerter leurs projets (792), vm prêtre lombard, nommé Fardulf, qui était demeui-é dans cette église, les entendit et alla aussitôt avertir le roi, lequel, pour le récompenser de ce service, lui donna l'abbaye de

ut primus crat exstructus; viginti milliaria Teutoniea, quie sunt quadraginta Italica, ad terlium usquc tcndebantur; similiter usque ad nonum ; quamvis ipsi circuli alius alio inultô contractiores fuerunt... Ad has ergù munitiones per ducentos et eo ampliùs annos, qualescunique omnium occidcntalium divitias congregantcs... orbem occidiium penè vacuam dimiserunt.

» Exe. Menandri, p. I06-IC4. Theophilact-, 1. 2, c. 16, 17. Gibbon, c. 42, 4G.

s Hist. de l'Eglise gall., t. 6, p. 202.

^ Ibid., p. 204. Aiin. Moissitic. Eginli., Carol. Mûgn., c. 20, apud Script, rer. Franc.., t. 5, p. 97 : Harum conjurationum Fastrad<e crudelitas causa et origo extitisse creditur; et id< ircè in anibabiis (conjurationibus) contra regcra conspiratum est, quia uxoris ciudelitati consentiens a suœ naturœ benignifate ac soliteî mansuetudine immaniter exorbitasse vidcbatur. — Eginh., /tnnnl., ibid., p. 220 : Facta est contra rcgem ronjuratio à filio suo majoie, nomine Pipino, et quibusdam Francis, qui se crudciilatem Fastradae rcginse ferre non posse asscverabant... i\nx cùm per Fardulfuni Longobardum détecta fuisset, ipse ob merituni fîdei scrvatœ monasterio S. Dyonisii rionatus est — Ann. Firme, ibid., p. 65 : Filius régis Pippinus, ex concubinà Himildrudâ, cura aliquibus coniitibus Francorum consiliatur...

[An 793] ï'I^'' ï"- — " CHARLES I. l65

Saint-Denis. Charleniagne fit arrêter les coupables, qui furent jugés et condamnés à mort dans une assenil)lee qu il convoqua à Ratisbonne. Mais il pardonna à la plupart, et après avoir fait recevoir la tonsure cléricale à Pépin, il se contenta de le détenir dans le monastère de Prum.

Les Lombards de Bénévent, les Sarrasins et les Saxons ne virent pas plutôt Charlemagne occupé à dompter les Abares, qu'ils opérèrent une diversion.

L'incursion des Sarrasins était plus sérieuse que les agitations des Lombards, presque aussitôt apaisées par l'arrivée du roi d'Italie. Guillaume au Court-Nez, comte de Toulouse et régent d'Aquitaine, s'opposa à l'armée du calife Hixêm, qui avait franchi l'Ebre, les Marches et les Pyrénées. 11 joignait une grande bravoure à une piété singulière; mais il avait des troupes peu aguerries, qui l'abandonnèrent lâchement '. Les Infidèles remportèrent donc siu' lui des avantages : ils brûlèrent les faubourgs de Narbonne, et firent dans cette province tous les ravages qu'on pouvait attendre d'une nation dont la férocité n'était réprimée que par son avarice, et qui n'épargnait le sang que de ceux dont elle espérait vendre la liberté. Mais l'indignation et la honte d'une lâche fuite rappelèrent bientôt les Franks au combat. Guillaume rallia ses troupes, et, suppléant à leur valeur par sa prudence, il remporta plusieurs victoires qu'il ne dut pas moins à sa piété qu'à son courage. Il enleva aux Sarrasins la ville d'Orange, et pour être plus en état de la conserver, il y fixa sa demeure. L'ennemi reprit alors la route d Espagne, emmenant tout un peuple de captifs, et chargé de riches dépouilles, dont le calife orna la magnifique mosquée de Cordoue".

Quand Charlemagne apprit cette invasion des Sarrasins, il pressait en Souabe les travaux d'un canal, qui aurait joint le Rhin au Danube, si l'humidité de la terre et la continuité des pluies n'en avaient empêché l'exécution (793)'^.

La nouvelle du soulèvement des Saxons, alliés maintenant aux Abares, au lieu de fournir une armée contre eux, l'émut d'autant plus que ces peuples, retournant avec passion au culte de leurs anciennes idoles, chassaient ou égorgeaient les prêtres et brûlaient les églises. Dès qu'il sut que Theuderic, son lieutenant dans ces

* Fita snncti Guill. Cellon.

* Citron. Moissiac, Hist. du Languedoc, 1. <J, c. 26. Conde, /i/j/o/>e (traduite de l'arabe en espagnol) de lu domination des Arabes et des Maures en Espagne, t. 1, p. 204, de la traduction française. Michclet, Uist. de France, t. I, p. 326. Rodericus Toletanus.

* Efiinh., Annal., ad ann. 793.

l()6 rrrsTOiRK de pkance. [An 794]

contrées, avait été atl.:u[tié par eux à l'iTnproviste et battu près le Véser, il se clisj)()sa à la guerre. En attendant, il fit célébrer le concile de Francfort, ainsi nommé du lieu où il fut assemblé, et qui n'était alors qu'une maison royale'.

La doctrine de Félix d'ilrgel, déjà condamné en 792, dans un concile de Ratisbonne, et d'Elipand, métropolitain de Tolède, fut anathématisée à Francfort (794) ; mais le second concile de Nicée, où Timpératrice Irène avait fait condamner l'erreur des Iconoclastes, y fut très-maltraité, parce qu'on en jugea sur de faux actes qu'on avait reçus de Constantinople. La prévention des Franks contre l'impératrice, qui avait suscité des troubles en Italie, ne les disposait pas d'ailleurs à accepter les décisions d'une assemblée qui n'était pas encore regardée comme œcuménique dans la Gaule. Irène avait rompu l'alliance avec Cliarlemagne, et fait épouser, malgré lui, à son fds Constantin, une fdle arménienne, au mépris de Rotrude, fille du roi des Franks, d'abord destinée à ce jeune prince, et qui avait même auprès d'elle un eunuque grec pour lui apprendre la langue et les usages du pays^. C'est contre le même concile de Nicée qu'avaient été composés, vers 790, quatre livres appelés Lwres Carolins^ parce qu'ils furent écrits au nom de Cliarlemagne ^. On n'y reconnaît ni la modération de ce prince, ni le respect et l'amour qu'il avait pour le saint Siège, et en particulier pom^ la personne d'Adrien, ni l'esprit et la piété d'Alcuin auquel des critiques ont attribué cet ouvrage. C'est un écrit, plein de termes injurieux et de faux raisonnements, dont le titre seul est un outrage, puisqu'il porte : Contre le concile qui a été tenu sottement et arrogamment en Grèce, pour faire adorer les images. Il n'en est pas moins certain que Cliarlemagne fit composer un écrit contre le second concile de Nicée, et que l'abbé Engilbert le porta à Rome par ses ordres. Adrien, qui dut en être cboqué, y répondit pourtant avec beaucoup de modération '*. Aussi, lorsque ce grand pape mourut, deux années après, le roi des Franks le pleura-t-il comme son ami et comme son père^; il composa même une épitaphe en trente-huit vers élégiaques, qu'il fit graver en lettres d'or sur un marbre, pour être placé sur son tombeau.

' Eginh., ad ann. "94.

* Theophan., Chronograpliia, p. 384, 391. ' Hist. de l'Eglise gall., t. 6, p. 232.

* Conc. Labb.. t. 7, p. 955.

^ INuntiato Adriani obitii, quem amicuin prœcipuè habebat, sic flevît, ac si fratrein aut carissimum lilium amisisset. (Eginh., Carol. Magn., c. 19.)

[An 706j Ï^IV. III. — CHARLES I. l6y

Charlemagne, dans le but d'ôter aux Bavarois tout prétexte de révolte, voulut que 'i'hassillon, leur ancien duc, renonçât dans le concile de Francfort au pouvoir qu'il avait naguère exercé. Tiré du monastère où il était captif pour être amené devant le concile, il demanda pardon des infidélités dont il s'était rendu coupable, tant sous le règne de Pépin que sous celui de Charlemagne, et abdiqua pour lui et ses fils les droits qu'il avait à l'obéissance des Bavarois. Résigné dans la disgrâce, il mourut saintement au monastère de Jimiiéges, où on l'envoya avec ses enfants'.

L'ascendant de Charlemagne en Germanie, si explicitement reconnu par Thassillon, n'avait pour contradicteurs que les Saxons et les Abares. Ne pouvant dompter la Saxe, le roi des Franks essaya de la dépeupler. Les députés des Saxons l'ayant été trouver à Ehresbourg, il répondit qu'il pardonnerait à deux conditions^ : la première, qu'ils recevraient de nouveau les prêtres chrétiens, chassés par eux; la seconde, cpie, dans leur armée rangée en bataille, il choisirait le tiers, notamment les plus séditieux, pour les transporter hors d'un pays où ils ne pouvaient se tenir en repos. Cette condition, toute rude qu elle était, fut acceptée conmie la première, et ensuite exécutée. Ce n'est pas la dernière fois que Charlemagne châtia ainsi les Saxons.

La tranquillité un moment rétablie en Saxe lui donna le moyen de poursuivre l'expédition contre les Abares. Elle l'occupait sérieusement, lorsqu'un roi de cette nation vint (796) se soumettre à son empire et à celui de Jésus-Christ, en demandant la Ijaptême avec plusieurs chefs. Il se félicita plus de cette conquête de la foi, que de celle du trésor du Chagan, qu'on lui livra la même année. Pendant que le duc de Frioul pénétrait d'un côté chez les Abares, le roi d'Italie, s'a^éinçant au midi, passait le Danube, la Theiss, et mettait enfin la main sur ce précieux ring où dormaient tant de richesses. Le butin fut tel, dit l'annaliste, qu'auparavant les Franks étaient pauvres, en comparaison de cequ ils furent dès ce moment \

Léon III occupait alors la chaire pontificale. Ce nouveau pape avait envoyé à Charlemagne une ambassade solennelle pour lui porter de sa part les clefs de la confession de S. Pierre et l'étendard de la ville de Rome, connne une marque qu'il le reconnaissait patrice et protecteur des Romains*. Il l'avait prié en même temps de

* Coric. Grill., t. 2.

* Chron. Moissiac. Annal. Ftild. ■ ■ ^ ' Michelet, hisf. de France., t. 1, p. 328.

* Hist.de l'Eglise ^^all., t. G, i>. 1^2. ' '

l68 HISTOIRE DE FRANCK. |^^ 797 J

députer à Rome un personnage qui reçût en son nom leur serment de fidélité. Le roi des Frunks y envoya Engilbert, avee de riches présents qu'il avait choisis parmi le butin pris sur les Abares. Léon, pour témoigner sa reconnaissance, voulut laisser à la postérité un nionmnent du patriciat de Charlemagne. Il lit représenter à la mosaïque, dans ime grande salle du palais de Latran, S. Pierre assis qui donne au roi, agenouillé à sa gauche, un étendard sur lequel on voit six roses, tandis que de la main droite il donne Yorariii/n ou l'étole au pape Léon, aussi à genoux. Au-dessus du pontife on lit cette inscription : Notre seigneur le très-saint pape Léon, et au-dessus du roi : A notre seigneur le roi Charles. Au pied des trois figures sont ces paroles : Saint Pierre, donnez la vie au pape Léon, et donnez la victoire au j'oi Charles. Dans ce monument, l'apôtre est représenté avec trois clefs, et le roi avec une couronne fermée assez semblable à im bonnet. Les vœux du pape, exprimés par les inscriptions, ne tardèrent pas à être exaucés ; car Pépin acheva de soumettre les Abares, et il chargea l'évêque de Saltzbourg d'instruire ces peuples féroces dans la foi '. Le roi des Franks ne les avait conquis que pour les civiliser.

Quant aux Saxons, toujours prêts à quitter et à reprendre les armes, Charlemagne n'eut qu'à se montrei- pour les faire rentrer dans le devoir; et afin de les convaincre qu'il ne lâcherait pas prise, il appela son camp Héristal, coiume s'appelait le château patrimonial des Carlovingiens sur la Meuse". Apiès avoir soumis ces barbares, il s'appliqua à les policer. Il envoya les chefs de la nation à l'assemblée d'Aix-la-Chapelle, l'an 797, et dressa pour la Saxe im nouveau capitulaire en onze articles, où il pourvut à la sûreté des Eglises, des veuves et des orphelins, et régla les amendes et d'autres points concernant le gouvernement civil ^. Ce qu'il y a d'admirable dans Charlemagne, c'est qu'il était pour les vaincus un instrument de régénération morale et sociale.

L'année précédente, un nouvel élan avait été donné à la réforme littéraire des Gaules. Alcuin, nommé par Charlemagne abbé de Saint-Martin de Tours, ce centre des provinces occupées par les Franks, jugea que, pour chasser l'irrégularité de ce monastère, il fallait en chasser l'oisiveté ^. Dans ce dessein, il tâcha d'inspirer à ses religieux le goût et 1 amour de l'étude, et il établit une célèbre école

* Anonym., apiid Cuiiis., t. C. Ap. Pajii, ad. ann. 796.

* Hist. 'de l'Eglise gall., t. 6, p. 249. IMichelet, liist. de France, t. 1, p. 327 ' T. 1, Cdpit. lldluzii.

[An 799] l'IV. m. — ' CHARLES I. 169

à Saint-Martin de Tours, où lui seul enseignait presque toutes les sciences. Voici ce qu'il niantia au roi de ses occupations dans cette nouvelle académie : « Je fais, dit-il \ couler aux uns le miel des « saintes Ecritures, j'eniArre les autres du vin vieux des Histoires » anciennes. Je nourris ceux-ci des fruits de la Grammaire que je » leur cueille, et j'éclaire ceux-là en découvrant les étoiles comme des « lumières attachées à la voûte d'un grand palais. En un mot, je « fais plusieurs personnages différents, pour me rendre utiles à '> plusieiu's. »

Alcuin, qui était alors comme la plume du clergé des Gaules et de Germanie, défendit la foi contre Félix d'Urgel avec une modération qui ne fit pas moins d'honneur à la vérité qu'à son érudition'. Félix, après avoir rétracté ses erreurs à Rome, les avait enseignées depuis ^. 11 fut encore condamné dans im concile par Léon III j et quand on alla lui signifier sa condamnation, il pria qu on le conduisit au roi des Franks, dont il ohtint la permission d exposer de nouveau sa doctrine en présence de plusieurs évêques, résolu, disait-il, à se soumettre, si l'on n'agréait pas la justification qu il ferait de ses dogmes. En effet, il les rétracta de nouveau, de vive voix et par écrit'*; mais la suite montra qu'il était ou un inconstant ou un foiu'he. Il retourna à ses erreurs, fut déposé de son évê che, et mourut en exil à Lyon, endurci dans sa désobéissance. Ainsi" finissent ordinairement ces prétendus saints de l'hérésie. Elipand de Tolètle, que quelques-uns font mourir converti, ne lui survécut pas longtemps; et grâce à la sollicitude du roi des Franks, la paix fut rétablie dans les Églises de Gaule et d'Espagne.

De grands troubles agitèrent celle de Rome, peu de temps après le concile tenu par Léon III contre Félix. Pascal et Campule, neveux d'Adrien, qui ne pouvaient pardonner au nouveau pape son élection qu'ils croyaient avoir été faite à leur préjudice, conspirèrent contre lui, l'enlevèrent durant la procession du jour de S. Marc, lui firent crever les yeux et arracher la langue. Comme il est certain que, depuis, Léon III eut l'usage de la vue et de la parole, Anastase explique ce fait par un miracle. Mais Théophanes ^, auteur contemporain, prétend que le pontife émut de compassion ses propres ennemis, qui n'exécutèrent qu'à demi leur horrible dessein (799).

• Ep. 1.

* Hist. de l'Eglise sali., t. 6, p. 250,

' Daaicl, Abrégé de l'hist. de France, t. 1, p. 321.

■* Aie, ia Prœf. Jgob., in lib. Contra Feiicein. Ado. Chr. Co/ifessio Felicis, 'nier A!c. opcra.

« Edif. ncg., p. 309.

170 HISTOIRE DE FRANGE. [An 800]

Quoi qu'il en soit ', Léon se réfugia à Paderborn, auprès de Gharlemagne, qui le renvoya à Rome et pourvut à sa sûreté. Le roi, avant d'aller lui-même rétablir l'ordre dans la capitale du monde chrétien, crut devoir visiter quelques provinces où sa présence paraissait nécessaire ^. Ayant passé l'hiver à Aix-la-Chapelle, il s'avança, au commencement du carême de lan 800, vers les côtes de la Bretagne, et y fit équiper une flotte pour donner la chasse aux pirates danois qui connnençaient à infester la Gaule; mais leurs invasions étaient alors moins à craindre que les descentes des Sarrasins, contre lesquels Charlemagne se prémunissait et sur lesquels il remporta des avantages dans la Méditerranée. Etant retourné à Aix-la-Chapelle, il convoqua à Mayence une assemblée où il déclara le dessein qu'il avait de se rendre en Italie pour venger avec plus d'éclat l'outrage fait au saint Siège dans la personne de Léon IIL En effet, le 24 novembre, il se trouvait à Rome.

Après avoir passé six jours à s'informer des moyens de remédier aux troubles et aux scandales dont cette ville avait été le théâtre, il réunit, le septième jour, dans la basilique de Saint-Pierre, une assemblée des prélats et des grands. Là, sur le refus des évêques d'examiner les accusations intentées contre le pape, attendu qu'ils n'osaient juger le Siège apostolique, qui juge toutes les Eglises et n'est jugé par aucune, Léon III attesta par un serment public son innocence.

Charlemagne avait conquis par sa bravoure la plus grande partie de lempire dOccidentj à en juger, sinon par ses forces réelles, du moins par l'étendue de sa domination, il était le premier souverain du monde ; pourquoi n'aurait-on pas accompli en sa faveur la résurrection de l'empire romain ? Il ne lui manquait que le titre d'empereur : le pape, de concert avec les principaux de Rome, résolut de le lui donner. Le roi des Franks étant allé, le jour de Noël, accompagné des évêques et des grands, à la basilique de Saint-Pierre pour assister à la messe, se levait après avoir achevé sa prière devant la Confession du saint apôtre, lorsque Léon III lui mit la courone impériale sur la tête^. En même temps, les Romains, présents à la cérémonie, s'écri»èrent : Vie et 'victoire a Charles, très-pieux, auguste, courojuié de Dieu, grand et pacifique empereur^ \ Cri répété trois fois par acclamation devant la Confession

* Daniel, Abrégé de l'iiist. de France, t, 1, p. 323.

* Hist. de l'Eglise gall., t. 6, p. 278.

5 Coràm altari, iibi ad orationern se inclinaTerat, Léo papa coronam capiti ejus imposuit. (Eginh., Annal. ^ p. 215.)

* Poeta Sax. Annal. Farii.

[An SOOj LIV. III. CHARLES I, lyi

de s. Pierre, et avec une grande démonstration d'allégresse. Le pape, qui avait tout prépare, donna aussitôt 1 onction sainte au roi des Franks, ainsi qu'au prince son fils, et rendit le premier ses hommages au nouvel empereur, en se prosternant publiquement devant lui ^ C'est ainsi que lempire passa aux Franks dans la personne d'un prince capable, par sa piété et sa A^aleur, de soutenir tout le poids de la gloire des Constantin et des Théodose.

Léon n'avait pas pressenti Charlemagnesur ce grand dessein, apparemment parce qu'il se tenait assez assuré de son consentement, et qu'il voulait rendre sa promotion à l'empire, d'im côté plus agréable par la surprise, de l'autre plus glorieiise par les vœux unanimes du peuple romain qu'on ne pourrait soupçonner ce prince d'avoir brigués -. La modestie que Charlemagne montra en cette occasion donna un nouvel éclat à sa dignité, et parut un nouveau titre pour la mériter. Eginhai^d, son secrétaire, assure que, loin d'ambitionner la qualité d'empereur, il protestait au retour de la cérémonie que, s'il avait pu prévoir ce que le pape et le peuple romain voulaient faire, il se serait abstenu, malgré la solennité, d'aller ce jour-là à l'oflice ^.

' L'empereur ne tarda point à faire connaître ce que l'Eglise devait attendre de sa protection et de sa libéralité. Il avait apporte de la Gaule ce qu'il avait de plus précieux dans ses trésors, où l'or et l'argent se trouvaient certes en abondance, puisque les Gaules renfermaient les principales richesses que les Goths et les Huns avaient enlevées à Rome, et Rome à l'univers entier. Sa piété rendit aux églises de cette ville la meilleure partie des objets précieux dont les Barbares les avaient dépouillées.

En donnant ces marques de sa munificence, il n'oublia pas d'en donner de son amour pour la justice. Il fit instruire le procès des ennemis du ])ape, qui furent condamnés à mort selon la loi romaine. Mais Léon III, honorant par sa charité la religion dont il était le chef suprême sur la terre, intercéda pour eux et suppha l'empereur de commuer la peine de mort en exil : grâce que Charlemagne accorda volontiers à la générosité du pontife.

L'année précédente, ce prince, ayant reçu des reliques de la part du patriarche de Jérusalem, avait envoyé de riches présents au saint

' Poeta Sax. Annal. Varii. Eginh., in Annal.

2 Ilisl. de l'Eglise gall., t. 0, p. 285.

' Qiiùrl t)rinio in lantùm avcrsatus est, ut affirmaret se eo die, quamvis praecipua fcstivitas esset, ecclesiam non inîraturum fuisse, si pontificis consilium priescirc potuisset. (Eginh., f'ita Carot. Magn., p. 100.)

172 HISTOIRE DE FRANGE, [An 801]

Sépulcre, par le prêtre Zacharie, qu'il chargea de saluer en son nom Haroun-al-Raschid, calife fie lîagdad. Celui-ci, digne appréciateur des hautes qualités de Ciiarlennigne ', et d'ailleurs jaloux d entrer en relation avec l'ennemi de son ennemi, le calife schismalique d'Espagne, lui adressa une célèbre ambassade, que Charleniagne reçut à Rome. Haroun lui envoyait l'étendard et les clefs du saint Sépulcre, comme marque qu'il lui cédait la possession de ce lieu sacré ^, qui est encore sous la protection spéciale de nos rois. C'était le présent le plus agréable qu'il put faire à un prince qui ne cultivait son amitié qu'en faveur des chrétiens et des saints lieux de la Palestine, dont le conquérant infidèle s'était l'endu le maître. Au surplus, quatre années auparavant, Charlemagne, voulant nouer avec Haroun-al-Raschid des rapports qui pouvaient être si utiles à lu religion, lui avait adressé deux ambassadeurs franks, avec un Juif nommé Isaac; ils demandèrent au calife de faire présent au roi d'un éléphant, et Haroun lui envoya le seul qu'il eût alors. C'est le premier qu'on ait vu dans la Gaule, où il n'arriva qu'en 802, parce que les deux ambassadeurs franks moururent en chemin ^.

Tandis que Charlemagne était à Rome, il forma le dessein de réunir les deux empires dans sa personne, en épousant l'impératrice Irène, qui venait de détrôner son fils Constantin : projet glorieux pour les Franks, avantageux à l'Orient et à toute l'Eglise^. Aussi Léon III joignit-il ses légats à l'ambassade qu'il envoyait pour ce sujet à l'impératrice^. Ii'ène parut d'abord agréer la proposition; mais, d'une^part, elle n'avait garde de se donner un maître ", et d'autre part ses ministres, qui espéraient faire entrer après sa mort l'empire dans leur famille, la détournèrent de cette pensée.

L'empereur passa l'hiver à Rome, réglant avec le pape ce qui pouvait contribuer au rétablissement du bon ordre dans l'Eglise et dans l'Etat'. 11 fit notamment ime addition en huit articles à la loi des Lombards. Enfin il quitta Rome après Pâques (801).

De retour à Aix-la-Chapelle, et se voyant en paix avec les nations voisines, il signala les commencements de son empire par un redoublement de zèle pour le bien de ses peuples et pour l'extirpation

• El. Macin., nist. Sarracen., 1. 6.

^ Monacli. Eugolism-, ia f ila Carol.

' E<i;inh. l'oeta Sax.

•'■ Theophan.

" IbuL, Chronngr., apud Script, ver. Franc, t. 5, p. 189. ® Un proverbe grec disait : Ayez le Frank pour ami, nirùs non pas pour voisin. (Ejj;inh., in Cari. Magn., c. 10) ' Hist. de l'Eglise gall., t. 6, p. 290.

[An 802J "V. III. — CHARLES I. 173

des vices'. Il résolut d'envoyer dans les diverses provinces des commissaires royaux pour informer des malversations et rendre une exacte justice à l'Eglise, aux veuves et aux pauvres, qui pouvaient avoir été lésés". Ces envoyés (ou missi dominici, comme nous l'avons dit) ayant plein pouvoir pour réformer les jugements des comtes particuliers, il ne Aoulut pas charger de cette commission importante les officiers de son palais qui avaient le moins de biens, de peur qu'ils ne fussent tentés de vendre la justice et de s'enrichii- par des présents, au préjudice du bon droit des parties. Mais il nomma des archevêques, des évêques, des ducs et des comtes que leur équité connue et leur opulence devaient mettre à couvert de tout soupçon. Il leur donna, d ailleurs, uneinstruction sur ce qu ils avaient à faire dans l'exercice de leur commission"^, et y joignit un capitulaire en trente-sept articles qu'ils devaient faire publier et exécuter dans leurs départements *. On y voit Charlemagne ordonner à tous ses sujets, ecclésiastiques et laïques, qui lui avaient prêté serment de fidélité comme à leur roi, de lui en prêter un nouveau comme à leur e;npereur, sans que personne échappe à cette obligation, excepté les enfants qui n'auraient pas atteint 1 âge de douze ans.

Les commissaires ayant au retour présenté leur rapport, Charlemagne fit tenir à Aix-la-Chapelle, au mois de novembre de l'an 802, une assemblée générale, à laquelle assista un légat du saint Siège °. Les évêques, avec leurs prêtres et leurs diacres, les abbés avec leurs moines qui les accompagnaient, l'empereur avec les ducs et les comtes, conférèrent séparément et formèrent trois réunions. Les prélats lurent par ordre de l'empereur \\r\ recueil de tous les canons, et promirent de les observer ; et l'empereur leur en fit délivrer à chacun un exemplaire. Les abbés lurent dans leur assemblée la règle de S. Benoît, pour en faire le modèle de la réforme. Enfin, l'empereur, dans l'assemblée particulière qu'il tint des ducs et des comtes, fit lire les lois des divers peuples de sa domination ; et après avoir adopté les additions et corrections qu'on trouva convenables, il en fit donner aussi un exemplaire à tous les juges. Puis, le résultat de ces trois assemblées particulières lui étant connu, il enjoignit qu on réformât, suivant les canons, les abus qui régnaient parmi les laïques, dans le clergé et dans les

» Histoire de l'Eglise gall, t. 6, p. 293.

"^ .4nnal. Moissiac.

' Conc. Grill., t. 2, p. 245.

* Cap. naluz., t. 1, p. 302.

» Ibid., p. 3ô7. Hist. de l'Eglise gall., t. 6, p. 296.

ïy4 HISTOIRE DE FRANCE. [An 803]

monastères, voulant que les chanoines vécussent selon les canons, et les moines selon la règle de S. Benoît. Nous avons les additions qui furent faites alors à la loi salique et à la loi ripuaire '.

S'il faut i^econnaître l'imperfection de la partie législative des capitulaires, c'est-à-dire de ceux qu'on destinait à combler les lacunes des anciennes lois, il faut, en revanche, rendre pleine justice à la partie administrative, c'est-à-dire à ceux qui répondent aux besoins divers que les circonstances faisaient naître. « 11 est impossible, dit ]M. Michelet", qui traite pourtant les institutions de Charlemagne avec une sorte de dédain, il est impossible de n'y pas admirer 1 activité, impuissante il est vrai, de ce gouvernement qui faisait eflortpour mettre un peu d'ordre dans le désordre iuimense d'un tel empire, pour retenir quelque unité dans un ensemble hétérogène, dont toutes les parties tendaient à l'isolement, et se fuyaient pour ainsi dire l'une l'autre. »

La principale source de l'ignorance de plusieurs évêques et de la dissipaticm où ils vivaient, était le service de la guerre, qu'il leur fallait subir '^. Obligés d'aller à l'armée, à la tète de leurs vassaux, ils s'inquiétaient quelquefois moins d'être de bons prélats que d'excellents capitaines. Les seigneurs laïques, qui avaient plus de zèle pour la réforme des évéques que pour la leur propre, crurent qu'il fallait commencer par retrancher cet abus, principe de beaucoup d'autres j et ils présentèrent en conséquence ime requête à Charlemagne (8o3). Elle fut accueillie favorablement par l'empereur, qui promit de statuer sur cet ol)jet dans une plus nombreuse assemblée qu'il convoquerait pour donner plus de solennité à ses règlements. En effet, de l'avis du saint Siège, des prélats et de tous ses fidèles, il ordonna par un capitulai re que le prince n'aurait dans son armée que deux évêques avec des prêtres chapelains, et que chaque commandant aurait un prêtre pour entendre les confessions et imposer la pénitence, célébrer la messe, donner l'onction sainte et le viatique aux malades*. Mais, comme chez une nation aussi behiqueuse que les Franks c'était un déshonneur de ne pouvoir porter les armes, il déclara qu'il ne prétendait nullement par là donner atteinte à k

* Post susceptum impériale nomcn, cfim adverteret multa legibus populi sui déesse (nàin Franci duas iiabent lej^es plurimis in locis valdè diversas), cogitavit qua^ deerant adderc, et discrcpantia imire, prava quoque ac perperàm collata corrigere. Sed de his nihil aliud ah co factiiin est, quàin quùd pauca capitula, et ea imperfecta, legihus addidit. CEginli.,iu Carol. Magn., c. 29.)

* nist. de France, t. I, p. 34C.

'' Ilist. de l'Eglise gall., t. 6, p. 301.

* Ibid., p. 30i. Conc. GalL, t. 2, p. 235.

[An 803J LIV. III. CHARLES I. ' IJ^

dignité de l'épiscopat, que les évêques enverraient à la guerre leurs vassaux, et qu'ainsi l'on n'aurait aucun prétexte de s'emparer de leurs biens.

Léon applaudissait à ces réformes, qu'il put juger de près, en venant célébrer dans la Gaule la fête de Noél. Le prétexte de son voyage était la nécessité de rendre compte à l'empereur des informations faites au sujet d'une relique précieuse. Le motif probable était le besoin de s'entendre, à l'occasion des troubles de Venise. Cette république semblait remplacer en Italie celle de l'ancienne Rome '. Si elle avait moins de force, elle avait aussi moins d'ambition et plus de politique. Cependant, elle était alors fort divisée, écueil ordinaire des Etats républicains 5 et il y avait à craindre que les Grecs ne profitassent de ces divisions pour s'emparer d'une ville qui était contre eux la barrière de l'Italie.

L'empereur envoya le prince Cliarles son fils au-devant du pape jusqu'au monastère d'Agaune, et s'avança lui-même jusqu'à Reims. Il y reçut Léon dans l'église de Saint Rcmi, et alla célébrer avec lui la fête de Noél à Qulerci". Ensuite le pape et l'empereur allèrent ensemble à Soissons. Léon ne resta que huit jours dans la Gaule, et retourna par la Bavière en Italie, chargé des présents de Charlemagne qui le fit reconduire jusqu'à Ravenne.

Ce prince venait de terminer glorieusement la guerre de Saxe, qui, à quelques interruptions près, avait duré trente-trois ans^ Jamais peuple ne combattit plus longtemps pour l'idolâtrie et pour une sauvage indépendance. Afin d'ôter toute semence de révolte, Charlemagne, renouvelant les mesures sévères auxquelles il avait déjà recouru, se fit livrer dix mille Saxons des plus obstinés, qu'il dispersa avec leurs femmes et leurs enfants en divers lieux des Gaules et d'autres pays. Depuis cette transmigration, les Saxons ne formèrent qu'un peuple avec les Franks et demeurèrent constants dans la foi chrétienne.

]\Iais, de même que Charlemagne avait trouvé derrière les Lombards les Grecs et le duc de Bénévent; derrière l'Aquitaine et l'Ebre, le califat de Cordoue; derrière les Bavarois, les Slaves, puis les Abares; après les Saxons, il rencontra les Danois. Son empire, environné d'une ceinture d'ennemis, n'en avait pas de plus redoutables que ces hommes du nord, que ces rudes Germains, qui venaient disputer les dépouilles du vieux monde à ces autres

* Hist. de l'Eglise galL, t. G, p. 308.

* Ademar., iu ritd Cfirol.

'Hist, (le l'Eglise g'iU-i t. C», p. 310.

lijS niSTOIUE DE FRANCE. [\n 806]

Germains qui s'étaient faits Romains. Les l)andes grecques et sarrasines, repoussées sur mer et sur terre par Pépin, roi d'Italie, et par Louis, roi d'Aquitaine, étaient moins menaçantes que les flottes danoises. Charlemagne le comprit, et se mit en garde. Après avoir, à la suite de l'expédition contre les Saxons, donné des chefs aux Slaves, il traita avec Godfried, roi des Northmen, qui s'était avancé avec une nombreuse cavalerie, appuyée de barques armées, en voyant l'empereur s'approcher de ses terres.

C'était le soir du grand règne. Le victorieux Charlemagne ne devait pas éprouver d'échecs mUitaires : mais la mort allait éclaircir les rangs des illustrations qui faisaient sa gloire, et des princes ses fils qui étaient sa joie et son espérance. Et d'abord Alcuin mourut (8o4) ; ce savant avait présidé à la réforme littéraire. Mais le restaurateur de la discipline survécut dans la personne de S. Benoît d'Aniane, qu'on voyait, secondé de la protection de l'empereur et du pieux roi d'Aquitaine, rétablir avec zèle les monastères qui tombaient en ruine, réformer ceux qui avaient mis la règle en oubli, et susciter dans l'état rehgieux de grandes lumièies et de grands exemples.

Averti par la mort de ceux dont il était entouré, Charlemagne y pensa lui-même. Dans la crainte que des troubles ne s'élevassent au sujet du partage de ses possessions, il assigna à chacun de ses trois fils celles qu'il leur destinait, et fit agréer cette disposition par les évêques et les grands, convoqués dans ce but à Thionville (806). Il donnait à Louis toute la Gascogne et l'Aquitaine, excepté Tours et son territoire; de plus, la Provence, la Septimanie, le Nivernais, le Lyonnais, la Savoie et quelques autres ten-es. Il attribuait à Pépin l'Italie, la Bavière et une partie de l'Allemagne; et à Charles le reste de ses possessions, c'est-à-dire la Neustrie, la Bourooone, l'Austrasie, la Thurin<>e, la Saxe, la Frise. Mais, en divisant ainsi les terres entre ses trois enfants, il voulait que son attachement pour le saint Siège passât à chacun d'eux sans division '.

Cependant, la mort épargna Charlemagne, dont les fils, réunis à Thionville, retournèrent combattre. Pépin les Sarrasins descendus en Corse, Charles les Sorabes -, Louis les Infidèles d'Espagne où il prit Pampelune. Charles surtout fut sérieusement occupé par le roi des Northmen, qui se promettait l'empire de la Germanie '^

» Histoire de l'Eglise gall., t. 6, p. 336.

* Eginh.,ad ann. 808.

» Eginh., in Carol. Magn., c. 14 ; Godefridus ade6 vanâ spe inflatus erat, ut

[An 810] LIV. IIÏ. CIIARLIS I. l'J'j

La Frise et la Saxe, il les regardait comme à lui ; les Obotrites ses voisins, déjà il les avait soumis et rendus tx^ibutaires. Refoulé dans le Jutland par Cbarles (808), il s'enhardit, dans le moment où les guerriers de Pépin et de Louis se laissaient surprendre par les Sarrasins, au point de se vanter qu'il arriverait bientôt avec des troupes nombreuses jusqu'à Aix-la-Chapelle où l'empereur tenait sa cour (809). Charlemagne ne regarda pas ces menaces comme vaines et légères, puisque, pour en prévenir l'effet, il assendjla des hommes en Gaule, en Germanie ', et bâtit dans la Frise la ville

d'Esselfeld.

La paix conclue par l'empereur avec le calife de Cordoue permit à Louis de diriger ses armes contre les Gascons révoltés (810) "^î mais les Sarrasins d'Afrique descendirent en Sardaigne et subjuguèrent la Corse, que Pépin avait dégarnies de troiqies afin de les employer contre les Grecs dans le pays de Venise. De son colé, Godfried, impuissant il est vrai à forcer le passage de 1 Elbe que gardaien: les Franks, se dédommagea en faisant voile vers la Frise, dont les habitants furent défaits et soumis au tribut, en même temps que les Wellzi, auxiliaires des Northmen, opéraient sur l'Elbe une fructueuse diversion. Jusqu'où ces ravages auraient-ils été portés, si Godfried n'avait été prévenu pcir une mort prématurée? c'est ce qu'on ignore. Heureusement, ses successeurs se maintinrent en paix avec Charlemagne.

L'empereur, dès la première agression des baïques Scandinaves, avait mesuré toute l'étendue du danger. En voyant venir les North men, dit un chroniqueur, les uns croyaient que c'étaient des marchands juifs, africains, d'autres disaient bretons; mais Charles les reconnut à la légèreté de leurs bâtiments: << Ce ne sont pas là » des marchands, dit-il, mais de cruels ennemis. » Poursuivis, ils s'évanouirent. Mais l'empereur, s't'lant levé de table, se mit à la fenêtre qui regardait l'orient, et demeura très-longtemps le visage inondé de larmes. Comme personne n'osait l'inteiroger, il dit aux grands qui l'entouraient : <> Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je » pleure amèrement? Certes, je ne crains pas qu'ils me nuisent par » ces misérables pirateries; mais je m'afdige profondément de ce « que, moi vivant, ils ont été près de toucher ce rivage, et je suis

totius sihi Ccrmaniae promittcrct potcstatcnt, etc. — Voyez encore Ànunl. Franc, apud Scripf. ler. Franc, t. j, p. 57 ; Hcniiann , Conlroct., ibid , p. :jC6.

• Kjfiiili., ad ann. 809 : Cùiiuiue ad hoc pcr Gailiaiu atque Ccrmauiaiii liominés C()n<;rc{îassct.

* ibid.f ad ann. 810, et Fita Ludovici Pu,

178 HISTOIRE DE FRANCE. [An 8(0]

» tourmenté d'une violente douleur quand je prévois tout ce qu'ils ■» feront de maux à mes neveux et à leurs peuples '. »

La puissance de Charlemagne, méconnue par les Northmen, était, au contraire, respe(;tée en Angleterre. On en avait eu une preuve éclatante, l'an 808. Le roi des Northumbres, de l'île de Bretagne, nommé Eardulf, dit Eginhard -, ayant été chassé de sa patrie et de son royaume, se rendit auprès de l'empereur, alors à Nimègue, lui exposa sa situation, et partit pour Rome, afin d'y intéresser également le pape. A son retour, par l'entremise des légats du pontife romain et de l'empereur, il fut rétabli dans son royaume. Charlemagne rétablit encore dans ses» Etats Egbert, roi de Sussex, qui vint, comme Eardulf, se former dans la politesse des Franks.

Sa cour, que la réunion de plusieurs princes et des représentants de rois tant chrétiens qu'infidèles rendait singulièrement imposante, habitait d'ordinaire Aix-la-Chapelle. La pureté de l'air qu'on y respire, les bains chauds qu'on y voit encore, le voisinage de forêts convenables pour la chasse, lui faisaient préférer ce séjour à toutes ses autres maisons royales. 11 y fit bâtir, pour sa chapelle, une église où il employa ce que la nature et l'art ont de plus précieux, afin de la rendre digne de la Mère de Dieu à qui elle était dédiée. Cette église, appelée Chapelle, parce qu'on nommait ainsi l'oratoire de nos rois, à cause de la chape de S. Martin qu'on y gardait, devint si célèbre, que le lieu, nommé auparavant Aix, fut toujours dans la suite surnommé la Chapelle. C'est dans sa ville préférée que Charlemaone convoqua, l'an 809, un concile où il s'agissait de soutenir la foi de l'Église touchant la procession du Saint-Esprit, et de justifier l'addition Filîoque faite au Symbole pour exprimer ce dogme. Là encore fut conclu (8io) le traité de paix qui mit fin aux hostilités avec les Grecs; de sorte que les Franks n'eurent plus à se défendre que contre les Sarrasins d'Afrique et d'Espagne, dont les descentes en Corse, en Sardaigne, en Italie, en Provence, les tenaient incessamment en haleine.

Jusqu'alors Charlemagne avait pu paraître le prince le plus heureux de son siècle ^; mais la mort lui enleva, en une même année (810),

' Monach. San Gall., 1. 2, c. 22 : Scitis, ô fidèles mei, quid tantoperè ploraverim? Non hoc timeo quod isti nugis milii aliquid nocerc prœvaleant : sed nimiùm contristor quôcl,me viventc, ausi sunt littus istud attingere; etniaximo dolore torqueor, quia prîevideo quanta mala postcris ineis et eorura sint facturi sabjeclis. — Michelct, Uist. de France, t. l,p. 349.

^ Annal. , apud Script, rer. Franc, t. 5, p. 57.

'' Hist. de l'Eglise galL, t. 6, p. 353.

[An 813] Ï-IV. m. CHARLES I. fjg

sa sœur Gisèle, abliesse deChelIes, sa fille Rotrude, et son fils Pëpin, roi d'Italie, dont les vertus, cultivées par S. Adalard, promettaient à ses peuples un règne heureux '. Il perdit encore le prince Charles, son fils aîné. Ainsi, de ses trois fils entre lesquels il avait partagé ses possessions, il ne lui resta que Louis, roi d'Aquitaine. Trop sensible pour n'être pas affligé de la perte de tant de personnes si chères, trop grand pour s'en laisser abattre, l'empereur regarda ces coups redoublés comme des avertissements du Ciel. Il fit donc (8ii) un testament pour disposer des trésors de son épargne en faveur des pauvres et des églises. Puis, il s'occupa plus que jamais de la réformation générale des mœurs; et pour y procéder d'une manière plus canonique, il réunit, fan 8i3, tous les évêques des Gaules en cinq conciles différents, qui se tinrent presqu'en même temps à Arles, à Reims, à Mayence, à Tours et à Chàlons-sur-Saône. Enfin, il pourvut au bien de lEtat par une disposition qui garantissait le repos de ses peuples.

Dans le partage qu'il avait fait quelques années auparavant de ses possessions, il n'avait pas disposé de l'empire, de crainte apparemment d'exciter la jalousie entre les trois princes. Mais Louis, roi d'Aquitaine, restant seul des trois, il résolut de ne pas différer à le déclarer empereur, accomplissant ainsi une prédiction d' Alcuin"^. Aussj plein de bravoure que de piété, Louis avait remporté plusieurs victoires sur les Sarrasins et poussé ses invasions bien avant dans l'Espagne ; il gouvernait avec bonté ^, restitua^ par équité toutes les

* Eginh., ad ann. 810, et Vi(n Carnl. Magn.

* Quo in loco (Saint-Martin de Tours), tenons manuni Albini, ait secrète : Domine magistcr, quern de lus (iliis ineis videtur tibi in isto honore quem indi^nô «luaniquàm dédit niilii Deus, liahere nie successoreni ? AI ille, vultum in Ludovicuni dirif^ens, novissinium illorum, sed lnjinilitate rlarissiniuni, ob quànv à niultis despicabilis no'abatur, ait: Habebis Ludovicum huniileni successorem èxiniium. [Acta SS. ord. Bened., sec. 4, p. 156.)

^ Astronoin., c. 7 : Le roi Louis donna bientôt une preuve de sa sagesse, et fit voir la tendresse de miséricorde qui lui était naturelle. Il ré*;la qu'il passerait les bivcrs dans quntre llei.x différents; après trois ans écoulés, un nouveau séjour devait le recevoir pour le quatrième hiver; ces habitations étaient Doué,Chasseneuil, Audiac et Kbreuil. Ainsi chacune, quand son tour revenait', pouvait suffire à la dépense du service royal. Aprts cette saj^e disposition, il défendit qu'à l'avenir on exigeât du peuple les approvisionnements militaires', qu'on appelle vuli>airement /or/rr^/w. Les {rens de a;ucrre furent mécontents; mais cet homme de miséricorde, considérant et la misère de ceux qui payaient cette taxe, et Lt cruauté de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien, que de laisser subsister un impôt si dur pour ses sujets. A la même époque, sa libéralité déchargea les Albijfcois d'une contribution de vin et de blé... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son i)ère, qu'à son exemple il supprima en France l'impôt des approvisionnements militaires, et ordonna encore beaucoup d'autrcf

l8o HISTOIRE Dli FRANCE. [An 813]

spoliations de la'conqiicto', et montrant un grand zèle pour tout ce qui intéressait la gloire de Dieu '. Charleniagne lui manda de venir, afin de léaliser son projet dans l'assemblée qu'il avait indiquée à Aix-la-Chapelle après la tenue des cinq conciles dont nous avons parlé. Ce piince étant arrivé, l'empereur demanda à tous ceux qui composaient l'assemblée s ils approuvaient son dessein; ils répondirent unanimement que c'était le Seigneur qui le lui avait inspiré^. Pour rendre la cérémonie plus auguste, Charleniagne attendit le dimanche suivant. Alors, revêtu de ses habits impériaux, il alla du palais à l'église, appuyé sur son fils; et s'étant avancé jusqu'à l'autel, il y déposa la couronne d'or qu'il portait sur la tète, comme pour en faire hounnage à Dieu de qui il l'avait reçue. Après une longue prière, adressant la parole au jeune prince, il lui fit une exhortation également digue d un père tendre et d'un religieux empereur. Il lui recommanda surtout d'aimer et de craindre le Seigneiu',d'en garder

réformes, félicitant son lils de ses heureux progrès. Voyez aussi Thcgan, de Gcstis, etc.

L'affiction de louis pour les Aquitains était telle, qu'il porta leur costume dans .-.1 jciiiiessc. <■ Le leune l.ouis, oliéi-saiit aiix ordie.s de stm père, de tout son cœur cl d<; tout son pouvoir, vint W; tiouvi r à l'iulcrborn, suivi d'une troupe de jeuno gens de son â;.e. et n vêtu fit! l'Iialiit ira^^{)n, c'est à-diie pot tant le petit surtout 101. d, la cllelni^(î à manclics lonj^ucs et pendantes jusqu'au genou, les éperons la» es sur les Ixtitines, et le javelot à la main. Tel avait été le plaisir et la vo Oiilc (lu roi. » (A.-ti ononi., c 4 )

' In taniùin largus, ni .«riteà nec in antiquis lihris nrc in modçrnis tcmporibus auiliiuiii est, ut villas ret-ias cpiae erant et avi et tritavi ( Pépin et Charles M.irlei ) liilelibns suis tradidit cas in pos-essiones sempilcrnas... Fecit enim hoc iMù teniiioie. ( Thej,'an., de Grstts Liidow PU, c. 19, apud Script, rer. Fvanc, t. o, p. 78 )

* M. Micheiet ( lH.\t. de France, t. 1, p. 3j3) a inuénieusement rapprodié les portiails que Ihistoire nous a laisses <li- Louis le Délionnaiie et de .saint Louis : « Imperator eiai... nianiluis Umuis, dii;iiis n rtis, tiliiis lon<;is et ad mensuram graeiiil>u.<, pedibus l>>ngi,s..)(l li(gan.,r. 19.)» I.ndovicus (.<aint Louis) crat subtilis et jiraeili.», ni.icilcntijs, convc nieiitcr et Ionj;u'*, liahens vultuni anjilieum (angclicuiii ?) et lacien» gratio^am. » (Saliinbcni, 302; apud Raunier. ^orA/c/f/e tler Hi.hriistdiifen, t. A, p. 273 ) L'un «■! l'aiitie se gardait scdgneu.scinent de rire aux éclats : • iSni.qnàni in risu imperator ex.iltavit voce m suam, ncc quandù in fe>tivitalil)ns ail ketitiam popnli procidc liant lliclemici, scurr.-e et uiimicuui choraulis et cilllari^tis ad nnnsam coiàni eo : tune ad mensuram coràm eo ridebat po(ndus; ille nun<|uàm vel dentés c^ndidos suos in ri>u ostendit. » (Ihegan., ibid ) Or l'on sait également la gravité de saint Louis, et son liorreur pour les haladins et les musiciens. Enfin les deux princes ont montré le niême désir de réparer pir des restitutions les injustices de leurs pères.

* Hist. de l'Eglise giill., t. C, p 389. Chron- Moissiac, ad ann. 813. Tliegan., c. 6 : • Cùin intellevisset appiopiiiquare sihi diem oliitûs sui, vocavit lilium suum Liidovicum ad se cum omni ex( rcilu, epi.^copiy, abhatibus, dueibus, comiiibus, loco-|)o>i!is .. Inteirogans omnes à maxin)o u^scpie ad minimum, si eis pîacuis.set ut num<n suum, id est iuipcratoris, tilio suo Ludovico tradidissct. Jili omnes respoadcruat Dci esse admouiliouem iiiius rei. »

[\n 8J4] LIV. III. ■ — CHARLES I. l8l

les commandements, et de protéger les Eglises contre les entreprises des méchants; d'avoir de la bonté pour ses sœurs, ainsi que pour ses frères Drogon, Hugues et Thierri, encore enfants, et pour son neveu Bernard, qui venait d'être reconnu dans cette assemblée roi d'Italie, après la mort de Pépin dont il était le fils ; d'honorer les évèques commes ses pères, d'aimer ses peuples comme ses enfants, de veiller à la répression des malfaiteurs, de se montrer le consolateur des moines et des pauvres, etc. Charlemagne termina ces belles leçons, en demandant à Louis s'il n'était pas disposé à les suivre. Le jeune prince répondit qu'avec la grâce de Dieu il les observerait fidèlement. Alors son père lui commanda de prendre sur l'autel la couronne impériale et de se la mettre lui-même sur la tête, comme pour marquer que c'était de Dieu qu'il recevait l empire. Louis ayant pris la couronne aux acclamations réitérées des grands et du peuple, on célébra solennellement la messe, après laquelle Charlemagne revint au palais, appuyé toujours sur son fils.

Louis, qu'il continua pendant quelques jours d'instruire dans l'art de gouverner, retourna en Aquitaine; pour lui, il redoubla ses prières et ses aumônes. Une de ses dernières occupations fut de faire de nouveau travailler à la correction des fautes qui s'étaient glissées dans la Version des quatre Evangiles, et il eut pour ce sujet des conférences avec plusieurs savants hommes, tant Grecs, que Syriens, sans parler de ceux de ses Etats; car il avait établi une école greccpie à Osnabrûk.

Le terme de tant de belles actions étant arrivé, il fut pris de la fièvre le 20 janvier 8x4, en soi-tant du bain, et ensuite d'une pleurésie qui l'emporta en huit jours. Il expira le 28, dans les plus vifs sentiments de componction, âgé de soixante-douze ans, après en avoir régné quarante-sept, dont quatorze comme empereur. La magnifique église qu'il avait bâtie à Aix-la-Chapelle, en 1 honneur de Marie, reçut le même jour sa dépouille mortelle ^ On embauma son corps; on le revêtit siu* la chair du cilice qu'il avait coutume de porter, et par-dessus de ses habits impériaux. On l'assit dans son tombeau sur un siège d'or; on ceignit son épée d'or à son côté; on plaça sur sa tête une couronne, où il y avait du bois de la vraie croix; on lui mit entre les mains et sur les genoux un livre des Evangiles couvert d'or, et l'on suspendit devant lui son sceptre et son bouclier béni par le pape Léon Ilf. Après quoi, on remplit le sépulcre de divei's aromates, et on le ferma. On érigea ensuite sur son

• Mijtf. fif l'EgHirg/jIf., t. ft. p. .•?<)» •

loâ HISTOIRE DE FRANCE. [\n814]

tombeau un couronnement d'or en forme d'arc, sur lequel on plaça sa statue avec cette inscription : « Sous a; mausolée repose le corps X de Charles, grand et orthodoxe empereur, qui a étendu glorieuyt sèment le royaimie des Franks, et qui l'a gouverné heureusement V pendant quarante-sept ans. Il est mort septuagénaire, l'an du Sei- » gneur 8i4, indiction septième, le cinquième des calendes de fé- » vrier. » Epitaphe qui paraîtrait bien courte et bien simple pour un si grand empereur, si le nom seul de Charlemagne n'était pas un éloge complet. Frédéric l", surnommé Barberousse, fit faille la levée de son corps en ii65 '. Il est vrai que ce fut en vertu d'un décret de canonisation donné par l'antipape Pascal III ; mais, les papes légitimes n'ayant pas réclamé contre cette canonisation, plusieurs ont pris leur silence pour une approbation. La fête du bienheureux Charlemagne se faisait à Aix-la-Chapelle avec le rit double de première classe; il est encore honoré dans plusieurs Eglises de France et d'Allemagne. L'Université de Paris le choisit pour son patron en 1661.

Il est certain que ce fut un des plus religieux princes qui soient montés sur le trône '. L'amour des femmes est la seule tache qui pourrait obscurcir ses vertus; mais il faut observer que celles qu'on l'accuse d'avoir eues, et que les auteurs nomment des concubines, étaient engagées à lui par un mariage légitime, auquel seulement il manquait quelque publicité, ce qui les empêchait d'être reconnues pour reines où impératrices. Il n'est pas à croire qu'un prince qui, par moitification, portait un cilice sous ses habits, ait vécu dans un désordre habituel; et cette observation s'applique spécialement à ses dernières années.

Charlemagne avait réuni dans son caractère les traits les plus magnifiques de grandeur, de sagesse et de bravoure, avec ce que la piété chrétienne a de plus solide et de plus éclatant '. Aussi grand homme que grand prince, aussi tendre ami et aussi bon père de famille que bon roi, aussi sage législateur que général vigilant et intrépide, il fut encore un fidèle humble et fervent, qui n'eut pas moins d'empressement à faire servir Dieu qu'il avait d'autorité pour se faire obéir. Toujours heureux à la guerre, il aima cependant toujours la paix; maître de ses peuples, il mit sa gloire à en être le père, et goûta le plaisir de voir qu'il en était aimé autant qu'il en était craint. Encore plus redoutable aux ennemis de la rc •

' Vies des Pères, etc., t. 1, p. 378. « Hist. de l'Eglise gall., t. G, p. 39'J. * Ibid., p. 394.

[An 814] 'f'IV. III. — CHARLES I. l83

ligion qu'à ceux de l'Etat, il fut toujours le fléau de rtierésie et du vice; le protecteur le plus zélé, aussi bien que l'enfant le plus soumis et le bienfaiteur le plus libéral de l'Eglise. Ses victoires furent pour elle des conquêtes; et le fruit le plus doux qu'il recueillit de tant de combats, ce fut d'étendre le royaume de Jésus-Cbrist à proportion qu'il étendait le sien.

Pour qu'il ne manquât aucun genre de gloire à son règne, Cliarlemagne fut aussi le restaurateur des beaux-arts dans la Gaule ; et parmi les troubles de tant de guerres, il sut faire fleurir les lettres. Ses faveurs n'étaient acquises qu'à ceux qui les méritaient par une sérieuse application à l'étude, comme le prouve ce trait rapporté par un contemporain. « Lorsqu'après une longue absence le victorieux Charles revint en Gaide, il se fit amener les enfants qu'il avait confiés à Clément, et voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers. Ceux de moyenne et de basse condition présentèrent des œuvres au-dessus de toute espérance, confites dans tous les assaisonnements de la sagesse; les autres, d'insipides sottises. Alors le sage roi, imitant la justice du Juge éternel, fit passer à sa droite ceux qui avaient bien fait, et leur parla en ces termes : « JMille grâces, mes " fils, de ce que vous vous êtes appliqués de tout votre pouvoir à » travailler selon mes ordres pour votre bien. Maintenant, efforcez- » vous d'atteindre à la perfection, et je vous donnerai de magnifî- « ques évêcbés et des abbayes, et toujours vous serez honorables à » mes yeux. » Ensuite il tourna vers ceux de gauche un front irrité, et troublant leurs consciences d'un regard flamboyant, il leur lança avec ironie, tonnant plutôt qu'il ne parlait, cette terrible apostrophe : «Vous autres, fils des grands, délicats et jolis, fiers de votre » naissance et de vos richesses, vous avez négligé mes ordres, et i> votre gloire, et l'étude des lettres; vous vous êtes livrés à la mol- " Icsse, au jeu et à la paresse, ou à de frivoles exercices. » Après ce préambule, levant vers le ciel sa tête auguste et son J)i"as invincible, il fulmina son serment ordinaire : « Par le roi des cieux, je ne me » soucie guère de votre noblesse et de votre beauté, quelque admi- « ration que d'autres aient pour vous; et tenez ceci poiu' dit, que, si " vous ne réparez par un zèle vigilant votre négligence passée, vous » n'obtiendrez jamais rien de Charles. » Un autre trait montrera qu'il n'appréciait pas moins la noblesse des sentiments que la culture de l'esprit. « l;n de ces pauvres dont j'ai ])ailé, fort habile à dicter et à écrire, fut par lui placé dans la chapelle. Lu jour qu'on annonça au prudent Charles la mort de certain évêque, il demanda si le prélat avait envoyé devant lui, dans l'autre monde, quelque chose

t84 HISTOIRE DE FRANCE. r^n g|4]

de ses biens et du fruit de ses travaux. Et comme le messager répondit: « Seigneur, pas plus de deux livres d'argent, » notre jeune clerc soupira, et ne pouvant contenir dans son sein sa vivacité, laissa malgré lui échapper, devant le roi, cette exclamation :« Pauvre via- » tique pour un si long voyage! » Charles, le plus modéré des hommes,après avolrréih-chi (jueUpies instants, lui dit: ■> Qu'en penses-tu? » si tu avais cet évcclK-, ("erais-m de plus grandes provisions pour « cette longue route ? » Le clerc se jetant à ses pieds, s'écria : « Sei- » gneur, je m'en remets là-dessus à la volonté de Dieu et à votre pou- >> voir. >' Et le roi lui dit : « Tiens-toi sous le rideau qui pend là der- » rière moi; tu vas entendre coud)ien tu as de protecteurs. » En effet, à la nouvelle de la mort de l'évèque, les gens du palais, toujours à l'affût des malheurs ou de la mort d'autrui, sollicité; eut tous, impatients et envieux les uns des autres. Mais lui, ferme dans sa résolution, refusait à tout le monde, disant qu'il ne voulait pas manquer de parole à ce jeune honnne. Enfin, la reine Hildegarde envoya d'abord les grands du royaume, puis vint elle-même ti-ouver le roi, afm d'avoir l'évèché pour son propre clerc. Comme il accueillit sa demande de l'air le plus gracieux, disant qu'il ne voulait ni ne pouvait rien lui refuser, mais qu'il ne se pardonnerait pas de tromperie jeune clerc, elle lit comme font toutes les femmes, quand elles veulent plier à leur caprice la volonté de leurs maris. Dissimulant sa colère, elle s'efforçait de fléchir lame inébranlable de l'empereur. Alors le jeune homme, que Charles avait placé derrière le rideau auprès de son siège, pour écouter leS sollicitations de tous les suppliants, embrassant le roi lui-même avec le rideau, s'écria: « Tiens « ferme, seigneur roi, et ne laisse pas arracher de tes mains la puis- « sance que Dieu ta confiée. » Et ce courageux ami de la vérité lui ordonna de se montrer, et lui dit : « Reçois cet évêché; et aie bien » soin d'envoyer, et devant moi et devant toi-même, dans l'autre » monde, de plus grandes aumônes et un meilleur viatique pour ce » long voyage dont on ne revient pas '. » Toutefois, fait observer M. Michelet ~, quelle que fût la préférence de Charlemagne pour les lettrés de condition servile ou étrangers, il avait trop besoin des hommes de race germanique, dans ses interminables guerres, pour se faire tout romain. Il parlait presque toujours allemand. Il voulut même, comme Chilpéric, composer une Grammaire de cette langue, et fit recueillir les vieux Chants nationaux de la Germanie ^.

• Monach. San. Gill., 1. 1, c. 2 et scq.

« IJ/st. de Fnincr, t. (, p. 341.

" Rarbar» et antîfjui«sima r-irmioa, q'iibiis Tffprum rrgtim acMis ac b«IU

I^An 8!4] I-I"^' IIï- CHARLES I. l85

Pour les qualités du corps, elles répondirent parfaitement en lui à celles de sa grande ànie '. Un port majestueux et ime taille d'une grandeur plus qu'ordinaire"^ imprimaient le respect, tandis qu'un visage serein et ouvert lui conciliait l'amour. Il portait un grand sceptre d'or, qui était justement la mesure de sa hauteur. Il avait les yeux grands et vifs, le nez d'une grandeur plus que métiiocre, les cheveux fort louons, dont la blancheur lui donnait, dans sa vieillesse, un nouveau trait de majesté; la voix claire, mais un peu faible, et répondant mal à sa complexion robuste.

Sa table, où il voulait que les princes ses enfants et les princesses ses filles mangeassent toujours avec lui, était fort sobre pour celle d'un si puissant monarque, et pendant le repas, il se faisait expliquer quelques questions, ou lire (pielques anciennes histoires. Il se plaisait surtout à la lecture des ouvrages de S. Augustin, et particulièrement à celle des livres de la Cité de Dieu. Quant à son costume, ce fut toujours le costume germanique, sans lequel il n'eût pas été politique de se présenter à l'armée'*.

Ces détails, qui appartiennent peiit-ètre plus à la biographie qu'à l'histoire, ne doivent pas nous faire oublier de constater le résultat politique et social du règne de Gharlemagne.

Sous ce chef d'un peuple bien moins gaidois que germain, le siège de l'empire fut replacé dans la Belgique et sur les bords du Rhin, au cœur de l'ancienne patrie de ces Franks qui, sous la conduite de la famille de Pépin, venaient de conquérir une seconde fois la Gaule, mais sans y transporter leur établissement, comme avait fait, au v*^ siècle, la tribu de Clovis*. Ce déplacement du cen-

canebnntur, scripsit, mcmori.ieque nianda\it. Inclioavit et Crammaticam patrii scrrnonis.

* Hist. (le l'Eglise gall., t. C, p. 395.

' Corporc fuit amplo atf|no rohiii^to, staturâ cniincnti, qu.f tamcn jnstam non excedcrct... apice corporis rotuiido, ooiilis ptrej^randibus ac vogi'tis, naso paululùin mecliociitatcin cxcedciitc... Cnvix oitc.-a et l)rcvi(ir, vcntcrciiic projcctior... Voce clarà <iuideiii, sed «ultc minus corporis forniae convcnirct. (Eginh., in Ct/rol. Mdg., c. lO..) é

* Lorsque les Fraiiks, qui coml)attaiont au milieu des Gaulois, virent ceuxci revêtus de saies l)rillantes et de diverses couleurs, épris de l'amour de la nouveauté, ils quittèrent leur vêtement liai>itucl, et comunncèrent à |)rendre celui d(î ces peuples. Le sévère empereur, r|ui tniuv.iil ce dernier lial)it plus commode pour la i^uerre, ne s'opposa point à ce chaniicment Néanmoins, dès qu'il vit les Frisons, abusant de cette facilité, vcn<lre ces petits manteaux écourtés au'^si cher qu'autrefois on vendait les iiranils, il ordonna de ne leur acheter, au prix ordinaire, <|ue de très-lon<îs et larges manteaux. «A<iuoi peuvent « servir, disait-il, ces petits manteaux ? \u lit, je ne puis m'en couvrir; à cheval, » ils ne me défendent ni de la p:uie ni du vcnl, etc. » (Monach. San. Gall., 1. I, r. 56.)

* GuÏTOt, F.isnit <ur l'hùf. df Fravc, p. 79.

l86 HISTOIRE DE FRANCE. [An 814]

tre de l'Etat mit, vers l'orient, la Gaule à l'abri de toute invasion nouvelle. Les rois de Soissons, d'Orléans et de Paris n'avaient pu résister au mouvement qui poussait sur leur territoire les peuples de la Germanie. Les descendants de Clovis y avaient succombé, comme les lieutenants des empereurs romains. D'Aix-la-Chapelle, de Worms, de Paderborn, Charlemagne fut en mesure, non-seulement de repousser les incursions des Germains, mais de conquérir, à leur tour, ces conquérants de l'Europe occidentale. LesFrisons, les Thuringiens, les Bavarois, les Saxons, tond)èrent sous son pouvoir. Non-seulement il put les vaincre, mais il les convertit et les civilisa. Si cet immense empire ne survécut point à la main puissatîte qui l'avait fondé, une grande œuvre n'en demeura pas moins accomplie : l'invasion des Barbares en Occident fut arrêtée; la Germanie elle-même cessa d'être le théâtre des continuelles fluctuations de peuplades errantes; les Etats qui s'y formèrent par le démembrement de l'héritage de Charlemagne se consolidèrent par degrés, et devinrent la digue qui mit un terme à cette inondation d'hommes que l'Europe subissait depuis quatre siècles. Les peuples et les gouvernements se fixèrent, l'ordre social moderne commença à se développer.

C'est là, dit M. Guizot ', l'immense résultat du règne de Charlemagne, le fait dominant de cette époque. Jusque-là l'Europe occidentale n'avait pas cessé d'être en proie à l'invasion et à la conquête. La fondation du royaume de Clovis au centre de la Gaule avait suspendu ou ralenti ce mouvement, mais sans le terminer. Le triomphe des Franks d'Austrasie et l'élévation de leur chef à l'empire de la Gaule en fut le dernier acte. Nuls conquérants nouveaux ne se précipitèrent en masse vers le Rhin, pour s'établir sur le sol gaulois. L'ébranlement qui subsistait encore entre ce fleuve et la Vistule fut contraint de prendre la voie des expéditions maritimes ; quelque menaçantes qu'elles fussent, elles ne pouvaient avoir des conséquences aussi vastes ni aussi incessamment répétées. Les Northmen ravagèrent longtemps les côtes et même l'intérieur de la France ; ils en occupèrent une province : mais là se borna l'effet de ce reste de mouvement des Barbares. Par terre, il s'arrêta devant les obstacles que lui opposaient des États et des peuples définitivement fixés, comme les flots qui ont longtemps inondé un rivage cessent d'y pénétrer quand le sol s'est affermi sous les forêts dont on l'a couvert.

* Essais sur rhist. de France, p. 80.

[\n 814] Liv. III. — LOUIS I. 18-

LOUIS r' ou LOUIS LE DÉBONNAIRE.

La seconde race des rois franks avait eu, jusqu'ici, dans la personne de Pépin d'Héristal, de Charles Martel, de Pépin le Bref, de Charlemagne, une suite de héros plus grands les uns que les autres, et qui, par leurs exploits, aA aient porté leur gloire et celle de leur nation au plus haut point K On verra, au contraire, leurs faibles descendants tomber comme par degrés de cette élévation, et se laisser enlever une couronne dont le poids les accablait plus que son éclat ne les ornait.

Qu'on n'aille pas toutefois chercher exclusivement la cause de cette révolution dans le plus ou moins de mérite des enfants de Charlemagne. Sans doute, ils ne doivent pas être regardés comme de grands génies; mais le motif de leur chute est ailleurs que dans leur infériorité personnelle. La puissante main de Charlemagne avait pu retenir sous une sujétion forcée tant de peuples étrangers l'un à l'autre, et dont la plupart surpassaient les Franks en civilisation et en habileté pour les affaires. Mais à l'enivrement de gloire militaire qu'éprouve, sous les drapeaux du conquérant, une armée composée d'hommes de races diverses, se joint une haine profonde pour la domination étrangère ; passion plus durable que 1 autre, qui s'accroît en silence et finit par tout entraîner -. Que si un dérangement quelconque fournit soit une occasion, soit un prétexte de révolte, alors la dislocation de ces empires s'accomplit ; mais le plus ordinairement, le moment fatal n'arrive qu'à la mort du fondateur, parce que, en général, les peuples hésitent à s'aventurer. Cette loi a été la source de tant de jugements défavorables prononcés contre les fils de ceux que l'histoire qualifie de grands princes. Malheureusement, lorsque, vers le milieu du ix^' siècle, la Gaule et l'Italie commencèrent à réagir comme puissances politiques contre l'empire des Teutskes ' ou Teutons, les habitants de ces deux pays, dé-

» Hist. de l'Eglise gall., t. 6, p. 403.

* Augustin Tliii'rry, Lettres sur l'hist. de France, p. làO- ' Ce nom, ditféicniiiicnt ortlioi^raphié à cause du ph;tn<;ement arbitraire du d en /, est un atljectit dérivé du nuit tcitt, theod ou ttiiod, i\\\\ sijinifie peuple d >iis les anciens dialectes i;eriiiani(|ues. Tnutes les popuiatioiis de cette race (iiicl que fût leur nom ( l'iaiiks, Aleniaiids, Goilis, l.iM){.'lu;-l)ards, etc. ), doniraiint à leur i(li;)nic orijfjnal le nom de teutsl.e, c est-à-dire national, par opposition aux lanj;u(s éliani^èies. Cette dési;,'iiation, d'abord apiiliquée à la langui' seule, fut adoptée ensuite comme nom de nation par toutes les tril)U3 réunies au royaume des Franks. Le mot latin Tcutoues prouve qu'ancienne-

l88 HISTOIRE DE FRANCE. [An 814]

membres depuis quatre siècles de l'empire romain, et depuis ce temps exploites plutôt que gouvernés par des conquérants de race étrangère, avaient perdu leurs traditions nationales '. Ils ne voyaient dans le passé aucune situation politique à laquelle ds pussent revenir; ils avaient tout à créer, et voilà pourquoi la lutte fut longue, pourquoi il fallut plus de cinquante ans de guerre avant que se consonuuàt le démembrement définitif de 1 empire en neuf Etats, sépaiés de race, de langage ou de dialecte ".

Cependant, Charlemagne ayant accoutumé, pendant un long règne, les esprits à l'obéissance, son autorité en donna, pour ainsi dire, à son successeur, du moins pendant quelques années ^. Louis F"", dit le Débonnaire (lilodewig IV ou Lodwig 1*"' *), parut même quelque temps digne de succéder à ce grand princ<î, et il commença son règne par des actions de justice et de piété telles qu'on avait lieu de s'en promettre du fds de Charlemagne.

Dès qu'il eut appris la mort de son père, il quitta l'Aquitaine pour se rendre à Aix-la-Chapelle, où la première chose qu'il crut devoir à la mémoire de l'empereur fut de mettre son testament à exécution, sans contester les legs pieux, quelque considérables qu'ils fussent. Il suppléa même avec libéralité à certains articles en faveur de ses sœurs, auxquelles il assigna des moiiastèrespour demeure^, et fit élever dans son palais ses jeunes frèi'es Drogon, Hugues et

ment une partie au moins de la population germanique employait flans le mcnic sens le suljst.mtif Tiitt.

JVelskc ou U'e/scl^e ct-iit, au contraire, le nom que les peuples germains donnaient à tous les OccHJent.'iux, Hret(tns, Gaulois ou Italiens, lis apiuiaient langue welsche la langue laline, et population weische les inrligèiies de la Gaule au milieu (lesrjucls vivaient les Fianks. On a tort d'tniployci aujourd'hui ce mot dans le sens de harhare; car, dans la langue d'où il provient, il servait à désigner des peuples dont la civiiisalion éiait fort avancée.

' Aug. Thierry, Lettres sur l'hist. île France, p. Iô2.

2 La Germanie, la lorraine, la France, la lîretagne, Flfalie, la Bourgogne Transjifrane, la Bourgogne Cisjurane, l'Aquitaine et la Marche d'Espagne.

= Hist. de l'Eglise golL, t. 6, p. 403.

-• En appliquant à ce nom le changement d'orthographe qui a lieu sous la seconde race, on peut conserver la série des rois du nom de Louis telle que l'usage l'a étahlic. (Aug. Thierry, Lettres Mir l'hist. de France, p. 409)

^ Asfronom., c. 21 : Moverat rjus animum jaujdiidùm, quanquàm naturâ mitissimum, illud qiiod à sororihus illius in contnhernio exercihafur paterno; quo solo doinus palerna inurehatur n.-evo... Misit... qui... aliquos sfuprj immanitate et siiperhiae fastu, rcos majestaiis cautè ad alvcnfum usquc suuni adservnrent. — C. 93 : Omneni cœtum femineum, qui permaximu* erat, palatio excludi judicavit piretcr paucissimas. Sororum autcm qu.Tque in sua, quse à pâtre acceperat, oonce.isit.

[An 8l5j LIV. m. LOUIS I. 189

Thierri, que Charlemagne avait eus de ses dernières femmes qui ne portaient pas le titre de reines '.

Après s'être acquitté des devoirs d'un fils, il s'appliqua à remplir ceux d'un roi.

Exerçant d'abord son autorité en faveur des Eglises, il se fit représenter tous les privilèges qui leur avaient été accordés par ses prédécesseurs, les confirma, et en expédia de nouveaux actes signés de sa main'^. Les besoius du peuple attirant ensuite son attention, il convoqua pour le i"aoiit (8 1 4) une assemblée à Aix-la-Cbapelle, et envoya dans toutes les provinces des commissaires pour informer des injustices et des vexations qu'on aurait commises sous le règne précédent. Ces envoyés trouvèrent en effet, que, nonobstant les droites intentions et la vigilance de Cliarlemagne, ses officiers s'étaient permis bien des injustices. Ils en firent un rapport exact au nouvel empereur, qui s'attacha à réparer les torts, en faisant restituer aux propriétaires les biens que le crédit et la violence leur avait enlevés. Pour assurer la paix, il maintint à son neveu Bernard le royaume d'Italie dont ce prince lui fit hommage, réduisit au moins des deux tiers le tribut auquel le duc de Bénévent avait été assujetti en punition d'une nouvelle révolte après la mort du roi Pépin ^, et rendit aux Saxons le droit d'hériter de leurs parents, dont Cliarlemagne les avait privés pour attribuer aux gouverneurs et aux évêques la faculté de faire passer les héritages à qui ils voulaient *.

La cruelle tyrannie des Sarrasins qui dominaient en Espagne avait contraint un grand nombre de chrétiens de se retirer dans les possessions des Franks, pour y conserver leur religion aux dépens de leur fortune ^ Cliarlemagne les y reçut : Louis les incorpora à ses peuples, les dédonunagea de leurs pertes par l'exemption de presque tout subside, leur donna même des terres tant en Septimanie que dans la partie de l'Espagne reconquise sur les Infidèles et réduite en solitude, comme dit renq:)ereur, par les marquis franks, c'est-à-dire par les officiers qui gardaient les marches ou frontières*' (8i5). Les seigneurs espagnols qui accompagnaient ces

* Daniel, Jfjre'gé de l'Iiist. de France, t. 2, p. 3.

* llist. de l'Eglise g<ill., t. G, p. 40i. ' 'Ihcji.in., fila Ludov. PU, c. 10.

* S.ixDiiiluis atqiic Fiisonibus jus paternîc liœrcditatis, quod sub patrc ob perfidiam Ic^aliler p ididorant, iinpiratorià resiiuiit clcmeiitià... Post bœc easdeni f^. nifs .scntp.r sihi (Icvoti'.oimas Imhuit. ( Aslionoin., c 24.)

* IJist de l'E-j^lise g(d'., t. 6, p. 40j.

* Diyloina Lud., p. 11, apud âlarcain in Marcà JJispanicâ.

igo HISTOIRE DE FRANCE. [\n 810]

infortunés, et des comtes fianks dont plusieurs réfuiriés s'étalent rendus vassaux, s'étant l)ientot rendus les tyrans de ceux qui fuyaient la tyrannie des Sarrasins, Louis, qui en fut informé, publia un autre édit pour modérer la puissance et réprimer l'avarice des uns et des autres '.

C'est par là que le pacifique Louis travaillait à mériter le surnom de Pieux ou de Débonnaire, que la postérité est convenue de lui donner". Biais la bonté naturelle qui formait le caractère de cet liomme simple et juste, facile et confiant, le fit souvent tomber dans les pièges qu'on lui tendait. Ainsi, dès le commencement de son règne, il se laissa prévenir contre une des plus saintes et des plus illustres familles des Franks, (jui était même une branche de la famille royale : nous voulons parler de S. Adalard, qui avait gouverné avec sagesse le royaume d'Italie, sous Pépin, et du comte Vala son frère, qui le gouverna pendant la minorité du jeune roi Bernard, et qui, après la disgrâce de sa maison, embrassa, comme Adalard, l'état monastique.

Louis ne borna pas son zèle aux Eglises des Gaules : il eut bientôt occasion de montrer qu'il avait hérité de celui de son père pour la défense du saint Siège ^. Une nouvelle faction s'étant élevée contre Léon III, il ordonna au roi Bernard de répiimer les factieux, et l'affaire n'eut pas de suites. Etienne IV, successeur de Léon (8 1 6) , commença son pontificat par exiger du peuple romain un serment de fidélité à l'empereur Louis. En même temps, il envoya à ce prince des ambassadeurs pour lui faire agréer son élection, et lui manda qu'il irait incessamment dans la Gaule conférer avec lui. Louis enjoignit à Bernard d'accompagner le pape, par honneur, dans ce voyage j il alla lui-même l'attendre à Reims, et s'avança à sa rencontre jusqu'à un mille du monastère de Saint-llemi. Dès qu'ils furent en présence, ils descendirent l'un et l'autre de cheval. L'empereur, qui ne croyait pouvoir trop honorer le vicaire de J. C., se prosterna trois fois à ses pieds, et dit en se relevant : « Béni ce- )> lui qui vient au nom du Seigneur! — Béni soit, reprit le pontife, le » Seigneur notre Dieu, qui nous a fait la grâce de voir de nos yeux » un second roi David! » Ils s'embrassèrent avec tendresse, et marchèrent vers l'église de Saint-Remi, le pape s'appuyant sur l'empereur*. Le dimanche suivant, Etienne donna l'onction impériale

' Apud Baluz., in Cap.

* Hist. de l'Eglise galL, t. 6, p. 406. ^ Ibid., t. 6, p. 416.

♦ Thegan.

[An 817] "V. III. LOUIS I. igt

à Louis, et lui mit sur la tète une couronne qu'il avait apportée de ïlonie et qui était ornée de pierreries d'un grand prix; il couronna pareillement l'impératrice Hermengarde et la nomma Auguste : c'était apparemment le principal sujet de son voyage. Mais il y a lieu de croire que les beaux règlements publiés vers ce temps pour la réforme du clergé et de l'état monastique furent les fruits des conférences de Louis et d'Etienne.

Sur la fin de l'automne (8i6), l'empereur convoqua un nombreux concile k Aix-la-Chapelle; et la réforme des chanoines, ainsi que des chanoinesses attirant son attention, une règle en cent quaj:ante-cinq chapifres pour les uns et en quarante-huit pour les autres fut solennellement adoptée'. En conséquence du môme concile, Louis rendit aux Eglises la liberté d'élire les évéques ; aux moines, celle d'élire leurs ajjbés^. Pour consommer la réforme de l'état monastique, ébauchée dans cette assemblée, il réunit (8iy), toujours à Aix-la-Chapelle, un grand nombre d'abbés et de religieux, dont S. Benoit d'Aniane fut lame, et qui dressèrent une explication et une espèce de supplément à la règle de S. Benoît. Ces règlements eurent dans la suite une autorité presque égale à celle de la règle du patriarche des moines d'Occident, et furent reçus jusqu'en Italie. Afin de constituer la discipline suivant les nouveaux statuts, Louis chargea S. Benoît d'Aniane et l'abbé de TSoirmoutiers de visiter tous les monastères de son empire^.

Les soins de l'empereur, dans cette assemblée d'Aix-la-Chapelle, n'eurent pas pour unique objet ce qui concernait les moines.

Représentant de l'unité, de la centralisation qui englobait tant de peuples divers en un faisceau, il songeait à la perpétuer, en lui assurant dès lors pour l'avenir un représentant nouveau, c'est-à-dire en associant un de ses fils à l'empire. 11 pressentit d'abord les grands çt les évéques, auxquels il demanda, sans s'expliquer plus clairement : « Faut-il différer, ou non, ce qui peut servir à laffermisse- » ment de la couronne? » ils répondiient que, loin de le différer, il fallait au plus tôt le mettre à exécution. Alors Louis déclara qu'attendu l'incertitude de la vie, il songeait à une association. Trois

' Conc. Gall.y t. 2, Pra'f. conc. ^qiiisgran.

* Baluz., t. 1, Cfipit., p. 663.

' Ludovicus... fecit romponi ordinarique lihrum, canonicae vifae normaiii gestaiitem; nii*it... qui traiiscrii)i faccrcnt... ilidcmque constituit Kcnedirtuin à|>batem, et curii co monachos strenuœ vit;c per oiiiuia, qui per oninia iiiunachbrum euntcs rcdcuntesque inonasteria,unifornicin cuuctis tradcrent nionasleriis, tàm viris quàin feniinis, vivendi secundùni rej^ulam S. Benedicti incominutabilera moreni. (Astrononi., c. 28, apud Script, rer. Franc, t. C,p. 100.)

lOa HISTOIRE DK FRANCE. [An 817]

jours aprc'S, il s'associa, en éffcr, Lothaire son fils aîné. Quant à Pépin et à Louis, frères de Lolliaire, ils furent reconnus rois, le premier en Aquitaine, le second en Bavière. << Afin que ce ne fiit w qu'un royainne, dit un contemporain ', il mit au-dessus deux celui » à qui il donnait le titre d'empereur; » c'est-à-dire qu il attribuait la prééminence à Lothaire sur les possessions de ses frères. Il couronna lui-même le nouvel empereur aux acclamations du peuple qui criait : « Vive l'empereur Lothaire ! » Et Louis, plein de joie, disait : « Soyez béni, Seigneur Dieu, qui me faites voir aujourd hui un de » mes enfants assis sur mon trône"-. » Il ne prévoyait pas que l'esprit de nationalité locale de l'Italie, de l'Aquitaine, de la Bavière, protesterait un jour contre une association, dont le résultat était de prolonger leur dépendance : chacun de ces peuples eût bien consenti à voir son chef particulier décoré de l'empire, afin de jouir des avantages de la suprématie impériale; mais aucun ne voyait avec plaisir l'empire attribué au chef ou à Ihéritier de 1 État voisin, parce que la prééminence exercée par l'empereur devait le placer vis-à-vis de cet Etat dans des rapports d'infériorité qui blessaient son amourpropre et froissaient ses intérêts. La mesure adoptée par Louis était grosse de guerres civiles, dans lesquelles le père et les fils devaient être poussés à leur insu par des mouvements nationaux. Sans le prévoir, il fit dresser un acte de ces dispositions, le fit signer et jurer par les grands, et l'envoya à Pvome pour le faire approuver du pape. Pascal 1*''" occupait alors le siège apostolique.

D'un côté, Pépin et Louis, sur qui réagissaient les mécontentements de l'Aquitaine et de la Bavière, furent moins satisfaits d'être rois, qu'ils ne furent mortifiés de n'être pas empereurs; et ils conçurent dès-lors contre Lothaire, qui leur avait été préféré, une jalousie dont la suite montrera les effets déplorables.

D'un autre côté, l'Italie, tout en se résignant à avoir un Frank pour organe de son irritation, réclama l'indépendance; car, si elle poussa Bernard à s assurer l'empire"^, c'est qu'elle entrevit son affranchissement d'une domination étrangère dans le triomphe de son roi. La tentative de Bernard contre son oncle est le premier essai que fit l'Italie pour se délivrer des Barbares *.

* Agobard., Flcbilis cpist., t. 2, p. 45, cdit. Baluz.

* Chrofiic. Moisaiac.

' Omnes ci\U.ilfs rcfcni et principes llaliîE in liîec verha conjuraverunt, scd et onincs aditus quibiis in Itaiiam intratur po.oitis obicibus et rustodiis obseràrunt. (Astronom., c.2U ) Voyez aussi Eginh , ^««a/., apud Script, rer. Franc. ^ t. 6, p. 177.

-• Michelet, Hist. de France^ t. 1, p. 357.

[An 818] "V. lii. — LOUIS I. 193

Pépin, père et prédécesseur de Bernard en Italie, étant l'aîné de Louis le Débonnaire, son fils croyait avoir droit par ce motif à l'empire. La politique des Franks, qui voulaient pour chef" un homme plutôt qu'un enfant, avait pu le faire exclure d'abord comme moins utile que son oncle; la désignation de Charlemagne, acceptée par les grands et suivie de sa propre reconnaissance, formait le droit de Louis : mais il ne désespérait pas de lui succéder comme empereur, lorsque l'association deLotliairevint détruire cette éventualité. Piqué de cette exclusion nouvelle, animé par les grands qui l'entouraient, écho de tout un peuple impatient du joug étranger, il ne craignit pas de se révolter ouvertement contre Louis le Débonnaire. Ses forces ne répondirent pas à sa témérité. A peine l'empereur eut-il appris la nouvelle de cette rébellion, qu'il ordonna à toutes ses troupes et à ceux qui lui devaient le service de guerre de marchei yers l'Italie. Hors d'état de résister, Bernard renonça à son entreprise, et, comptant sur la médiation de 1 impératrice Hermengarde, vint se livi^er à Châlons-sui'-Saône. Les principaux de son parti, sui vant cet exemple, révélèrent tous les détails de la conspiration. Confiant dans la bonté de Louis, ils croyaient qu'il suffirait de demander pardon pour l'obtenir : ils furent trompés. Louis retint prisonniers ceux qui étaient venus se rendre à lui; de retour à Aixla-Chapelle vers Pâques (818), il leur fit faire leur procès dans les formes par les seigneurs franks. Bernard et les autres auteurs de la conspiration furent déclarés coupables de félonie et condanmés à mort; mais 1 empereur modéra la sentence, et les condamna à avoir les yeux crevés. Ce supplice était devenu commun dans la Gaule, depuis qu'elle entretenait des relations avec les Grecs'. Bernard ne fut pas excepté. Quoique Charlemagne eût défendu à ses enfants de faire mourir ou aveugler les fils de leurs frères, on lui cTeva les yeux, et il mourut trois jours après cette douloureuse opération. On l'enterra à Milan avec les ornements royaux. Il semble qu'un prince aussi débonnaire que Louis aurait dii épargner un jeune roi de son sang, qui était venu se jeter entre ses bras et implorer sa clémence : cette fois, pourtant, la politique l'emporta sur .sa bonté. Mais, le naturel reprenant bientôt le dessus, il pleura amèrement la mort de Bernard qu'il avait procurée, et ne cessa le reste de sa vie de se la reprocher ". Pour les évoques qui étaient entrés

' Daniel, Abrcgd de Vhist. de France^ t. 2, p. 10.

* Cùm lei^o judicioquc Francoruni (lel)ercnt r.ipitali irivcctionc feriri, suppressA tristiori .seutcDtiâ, lumiuiljus orbari couseiisit, lif^ct multis obniteiiti- Lus, et auittiadvcrti iu cos totà sevcritatc legali cupientibus. (Astrononi., c. 30.) X. 2 3

194 HISTOIRE DE FRANCE. [An 818]

dans cette conspiration, l'enipereur se contenta de les faire déposer dans un concile, et de les retenir prisonniers dans des monastères. En même temps, voulant prévenir de pareils troubles, il fit couper les cheveux aux princes Drogon, Hugues et Thierrv ses frères, (pion mit aussi dans des monastères, pour y être instruits des sciences propres à 1 état ecclésiastique.

La révolte de l'Italie réveilla divers peuples tributaires des Franks, dont la plupart étaient toujours prêts à secouer le joug. Morvan ou Morman, duc des Bretons, prit la qualité de roi (8i8)'. L'empereur dirigea aussitôt contre la Bretagne les troupes qui avaient été destinées pour l'Italie. 11 se rendit lui-même à Vannes, où il tint une assemblée de seigneurs. L'armée des Franks ravagea la Bretagne, dont elle envabit sans peine les places fortes. Les Bretons, malheureux, s'irritèrent alors de lanibition de Morvan, qui fut tué dans son camp. Cette mort rendit le calme à la contrée. Louis donna ce duché à Nomenoë, Breton qui lui était resté fidèle, et exigea des otages des autres grands du pays. Après cette expédition, il perdit à Angers l'impératrice Hermengarde.

La prédilection qu'il montra dès lors pour la solitude et la vie monastique fit craindre aux seigneurs franks qu'il ne renonçât enfin à la couronne pour se faire moine. Ils se réunirent afin de le détourner de ce dessein, et le pressèrent de contracter une nouvelle union. Louis se rendit à leurs instances. Pour choisir avec plus de discernement la compagne avec laquelle il partagerait son trône, il manda devant lui les filles des grands qui pouvaient prétendre à cet honneur^, et se détermina en faveur de la plus belle ^. Malheureusement, Judith, fille du duc Welf, unissait en elle le sang des nations les plus odieuses aux Franks : sa mère était de Saxe; son père, Welf, de Bavière, de ce peuple allié des Lombards, et par qui les Slaves et les Abares avaient été appelés dans l'empire*. D'ailleurs, savante ^, elle livra son époux, déjà favorable aux Aquitains, à lin-

Judicium inortalc imperator exeicere noluit; sed consiliarii Bcrnliardum luminibus privàiiint... Bernhardus obiit. Quod audiens, imperator maguo cura dolure flevit muito tempore. (Ihcgau.)

* Htst. de l'Eglise gnlL, t. C, p. 448.

* Uudcciimqiic adductas priicermn filias insp'ciens... (A'tronom., c. 80.)

^ L'évcque Friculfe lui écrit: « Si ai^ilur do veoustate corporis, puiciiritud ne supcras ouines, quas visus vel auditus nostrœ par\ilatiscoiiiperil rcglnas» [Srrijif. rer. Franc , t. 6, p. 355.)

■" Accepit filiaiii Welli ducis, qui erat de nobilissimâ stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith, quae erat ex parte niatris nobilissimi generis Saxonici, eauiquc reginain constituit. Erat enim pulciira valdè. (Thegan., c. 26.)

^ Friculfe lui t'ciit eacore {Scripf, rer. Franc, t. 6, p. 3J^, 356} : k la dlvinil

[An 822] LIT. III. LOUIS I. I9D

fluence des hommes élégants et polis du midi'. Voilà, pour les Franks, bien des motifs de désaffection (819).

La joie de ce mariage fut troublée par l'indocilité des Slaves de la Pannoriie, qui comptaient sur les Bulgares, comme ceux du Nord comptaient sur les Danois. Ces derniers, dont la Gaule excitait incessamment la cupidité, iufestèrent les côtes d'Aquitaine et de Flandre, sans trouver presque de résistance; car la famine et la peste désolaient les Gaules (820). Treize de leurs navires coururent trois cents lieues de côtes, et se remplirent de tant de butin qu'ils furent obligés de relâcher les captifs qu'ils avaient faits ^.

Dans les maux de son peuple, Louis crut reconnaître la main de Dieu qui le frappait lui-même. Pour obtenir grâce, il voulut l'accorder d'abord aux hommes qui l'avaient offensé. C'est pourquoi, dans l'assemblée qu'il tint l'année suivante à Thionville, il rappela d'exil ceux qui y avaient été envoyés à l'occasion de la révolte du roi Bernard. S. Adalard et son frère Bernaire, exilés pour un autre sujet, furent compris dans l'amnistie. Toutefois ce rappel des exilés ne calmait pas les remords de sa conscience. Il se reprochait d'avoir porté la vengeance jusqu'à la cruauté envers Bernard, et ne craignit point d'humilier la majesté impéiiale pour rendre la réparation plus éclatante.

11 attendit l'assemblée générale qu'il tint à Attigny, l'an 822, et où se trouvèrent des légats du saint Siège. Il y fit venir ses frères Drogon, Hugues et Thierry, qu'il avait fait tonsurer, se réconcilia avec eux^, confessa publiquement les péchés dont il pouvait être coupable au sujet du roi Bernard, se soumit à la pénitence qu'on lui Imposa, et tâcha d'expier par de grandes aumônes, par les prières des serviteurs de Dieu et par ses propres satisfactions, les fautes que lui ou son père pouvaient avoir commises en ce genre. Ce grand spectacle de l'humiliation volontaire d'un homme toutpuissant rappelait une belle page de la vie de Théodose ; mais il

et liheralibus studiis, ut tu^e cruditionis cognovi faciindjam, obstupui. » Walafiidi versus {ibid., p. 268) :

Organa dulcisono percurrit pectine Judilli. O si Sappho loqiiax, vel nos inviseret Holda, Ludere jàm pedibus...

Quidquid enim tibimet sexûs snblraxit egestas, Ueddidil ingeniis culla alque exercita vita.

Annnl. Mctens. [ibid., p. 212) : Pulchra niniis et sapieutia' tloiibus optimè instructa.

' Micliolet, llist. de France, t. 1, p. 36!.

* i:;^inli., Annal. ^ apiid Script, rer. Franc, t. 0, p. 180. Aslroiioni., c. j.*?. E^'iah., ad auD. 822. Ka(U)ert, ^'ita Adtùl.

19^ HISTOIRE DE FRANCE. [An 824]

eut d'autres effets. Le roi pénitent, qui venait d'avouer sa faiblesse» sembla moralement déchu, sinon de la royauté, du moins de l'énergie nécessaire à son exercice.

L'assembl('e d'Attigny, dont nous venons de parler, encouragea les missions du nord. En effet, dans ces temps de foi, si mal appiéciés de nos jours, les succès du christianisme ne cessaient de préoccuper les esprits j et les princes, se souvenant qu'avant tout ils étaient chrétiens, tenaient plus à étendre le royaume de Jésus- Christ qu'à agrandir le leur. Leurs conquêtes avaient la politique pour motif secondaire; mais le désir de propager la religion, et par elle la civilisation, pour motif principal. Louis, naguère pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui se disputaient l'héritage de Godfried, avait conservé avec ce pays des relations qui devaient protéger les missionnaires, quoique Harold, en faveur de qui il s'était prononcé, eût été chassé par ses compétiteurs, et que des bandes de Danois eussent inquiété les côtes de l'empire. Harold avait trouvé un refuge à sa cour, et c'en était assez pour qu'on ménageât Louis momentanément.

L'empereur, ayant tâché, dans l'assemblée d'Attigny,de pourvoir au bien de ses peuples et à celui des nations germaniques, envoya Lothaire en Italie pour y rendre une exacte justice et prendre par là comme possession de l'empire '. Pascal, qui apprit l'arrivée du jeime prince, l'invita à se rendre à Rome, où, le jour de Pâques 8^3, il le couronna empereur et roi des Lombards, lui mettant en main l'épée impériale pour la défense du saint Siège et de l'empire. Après le retour de Lothaire dans la Gaule, des troubles éclatèrent à Rome, et forcèrent Pascal d'user de sévérité envers leurs auteurs. Connue on publia que ceux-ci n'avaient été punis que pour s'être montrés trop attachés aux intérêts du jeune empereur, Louis songea à faire informer sur les lieux de ces violences; mais le pape se purgea de l'accusation par serment. A la mort de Pascal, des troubles recommencèrent, fomentés qu'ils étaient par le parti du concurrent d'Eugène II ^ ; aussi Louis envoya-t-il une seconde fois Lothaire en Italie (824), pour faire avec ce nouveau pape et le peuple romain les règlements que réclamaient les conjonctures. Le jeune pi'ince publia, en effet, de concert avec Eugène, de sages ordonnances povu' réparer les injustices et contenir l'indocilité de la multitude^.

* Hist. de l'Église gall., t. 0, p. 498.

* Egiuli., Anncil.

* Holiieiùus, Coilcctione Homand.

[An 827] LIV. III. — LOUI^ I. 197

Pendant que Lothaire se trouvait en Italie, les Bretons tentèrent encore une fois de secouer le jou<^ des Franks. Louis marcha contre eux, et indiqua le rendez-vous de ses troupes à Rennes, qui avoisihait, dit Eginhard', la frontière de Bretagne : d'où il suit que cette ville ne faisait pas alors partie de la province. Il n'en coûta que quarante joints à l'empereur pour réduire un peuple plus courageux qu'il n'était fort.

Au retour, il trouva à Rouen des envoyés des empereiu'S grecs Michel et Théophile, qui le priaient de contribuer de toute son autorité à réunir les Eglises d'Oiient et d'Occident dans le même sentiment sur l'article des images. Cette ambassade i^enouvela la controverse, sans que le projet de réunion des deux Eglises s\ir ce point pût se réaliser, quelques efforts qu'on fît dans la Gaule pour en procurer le succès. La dispute sur les images s'assoupit enfin j l'Église des Gaules demeura en possession de les honorer, comme elle avait fait depuis sa naissance; et on y reçut le second concile de Nicée dès qu'on se fut donné le temps de l'entendre^.

Du reste, cette discussion ne fit pas perdre de vue à Louis les intérêts de la foi chez les idolâtres. Harold, roi des Danois, réfugié à sa cour, reçut le baptême à Mayence, avec sa famille et ses serviteurs. L'empereur, qui l'avait exhorté à se faire chrétien, afin que les Franks épousassent plus volontiers sa cause, lui servit de parrain, et l'impératrice Judith fut la marraine de la reine (827). Harold converti, emmena avec lui des missionnaires, notamment S. Anschaire qui du Danemark étendit ses soins à la Suède. Le fruit ultérieur de ses travaux fut l'établissement d'un archevêché à Hambourg, avec autorité sur toutes les missions septentrionales, puis d'un évêché en Suède ^

La piété de Louis, en lui suggérant de fonder au dehors le règne de la vérité et de la morale catholique sur les ruines de l'idolâtrie, lui faisait aussi comprendre la nécessité de le rétablir au dedans. Les passions entravaient l'accomplissement des projets de réforme élaborés avec tant de prévoyance, et il semblait que Dieu, en accunndant les fléaux sur l'empire, ne se montrât sévère que pour se laisser désarmer par le repentir. Les Bulgares ravageaient la Pannonie; à une autre extrémité, les Sarrasins d'Espagne, rentrés par surprise ou par force dans les villes cjue les Franks avaient conquises sur eux, menaçaient de faire irruption en Gaule avec une armée

' Annal.

» Hist. de l'Eghsr ç^nlL, t. G, p. 530.

* Ibid., p. 5f>5.

ip^ HJSTulP.K Di. FRAVCi;. [Au 8?.9]

formicl;!l)le j ati centre, la diseltc et la peste tlécimaieiit les familles. Chacun de ces fléaux ne criait-il pas aux peuples de retourner à Dieu ? Louis eût voulu tracer un plan de réforme pour toutes les conditions, dans l'assemblée qu'il tint, l'an 828,3 Aix-la-Chapelle : mais, les incursions des Barbares ayant empêché que cette assemblée fût générale, il s'en rapporta au jugement des évêques, et ordonna qu'on célébrât à ce sujet, l'année suivante, quatre conciles à Mayence, à Paris, à Lyon, à Toulouse. Ces conciles examinèrent ce qu'il pouvait y avoir à réformer clans les princes, dans le peuple et dans le clergé ' j et leurs actes ayant été portés à l'empereur, il tint une assemblée à Worms pour confanier par lautorité impériale, du consentement des évêques, des grands et du légat du saint Siège, ce qui parut le plus utile dans ces règlements ^.

Tandis que Louis s'appliquait à établir la réforme dans Içs diverses conditions, il éprouvait à l'extérieur des échecs, à l'intérieur des révoltes.

Au nord, malgré l'appui des Franks, Harold, roi chrétien des Danois, était chassé par les siens (828). Au midi. Pépin, roi en Aquitaine, évacuait 1 Espagne devant les Sarrasins. Les armes des Franks eurent un moment d'éclat, lorsque le comte Bonlface, gouverneur de la Corse, iJlant chercher ces infidèles en Afrique, les battit entre Utique et Carthage : mais cette victoire inutile ne leur fit point abandonner la conquête de la Sicile, qui les rapprocha des possessions que Louis avait en Italie. En 829, nouvelle crainte causée par les Northmen, dont les moindres barques étaient si redoutables : on appréhenda qu'ils n'envahissent par terre, et les peuples recurent ordre de se tenir prêts à marcher en masse ^.

Les revers n'étaient rien pourtant, en comparaison des horreurs de la guerre civile.

Elle s'annonçait par le sourd mécontentement des grands, impatients de l'unité de l'empii'e, parce que le pouvoir central les gênait et les empêchait de régner sans contrôle chacun dans son domaine ou son gouvernement. Habiles à exploiter la faiblesse de Louis et la déconsidération où tombait l'empire, pour grossir leur parti, ils n'exploitèrent pas avec moins d'adresse l'ambition des trois fils de l'empereur, dont ils surent faire leurs chefs contre Louis.

' Conc. GalL, t. 2, p. 4C4.

* Hincin., a.i 5, inter die dir. Lotharii.

• Quo nuntio coinniotiis, misit in oîiines Francife regiones, et jussit ut sumniâ festinatione tota popuii sui multitudo in Saxoaiam veniret. (Eginh., Annal., apud Script, rer. Franc, t. 6, p. 189.)

[An 830] i>iv. III. — LOiis r. 199

Judith avait donné un fils à son époux 5 elle voulut le voir régner. Or on ne pouvait faire une part au jemie Charles, sans diminuer d'autant, sinon les possessions actuelles, du moins les espérances de ses trois aînés. Louis et Pépin, appelés par leur père à gouverner et à défendre, l'un l'Aquitaine, lautre la Bavière, ces deux barrières de l'empire, devaient être moins lésés encore que Lothaire ' , à qui son association à l'empire assurait le reste de la succession paternelle. Judith le gagna d'abord ^, en lui faisant tenir Charles sur les fonts de baptême et accepter la qualité de tuteur du jeune prince ; mais ces favorables dispositions ne résistèrent pas aux suggestions des grands. Le comte Malfried et le comte Hugues, son beau-père, irrités d'avoir été privés de leur commandement militaire pour avoir échoué contre les Sari'asins d'Espagne, l'animèrent surtout à rétracter la promesse qu il avait engagée à l'impératrice *^. Celle-ci, pénétrant la conjuration, en fit part à Louis, qui crut ne pouvoir mieux la déjouer qu'en appelant à sa cour son filleul Bernard, comte de Barcelonne, grand capitaine, fils de Guillaume au Court-Nez et beau-frère de l'abbé Vala. La présence de Bernard, à qui sa charge de chambellan donnait accès auprès de l'impératrice, n'eut d autre effet que de fournir un prétexte à la calomnie. Les factieux, qui déshonoraient Judith et Bernard, cherchèrent à colorer leur opposition, en s'adjoignant par la séduction de leurs discours des personnages en réputation de piété. Il n'y eut pas jusqu'à l'abbé Vala, quoique beau-frère du comte de Barcelonne, qu'ils ne réussissent à mettre de leur bord, en lui persuadant que, pour faire régner le fils de Judith, Bernard attenterait à la vie de Louis et de ses trois fils aînés''.

L'orage grondait depuis que l'empereur, dans l'assemblée de Worms (829), avait fait reconnaître Charles roi d'Alamanie (Souabe et Suisse) ; il éclata lors d'un nouveau soulèvement des Brolons (83o). Bernard, que le danger n'étonnait pas, conseilla à Louis de porter la guerre dans la province rebelle. L'empereur enjoignit aux grands de le suivre " : au lieu d'obéir, ils s'assemblèrent à Paris, d«)ù ils invitèrent Lothaire et Pépin .i A'cnir faire déposer leur père, et à délivrer le royaume de la tvrannie de 1 im])ératrice Judith et du comte Bernard, lue démarche si audacieuse

' Thegan., nu m. 21.

• Nithard., I. 1.

" Fita Ludnv. Pii. /fgobardi Episf. ad Matofridum, Mthard.,1. 3.

• Vita Valœ.

• Annal. Berlin., ad ann. 830.

aOO HISTOIRE DE FRANCE. [\n 830]

intimida Louis, qui se flatta tl'apaiser la révolte en sacrifiant les personnes qui lui avaient servi de prétexte. Il donna donc ordre à Bernard de se retirer en Septimanie, envoya Judith à î^aon dans un monastère, et alla lui-même camper près Conipiègne; Pépin l'y suivit avec ses troupes '.

Ce prince avait envoyé à Laon, pour saisir l'impératrice. On put juger qu'un fils qui montrait si peu de respect pour son père ne garderait aucun ménagement avec une belle -mère qui lui était odieuse. Après lui avoir reproché ce qu'on publiait de sa conduite scandaleuse et de ses pernicieux desseins, il lui déclara qu'on avait résolu de la faire mourir dans les tourments ; qu'il voulait néanmoins, par compassion, lui suggérer un moyen d'éviter cette mort, si méritée; qu'il fallait qu'elle promît que, si on lui donnait la liberté de parler à l'empereur, elle en obtiendrait la permission de prendre le voile, et s'efforcerait de persuader à ce prince de se faire moine. Judith promit tout ce qu'on voulut, et fut aussitôt conduite au camp deCompiègne, sous escorte. Triste et touchante entrevue! L'impératrice demanda l'autorisation de se faire religieuse : l'empereur la lui accorda, quoiqu'à regret. Mais, quand elle lui parla d'embrasser la vie monastique, il répondit que l'affaire était assez importante pour qu'il en délibérât avec les évéques et les grands. .Judith ayant rapporté cette réponse à Pépin, ce prince la confina à Poitiers dans un monastère où elle quitta la couronne et prit le voile, sans autre vocation que le désir de sauver sa vie.

Louis, privé des conseils de Judith et de Bernard, sembla perdre courage. Ayant convoqué, de l'agrément de son fils Pépin, ime assemblée de grands dans la salle du palais de Compiègne, il ne voulut pas monter sur le trône qui lui avait été préparé '; mais, se tenant à une place et dans une posture qu'il croyait convenables à son état présent d'humiliation, il confessa publiquement ses fautes, et ratifia le consentement qu'il avait donné à la retraite de l'impératrice. Attendris à ce spectacle, qui réveillait en eux des sentiments d'affection et de respect, les grands contraignirent Louis de s'asseoir sur le trône qui lui était destiné. Peut-être cette révolte n'eût-elle pas eu d'autres suites, si Lothaire, ariùvé d'Italie avec son armée, et stimulé plus vivement que Pépin par les chefs de la conjuration qui l'entouraient, ne se fût rendu maître des affaires.

S'il laissa à son père le nom d'empereur, c'est qu'il espérait le porter à y renoncer de lui-même. Dans ce dessein, il mit auprès de

< Fitfi Ludor. PU, !\i\ ann. S30.

[An 830J Ï-IV. III. — LOriS I. 20I

lui (les moines qu'il chargea de le disposer à embrasser la vie monastique '. Mais un de ces religieux, nommé Gombauld, donna à Louis des conseils plus convenables à ses intérêts. Le point capital était de désunir les trois princes, en qui se personnifiaient les conjurés. Il alla, de la part de rempereiu', trouver les rois d'Aquitaine et de Bavière ; il leur représenta qu'à la suite du changement dont on était menacé, au lieu d'un père plein de bonté pour eux, ils auraient pour maître leur frère aîné qui ne leur tiendi-ait pas longtemps compte d'avoir contribué à son élévation; il ajouta enfin que, s'ils rentraient dans le devoir, l'empereur récompenserait leur soumission en augmentant leurs domaines ^. La jalousie et l'ambition des deux frères, adroitement excitées, les ramenèrent auprès de leur père.

Les partisans de la réconciliation entre Louis et ses trois fils ayant proposé, comme moyen d'y parvenir, ime assemblée générale, les malintentionnés, représentés par Lothaire, travaillèrent poiu' que cette assemblée eiit lieu dans une ville de la France romane. C'est (|u'en effet les Franks, vivant au milieu de la population gauloise et ralliés malgré leur descendance à l'intérêt du peuple vaincu par leurs ancêtres, prenaient en général parti contre l'empereur, c'està-dire contre l'empire, qui était, pour les Gaulois indigènes, un gouvernement de conquête ■^. Au contraire, ceux qui demeuraient sur l'ancien territoire germanique, s'unissant dans le parti opposé avec toutes les peuplades tudesques, même anciennement ennemies des Franks, et ligués en apparence pour les droits d'un seul homme, défendaient leur cause nationale en soutenant, contre les Gallo-Franks et les Welskes, une puissance qui était le résultat des victoires germaniques. Aussi Louis, malgré sa première affection poiu' l'Aquitaine, se défiait-il des Gallo-Franks, et n'avait-il confiance que dans les Germains. 11 obtint, selon ses désirs, que le peuple fût convoqué à Nimègue, et toute la Germanie s'y rendit en foule, afin de lui prêter secours ^.

Fort de l'appui des Germains et de la soumission de deux de ses fils, liouis frappa sur plusieurs factieux des coiqjs d autorité qui dé-

* Nithard.,1. 1.

« Daniel, jOrrsrr de Phist. de France, t. 2, p. 42.

* Auiï. Thierry, Lettres sur l'Iù.'it. de France, p. 154.

* Astronom., r. 4,'): Hi qui iinperntnri contraria scntieliant, alicubi in Franrià ronventmn ficri «ïoneraleni voUIjant. linperator awtcni clanciilo obnitcliattir, (liffidcns quideiii Francis, ni.Kpjisquc se rredons Gernianis. Obtiniiit tanicn .«entenlia impcratoris ;it in Ncouiairo populi convcnircut... Omnisquc Gcrmania eo conHiixit. iinpeTalori aiixilio futura.

concertèrent la conjuration. On le craignit, dès qu'on s'aperçut qu'il ne craignait plus. Lotliaire fut obligé lui-même de venir se jeter entre les bras de ce prince, qui parut oublier ses outrages pour se rappeler seulement qu'il était père. Le fds rebelle n'eut qu'à demander pardon pour l'oittenir. La multitude, furieuse de cette réconciliation avec un ingriit, qui avait trahi les intérêts de la Germanie, voulut massacrer et l'empereur et Lothaire; mais on saisit les mutins.

Dans une assemblée tenue l'année suivante (83 1) à Aix-la-Chapelle, Louis fit faire le procès aux plus coupables d'entre les révoltés. Ils furent tous condamnés à mort; mais il se contenta de les reléguer, la plupart, en divers monastères '. Dans la même assemblée, Judith parut pour se justifier des crimes qu'on lui imputait. On l'avait tirée de son monastère, dès que l'empereur avait recouvré l'autorité; mais, comme elle y avait reçu le voile, il ne voulut la reprendre pour épouse qu'après que le pape Giégoire IV et les évêques eurent déclaré nid son engagement à la profession religieuse. Personne ne se présentant pour accuser Judith, elle fut reçue, suivant la loi, à se purger par serment. Le comte Bernard offrit aussi de se purger par le duel des imputations qui avaient incriminé ses rapports avec l'impératrice; et personne n'ayant osé se battre contre lui pour soutenir l'accusation, on l'admit pareillement à se purger par serment.

Le retour de Judith inspira une nouvelle vigueur à Louis, Il ôta le titre d'empereur à Lothaire, ne lui laissant que celui de roi en Italie, où il devait se trouver dans ime position très-subordonnée. Mais Louis manquait de fermeté pour soutenir ces mesures. Peu de temps après, on le vit accorder une amnistie à presque tous les exilés. L'abbé Vala y fut compris lui-même, à condition qu'il conviendrait de sa faute. «■ Je n'ai point commis de faute, " répondit-il au moine Pascase Radbert ; ce serait me calomnier « moi-même que de m' avouer coupable ^. » Cette réponse fit juger à l'empereur ce qu'il avait à craindre de l'opiniâtreté d'un homme de bien engagé dans un mauvais parti, et il changea plusieurs fois dans la suite le lieu d'exil de Vala '^

Le calme qui parut succéder à tant d'agitations préparait une nouvelle tempête. Supplanté dans la confiance de Louis par le moine Gombauld, libérateur de ce prince, abandonné par Judith, trop poli-

' Astronom., c. 46 : Cunctis dijudiontis ad morteni, vitam concessit.

* T'ita Falœ.

» Bist. de l'Eglise galL, t. 7, p. 10.

[An 83'] I^IV. m. - — LOtîlS I. 200

tique pour soutenir un homme contre lequel s'élevait une prévention universelle, le comte Bernard s'éloigna avec des projets de vengeance. Pépin, roi en Aquitaine, animé par lui, s'entendit de nouveau avec les rois de Bavière et d'Italie, que le létablissement de l'impératrice dans son ancien crédit, et par suite les chances d'agrantlissement acquises au jeune Charles, disposaient à servir d instruments aux seigneurs conjurés. Louis s'aperçut de ces dispositions menaçantes, à l'occasion d'une diète convoquée à Thionville, où il conclut la paix avec les chefs danois et les Sarrasins d'Afrique. Pépin, à qui il avait enjoint de s'y trouver, n'arriva qu'après. Prisonnier de son père, le roi se soumit à tout ce qu'on voulut ; mais cette soumission forcée ne servit qu'à l'aigrir. Il s'échappa, se concerta avec ses frères *, et de toutes parts les peuples, entraînés par les grands, prévenus contre Judith qu'on accusait de gouverner Louis, reprirent les armes (832).

L'empereur songeait à comprimer l'Aquitaine, quand la Bavière éclata. Il se porta donc contre la Bavière, que les autres provinces germaniques ne soutinrent pas dans sa rébellion. Son roi demanda grâce, et Louis lui pardonna. Lothaire vint protester à Francfort qu'il n'était pas complice»de cette révolte, et Louis ajouta foi à ses paroles. Pépin s'humilia à son tour, à Joac dans le Limousin^, et Louis se bornait à le faire conduire à Trêves pour l'écarter du foyer de la sédition, lorsque les Aquitains l'enlevèrent dans le trajet, puis forcèrent l'armée impériale à repasser la Loire. Pour punir le rebelle, le royaume d'Aquitaine fut attribué au fds de Judith, que reconnurent plusieurs grands de cette contrée, étrangers à la révolte. Mais Pépin trouva de l'appui chez ses autres frères ^.

Lothaire, roi en Italie, et principalement intéressé à tous ces mouvements, s'avisa alors d un stratagème qui lui réussit. Il crut ne pouvoir mieux diminuer dans l'esprit des Franks, défenseurs de Louis, Ihorreur de la trahison où il les engagerait, qu'en faisant croire que sa cause avait l'approbation du pape. Dans cette vue, il proposa à Grégoire IV de passer dans la Gaule aveclui, en lui représentant qu'il pourrait mieux que personne procurer la paix entre le père et ses enfants, et maintenir ce que l'empereur et le saint Siège avaient fait en l'associant naguère à l'empire. Rien n'étant plus digne d'un père commun des fidèles que le rétablisse-

' Tlirgan., num. 38. Annal. Tiertin., ad ann. 832. « Vitd Ludov. Pli, ad ann. 832.

» Nithard., I. 2, ad ann. 833.

ao4 HISTOIRE DE FRANCE. [An 833J

ment de la paix, Grégoire consentit à ce voyage. Mais ceux qui ramcnèrcnl; à cet acte do. condescendance, Tinterprétant suivant leurs intérêts, publièrent qu'il ne venait que pour excomnuinier Louis et ses fidèles partisans.

Cependant, les deux armées s'avancèrent pour décider la querelle dans une plaine entre Bàle et Strasbourg. L'empereur, dont la patience était poussée à bout, avait résolu de livrer la bataille; mais, pour n'avoir rien à se reprocher, il fit encore une tentative sur le cœur de ses enfants armés contre lui. Il leur envoya une espèce de manifeste, où il les invitait à se rappeler qu'il était leiu' père et leur souverain, qu'ils étaient ses fils et ses vassaux, et qu'en cette qualité ils lui avaient prêté serment de fidélité; il ajoutait qu'ils avaient tort d'empêcher le pape de le venir trouver, qu'il avait toujours pris la défense du saint Siège, et qu'on ne comprenait pas qu'ils voulussent se servir contre lui de l'autorité de ce siège pour lui enlever la gloire de le protéger; il se plaignait en particulier de Lothaire, qui lui débauchait ses fils el ses vassaux. Les trois princes evu-ent l'hypocrisie de répondre qu'ils n'étaient armés que pour son service ; qu'ils n'en voulaient qu'à ceux qui semaient la zizanie entre le père et les enfants, pour les perdre ; que Lothaire, associé à l'empire, était spécialement chargé de la défense du pape, auquel il n'interdisait pas, d'ailleurs, d'aller trouver l'empereur. En effet, Lothaire, afin de se ménager le temps de corrompre les guerriers de Louis, envoya Grégoire IV dans le camp impérial, pour traiter de l'accommodement. Le délai des négociations fut tellement mis à profit par leurs émissaires, qu'autour de l'empereur la désertion devint générale. L'infortuné, se voyant ainsi abandonné, dit avec bonté au petit nombre de ceux qui lui restaient : « Allez aussi vous rendre à mes enfants ; je serais fâché '> que vous perdissiez la vie ou quelque membre, pour m'être res- « tés fidèles '. « Il fut contraint lui-même de se remettre une seconde fois à la discrétion de ses fils reljelles, avec l'impératrice Judith et le roi Charles, dont il sentait les malheurs plus vivement que les siens propres- ,^S33).

Les princes et les grands de l'armée rebelle tinrent aussitôt une asseml)lée où l'on déclara que, Louis ayant mérité par l'inhabileté de son administration d'être déposé, Lothaire devait être reconnu empereur. Ainsi l'empire passait des mains du roi des Franks à

' Thcynn. c. 42 : Dicens : Ue ad filios nîcos. No!o ut ullus propter r.ie vitam aiit inemlira iliinittat. Illi infusi h lacrynii? rccedfliant ab eo. - llixf. (/'■ rr.gf'sr grill., t. 7. p. 18.

[An 833] LIV. III. — LOUIS I, 2o5

celles du roi d'Italie, qui, bien que d'origine germaine, ne représentait rien moins que des intérêts germains. On divisa ensuite les territoires entre les trois frères, et on montra le traité à l'abbé Valu. Il dit, après l'avoir lu, qu'on avait eu soin de tout, excepté des intérêts de Dieu : aussitôt il se retira, affligé de ces tristes scènes, dont il pouvait se reprocher d'avoir été l'un des principaux acteurs'. Le pape, mécontent de ce qui s'était passé, reprit la route de Rome. Judith fut envoyée prisonnière à Tortone, en Italie, le roi Charles au monastère de Prûm, et Louis à celui de Saint-Médard de Soissons. Le lieu où il avait été trahi avec tant de perfidie fut appelé le Champ du mensonge.

Lothaire, qui se disait empereur, voulant faire pour la déposition de son père quelque chose qui parût plus régulier que les mesures adoptées en Alsace, indiqua ime assemblée générale de la nation, pour le i "" novembre de la même année (833), à Compiègne, où il conduisit Louis. Il s'y rendit un grand nombre d'évêques, d'abbés et de seigneurs, tous dévoués au rebelle. Louis ne leur parut pas assez malheureux, s il ne leur paraissait pas coupable. Pour ajouter donc l'infamie à sa disgrâce, quelques prélats proposèrent de lui faire juridiquement son procès dans l'assemblée, en le condamnant pour ses péchés à passer le reste de ses jours en pénitence publique. C'était lui ôter l'espérance de remonter jamais sur le trône ; car les canons défendaient expressément à ceux qui étaient en pénitence publique de porter les armes et d'avoir aucune part aux affaires. Et, afin que tout fut monstrueux dans ce procès, Ebbon archevêque de Reims, qui devait sa fortune à Louis-, en fut le principal promoteur. Mais qu'on ne se hâte pas, d'après cet exemple et celui de l'abbé Vala, d adresser au clergé d'injustes reproches ! L'homme, pour être élevé au sacerdoce et même à l'épiscopat, ne cesse pas d'être homme ; ses préventions, ses passions, ses crimes sont la part de l'humanité, jamais celle de la religion qui condamne le mal dans ses ministres plus sévèrement encore que chez le simple fidèle; le prêtre égaré ou coupable eiit peut-être été pire,

' Virum rix.T, virumque discordiit se progenituni fréquenter ingemuerir. {Acta SS. or A. S. Bened., sect. 4, p. 463.)

* Thegan., c. 44 : Hebo, Remensis episcopus, <.\n\ erat ex originaliuni servoruni stirpe... O qualcni reuiuncratiouein reddidisti ei ! Vcstivit te purpura et pallio, et tu euui induisti cilicio... Patres tui fucrunt pastores capraruni, non cûnsiliarii principum !...Sed tentatio piissimi principis... sicut et patiemia l)eati Job. Qui beato Job insultabant, rei,'cs fuisse leguntur; qui istum verù affligebanf, légales servi ejuscrant ac patruni suorum. — Oninesenim episcopi molesti fuerunl ei, et maxime lii quos ex scrvili conditionc bonoratos habebat, cuiu bis qui ex barbaris «atioûibus ad lioc fastijjium perducli iUût.

2o6 HISTOIRE DE FRAÎJCB. [An 833]

s'il n'eût pas été prêtre; et puis, dans le clergé, les mauvais forment l'exception, et les bons la règle. L'histoire des errcius ou des désordres de qnelqufts-uns de ses membres est un chapitre de l'histoire de 1 humanité; l'histoire de sa foi si pure, de ses vertus et de ses bienfaits, est le fond même de l'histoire du christianisme.

Ebbon, ayant relevé dans l'assemblée la dignité et le pouvoir des évêques, exagéra, par un discours artificieux, les désordres et les scandales qu'il prétendait être arrivés par le mauvais gouvernement de Louis, et conclut à ce qu'en réparation de ses fautes ce prince frit mis en pénitence publique pour le reste de sa vie. Les autres prélats de l'assemblée, affaiblis par les menaces de Lothaire ou gagnés par ses présents, eurent la lâcheté d'adhérer à cet avis '. Plusieurs d'entre eux, cependant, aussi bien que plusieurs laïques, étaient favorables à Louis; mais Lothaire exigea des serments de ceux qu'il suspectait, et aucun n'eut le courage de se déclarer pour un prince malheureux et innocent. Trahissant leur conscience et leur souverain, ils condamnèrent Louis, sans même l'avoir entendu, à faire pénitence publique jusqu'à sa mort.

Ensuite, ils lui députèrent quelques-uns d'entre eux pour lui représenter ses fautes et l'avertir que, puisqu'il avait perdu sa lUgnité, il devait du moins songer à sauver son âme, en se soumettant à la pénitence qui lui serait imposée. Louis, à qui une conscience trop timorée faisait oublier ce qu'il devait à son rang, reçut humblement leurs avis, promit d'accepter la pénitence publique à laquelle ils l'avaient condamné, et indiqua un jour pour l'imposition solennelle que ces ptélats devaient lui en faire. Afin de rendre sa résignation plus méritoire, il pria qu'on fît venir en sa présence son fils Lothaire, avec qui il désirait se réconcilier parfaitement avant de recevoir la pénitence : on le lui accorda. Un fils moins barbare ei\t été attendri, en voyant un père qu'il traitait si indignement rechercher encore son amitié. Mais, endurci dans l'ingratitude, il ne songea qu'à rendre la cérémonie de l'imposition plus humiliante pour Louis, en faisant décider qu'elle aurait lieu à Soissons, dans l'église du monastère de Saint-Médard, qui devait servir de prison à l'empereur déposé. Toute l'assemblée se transporta donc dans cette ville, où la curiosité et la compassion attirèrent une foule de peuple.

Au jour marqué, Lothaire, les évêques, les grands et le peuple s'étant rendus à léglise du monastère, on y conduisit le malheureux

« Hist, (le VEgUse gaU., t. 7, p. 2U

[\n 833] I-I^. "I. ~ ^OVIS I. ^07

prince. Il se prosterna sur un cilice qu'on avait iétéhclti à terre, (levant l'autel où reposaient les reliques de S. Médard et de S. Sebastien; confessa publiquement que, par son mauvais gouvefnement, il avait offensé le Seigneur, scandalisé l'Eglise, vexé les peuples; ajouta que, pour l'expiation publique de ces crimes, il demandait la pénitence, afin de mériter l'absolution de la part de ceux à qui le pouvoir de lier et de délier a été donné. Mais on ne se contenta pas d'une confession faite en termes généraux. On l'avertit qu'il en devait un aveu détaillé; et de peur qu'il ne se trompât ou ne se flattât lui-même dans l'examen qu'il ferait de ses fautes, on lui donna un écrit où elles étaient résumées en huit articles. On l'y disait coupable de la mort du roi Bernard; d'avoir exposé le peuple à des parjures par de nouvelles divisions de l'empire ; d'avoir fait la guerre en carême ; d'avoir été trop sévère pour les partisans de ses fds; d'avoir permis à Judith et à d'autres de se justifier par serment; d'avoir exposé l'Etat aux meurtres, pillages et sacrilèges, en excitant la guerre civile; septièmement, d'avoir pro^ voqué ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'empire ; enfin, d'avoir ruiné l'État qu'il devait défendre '. De tous ces griefs, fait observer M. Michelet ^, le septième est grave. Il révèle la pensée du temps. C'est la réclamation de l'esprit local, qui veut désomiais suivre le mouvement des races, des contrées, des langues, et qui dans toute division purement politique ne voit que violence et tyi'annie. Louis lut à haute voix cet écrit, et l'arrosa de ses larmes, en se confessant coupable de tout ce qui y était contenu. Puis il le rendit aux évêques, qui le placèrent sur l'autel. Quittant son baudrier, qu'il mit aussi sur l'autel, il se dépouilla de ses vêtements royaux, et reçut 1 habit de pénitent dont il se revêtit. Cette triste cérémonie étant terminée, on le conduisit dans une cellule du monastère, où on l'enferma sous bonne garde. Le peuple et les seigneurs les moins passionnés qui assistèrent à ce spectacle ne purent s'empêcher d'en être émus ; la foule se dispersa en silence, la douleur et la confusion peintes sur le visage.

Le parricide Lothaire croyait avoir tué Louis. Mais, dit M. Michelet ^, une immense pitié s'éleva dans l'empire. Ce peuple, si malheureux lui-même, trouva des larmes pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils l'avait tenu à l'autel, pleurant et balayant la poussière de ses cheveux blancs; comment il

' ^ctn exaitclnrationis Ludoi-. PU, apud Script, rcr. Franc, t. G, p. 24ô. * Hist. de France, t. 1, p. 365.

f Ibid., p. 307, 308.

208 HISTOIRE DE FRANCE. " [An 833]

s'était enquls des péchés de son père, nouveau Cliam, qui livrait à la risée la nudité paternelle; connnent il avait dressé sa confession; quelle confession! toute pleine de calomnies et de mensonges. Dans ce merveilleux exemple de souffrance et de patience, dans cet homme injurié et hénissant tous les outrages, on croyait reconnaître la patience de Job. Ainsi le vieil empereur se trouva relevé dans son abaissement même.

Des gardes impitoyables veillaient sans cesse à la porte et à la fenêtre de sa cellule. On voulait, à force de mauvais traitements, l'obliger à se faire moine; et pour mieux l'y déterminer, on lui transmettait de faux avis, tantôt que l'impératrice Judith était religieuse, tantôt qu'elle tétait morte et que l'on avait coupé les cheveux au roi Charles, etc. ' ; tellement qu'ayant été conduit un jour à l'église du monastère, il s'y prosterna aux pieds des moines et recommanda instamment à leurs prières 1 impératrice qu'il croyait morte en effet : mais personne n'osa lui parler pour le détromper. Il n'y eut qu'un religieux, qui lui célébrait tous les jours la messe dans un oratoire particulier, auquel la pensée vint de le rassurer, en plaçant auprès de 1 autel un papier roulé où Louis lut la vérité.

En voyant les esprits si changés à son égard, Lolhaire craignit qu'on ne le lui enlevât, et il le conduisit à Aix-la-Chapelle où il le traita avec encore plus d indignité qu'à Soissons pom' le forcer à se faire moine -. Louis répondit constamment que, tant qu'il ne serait pas maîti'e de sa personne, il ne ferait aucun vœu. Cette persévérance donnait le temps aux populations de se prononcer ^, et aux sentiments de la nature de revivre dans le cœur des rois de Bavière et d'Aquitaine. Ni ces populations, du moins en dehors de l'Italie, ni ces rois, n avaient gagné à 1 humiliation de Louis, du moment que l'unité de l'empire se perpétuait dans Lothaire. Louis de Bavière écrivit donc à Pépin d'Aquitaine pour l'engager à se liguer avec lui contre le nouvel empereur.

Lothaire, reculant devant l'indignation générale, qui éclatait surtout en Germanie, ce berceau des Franks, se retira à Paris avec son prisonnier. ]Mais les Gallo-Franks s'indignaient comme les Ger-

' Conqitcstio Ludov., apud Ducliesne, t. 2.

* Nithard., Historiai, 1. 1, c. 4, apud Script, rar. Franc, t. 7, p. 12 : Occurrebat universœ plebi verecundia et [)œuitudo, quôd bis imperatorem dimiserant. . — C. 5 : Franci, eo quod imperatorem bis relinquerant, pœnitudine correpti, ad defectioncm impelii dedij^nati sunt. — Astronom., c. 49 : Gregatim populi tàm Franciaî quàm Burgundige necnon Aquitaniœ sed et Gerniauiœ cueuntes, calamitatis queielis de imperatoris infortunio querebantur, etc.

» Jnn, Berlin.

(An 83;^] MV. III. — LOUIS I, ' 009

mains, et il ne se crut pas en sûreté parmi eux. Hors d'étal de résister à ses deux frères, il prit la fuite, en laissant le captif à Saint- Denis (834).

Dès que les grands, que T affection ou le repentir attachait à Louis, le surent dans ce monastère, ils y accoururent de toutes parts. L'empereur eut plus de reconnaissance du retour des derniers, que de ressentiment de leur désertion'. Mais un scrupule l'arrêtait. Quoique rassemblée d'évêques qui l'avait mis en pénitence ne fut manifestement qu'un conciliabule, il ne voulut quitter l'habit de pénitent et reprendre les ornements impériaux qu après avoir été absous solennellement dans une autre assemblée. Elle se tint à Saint-Denis, le dimanche suivant. Louis y fut réconcilié par l'autorité des évèques, qui le revêtirent de ses armes, et lui remirent la couronne sur la tête, aux acclamations du peuple ". - . •

Il se servit de sa liberté, pour éteindre les restes de la guerre civile. Il fit poursuivre Lothaire, mais si mollement qu'il paraissait avoir peur de vaincre ce fils rebelle. Celui-ci, s'imaginant qu'on le craignait, se porta à des excès nouveaux, se vengeant sur les Franks de l'inutilité de l'attentat commis contre son père. Ainsi il prit Chàlons-sur-Saone, qui fut brûlé dans le désordi'e, et y exerça plusieurs cruautés, comme de faire jeter dans la Saône la sœur du comte Bernard ^. Il porta encore le ravage dans le Maine et dans le Blaisois. Mais il se vit enfin poursuivi de si près, et si tendrement sollicité de recourir à la clémence paternelle, qu'il fut obligé de venir se jeter aux pieds de l'empereur. Ce prince, n'ovibliant pas qu'il était père, pardonna une seconde fois à lingrat qui avait presque toujours paru oublier qu'il était son fils. Pour toute punition, il lui ordonna d'aller régner en Italie, avec défense de sortir de ce royaume sans sa permission. Louis continua de régner en Bavière, et Pépin en Aquitaine. L'empereur, attentif à rétablir l'ordre, députa à ce dernier pour l'avertir de faire restituer les biens ecclésiastiques qu'il avait cédés aux grands ou que ceux-ci avaient usurpés *; mais il était plus facile de donner de pareils ordres que de procurer leur exécution.

Au commencement de l'année suivante (835), un concile fut convoqué à Thionville, pour annuler les procédures qui avaient eu lieu

' Eist. de l'Eglise gall., t. 7, p. 29.

* Afict. rit. Litdoi'. Nithard.

^ Thcgan., c. J2 : Jussit in vase vinatico claudere, et projicere in flumen Ararim.

* Astronora., c. 43 : Mandavit Pippino... rcs ecxlesiasticas restitui.

aïO HISTOIRE «E rn ANGE. [An 837]

au sujet de sa déposition. Ehbon de Reims, se faisant justice à luimême, renonça à 1 Cpiscopat '. En même temps, Dieu appesantit son bras sur ceux qui s étaient déclarés les chefs du parti de Lothaire ^ : la mort enleva l'abbé Vala, les comtes Matfried, Hugues, etc. ; Lothaire fut frappé lui-même d'une grande maladie. Louis s'attrista de la mort de ses ennemis, s inquiéta du danger de son fils, qu'il lit visiter par le prince Hugues son frère, et pour prix de celte sollicitude ne recueillit que l'ingratitude.

A peine Lothaire fut-il guéri, qu'on se plaignit à l'empereur de ce que ce prince, au lieu de protéger l'Eglise de Saint-Pierre, à l'exemple de ses ancêtres, la laissait opprimer par les vexations de ses officiers '^ Louis députa aussitôt vers Lothaire et vers le pape, par le conseil duquel il ordonna, à cette époque, du consentement des évêques de ses Etats, qu'on célébrerait dans la Gaule la fête de tous les saints le premier jour de novembre. Comme la chrétienté était alors aflligée par les ravages des Northmen et des Sarrasins, on pria les saints, dans l'hymne qui fut composée poiu' cette solennité, d'éloiffner ces barbai es des terres des Chrétiens.

Une irruption des Northmen dans la Frise empêcha Louis de se transporter en Italie, comme il l'eût désiré. Il marcha pour repousser l'invasion (836), et convoqua, au retour, un concile à Aixla-ChapeUe. Cette assemblée dressa des règlements de conduite. Les Pères, en les soumettant à l'empereur, reconnurent qu'ils s'étaient eux-mêmes écartés en plusieurs points de leurs devoirs ; mais ils en rejetèrent la faute sur la rébellion des trois princes et des grands ^. L'assemblée provoqua aussi la restitution des biens usurpés sur les Eglises d'Aquitaine. De telles mesures, adoptées sous les auspices de Louis, annoncent sa délicatesse de conscience.

On put connaître à quel point elle était timorée, au sujet d une comète, qui parut les fêtes de Pâques de l'an 8iy dans le signe de la Vierge ^ Dès que Louis l'eut remarquée, il fit venir l'astronome qui a écrit sa Vie, pour savoir ce qu'il pensait de ce phénomène. L'astronome demanda du temps jusqu'au lendemain pour répondre. L'empereur, jugeant qu'il craignait de lui annoncer de tristes présages, lui dit d'aller de ce pas examiner le nouvel astre et de venir incessamment lui rapporter ce qu'il pronostiquait. « Car je sais,

* In Jpologid Ebbonis, SpiciL, t. 7, p. 180. Opéra Kincm., t. 1, p. 324.

* Astrononi., c. 56 : Quanta lues niortalis populum qui Lotharium secutus est, ioTaseiit, miserabile est dictu.

* Auct. Vit. Ludov.

< aist. de l'Eglise galL, t. 7, p. 69. » Ibid., p. 70. Auct. Vit. Ludov.

[An 838J l'ïv. III. — LOUIS I. au

» ajouta le prince, que c'est une comète. » L astronome obéit, et fit ensuite son rapport. Mais, connue il ne disait pas tout ce qu'il pensait, de crainte d'alarmer l'empereur : « Vous n osez me dire, reprit » Louis, que cette comète pronostique un changement de règne et » la mort d'un prince. » L'astronome repartit qu'il ne fallait pas craindre les signes du ciel. « Je sais, dit l'empereur, que nous ne de- » vons ciaindre que celui qui est le créateur de cet astre ; mais » nous ne pouvons assez louer sa bonté de vouloir bien nous aver- » tir ainsi de faire pénitence. » 11 passa cette nuit en prière, distribua le matin de grandes aumônes aux pauvres, aux clercs et aux moines, et fit dire le plus de messes qu'il put. On était alors persuadé, et on le fut encore longtemps après, que les comètes annonçaient toujours la mort de quelque prince, ou du moins quelque calamité publique. Les malheurs qui suivirent purent servir à confirmer en cela le préjugé populaire.

Charles, roi d'Alamanie, venait d'être, au grand déplaisir de ses trois aînés, reconnu encore roi en Neustrie, lorsque Pépin, roi en Aquitaine, mourut l'an 838, et cette mort donna lieu à de nouveaux troubles. D'un autre coté, les Sarrasins exercèrent, la même année, de grands ravages en Provence : ils s'emparèrent de Marseille, en enlevèrent toutes les religieuses, pillèrent les églises, et se retirèrent chargés de butin.

Pépin laissait deux fils, l'aîné nommé Pépin comme son père, et le second nommé Charles. A l'exclusion de ces enfants dans lesquels il punit les torts de leur père, ou plutôt, afin de ne point fractionner l'empire en tant de subdivisions qui en détruisaient l'unité, Louis voulut que le roi de Neustrie fiit encore roi en Aquitaine : mesure que l'esprit local des Aquitains ne devait pas sanctionner, et que Louis de Bavière ne pouvait voir que d un œil d envie. Aussi i'eiupereur, suivant le conseil de Judith, songea-t-il à se réconcilier parfaitement avec Lothaire, afin de prévenir les troubles. Louis le fit assurer que, s'il voulait demeurer attaché aux intérêts du roi Charles, toutes les provinces de lempire, sauf la Bavière, seraient partagées entre lui et son jeune frère. Lothaire n'eut garde de rejeter une proposition si avantageuse. Il accourut, à Woruis, se jeter aux pieds de son père, et empruntant le langage du prodigue, sans en avoir les sentiments, il lui cUt ' : « JMon seigneur et mon père, » j'ai péché contre le ciel et contre vous : je ne demande pas un » royaume j je ne demande que le pardon. » Louis lui accorda l'un

• Nithard,, l, I. " \

2 I 2 HISTOIRE DE FRANCK. [An 840]

et l'autre. « Voilà, mon Hls, lui dit-il, tout le royaume devant tes « yeux : partage, et Charles choisira ; ou, si tu veux choisir, nous » partagerons '. » Lothaire, qui s'était d'abord chargé de faire les lots, s'en rapporta à l'empereur; puis il choisit la partie orientale de la Gaule, laissant à Charles la partie occidentale ^.

Les mouvements qui avaient lieu dans l'Aquitaine en faveur des fils de Pépin, exclus delà souveraineté au profit du roi Charles, contraignirent l'empereur de s'y rendre. Louis de Bavière, n étant plus contenu par sa présence, et le voyant occupé an loin à pacifier l'Aquitaine, s'empara de la Souahe et menaça d'entrer dans la Gaule (839). A cette nouvelle, l'empereur, bien que souffrant, comprit la nécessité d'une prompte répression. Il arriva avant Pâques (840), avec son armée, à Aix-la-Chapelle, où il célébra cette fête. Puis il s'avança dans la Thuiùnge pour s'opposer aux entreprises de son fils. Le rebelle n'osa tenir la campagne devant l'armée impériale, et Louis, ayant appris sa retraite, refusa de le poursuivre, pour lui donner le temps de reconnaître sa faute '^.

Sur ces entrefaites, il arriva une grande éclipse de soleil, que l'empereur interpréta comme un présage de mort. Il ne pensa plus qu'à se disposer au dernier moment, et se fit transporter à Ingelheim, dans une île du Rhin, près Mayence, au centre de l'empire dont l'unité allait mourir avec lui. Il ne regiettait ni la vie, ni la couronne ; mais il gémissait de finir les armes à la main contre son fils, et sans avoir pacifié les troubles de l'Etat. Sentant ses forces diminuer, il voulut qu'on lui apportât tous ses joyaux, les livres de sa bibliothèque, les ornements et les vases de sa chapelle, qui furent partagés en plusieurs lots, destinés aux pauvres, aux Eglises, aux rois Charles et Lothaire. Il envoya à ce dernier l'épée, la couronne et le sceptre impérial, pour marquer qu'il lui remettait l'Empire. Comme il ne faisait pas mention du roi Louis de Bavière, les évêques craignirent qvi'il ne conservât quelque ressentiment contre lui. « Je par- » donne à Louis, répondit-il ; mais qu'il songe à lui-même, lui qui,

* Nithard., c. 7 : Ecce,fili, ut promiseram,rcgnum oinnecoràm le est rdivide illud, prout libuerit. Quod si tu diviseris, partium electio Caroli erit. Si auteoi nos illud diviseriiuus, similiter partium electio tua erit.

* Quod idem cùm per triduum dividere vellet, sed minime posset, Josippum atque Ricardum ad patrem direxit, deprecans ut ille et sut regnum dividerent, partiumque electio sibi concederetur... Testati quôd pro nuUà re alià, nisi solâ igûorantiâ regionum, id peragere differret. Quam ob rem pater, ut aegriùs valuit, regnum omue absque Bajoariâ cum suis divisit : et à Mosâ partem australem Lodharius cum suis elegit. Occiduam verô, ut Carolo conferretur, consensit.

3 rita Ludov. PU. Annal. Bertin., ad ann. 840.

[An 8401 "V. III. LOUIS I. 21 3

>' méprisant la loi de Dieu, a conduit au tombeau les cheveux blancs » de son père'. » Il expira, avec un visage serein et riant, les yeux levés au ciel, le dimanche 20 juin 840, dans la soixante-quatrième année de son âge, et la vingt-septième de son empire. Son frère Drogon le fit inhumer à Metz dans l'église de Saint- Arnould, auprès de la reine Hildegarde, sa mère; mais, dans la suite, son corps, avec celui de cette pieuse princesse, fut transféré au monastère de Campten, où le peuple lui donnait le titre de saint ''^.

Telle fut la fin de l'empereur Louis que sa facilité à pardonner a fait surnommer le Débojviaire, et qui fut tout à la fois un des meilleurs et un des plus malheureux de nos rois ^. Il ne lui manqua pour être grand prince que d'être moins bon, et pour vivre heureux que d'avoir des enfants moins dociles aux impressions des grands ou d être père moins tendre. On ne reconnaît en lui le fils de Charlemagne qu'à son zèle pour la religion, qu'il protégea constamment. Mais il ne sut pas, connue ce héros, allier toujours les intérêts de la piété avec ceux de sa dignité; et sa délicatesse de conscience, trop scrupuleuse même pour un particulier, lui fit plus d'une fois oublier ce qu'il devait à son rang : défaut qui, en l'avilissant peut-être aux yeux des hommes, ne le rendit pas moins grand aux yeux de Dieu. S'il n'eut pas les qualités d'un empereur, il eut celles d'im chrétien. Toutes les fois qu'il allait le matin à l'église, il s'y prosternait la face contre la terre, priant humblement en cette posture, et souvent avec larmes. Il était aussi sobre dans ses repas que modeste dans ses habits : il en portait toujours de fort simples, excepté les jours solennels; car il paraissait alors en public, selon la coutume de ses ancêtres, la couronne d or en tête, le sceptre d'or à la main, avec des bottines d'or, et un manteau brodé d'or. Sensible à la misère des pauvres, il avait pour eux une tendresse de père et une générosité de prince : il leur cUstribuait tous les jours l'aumône avant ses repas, et prenait soin, quelque part où il allât, qu'il y eût toujours pour eux un hôpital près son palais. Louis le Débonnaire était d une taille médiocre; il avait les yeux grands et vifs, le teint clair, le nez long, la poitrine forte, la voix mâle, les épaules larges, et le bras si vigoureux que personne ne l'égalait en force pour manier la lance ou l'arc. Quant à l'esprit, il lavait fort cultivé, sachant le grec et le latin, et parlant celui-ci comme sa langue maternelle. Il ne trouvait de plaisir que dans la lecture des livres de

* Astronoiu., c. 64.

* Vide Holl., t. 3, april., p. 795.

» Hist. de l'Eglise gall., t. 7, p. 76.

2l4 HISTOIRE DE FRANCE. [\n 840]

piété, et était si versé dans la science des saintes Ecritures, qu'il en savait le sens littéral, le sens moral, et même le sens anag'Ofi^iqne. Il fît traduire l'Ancien et le Nouveau Testament en vers tudesques, afin que ceux qui ignoraient le latin pussent avoir connaissance de l'histoire sainte. Pour lui, il avait appris dans sa jeunesse les poètes profanes; mais il tacha ensuite de les oublier, et ne voulut plus qu'on lui en parlât.

Il doit ])araître surprenant qu'un prince de ce caractère n'ait pas été plus aimé; mais l'intérêt national des divers peuples, intéressés à briser l'imité de l'empire pour se constituer une existence indépendante, prévalut sur l'affection que devait inspirer la mansuétude d'un tel prince.

Dès que la main de Charlemagne s'était retirée, les faibles étaient redevenus la proie des forts; mais la force, dit M. Guizot', demeura plus longtemps et plus svirement à ceux qui la possédaient. L'anarchie était rentrée dans les rapports des sujets avec le souverain; mais la dissolution fut plutôt politique que sociale, et si les domaines royaux étaient usurpés de toutes parts, c'était par des hommes qui commençaient à s'établir fermement dans les leurs. Ainsi les éléments de stabilité que Charlemagne avait introduits dans son empire tournaient au profit, non de ses successeurs, mais des hommes considérables de chaque district; et ceux dont la situation s'était consolidée à la faveur de l'ordre qu'avait maintenu son pouvoir, étaient en mesure de conquérir leiu' indépendance, à la faveur du désordre que laissa renaître l'impuissance de ses enfants. Cette indépendance fit bientôt des progrès rapides. Les bénéficiers et les officiers royaux y prétendirent également, s'entr'aidèrent pour y parvenir, et quand l'hérédité des bénéfices eut prévalu, l'hérédité des offices fut bientôt conquise. On la vit paraître, sous Louis le Débonnaire, comme une prétention qui s'emparait du fait sans soutenir hautement son droit : sous Charles le Chauve, l'hérédité des offices était déjà un fait si puissant, que ce prince ne put refuser de la sanctionner par ses lois.

Toutes les dominations locales se rendant indépendantes et souveraines, le clergé, grand propriétaire, dut, pour n'être pas écrasé par l'aristocratie laïque, s'affermir aussi dans ses domaines'^. Si les é vêques et les abbés firent comme les comtes, ce ne fut point par ambition personnelle, mais par une conséquence de l'état général de la société. Il n'est pas vrai, d'ailleurs, qu'ils se soient compléte-

' Essais sur l'kist. de France, p. 290- ' Ibid., p. 314.5

[An 840] l'IV. III. LOTHAIRE I, LOUIS LE GERM., CHARLES II. 21 5

ment isoles du trône, afin de ne plus agii- que pour leur propre compte : la prépondérance du clergé était liée à T uni té du pouvoir monarchique; il ne devait pas avoir, dans l'aristocratie féodale, l'importance salutaire qu'il avait eue auprès des rois; et loin de délaisser la royauté, comme la délaissaient ses fidèles, il s'interposa, autant que le permit le malheur des temps, afin d'empêcher qu'elle ne dégénérât au point de n'être plus qu'un nom auquel il fallut près de deux siècles pour commencer à redevenir un pouvoir.

Les grands et les évêques siégeaient dans les assemblées générales. Louis le Débonnaire ne cessa point de les convoquer, puisqu'on en compte vingt-cinq sous son règne '. Elles furent appelées à délibérer sur les événements et les lois ^. Mais les événements n'étaient plus dirigés, les lois devenaient impuissantes ; l'unité du gouvernement avait disparu avec Charlemagne; les assemblées générales, loin de la rétablir, ne servirent qu'à révéler la dissolution renaissante et à en précipiter le cours. On y vit éclater et s'envenimer les discordes des grands, soit avec l'empereur, soit entre eux. Des inimitiés et des guerr^'s civiles étaient presque le seul résultat de ce rapprochement momentané des prétentions et des forces individuelles, qu'aucune force supérieure ne ralliait et ne contenait plus. Ce fut bien pis sous Charles le Chauve.

LOTHAIRE r^ LOUIS LE GERMANIQUE, CHARLES II ou CHARLES LE CHAUVE.

L'ambition qui avait uni les enfants de Louis le Débonnaire contre leur père, tant qu'il vécut, les arma les uns contre les autres incontinent après sa mort; ou plutôt l'Italie, à qui le sceptre impérial était passé dans la personne de Lothaire F^ (Hlodeher IV ou Lodher I^""), tendit à s'assimiler par la ruse ou par la force les autres contrées démembrées de lempire au profit des rois Louis (Lodwig) de Bavière et Charles 1 1 (K arl) de N eustrie ^. Les Franks de la Neustrie et de la Germanie, séparant leur cause de celle du nouveau César, pour maintenir leur indépendance nationale, déclinèrent la prééminence de lempire, dont ils ne voulaient plus du moment qu elle ne leur était pas personnellement acquise. Mais, le sentiment national qui opposait la Neustrie à l'Italie opposant l'Aquitaine à )

• Théorie des lois politiques de lo France, t. 3, PreuTes, p. 156-JC9

* Guizot, Essais sur l'hist. de France, p. 343. '" Nithard., 1. 2.

2l6 HISTOIRE DE FRANCE. [An 840]

Neiistrie, Lothaire trouva dans le jeune Pépin un auxiliaire contre le roi Charles. Chose bizarre ! c étaient les hommes du midi, d'un côté ces Lombards qui avaient si mal défendu Didier contre Chariemagne, Bernard contre Louis le Débonnaire, et de l'autre ces Aquitains si souvent défaits par Pépin le Bref et Charlemagne, c'étaient les vaincus, les hommes de la langue latine, qui voulaient soutenir l'unité de l'empire contre les vainqueurs d'hier, contre les Teutskes, réunis aux Welskes pour le renversement du système politique fondé par Charles le Grand. Il y a tout autre chose qu'une querelle domestique dans la lutte qu'on va voir s'engager'.

Lothaire, toujours également artificieux et violent, fit assurer le roi Charles de sa protection, pour avoir le moyen de l'opprimer plus certainement ". Avant de se déclarer contre lui, il tâcha de surprendre Louis, roi en Bavière, et passa le Rhin pour le combattie. Les deux armées se trouvèrent en présence, aux environs de Francfort, et l'on allait en venir aux mains, lorsque les deux frères, s'étant abouchés, convinrent de se trouver au même lieu à la Saint-Martin prochaine, afin d'y terminer leur différend par un traité ou par un combat.

Pendant que Lothaire était sur les bords du Rhin, Ebbon, déposé de l'archevêché de Reims, pour s'être sacrifié à ses intérêts^, alla le trouver, afin de tâcher de remonter sur son siège. L'empereur savait à quel point cet esprit factieux pouvait lui être utile; et comme il s'embarrassait peu des canons, il prit l'avis de quelques prélats complaisants^ et fit rétablir Ebbon.

Comme il songeait à envahir toute la Gaule, il s'appliqua a gagner les grands de Neustrie. Le roi Charles, qui était alors en Aquitaine, pénétrant les desseins de son frère, lui envoya deux ambassadeurs pour le forcer à les découvrir. L'empereur reçut bien ces envoyés ; mais, tandis qu'il donnait, selon sa coutume, des paroles qu'il ne voulait pas garder, il s'assurait des pays situés entre la Meuse et la Seine. Il vint à Paris, où Gérard, comte de cette ville, et l'abbé de Saint-Denis se déclarèrent pour lui. Leur exemple fut suivi de tous ceux qui préférèrent leur fortune à leur devoir.

Les grands, fidèles à Charles, conseillèrent au jeune roi de marcher droit à l'ennemi qui venait le combattre. Il s'avança donc jus-

' Aug. Thierry, Lettres sur l'hist. de France, p. 155. Michelet, Hist. de France, t. 1, p. 371.

^ Hist. de l'Eglise galL, t. 7, p. 78. » iVrt/T. Cler. Rhem., apud Duchesne, t. 2. * Conc. GalL, t. 2, Flodoard., 1. 2, c. 20. Hist, Remens.

[An 841] LÏV. III.— LOTHA.IRE I, LOUIS LE GERM., CHARLES II. 21^

qu à Orléans, Cette résolution étonna l'empereur. Il envoya faire des propositions de paix, offrant de laisser à Charles l'Aquitaine et le Languedoc, et de lui céder la Provence, avec dix comtés entre la Seine et la Loire: s'eniraffeant d ailleurs à avoir avec lui une con-

' Do

férence à Attigny, le 8 du mois de ineii 84 1, pour y cimenter la piùx. Charles, hors d'état de résister à un adversaire bien supérieur en forces, accepta ces dures conditions, et jura avec les seigneurs de les observer, à condition que l'empereur le laisserait jouir en repos de ce qu'il lui cédait, et ne ferait pas la guerre au roi Louis de Bavière. On ne tarda pas à se convaincre que Lothaire ne réaliserait aucune de ses promesses. Charles, ne voulant fournir aucun prétexte de rupture, se disposa pour la conférence d' Attigny : seulement, de crainte de surprise, il ne marcha qu'avec une bonne armée '. S'étant présenté à Paris, pour passer la Seine, il en trouva les ponts rompus. Il descendit jusqu'à Piouen, où il força le passage, arborant la croix sur son vaisseau, pour rappeler aux milices du pays le serment qu'elles lui avaient prêté sur la croix lorsqu'il avait été reconnu roi en Neustrie. Ensuite il marcha à grandes journées, et arriva le samedi ..aint à Troyes, où il se prépara à célébrer la fête de Pâques. C'était la coutume de nos rois de paraître aux jours solennels dans l'église revêtus des habits royaux, la couronne en tête et le sceptre à la main. Charles était mortifié de n'avoir que ses habits militaires; mais, comme il sortait du bain le samedi saint, on lui apporta trèsà propos d'Aquitaine ses ornements royaux ". Ceux qui en étaient chargés ayant échappé à mille dangers, et arrivant à point nommé pour la fête, on tira un heureux augure de cet événement, et on le regarda comme une marque que le Ciel voulait que Charles portât la couronne.

L'empereur ne se rendit pas à la conférence d'Attigny, où il n'espérait plus d'être le plus fort; il ne pensait qu'à opprimer séparément ses deux frères. « Sachez, leur mandait-il ^, lorsqu'ils le « pliaient de les laisser en paix chacun dans leur royaume, sachez ') que le titre d'empereur m'a été donné par une autorité supérieure, »et considérez quelle étendue de pouvoir et quelle magnificence " doivent accompagner un pareil titre. » Cette réponse altière était,

' Hist. de l'Eglise gall., t. 7, p. 84.

* Mthard.

' Mandat fratribus suis quoniam scirent illi imperatoris nonien magnâ auctoritate fuisse impositum : ut considèrent quatenùs ejusdem nominis magniflcuai posset explere oflicium. (Nithard., Hist., apud Script, rtr. Franc, t. 7, p. 22.)

ai8 HISTOIRE DE FRANCE. [An 841]

à proprement parler, un manifeste contre l'indépendance nationale, dont les peuples sentaient le besoin '. Aussi, réduit en fait au gouvernement de l'Italie, de l'Helvétie, de la Provence, et d'une partie de la Gaule helgique, l'empereur n'eut pas plus de partisans sur les bords du Rhin et de l'Elbe que sur ceux de la Seine et de la Loire. Les rois Louis et Charles, qui coimurent leurs intérêts, joignirent leurs forces; mais ces deux grandes masses d'hommes, Teutskes et Weiskes, ne s'unissaient momentanément qu'afm d'être à l'avenir séparés d'une manière plus complète ^. Après leur jonction, Louis et Charles poursuivirent Lothaire, moins pour le combattre que pour l'obliger à la paix. Son double titre daîné et d'empereur imposait aux deux rois. Ils lui députèrent des évêques et des grands, pour le conjurer humblement, au nom de Dieu, de l'Eglise, des pauvres et des orphelins, de donner la paix à ses frères ^. Ils lui offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur armée, à l'exception des chevaux et des armes ; s'il ne voulait pas, ils consentaient à lui céder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre jusqu'au Rhin ; s'il refusait encore, ils diviseraient tout le pays dés Franks par portions égales, et lui laisseraient le choix. Lothaire répondit, selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qui lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Héribert, il leur manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien proposé de tel, et qu'il voulait avoir le temps de réfléchir. Mais au fait. Pépin n'était pas arrivé, et Lothaire voulait l'attendre*. Le lendemain, aS juin 841 ^ au jour et à l'heure qu'ils avaient eux-mêmes indiqués à Lothaire, Louis et Charles l'attaquèrent à Fontenai, près Auxerre. On n'avait pas encore \u de combat si opiniâtre. Dans cette bataille, dit une chronique écrite du temps de Philippe-Auguste '', presque tous les guerriers de la France, de l'Aquitaine, de l'Itahe, de l'Allemagne, de la Bourgogne se tuèrent mutuellement. S'il fallait en croire les historiens, ajoute M. Michelet ', elle eut été si sanglante, qu'elle eût épuisé la population de l'empire, et l'eût laissé sans défense aux ravages des Barbares '. Quoi qu'il en soit, une triste vic-

' Aug. Thierry, Lettres sur l'hist, de France^ p. 150. « Ibid., p. 157.

* Nithard., I. 2, c. 9 : Meraor sit Deî omnipotentis, et concédât pacem fratribus suis, universaeque Ecclesiae Dei.

* Nithard., 1. 2, c. 10.

• Chron. Floriacense, apud Duchesne, t. 3, p. 355.

• Uist. reg. Franc, p. 259.

' Histoire de France, t. 1, p. 372.

» Annal. Metens.. apud Script, rer. Franc, t. 7, p. 184 : In quâ pugnA ità

tAn 842] "V. III. — LOTHAIRE I, LOtlIS LE GERM., CHARLES II. ii§

toire se déclara pour les deux rois. La modération avec laquelle ils en xisèrent fut une nouvelle preuve qu'ils méritaient de vaincre. Ils arrêtèrent le carnage, firent panser les blessés, et enterrèrent les morts de part et d'autre. Dans la crainte que ce sang ne leur fût imputé, malgré les démarches qu'ils avaient faites pour éviter d'en venir à une action, ils consultèrent les évêques, qui leur répondirent unanimement qu'ils avaient combattu pour la justice ', que le Dieu des armées avait décidé en leur faveur, et qu'ainsi ils devaient se rassurer; que ceux-là cependant qui, dans cette guerre, avaient suivi les mouvements de la haine, de la colère ou de la vaine gloire, devaient confesser secrètement leurs péchés, et recevoir la pénitence qui leur serait imposée; que, de plus, il fallait faire des prières pour les âmes de ceux qui avaient été tués dans la bataille, et pour engager le Seigneur à continuer sa protection aux vainqueurs ^. Le pape, en qualité de père commun, avait envoyé un légat pour ménager un accommodement entre les trois frères; mais l'empereur, qui voulait obstinément la guerre, l'avait retenu comme prisonnier dans son camp, sans lui permettre d'aller trouver les deux rois. La journée de Fontenai le déli\Ta de sa captivité, et il fut renvoyé avec honneur en Italie ^.

Louis et Charles confirmèrent leur alliance par des serments publics. Ils se réunirent à Strasbourg avec leurs armées (842), dont l'une était composée d'hommes de toutes les tribus teutoniques, Vatitre de Gaulois septentrionaux commandés par des feigneurs franks, et de méridionaux sous des chefs indigènes*. Afin de prouver au peuple que la guerre où il était engagé ne serait pas un jeu politique, les deux rois se jurèrent mutuellement de maintenir, contre l'empereur, la séparation nationale, et de ne point faire de paix avec lui au détiimentl'un de l'autre. Ces paroles solennelles, fait observer M. Michelet ^, prononcées au bord du Rhin, sur la limite des deux peuples, sont le premier monument de leur nationalité. Louis, comme l'aîné, prononça le premier, en présence des deux armées, en langue tudesque ^, le discours suivant ' : «Vous savez combien de fois, depuis

Francorum vires attenuatae sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in posteruni suffirerent.

' Hiftt. de l'Eglise galL. t. 7, p. 86.

* Nithaid.

^ Annal. Berlin,

* Aug. Tliierry, Lettres sur l'iiist. de France, p. 158. " Hisf. de France, t. 1, p. 373.

* Teudiscâ linguà. (Nithard., Ilist., apud Script, rer. Franc, t. 7, p. 26.) " Aug. Thierry, Lettres sur i'hist. de France, p. 158.

aaO HISTOIRE DB FRANCE* [An 842]

X la mort de notre père, Lothaire s'est efforcé de poursuivre et de » faire périr moi et mon frère ici présent. Puisque ni la fraternité, » ni la profession de la foi chrétienne, ni aucun moyen n'ont pu faire » qu'il y eût paix entre nous sans blesser la justice ; contraints enfin, «nous avons remis la chose au jugement de Dieu tout-puissant, afin » que chacun de nous se contentât de ce que sa volonté lui attribue- »rait. Dans ce combat, comme vous le savez, et par la miséricoide »de Dieu, nous avons été vainqueurs. Lui, vaincu, s'est réfugié avec «les siens où il a pu. Alors, ému d'amitié fraternelle, et compàtis- «sant aux maux clu peuple chrétien, nous n'avons pas voulu les «poursuivre et les détruire; mais, de même qu'auparavant, nous «avons demandé que chacun fut assuré dans ses justes droits. Néan- « moins, n'acceptant pas l'arrêt de Dieu, il ne cesse de poursuivre à »main armée mon frère ei moi; il désole notre peuple par dqs inxcendies, des rapines et des meurtres. C'est pourquoi, forcés par la «nécessité, nous nous réunissons aujourd'hui, et parce que nous « craignons que vous ne doutiez de la sûreté de notre foi et de la «solidité de notre union fraternelle, nous avons résolu de nous prê- « ter serment l'un à l'autre en votre présence. Ce n'est point une «ambition injuste qui nous fait agir ainsi; mais nous voulons, si » Dieu, par votre aide, nous donne enfin le repos, que l'avantage » commun soit garanti. Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, je violais «le serment que j'aurai prêté à mon frère, je délie chacun de vous « de toute soumission envers moi , et de la foi que vous m'avez «jurée. » Après que Louis, tourné du côté de ceux dont la langue teutonique était l'idiome maternel, eut achevé cette harangue, Charles, se tournant vers l'armée gauloise, la répéta en langue romane ^ Entre les différents dialectes qu'on désignait alors par ce nom, et qui, en Gaule, variaient surtout du sud au nord, il choisit celui qu'on parlait au midi, parce que, dans ces contrées éloignées du centre de la domination franke, les plus grands seigneurs ignoraient l'idiome des conquérants et employaient celui du peuple. Il n'en était pas de même au nord de la Loire, et il s'écoula encore près d'un siècle avant que le roman, usité dans ce pays, et d'où provient notre langue actuelle, fût élevé au rang de langue politique. Lorsque le roi des Gallo-Franks eut cessé de parler, celui des Teutons, élevant la voix, prononça le serment d'union contre Lothaire, non dans l'idiome des peuples qu'il gouvernait, mais dans celui des Gaulois, qui avaient besoin de prendre confiance dans la

' Romanà linguà. (T<ithard., Hist,, apud Scripf, rtr. Franc, t. 7, p. 26.)

[Au 842] LIV. m. — LOTHÀIRE I, LOUIS I.E GERM., CHARLES II. 211

bonne foi de leurs nouveaux alliés : « Pour l'amour de Dieu et pour «le peuple chrétien, et notre commun salut, de ce jour en avant, »et tant que Dieu me donnera de savoir et de pouvoir, je soutien- »drai mon frère Charles, ici présent, par aide et en toute chose, «comme il est juste qu'on soutienne son frère, tant qu'il fera de «même pour moi; et jamais avec Lothaire je ne ferai aucun accord »qui de ma volonté soit préjudiciable à mon frère '. » Ensuite Charles, parlant aux hommes d'origine teutonique, répéta la même formule, traduite littéralement dans leur langue^. Les deux rois s'étant ainsi engagés solennellement l'un envers l'autre, les chefs, dont l'idiome roman était la langue maternelle, ou l'un d'entre eux en leur nom, prononcèrent les paroles suivantes : « Si Louis garde le «serment qu'il a prêté à son frère Charles, et si Charle?, mon «seigneur, de son côté ne le tient pas, si je ne puis l'y ramener, ni «moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nulle aide contre Louis ^.» Les Teutons répétèrent la même formule, en changeant seulement l'ordre des noms *.

Après la conclusion de ce traité d'alliance, dit M. Augustin Thierry^, il y eut des réjouissances et des fêtes militaires. On se plut surtout à mettre aux prises, dans des combats simulés, les soldats qui appartenaient aux différentes nations que Charlemagne avait le plus souvent fait combattre les unes contre les autres, comme les Franks orientaux et les Bretons, les habitants des bords du Véser et ceux du pied des Pyrénées. Nithard*" décrit ainsi ces jeux donnés

• Pro Don amur, et pro Christian poblo, et nostro common salvamento, dist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvareio cist nieon fradre Karlo et in adjudha, et in cadhuna cosa, si cùni om per dreit son fradrc salvar dist, in o quid il nii allie si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquàni piindrai, qui meon vol cist mco fradre Karle, in damno sit.

* In Godes minna ind um tes chrisliancs folches, ind unser hedlicro gelialtnissi, fon thesemo dage frauimordes, so fram so niir Got gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan niinan bruodher soso nian mit rehtu sinan bruder seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit Luthercn inno kleinnin thing ne geganga zhe minan willon imo ce scadhen werhen. (Nithard., I. 3, c. à, apud Script, rer. Franc, t. 7, p. 27, 35.;

* Si Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurât, conservât, et Karlus mecs sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois, ne io ne nuels cui co returnar int pois, in nuUa adjudha contra Lodhuwig nun lin iver. (Nithard., 1. 3, c. 5.)

■• Oba Karl then eid then er sineno bruodher Ludhuwige gesuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor forbrihchit, ob ina ih nés irrwenden ne mag, nah ih, nah thcro, no hein then ih es irrvvcnden niag, viudhar Karle imo ce f'ollusti ne wirdhit.

" Lettres sur l'hist. de France, p. 164.

• Hist.f l. 3, c. 6, apud Script, rer. Franc, t. 7, p. 27.

322 HISTOIRE DE FRANCS. [An 842]

à Worms par Charles et Louis : « La multitude se tenait autour; et «d'abord, en nombre égal, les Saxons, les Gascons, les Austrasiens »et les Bretons de 1 lui et de l'autre parti, comme s ils voulaient se » faire mutuellement la guerre, se précipitaient les uns sur les autres "d'une course rapide'. Les honnnes de l'un des deux partis pre- » liaient la fuite en se couvrant de leurs boucliers, et feignant de «vouloir échapper à fa poursuite de l'ennemi; mais, faisant volte- » face, ils se mettaient à poursuivre ceux qu'ils venaient de fuir, jus- »qu'à ce qu enfui les deux rois, avec toute la jeunesse, jetant un w grand cri, lançant leurs chevaux, et brandissant leurs lances, vinsw sent charger et poursuivre dans lem" fuite tantôt les uns, tantôt les « autres. » En dépit des ressentiments nationaux produits, d'un côté par les invasions, et de l'autre par les révoltes, la volonté de maintenir ce bon accord, qui devait leur procurer l'indépendance, était si forte dans l'esprit des peuples, qu'on n'apercevait plus la moindre trace de leur ancienne hostilité. Ils paraissaient bien mieux unis par leurs intérêts mutuels qu ils ne l'avaient été durant leur soumission au même pouvoir. « C'était, ajoute Nithard^, un beau spec- » tacle à cause de cette grande noblesse, et à cause de la modération « qui y régnait. Dans une telle multitude, et parmi tant de gens de » diverse origine, on ne vit pas même ce qui se voit souvent entre « gens peu nombreux et qui se connaissent. Nul n'osait en blesser ou "injurier quelque autre. ><

Pendant ce temps l'empereur était à Aix-la-Chapelle, où il tenait sa cour en grande pompe, à la manière de Charlemagne, pour essayer si l'appareil et l'ancien prestige de la puissance impériale ne lui gagneraient pas des partisans en Gaule et en Germanie '^ 11 avait posté des corps de troupes afin d'arrêter les confédérés au passage de la Moselle; mais, à l'approche de l'armée ennemie, tous les soldats prirent la fuite, et lui-même, apprenant que les deux rois marchaient sur la capitale de 1 Empire, l'abandonna en grande hâte, après avoir enlevé le trésor et les ornements impériaux *. Suivi de peu de monde, il se rendit à Troyes, et de là à Lyon, pour se mettre en sûreté derrière le Rhène, et faire de nouvelles recrues d'Italiens et de Provençaux, Il ne tarda pas à sentir qu'aucune nation n'était disposée à se dévouer pour la cause de la prééminence impériale.

* ISithard., Hist., I. 3, c. 6 : Primùin pari numéro Saxoiiorum, Wasconorum, Austrasiorura, Britannoruiu, aller in alterum veloci cursu ruebat.

=* Ibid. : Non enim quispiam in tantà multitudine ac diversitate generis, alicui auî labsionis aut vituperii quippiam inferre audebat.

* Augustin Thierry, Lettres sur ihist. de France, p. 165.

* Annal. Berlin., apud Script, rer . Franc, t. 7, p. 61.

[An 843] l'IV- IIÏ' LOTHAIRE I, LOUIS LE 6ERM., CHARLES II. 323

Encourages par la victoire, les deux rois se croyaient en état de tout entreprendre. Ils ne se proposèrent rien moins que d'exclure entièrement Lothaire du pays en deçà des Alpes et au delà du Rhin. Seulement, ils voulurent s'assurer d'abord de l'équité de cette mesure, et c.onsultèrent à cet effet plusieurs évêques, à qui ils ordonnèrent de s'assembler à Aix-la-Chapelle * (842). Les prélats, pour décider ce cas si important, se rappelèrent la conduite que Lothaire avait tenue à l égard de Louis le Débonnaire, les serments qu'il avait violés à l'égard de ses frères, les artifices et les violences qu'il avait mis en œuvre pour les perdre, aussi bien que les ravages et les crimes dont son injuste aud)iti()n avait été la cause. On ajouta que Lothaire était incapable de gouverner un Etat, et qu'on ne remarquait dans sa personne aucune inclination à la vertu, ni dans sa conduite aucun zèle pour le bien public. De ces raisons, les prélats conclurent que Dieu avait justement privé Lothaire de son royaume, afin de le donner aux deux rois qui montraient plus d'amour pour la justice. Mais ils n'autorisèrent Louis et Charles à en prendre possession qu après leur avoir demandé s'ils voulaient régner d'après les exemples de leur frère détrôné ou selon la volonté de Dieu. Les rois ayant répondu qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et à leur connaissance, ils se gouverneraient eux et leurs sujets selon sa volonté, les évêques dirent: « Au nom de l'autorité divine, prenez le royaume et le gouvernez '« selon la volonté de Dieu; nous vous le conseillons, nous vous y » exhortons, et vous le commandons (843) ". » En conséquence, les deux rois nommèrent chacun douze arbitres pour partager entre eux le royaume de Lothaire; ce qui eut lieu à l'amiable. Mais il était plus aisé de le partager que de le conquérir.

L'enq^ereur, outré de l'exclusion qui venait de lui être donnée, sacrifia même les intérêts de la religion à sa passion de régner, l^our accroître le parti qu'il avait en Saxe, il y envoya des messagers, qui promirent aux honuncs libres ^frilingi) et aux serfs (lazzi), dont le noudjre était immense'*, que, s ils soutenaient ses prétentions, il leur rendrait les lois dont leurs ancêtres avaient joui au temps où ils adoraient les idoles. Les Saxons, avides de ce retour,

' Nithard., 1. 4. Hist. de l'Eglise galL, t. 7, j). 90.

* Palàin illos percontati sunt... an sccundùm Dei vohintateni rcgere voluissent. Kcspondontibds se vellc, aiunt : Kt aiictoritate divinà ut illud suscipiatis, et seriiDdùin Dei voluntatem illud regatis, nioaenius, hortainur atque praecipinuis. (Nithard., 1. 4, c. 1.)

* Nithard nous apprend que les Saxons étaient divisés en trois classes, les Edhiliugi (nobles), les Friiingi (hoinuies libres) et les Lazzi (serfs ou esclaves).

224 HISTOIRE DE FRANCE. |An 843]

se donnèrent le nouveau nom de Stellinga, se liguèrent, chassèrent presque du pays leurs seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commença à vivre selon la loi qui lui plaisait. Lothaire appela de plus les Northmen à son secours. 11 leur soumit quelques tribus de Saxons chrétiens, et leur permit même, dit INithard ', de piller le reste du peuple do Jésus-Christ. Ce fut au point que Louis eut la crainte que les Northmen, ainsi que les Esclavons, ne se réunissent, à cause de la parenté, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga, qu'ils n'envahissent ses Etats, et n'abolissent la religion chrétienne ^. Mais M. Michelet '* fait remarquei- cjue les odieux secours demandés par Lothaire aux païens, et dont plus tard son allié Pépin fit aussi usage dans l'Aquitaine, portèrent malheur à sa famille. Charles le Chauve et Louis le Germanique, appuyés des évêques de leurs royaumes, perpétuèrent le nom de Charlemagne, et fondèrent au moins l'institution royalej qui, longtemps éclipsée sous la féodalité, devait un jour devenir si puissante. Lothaire et Pépin ne purent rien fonder.

Résolu de ne point courir les chances d'une nouvelle bataille, l'empereur envoya vers ses deux frères des messagers pour traiter de la paix. Ces envoyés dirent que le roi Lothaire, reconnaissant son offense envers Dieu et envers ses frères, ne voulait pas qu'il y eût de plus longues discordes entre les peuples chrétiens ; qu'il se contenterait à l'avenir du tiers du royaume, si les rois Louis et Charles lui accordaient seulement quelque chose en sus, à cause du nom d'empereur que lui avait donné leur père, et de la dignité impériale que leur aïeul avait ajoutée à la couronne des Franks *; qu'autrement ils lui laissassent au moins le tiers du royaume, en exceptant du partage le nord de l'Italie qui devait lui rester, l'Aquitaine pour Charles, et la Bavière pour Louis; qu'alors, avec l'aide de Dieu, chacun d'eux gouvernerait de son mieux sa part ; qu'ils se porteraient mutuellement secours et amitié ; qu'ils maintiendraient leurs lois, chacun dans ses Etats, et qu'une paix éternelle serait conclue entre eux.

Les deux rois considérèrent, Charles que l'Aquitaine, où le

* Annal, de S. Berlin, ann. 841. Jnnnl. de Fulde, ann, 842. Chronique d'Her^ tnann Contract., apud Script, rer. Franc, t. 7, p. 232.

* Hist. de France, t. 1, p. 377.

* INithard., Hist., apud Script, rer. Franc, t. 7, p. 30 : Si vellent aliquid illi suprà tertiam parteni regni, propter nomen iniperatoris quod illi pater eorum concesserat, et propter dignitatem iniperii quam avus regno Francorum âdjecerat, augere facerent.

[Kn 843] LIV. IIÎ. LOTHAIRE I, LOtJÏS LE GERM., CHAULES II. 223

jeune Pc-piii, allié de Lothaire, avait toujours un paru, n'était pas encore tranquille ; Louis, que les Saxons s'étaient déclarés en grand nombre pour l'empereur, et que cette révolte, combinée avec les efforts des Slaves et des Nortlunen, présentait une chance défavorable ' : en conséquence, tous deux, encouragés par les évèques, qui intervenaient comme anges de paix ", consentirent au traité de Verdun (843).

M. Augustin Thierry ^ fait observer que la rései"ve de la haute Italie, le seul pays où l'empereur eiit des partisans liés à sa cause par une sorte d'esprit national, donna lieu, dans le traité définitif, à un partage assez bizarre sous le rapport géographique, mais qui remplit l'objet de la guerre, en séparant d'une manière invariable l'intérêt de la Gaule, comme puissance, de celui de la Germanie. Cent dix conunlssaires furent employés au démembrement de l'empire. Toute la partie de la Gaule située à l'ouest de lEscaut, île la Meuse, de la Saône et du Rhône (Neustrie et Aquitaine, avec le nord de l'Espagne jusqu'à l'Ebre, fut laissée au loi Charles, Les pays de langue teutonique jusqu'au Rhin et aux Alpes (Germanie) furent donnés en partage au roi Louis. L'empereur réunit à l'Italie toute la partie orientale de la Gaule située au sud, entre le Rhône et les Alpes, au nord entre le Rhin et la IMeuse, puis entre la lieuse et l'Escaut, jusqu'à l'embouchure de ces fleuves. Cette longue bande de territoire, comprenant quatre populations et quatre langues différentes, formait une division entièrement factice et de nature à ne pouvoir se perpétuer, tandis que les deux autres divisions, fondées sur la distinction réelle des races et des existences nationales, devaient se prononcer de plus en plus. 11 est probable que c'est à cette époque que siutroduisireut dans le langage les dénominations de Nouvelle France pour désigner le royaume de Charles, et ô^ Ancienne Fiance pour désigner celui de Louis ■*. Quant au royaume de Lothairc, trop morcelé pour prendre le titre d aucune ancienne division politique, on le désigna simplement par le nom de son chef. Ce nom resta dans la suite attaché à une partie des

* Daniel, Abrégé de l'Itist. de France, t. 2, p. 88.

* Solito inore ad ci)isc()i)os saccr(Iotc.s(|ue icm reiVrnnt. Quibus rùm iindique Ut pax iiitcr illos liciet iiicliù-, vidcrctur, conseatiuut, Icyalos convocaiit, [ostulata concedunt. (Nilli.inJ., I. 4, c. 3)

* Lrlttes sur l'Iiist. de France, p. IC7.

* Francia qiiae dicUur nova... rraricia qu.Te dicitur antiqua... ( Monarli. San Gall., apud Scrijit. rer. Franc . t. à.' li c^t proKal.îc ausi^i i{u\n l;ini;uc f'raiike le mot Alt Franhra fut (le* loii substitue ,i c'.lt;i ù' 0.<l-Fraiihen, ou Fianks •rien taux.

provinces septentrionales de l'ancienne Gaule, qu'on appelait en langue tudesque Lor/her/ nge-ri/ie, royàiune des enfants de Lothaire, et en latin Lotharingia, dont nous avons fait Lorraine,

Ce démembrement de l'empire, fractionné en trois royaumes au lieu d'un, ce démembrement, conséquence des réactions locales contre la centralisation militaire et administrative, satisfaisait les nations dont il était l'ouvrage, mais jetait dans une profonde tristesse ceux qui regrettaient l'unité du temps de Charlemagne, soit qu'ils l'admirassent par système, soit qu'ils la soutinssent par intérêt et comme consécration de l'assujettissement des peuples méridionaux au gouvernement tudesque. Ces regrets sont naïvement exprimés dans une Complainte en vers latins', écrite par un diacre de l'Eglise de Lyon :

«■ Un bel empire florissait sous un brillant diadème : il n'y avait » qu'un prince et qu'un peuple ; toutes les villes avaient des juges « et des lois. Le zèle des prêtres était entretenu par des conciles » fréquents; les jeunes gens relisaient sans cesse les Livres saints, et » l'esprit des enfants se formait à l'étude des lettres. L'amour d'un » côté, de l'autre la crainte, maintenaient partout le bon accord. » Aussi la nation franke brillait-elle aux yeux du monde entier. Les y> royaumes étrangers, les Grecs, les Barbares, et le sénat du Latium » lui adressaient des ambassades. La race de Romidus, Rome elle- » même, la mère des royaumes, s'étaient soumises à cette nation : » c'était là que son chef, soutenu de l'appui du Christ, avait reçu le V diadème par le don apostolique. Heureux s'il eût connu son bon- » heur, l'empire qui avait Rome pour citadelle et le porte-clefs du » ciel pour fondateur" ! Déchue maintenant, cette grande puissance » a perdu à la fois son éclat et le nom d'empire ; le royaume na- » guère si bien uni est divisé en trois lots ; il n'y a plus personne » qu'on puisse regarder comme empereur; au lieu d'un roi on voit » un roitelet, et au lieu d'un royaume un fragment de royaume. Le » bien général est annulé ; chacun s'occupe de ses intérêts ; on » songe à tout, Dieu seul est oublié. Les pasteurs du Seigneur, habi- » tués à se réunir, ne peuvent plus tenir leurs synodes au milieu » d'une telle division. 11 n'y a plus d'assemblée du peuple, plus de » loi; c'est en vain qu'une ambassade arriverait là où il n'y a point

* Flori diacr.ni Liigdunensis querela de divislnnc imperii, apud Script, rer. Franc , t. 7, p. 302. Nous suivrons la traduction de M. Augustin Thierry, Lettres sur l'Iiist, de France, p. 170.

2 o fortynatum, nosset sua si bona regnum Cnjus Ronia arx est et cœli claviger auctor.

[An 843] LIV. III. LOTHAIRE I, LOUIS LE GERM., CHARLES II. 22^

» de cour. Que vont devenir les peuples voisins du Danube, du M Rhin, du Rhône, de la Loire et du Pô-^* Tous, anciennement unis » par les liens de lu concorde, maintenant que l'alliance est rompue, » seront toui^mentés par de tristes dissensions. De quelle fin la » colère de Dieu fera-t-elle suivre tous ces maux ? A peine est-il » quelqu'un qui y songe avec effroi, qui médite sur ce qui se passe, » et s'en afflige : on se réjouit plutôt du déchirement de l'empire, « et l'on appelle paix un ordre de choses qui n'offre aucun des biens » de la paix '. »

Avant de montrer le progrès du mouvement des niasses, car l'impulsion une fois donnée pour la séparation des divers intérêts nationaux, les masses ne s'arrêtèrent pas, nous devons constater les ravages exercés par un fléau que la guerre des trois princes avait attiré plus que jamais. Acharnés les uns contre les autres, épuisant leurs forces à s'entre-détruire, ils étaient peu en état de repousser les Northmen, et le butin que ces barbares firent dans leurs premières incursions fut pour eux un appât qui les rappela souvent dans nos plus belles provinces.

Une flotte nombreuse de pirates idolâtres entra dans la Seine le i4 niai 841, et remonta la rivière jusqu'à Rouen, qu'ils brûlèient: de là ils se répandirent dans les campagnes voisines pour les piller. C'est ainsi qu'ils prenaient possession de la Neustrie, qu'ils rendirent dans la suite si florissante. Ils brûlèrent, le 24 mai, le célèbre monastère de Jumiége : celui de Fontenelle se racheta par six livres pesant d'argent. Ils firent des courses et des prisonniers jusqu'aux environs de Paris : les moines de Saint-Denis rachetèrent soixantehuit de ces captifs moyennant vingt-six livres pesant d'ai'gent. L'année suivante (842), une nouvelle descente eut lieu à Saint-Jossesur-Mer, au diocèse d'Amiens, et les Barbares commirent les excès les plus atroces, saccageant, bridant tout ce qu'on ne racheta pas : il n'y avait que leur avarice qui pût mettre un frein à leur cruauté. La faim était le génie de ces / o/.v de la mer. Une fianine qui désola le Jutland avait fait établir une loi qui conclanmait torts les cinq ans à l'exil les fils puînés ". Un Saga irlandais dit môme que les parents faisaient brûler avec eux leur or, leur argent, etc., pour conlraindre.leurs enfants d'aller chercher fortune sur mer ^. A ces exilés, à ces bannis, devenus marins parce que la terre leur manquait, à ces

' Gaudetur fessi saeva intcr vulnera rcgni. Et pacem vocitant niilla est ubi gratia pacis. * Odo Cluniiic, apud Scrijjt. rer. Franc, t. C, p. 318. Dodo, de Mor, duc, Kor-^ maiin., 1. J. Guill. Ginictic, 1. 1, c. 4, 5.

Yatzdœla, apud Bai th., p. 438. Bartliolin, p. 457 : Olivier Barnakall, intr(''pidc

22$ HISTOIRE T)T. rRANCE. [An 843]

loups' furieux que la famine chassait du toit paternel ", s'étaient joints les Saxons fugitifs, au temps de Charlemagne; et non-seulemeiit les Saxons, mais tout fugitif, tout bandit, tout serf courageux, était reçu par ces pirates, ordinairement peu nombreux et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon robuste et hardie La tradition veut que le plus terrible des rois de la mer (Hastings) fût originairement lui paysan de Troyes*. Ces fugitifs devaient leur être précieux connue interprètes et comme guides. Souvent peut-être la fureur des Northmcn et l'atrocité de leurs ravages furent moins inspirées par le fanatisme odinique, dit M. Michelet "*, que par la vengeance du serf et la rage de l'apostat. Ainsi Hastings parcoui'ut la plupart des provinces de la Gaule avec une puissante armée, mettant tout à feu et à sang (843). Il réduisit en cendres Amboise et tout ce qu'il trouva entre le Cher cl la Loire : mais Dieu sauva Tours, assiégé, du désastre dont le barbare menaçait cette ville. Hastings passa même en Italie.

• Au lieu de s'unir pour s'opposer aux ennemis du dehors, les peuples se divisaient pour soutenir des intérêts nationaux 5 et quand il n y eut plus d'empire, fait observer M. Augustin Thierry ^, commença le démembrement des royaumes où se trouvaient associées ensemble des populations diverses d'origine et de langage. La Nouvelle France était dans ce cas ; elle renfermait trois grandes divisions, la France proprement dite, la Bretagne et l'Aquitaine, qui

pirate, défendit le premier à ses compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe des laiices. comme c'était leur habitude. Il eu reçut le nom <le Barnakail, sauveur dV'ufants.

' Jf'argr, loup ; wiirgus, haoni. Voyez Grimm.

- L()rs(|ue rcnthousiajuie gucnicr des compagnons du chef s'exaltait jusqu'à la frénésie, ils prcnaicat le nom de Derseki r \\i\ic.ai,é<, fous furieux). La place du IV'i.-i kir était la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur pour leurs héros. (Voyez VEdda Sœiniiiular, VHcnarfir-Saga, et plusieurs Sagas de Snoi 10.) Mais, dans le fwtzdala-Sn^a, le nom de licrsekir devient un reproche. (BaiihoL, p. 345.) Furore hcrsekico si quis grassetur, rolegatioue puniatur. yiiiii. Kristni-Snga. Turncr, Hist. of ihe Anglo-Saxons, t. 1, p. 463.

' Michelet, Hist. de France, t. I, p. 394.

* Dans la suite des temps, naquit près Troyes un homme de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings. Il était d'un village appelé Tranquille, à trois milles de la ville ; il était robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui inspira, dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents ; et, celant à son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il parvint à s'enfuir chez les Northraen. Là, il commença par se mettre au service de ceux qui se \ouaient à un brigandage conlinuel j^oiir procurer des vivres au reste de la 1 .'.tion, et que Ion appelait la Jlottr. ( Rad. Glaber, 1. 1, c. 5, apud Script, rcr. Fr/inc, t. 10, p. 9.)

s Hist. de France, t. 1, p. 395.

* Lettres sur l'iiist. de France.

f[An 853] LIV. m. LOTIIAÎRE I, LOUIS LE GEUM., CHARLES II. 22g

demeuraient séparées par d'anciennes distinctions nationales. Les Bretons, ennemis naturels des Gallo-Franks, et ne voulant pas plus être gouvernés par eux que par les Franko-Teutons, reprirent aus-^ sit()t leurs hostilités. En même temps que les Bretons, les Aquitains, ou gens de la langue romane méridionale, s'insurgèrent et travaillèrent à se détacher de la Nouvelle France aussi complètement qu'ils étaient détachés de l'ancienne.

Tandis que le roi Charles s'occupait de pacifier l'Aquitaine, dont les prétentions à l'inclépendance se personnifiaient dans le jeune Pépin, Nomenoë, à qui Louis le Déhonnaire avait donné le duché de Bretagne, se révolta \ et s'empara de Xantes, k la solUcitation du comte Lamhert, gouverneur du pays pour le rûi, mais qui trahit indignement ce prince. Lamhert s'étant ensuite brouillé avec Nomenoë, celui-ci lui ota son o'ouvernement. Le désir de la venaeance enaairea le traître à appeler les Northmen, qu'il invita au pillage de Nantes, ville dès lors une des plus riches de la Gaule. Les Northmen s'y rendirent par la Loire, etprirentla villepar escalade le 24 juin 843 : ils y trouvèrent de quoi assouvir leur férocité et leur avarice". La révolte de Nomenoë et du comte Lambert, qui était la première cause de la ruine de Nantes, attira le roi Charles en Bretagne, où il ne fit rien d'éclatant "*. A son retour, il tint une assemblée d'évéques et de seigneurs à Coulaines, près le Mans, et y publia un capitulaire pour maintenir le bon ordre après les troubles des guerres civiles *. Les censures jiortées par le concile de Loire ^, dans l'Anjou, en vue du duc des Bretons et du comte Lambert, toujours révoltés, ne furent pas plus efficaces pour réduire ces rebelles, que les armes employées contre eux. Nomenoë, montrant encore plus d'audace, poussa ses courses jusqu'au Mans, accompagné du pillage et de l'incendie. Ces ravages des Bretons, et encore plus ceux des Northmen, causèrent une si grande disette en quelques provinces, qu'un de nos anciens annalistes assure que le pauvre peuple était réduit à manger de la terre qu'il faisait cuire après y avoir mêlé un peu de farine*'.

Charles, dans une nouvelle expédition qu'il fit en Aquitaine, ne fut guère plus heureux qu'en Bretagne. La conduite ambiguë du comte Bernard ayant donné lieu de craindre que ce seigneur ne se

• Registerium inonnst. S. Sers^ii Jndeiç., apud Ducliesnc, t. 2, p. 386.

* Ibid. Chrnn. .\ann., t. 2. Ilist. IJrilt. '■ Opcr. Sirmoiid., t. 3, p. 1.

* Hist. de l'Eglise gftlI..X.l,iy.<èl.

" Cnnc. l.oiirKtctim, apud Coiic. (-^olL, t. 3, j>. 8- Annal. Bfrfin.

• n>irl.

23o HISTOIRE DE FRANCE. [An 84'i]

constituât souverain dans ses gouvernements', le roi l'avait fait juger et décapiter. Depuis la mort de l'impératrice Judith, Bernard n'avait plus de protecteur à la cour. Son fils Guillaume se crut tout permis pour le venger : il s'empara de Toulouse, et appela les Sarrasins à son aide. Charles alla mettre le siège devant cette place; mais ses troupes furent battues par celles du jeune Pépin. On ne convient pas qu'après cet échec Charles ait continué le siège de Toulouse et pris cette ville; il dut pourtant s'en rendre maître, puisqu'il data de Toulouse (844) ^'^ capitulaire favorable aux curés de la Septimanie". De là aussi il confirma les privilèges accordés par Charlemagne et par Louis le Débonnaire aux Espagnols que la persécution des Sarrasins avait contraints de se réfugier sur les terres des Franks'^. Charles, comme on le voit, défendait la cause de l'Eglise contre les alliés des païens, Guillaume qui avait appelé les Arabes, et Pépin qui s'appuyait sur les IXorthmen* : on dit même que Pépin en vint dans la suite jusqu'à renier Jésus-Christ, et qu'il jura sur im cheval au nom de Woden.

Serglus II, successeur de Grégoire IV, ayant été élu et ordonné sans qu'on eût demandé le consentement de l'empereur Lothaire F', ce prince envoya à Rome son fds Louis, avec une armée et un nombreux cortège de prélats, à la tête desquels était Drogon, évéque de Metz. Le pape rendit au jeune prince les mêmes honneurs qu'à l'empereur. Mais, arrivés à la porte d'Argent pour entrer dans 1 église de Saint-Pierre, il la fit fermer. « Si vous êtes venu, dit-il à » Louis, avec une intention droite et pour le bien de l'Etat, je vous 3) permets d'entrer; les portes vous seront ouvertes. « Louis répondit qu'il n'avait aucun mauvais dessein. En conséquence, le pontife fit ouvrir les portes, et le prince avec les Franks de sa suite pénétra jusqu'à la Confession de S. Pierre, où les prières et les acclamations accoutumées eurent lieu. Seidement, comme les Franks qui étaient venus avec le prince ravageaient les environs de Rome; Sergius fit fermer les portes de la ville, dans la crainte qu'ils ne voulussent s'en emparer. Ce procédé n'empêcha pas que, le dimanche suivant (844)) il n*^ sacrât à Saint-Pierre le prince Louis roi de Lombardie, lui mettant la couronne et lui ceignant fèpèe royale. Les Franks .demandèrent que les Romains prêtassent serment de fidé-

' Daniel, Abrégé de l'hist. de France, 1*2, p. 91.

2 Oper. Sirmond., t. 3, p. 'iC.

"' Ibid., p. 31.

■• ylntial. liertiii., apud Script, rer. Franc, t. 7, p. 66. Citron. S. Benigni Divion.., ihid., p. '229. Translat. S. Vincent., p. 353 : Kortinanni, à Pippino conducli mcrcimoniis, pariter cum co ad obsidendam Tolosam adventaverant.

[An 845] LÏV. III. — LOTHAIRE I, LOUIS LE GERM., CHARLES II. 2.3 I

litë au nouveau roi de Lonibartlie; mais le pape s'y opposa, déclarant toutefois qu'il consentait à ce qu'on le prêtât à l'empereur Lothaire, comme il fut en effet prêté dans l'église de Saint-Pierre par ce pontife, par le roi, par les archevêques et évoques, et par les Romains '.

Drogon, à son retour de Rome, d'où il revint avec la qualité de vicaire apostolique pour toute la Gaule, présida au concile qui se tint, en octobre 8445 P^t's Thionville, dans un lieu nommé Jutz^. L'empereur Lothaire, et les deux rois Louis et Charles qui y assistèrent, se concertèrent pour pacifier la Gaule. Ils firent sommer le jeune Pépin, le duc Nomenoë et le comte Lambert de se soumettre, s'ils ne voulaient être écrasés par les forces réunies des trois princes : mais les nouvelles descentes des Northmen empêchèrent qu'on ne réalisât ces menaces^.

Au mois de mars de l'an 84 J, ils entrèrent dans la Seine avec une flotte de cent vingt bâtiments, et s'avancèrent jusqu'à Rouen*. Comme ils avaient pillé ce pays quelques années auparavant, ils n'y trouvèrent pas de quoi satisfaire leur cupidité. Aussi, profitant de ce que les Franks ne leur disputaient point le passage, ils arrivèrent à Chalevanne (Caroli-\ enna) près Paris ^ La terreur s'empara des habitants de cette ville, et chacun songea plutôt à se sauver qu à se défendre. On emporta ce qu'on avait de plus précieux, surtout les reliques des saints, notamment celles de S'" Geneviève et de S. Germain. Le roi Charles, ayant réuni des troupes à la hâte, se rendit à Saint-Denis pour défendre ce monastère. Mais les Barbares firent leur descente de l'autre côté de la fivière, et pendirent dans une île de la Seine plusieurs chrétiens qu'ils avaient pris. Ils entrèrent dans Paris le samedi saint, pillèrent la ville qu'ils trouvèrent déserte '^j aussi*bien que tous les monastères des environs. Celui de Saint-Gei main ne* futnas épargné, mais Dieu y appesantit sa vengeance sur ces sacrilèges. La dyssenterie, qui se mit dans leur armée et qui leur enlè^va un grand nombre de soldats, les força de songer à la retraite. Ilkeurent pourtant l'adresse de dissimuler leur état, et envoyèrent dire au roi Charles que, s il voulait les laisser retourner avec le butin qu iis avaient fait et leur payer encore sept mille livres d»argent, ils s'engageraient à ne plus reparaître en ennemis sur les terres des Franks. La terreur était si grande qu'on s'es-

' Anast., r/to Sergii.

* Jiidicium Conc, apud Theodonisvillam.

' Daniel, Abrégé de l'hist. de France^ t. 2, p. 95.

■• Uist. de l'Eglise gnll., t. 7, p. 108.

" Aimoin, Rel. iniractil. S. Germ., apud Bollaud., 28 uiaii.

* Annal, Jiertin., ad arRi. 845.

202 HISTOIRE DE FRANCE. [.\n 846J

tima heureux de conclure à ces dures conditions. Ragenaire, chef des Northmen, et les principaux de son armée vinrent trouver le roi à Saint-Denis, et jurèrent l'observation du traité par leurs dieux et sur leurs armes,

Charles crut devoir transiger aussi avec Pépin, qui opérait toujours une fâcheuse diversion en Aquitaine. 11 lui céda, à charge dhonnnagc, toute cette province, sauf les villes et les territoires de Poitiers, de Saintes et d'Angouleme. Puis, marchant contre le Breton JYomenoë dont les courses inquiétaient le Maine, il échoua et pensa mémo périr dans celte expédition'.

De même que les Aquitains et les J3retons s insurgeaient contre la Nouvelle France dans 1 intérêt de leur nationalité particulière, de même les Provençaux, distingués aussi par leur dialecte des nations qui liaJjj talent au delà des Alpes, se révoltèrent dans ce but contre l'empereur Lothaire et ses enfants. Vienne devint le principal foyer de ce mouvement, comme Toulouse fut le centre de l'insurrection de l'Aquitaine; et ces deux villes, plus d'une fois assiégées, furent prises et reprises tour à tour par. les armées des rois et les partisans de l'indépendance. Mais l'empereur dompta d'abord les rebelles Provcmcaux.

En Germanie, le roi Louis n'avait pas été plus heureux que Charles. Le roi des Northmen Hoiic, remontant l'Elbe avec six cents voiles, avait forcé et pillé Hambourg 1^844). Deux batailles avaient été gagnées en Frise par les Barbares sur les troupes germaniques. Mais, du côté de la Bohême, qui embrassa spontanément le christianisme, Louis était tranquille (845').

La cause des calamités publiques était signalée oar les évêques. Les Pères d'un concile de Meaux attribuent tant de malheurs à l'inobservation des canons. « C'est pour cettç désobéissance, disent- « ils'", que le Seigneur a suscité du côté de l'aquilon des apôtres tels « que nous en méritons; savoir les Northmen, ces cruels persécu- « teurs de la chrétienté, lesquels, en j^énétrant jusqu'à Paris, nous « ont fait connaître par leurs ravages ce que Dieu exigeait de nous. » Mais les prélats avaient beau renouvtfler les canons : les seigneurs laïques refusaient de s'y soumettre. Jamais l'épiscopat,* dit un de nos anciens annalistes^, ne reçut un si grand affront sous des princes chrétiens que dans rassemblée extraordinaire convoquée par le roi Charles, à Epernai (846), pour faire examiner par les seigneurs laï-

' Daniel, Ahrégè de l'hist. de Fronce, t. 2, p. 96.

* Cofic. Gr/ll., t. 3, p. 25. Hist. de l'Église g(tll., t. 7, [). 1 !5, 120.

'" Cr/j'it. in lùlld Spornacn, n\n\à Sirmond., t. 3, p. 36. Annal, lirrfin.

[An 84G] l-IV. III. LOTnviRE I, LOUIS LE GERM., CHARLES II. 233

quesles règlements qui avaient été dresses cette même année clans les conciles, par les métropolitains de Sens, de Rouen, de Tours, de Reims et de Lyon avec leurs suffragaiits. Les seigneurs, craignant d'être obligés de restituer les biens ecclésiastiques, aigrirent l'esprit du roi contre les prélats. On les expulsa honteusement de l'assemblée; puis les seigneurs laïques, délibérant entre eux, firent un choix des canons qui ne les regardaient pas ou dont l'observation devait peu les incommoder. Ils n'eurent garde d'admettre ceux qui avaient pour objet la resliiution des biens de l'Eglise. Leur choix terminé, ils envovèrent la liste aux évèques, en déclarant que, d'accord avec le roi, ils entendaient n'observer que ces canons.

Le mépris des lois, c'est 1 impunité du crime; et l'impunité du crime est un encouragement aie connnettre. Ln seigneur, vassal du roi Charles, et nommé Gislebert, porta 1 audace jusqu à enlever ime fille de l'empereur Lothaire et se marier avec elle. L'empereur soupçonna le roi d'avoir trempé dans cet attentat, et en témoigna un ressentiment qui ne put être apaisé que par les protestations que Charles lui fit qu'il n'avait aucune part à l'enlèvement.

On regarda les nouveaux ravages des Northmen comme une punition que Dieu tirait de ces désordres. Pendant que les Sarrasins ravageaient l'Italie, les païens du nord, oubliant leurs serments, revenaient infester la Gaule (846'}. Ils en voulaient surtout aux églises et aux reliques des saints, l'or qui couvrait les châsses excitant leur cupidité. Les fidèles, de leur côté, songeaient moins à mettre en sûreté ce qui leur appartenait, qu'à sauver les reliques. Il serait difficile d'expliquer combien de maux les Northmen firent à la Gavde dans ces incursions, dont l'effet fut tel que par intervalles les insurrections nationales des Bretons et des Aquitains s apaisèrent : on n'attaquait plus le pouvoir central, quand il fallait se défendre contre l'ennemi commun et extérieur. Les Northmen pillèrent et brûlèrent en peu d'années la plupart des monastères et des villes de la Gaule, qu'ils sillonnaient en tous sens. Rouen , Paris, Beauvais, Noyon, Nantes, Tours, Angers, le Mans, Bordeaux, Angoulème, Cologne, Trêves, Aix-la-Chapelle avec le palais, la Nouvelle et l'Ancienne France, n'étaient qu'un théâtre d horreurs. Epuisées par les guerres civiles, désolées par l'étranger, elles étaient livrées aux seigneurs particuliers, qui profitaient de la faiblesse du pouvoir politique pour affermir leur indépendance, et qui, substitués par le fait au gouvernement suprême, devenaient souverains dans le cercle de leurs possessions.

Pour remédier aux maux de leurs Etats, l'empereur Lothaire et

a34 HISTOIRE DE FRANCE. [y^H 84j(i

les deux rois Louis et Charles tinrent (847) une assemblée àMersen près Maëstricht. Ils y publièrent un capitulaire ', où l'on ordonne que les Eglises soient remises en possession de tout ce qu'elles possédaient du temps de Louis le Débonnaire. On défend les rapines et les violences, qu'on avait cru, dit-on, permises jusqu'alors^ ce qui montre bien la confusion qui régnait encore. On défend de nouveau les rapts, apparemment à l'occasion de celui de la fdle de Lothaire. Enfin les princes déclarent qu'ils ont résolu dans cette assemblée d'envoyer une ambassade au roi des Northmen, et à Nomenoë, duc des Bretons, afin de les exhorter à observer la paix. Ces démarches, en révélant plus de faiblesse que de résolution, accrurent laudace des ennemis. Pour inspirer delà peur, il ne faut pas en montrer. Les Northmen continuèrent leurs ravages, et les Bretons ne firent guère moins de dégât dans les provinces voisines de l'Armoi'ique ".

Le titre de duc que INomenoë porta le premier, ses prédécesseurs n'ayant guère eu que celui de comte, ne lui parut pas assez glorieux : il prit la qualité de roi, et afin de se l'assurer mieux, il voulut recevoir l'onction royale de la main des évèques ^. Mais , comme tous ceux de ses possessions dépendaient du métropolitain de Tours, sujet du roi Charles, il prévit de grandes difficultés et prit des mesures pour les vaincre. Il érigea de sa propre autorité une métropole en Bretagne, porta à sept le nombre des sièges, et y installa des évêques intrus. Réunissant ensuite à Dol les prélats et les seigneurs, il reçut l'onction royale par les mains du nouvel archevêque. Il semblait que le sceau fût mis par le schisme à la nationalité bretonne.

Le roi Charles était alors (848) occupé, en Aquitaine, à combattre les Northmen, et son neveu le jeune Pépin qui, peu satisfait de ses concessions, eût voulu recouvrer tous les Etats du roi Pépin, son père : c'était le centre autour duquel se pressaient les hommes du midi. Les Northmen mirent le siège devant Bordeaux. Dès que Charles en eut la nouvelle, il vola au secours de cette place importante, défit les Northmen, et prit neuf de leurs bâtiments svu- la Dordogne. Mais, comme il s'éloigna un peu de Bordeaux poiu' combattre son neveu, les Barbares surprirent cette ville par la perfidie des Juifs qui étaient d'intelligence avec eux, la pillèrent et y mirent le feu *. Les Aquitains, indignés alors de la lâcheté du jeune Pépin,

' Conventiis ad Marsriam, inter Capit. Carol. Calv.

' Annal. Berlin., ad ann. 848.

' Hist. de l'Eglise gall., t. 7, p. 152.

* Annal. Berlin, Fragment. Chron. Fontanell.

[An 851] Ï^IV. III. — LOTHAIRE I, LOUIS LE GERM., CHARLES II. 235

qui ne les avait pas secourus, détestant en lui l'ami des Barbares, et lui imputant leurs ravages, s'accordèrent à reconnaître Charles poiu" leur roi. Il reçut en cette qualité l'onction royale à Orléans, en présence des évoques, des ahbés et des seigneurs d'Aquitaine.

Charles n'étant pas en état de venger son autorité méconnue par Nomenoë, les évèques de Neustrie tâchèrent au moins de venger celle de l'Eglise '. Ils s'assemblèrent à ce sujet, à Paris, l'an 849, de quatre provinces ecclésiastiques, au nombre de vingt-deux. Se rappelant les excès auxquels le chef breton s'était porté, ils crurent devoir, avant de l'excommunier, l'engager à réparer les maux qu'il avait causés, et lui adressèrent une Lettre synodique pleine des plus beaux traits d'un ztle également vif et sage ". Elle ne toucha point Nomenoë, qui recommença ses courses sur les terres des Franks, et à qui ses nouveaux succès inspirèrent une nouvelle fierté ^. Il battit les troupes de Charles, prit Rennes, x-Vngers, le Mans, ravagea impitoyablement ces provinces. Il épargna d'abord le monastère de Glonne, c'est-à-dire Saint-Florent-le-Yieux. Mais, par une bravade plus propre à prouver sa vanité que sa valeur, il fit placer sur l'édifice le plus élevé du monastère sa statue, le visage tourné du coté de la France ^. Les moines de Gloime donnèrent avis de cette insulte ail roi Charles, qui, ayant fait abattre la statue du prince breton, la remplaça par la sienne, tournée du côté de la Bretagne. Nomenoë en fut si irrité que, dans une nouvelle incursion, il incendia le monastère. Ce prince, rebelle aux avis des évèques du concile de Paris, mourut peu de temps après (85 1), laissant ses possessions et sa qualité de roi à sou fils Héi'ispée. Celui-ci battit encore les Franlis. Il obligea Charles à lui accorder la paix, avec le titre de roi, et à lui céder les villes de Rennes, de Nantes, et le duché de Retz, a])rès avoir fait néanmoins serment de fidélité à Angers. L'évèque (h; Dol, de son coté, continua de s'aiToger les droits de métropoli(ain, et cette contestation ne fut terminée que dans le xin^ siècle en faveur de l'archevêque de Tours.

L'Église des Gaules, par la licence des gueiTCs civiles et r'trangères, avait perdu la meilleure partie de son temporel; elle a\ ait vu violer les plus saintes règles de sa discipline par ceux mênv-s qui étaient spécialement chargés de les faire observer : mais, au niilieu de ces désordres, elle conservait sans atteinte le dépôt saci i* de la

' llist. dr r Eglise grill., l. 7 , p. IbS.

^ Iiitcr Opéra I.up. 8i.

^ y^nruil. Jicrtin., ad aiin. 849. Cliron. Fnntnnel.

* Fétus Prosmonaster. S. Flor., apud Lohineau, Hist. Brif., t. 2.

236 HISTOIRE DK FRANCE. [\n 853]

foi ', lorsque le moine allerDand Gotliescalc entreprit de renouveler dans son sein les pernicieux dogmes du predestniatianisnie. S'il ne put faire goûter son hén-sie à un grand nombre de sectateurs, il vint du moins à bout de diviser re[)iscopar. Le roi Charles attisa lui-même ce premier feu de la division. 11 aimait ces sortes de guerres théologiques, plus que celles qu'il aurait dû faire pour la défense de son royaume "5 et il souffrit, comme le dit mi ancien auteur ^, qu'on agitât de son temps bien des questions contraires à la foi. Il engagea les plus savants hommes de la Gaule à écrire sur les matières de la prédestination, qui étaient la dispute du temps. Par ses ordres, deux conciles, réunis à Quicrci (849, 853), firent justice de la personne et des erreiws de Gothescalc. Ces discussions, suivies de cet heureux résultat, mirent d'ailleurs en relief la doctrine et la science de Raban, archevêque de Mayence, et de l'illustre Hincmar, métropolitain de Reims.

Cependant le jeune Pépin, après avoir longtemps soutenu la guerre en Aquitaine, avait été fait prisonnier et IÏa ré au roi Charles. Ce prince, ayant pris avis de l'empereur et des évèques, le fit tondre et renfermer à Saint-Médard de Soissons. Deux prêtres, moines de ce monastère, essayèrent, mais sans succès, de lui procurer la liberté. On les punit; et Pépin, paraissant résigné à son sort, prêta serment de fidélité au roi Charles, et reçut l'habit monastique. Dès lors on se défia moins de lui. Il mit à profit ce défaut de surveillance pour s'échapper, et se joindre aux ZSorthmen, afin de ravager l'Aquitaine s'il ne pouvait la conquérir (853). Charles, son frère puiné, qui avait été pris qiuitre ans auparavant, parut renoncer moins difficilement au monde. Dans un concile que le roi Charles avait assemblé à Chartres à son sujet, il monta sur l'ambon, et déclara qu'il prenait l'habit monastique de son plein gré. On l'envoya au monastère de Corbie, d'où il sortit, étant déjà sous-diacre, pour se retirer dans les Etats de Louis, roi de Germanie, qui le nomma archevêque de Mayence, après la mort de llaban *.

Un capitulaire dressé dans un concile de Soissons (853) prouve qu'on avait dès lors cédé des terres aux Northmen pour s'y établir. Ln chef de cette nation, nommé Godfried, fut le premier qui se fixa dans la Gaule. 11 était fils d Harold, baptisé à Mayence par les soins de Louis le Débonnaire. Mais le fils oublia bientôt les obliga-

' llist. de l'Eglise galL, t. 7, p. 168. 2 Ibid., p. 183.

■ Anna/. Hertin., ad ann. 8ô.'i.

* Ibid.

[An 854] I-IV. III. LOTHAIRE I, LOUIS LE GERM., CHARLES II. ^Sj

lions que sa famille avait aux Franks. Il s'avança sur l'Escaut avec une armée, et contraignit le roi Charles de lui céder des terres pour y habiter, se dédommageant ainsi du royaume que son père avait perdu '.

Les autres Northmen cherchaient plutôt à piller qu'à former des établissements ".

Une armée de ces Barbares pilla une seconde fois lu ville de Nantes, et ruina le monastère de Saint-Florent qu'on venait de rétablir. Ils s'avancèrent ensuite jusqu'au Mans, et pendant qu'ils en faisaient le siège ils envoyèrent un détachement pour se saisir de Tours : mais le Cher et la Loire étaient alors tellement débordés que les Barbares ne purent attaquer la place. Ils déchargèrent leur fureur sur Marinoutier ^. Après six mois de siège, ils prirent et pillèrent le 3îans. La consternation fut extrême à Tours, quand on apprit qu'ils se disposaient à renouveler l'attaque contre cette ville. Les chanoines enlevèrent le coips de S. Martin; aussitôt les Northmen s'emparèrent de Tours, qu'ils brûlèrent avec l'église dédiée au saint (854). Us remontèrent ensuite la Loire, réduisirent en cendres la ville de Blois et le monastère de Saint-Benoît sur Loire, et s'avancèrent pour attaquer Orléans, laissant partout des traces sanglantes de leur passage. Le roi Charles ou ses lieutenants ne paraissant pas pour s'opposer à l'ennemi, les évèquesy suppléèrent. Ceux d'Orléans et de Chartres réunirent à la hâte des troupes et des bateaux, et mirent en fuite les Barbares, fiers de tant de victoires. Mais c'était comme des essaims d'abeilles qui se succédaient continuellement les uns aux autres. Ils revinrent au mois d'avril 856; et Orléans, dont les richesses excitaient leur cupidité, tomba en leur pouvoir. L'évèque de Chartres défendit avec plus de succès sa ville épiscopale.

L'inaction du roi Charles contre les Northmen s'explique par les difficultés que lui suscitait TAquitaine. Les Gaulois méridionaux nhésitèrent pas à se liguer avec les Germains contre la puissance des Gaulois du nord. Les rois de Neustrie et de Germanie se trouvant en désaccord, à l'occasion de quelque infraction aux anciens traités, les Aquitains révoltés de nouveau s'appuyèrent contre Charles du concours de Louis, dont le fils fut rec(.nnu roi en Aquitaine. Charles, franchissant la Loire, y porta le carnage et l'incendie. De son côté, le jeune Pépin, bien qu'agissant dans ses propres intérêts, combattit le nouveau compétiteur qui se présentait, et qui, devant

• Jnnril. Berlin. Jiuinl. Fiild.

« flist. de iKgltsc grill., t. 7, p. 218.

» Odo Cluu., de Revers. S. Martin, ia Jiibliuth. Ciiin., p. 1 10.

238 HISTOIÏIE DE FRANCE. [An 855]

cette double opposition, dut fléchir et retourner en Germanie (854) '• Son père n'était pas en état de le soutenir, tant à cause de l'éloignement, qu'à cause de l'occupation que lui donnaient, avec des alternatives de succès et do revers, les nations du coté de lElbc, du Danube et de la Save.

L'empereur ne pouvait, non plus, intervenir dans cette lutte, parce qu'il était tenu en échec par les Sarrasins en Italie et par les Grecs. Au surplus, son règne finissait. A l'approche de la mort, il parut bien différent de ce qu'il avait été pendant sa vie ^ Fils rebelle et dénaturé, frère jaloux, maître dur et impérieux, il semblait n'avoir pas horreur des plus odieux attentats, dès qu'ils étaient commandés par l'ambition. Mais le charme des passions qui laveuglaient s'évanouit à la vue de l'éternité. Quand il se sentit frappé de maladie, il s'appliqua ù m.ettre ordre aux affaires de son empire, partageant ses possessions entre ses trois fils Louis, Lothaire et Charles. Il avait fait reconnaître Louis empereur et lui avait déjà cédé l'Italie. Il donna à Lothaire cette partie de la Gaule qui a été depuis appelée Lorraine, de son nom, mais qui avait alors beaucoup plus d'étendue qu'aujourd'hui. Charles eut la Provence ^. Après ces dispositions, l'empereur ne songea plus qu'à son salut. Pour désarmer la colère de Dieu, qu'il avait irrité par tant de crimes, il voulut recevoir l'habit monastique. Renonçant donc à l'empire, et se faisant porter au monastère de Prum, il y prit Ihabit religieux, plutôt afin de mourir qu'afin de vivre en moine *, car il était fort m;dade, et il expira six jours api'ès, le iS septembre 855, dans la soixantième année de son âge, et la quinzième de son empire. Il fut enterré à Prum, comme il l'avait souhaité, et l'on grava sur son tombeau ime épitaphe dans laquelle on louait la piété qui lui avait fait embrasser la vie monastique.

LOUIS LE GERMANIQUE; CHARLES II, LE CHAUVE; LOUIS, empereur; CHARLES, LOTHAIRE II.

Entre l'empereur Lothaire I" et le jeune Pépin, son allié, il y a cette analogie que tous deux eurent au même degré la passion de régner. Victime de cette passion malheureuse, tantôt au pouvoir et tantôt dans une étroite prison, on vit successivement Pépin, moine malgré

' Daniel, Abrégé de Ihist. de France, t. 2, p. 105.

* Hist. de l'Jîglhe galL, t. 7, p- 2'i9.

' Miscellnneoruin Baluz., t. 2, p. 149. Jnnal. JDertin.

* Monachus ad succurrcnduni.

[An 857] LIV.III.— LOUISLEG.,CHARL.II, LOTTIS,CHARL.,LOTH.II. 289

lui, et roi malgré une grande partie des Aq^uitains, qui chassèrent plusieurs fois cet ami des païens et des Barbares. Après s'être joint aux Northmen, comme nous l'avons dit, il recouvra une portion de ses Etats. Mais les peuples d'Aquitaine, qui le rendaient responsable des conséquences et des ravages auxquels son alliance impie donnait lieu, ayant proclamé et fait sacrer roi à Limoges le prince Charles, l'un des fils de Charles le Chauve, Pépin parut se soumettre et se contenter des comtés et des abbayes qu'on lui offrit. Son ambition n'en fut pas longtemps satisfaite : il se joignit encore une fois aux ]^'orthmen (856).

Ces cruels ennemis de la Gaule étaient plus formidables que jamais. Après avoir ravagé l'Aquitaine et la Neustrie, ils se rendirent maîtres de Paris pour la seconde fois, l'an 85^, et brûlèrent la ville avec toutes les églises des environs, excepté celles de Saint-Etienne, de Saint-Germain et de Saint-Denis, qu'on racheta de l'ineendie moyennant de fortes sommes. On regretta surtout l'église de Sainte- Geneviève, l'une des plus belles de la Gaule, et qui était ornée, au dedans et au dehors, de fort beaux ouvrages à la mosaïque. Les Northmen firent prisonniers les abbés de Saint-Denis et de Saint- Germain, dont on acheta chèrement la délivrance. Celle de l'ubbé de Saint-Denis coûta, dit-on, six cent quatre-vingt-cinq livres pesant d'or et trois mille deux cent cinquante livres pesant d'argent. Pour former une somme si considérable, on dépouilla la plupart des églises de leur argenterie. Elle ne satisfit pas la cupidité des Northmen. En continuant leurs ravages ils prirent Cluirtres. Ils pillèrent Bayeux, Evreux, Beauvais, Meaux et Melun. Personne ne s'opposait à leur fureur; rien n'échappait à leur insatiable avarice j car la terreur était si généralement répandue, disent les contemporains ', qu'on songeait moins à se défendre qu'à se racheter par des tributs.

Tandis que son royaume était ainsi abandonné au pillage, Charles le Chauve se bornait à tracer de beaux règlements, publiant chaque année des capitulaires qu'il s'inquiétait peu ensuite do faire observer, et encore moins dobserver lui-même. Le mécontentement de la nation et la jalouse ambition de Louis le Gernuinique réveillèrent son activité. Ce prince, si négligent et si faible pour la défense de ses peuples, paraissait un autre homme dans les dan-

' Steph.Torn., Epist. tG4 ad epixc. LoruUn. Annal. Eertin. Codex S. yicasii, apud Mal)ill. Annal.., t. 3, p. 65. Annal, liertui. Ermcntar., in (inc, I. I, de TranS' lut. S. Fhihbcrti, seculo 4°. Bcned., apud Mabill., ibid.

24o HISTOIRE DK FRANCK. [\n 8:)8]

gers personnels qui le menaçaient'. On le voyait alors aussi vigilant et aussi courageux qu'il était naguère indolent. S'étant aperçu qu'il se ti-aniait une conspiraiion contre lui, il prit des mesures pour la prévenir, et convoqua pour le 21 mars de l'an 858 une assemblée d'éveques et de seigneurs à Quierci. Afin de retenir ses sujets dans le devoir, il exigea d'eux vm nouveau serment de fidélité, s'engageant lui-même par serment envers eux. Dans la même assemblée, il pria les év(k|ues de le réconcilier avec Dieu, et reçut limposition des mains pour la pénitence '^.

Comme le peu d'énergie qu'il montrait contre les Nortbmen servait de prétexte à la rébellion qui se préparait, il entreprit de chasser ces Barbares de l'île d'Oissel sur la Seine, où ils s'étaient établis, et d'où ils ravageaient le pays. Ces mesures étaient sages, mais tardives.

Trop engagés pour reculer, les factieux se pressèrent de faire éclater la conjuration avant qu'on eût eu le temps d'en connaître et d'en punir les auteurs. Deux d'entre eux allèrent trouver Louis le Germanique pour lui offrir la couronne de Neustrie, et le supplier de venir au secours de ce royaume, sans quoi on serait obligé de recoiu'ir aux Norlhmen, au risque de perdre la religion en voulant conserver l'État '\ Ils lui affirmèrent que les peuples ne pouvaient plus supporter la tyrannie de Charles le Chauve, qui leur enlevait par ses exactions ce qu'ils pouvaient sauver du pillage des Barbares, et qu'il n y avait plus personne dans le royaume qui ajoutât foi aux promesses et aux serments de ce prince. Louis le Germanique, d'abord assez embarrassé pour laisser entrevoir quil avait quelque scrupule de détrôner son frère, répondit qu'il prendrait conseil des seigneurs de sa cour. Ils ne manquèrent pas de lui en donner de conformes à son ambition. En conséquence il réunit des troupes, entra sans résistance dans le royaume de Charles le Chauve, et se rendit à Pontion, maison royale en Champagne. Tous les grands de Neustrie y allèrent lui rendre hommage, excepté ceux qui se trouvaient au siège d'Oissel, Vénilon, archevêque de Sens, l'un des chefs de la conjuration, fut aussi l'un des premiers à reconnaître Louis le Germanique.

Dès que Charles le Chauve eut appris l'entreprise de son frère, il leva le siège d'Oissel et marcha contre Louis à grandes journées.

* Hist. de r Eglise gnll., t. 7, p. 249.

• Hincmar., Epist. ad Carol, reg.

" Annal, Fuld.

[An 859] MV.III. LOUISLKG.,CHABt.lI,LOCIS,CHARL,,LOTH.II, 24 ï

Mais, à peine son armée fut-elle en présence de.l ennemi, à Brienne, qu'il s'aperçut qu'il était trahi et qu'on lui clébaucliait ses troupes. Contraint de se sauver à la hâte en Bourgogne, il se relira à Auxerre avec quelques seigneurs dévoués.

La fidélité des évèques le protégea. Ils commencèrent par déclarer excomnumiés tous ceux qui suivraient le parti de Louis le Germanique. Ensuite ils députèrent vers ce prince, et lui écrivirent des lettres qui, si elles ne le déterminèrent pas à se désister de son usurpation, servirent du moins à en montrer 1 injustice. Louis, de son côté, espérant gagner ces prélats, leur ordonna de se trouver à Reims avec lui, le 23 novembre 858, pour y régler de concert les affaires de l'Etat et de l'Eglise. La crainte que les rebelles ne leur fissent quelque violence les empêchant de s'y rendx-e, les évèques des provinces de Reims et de Rouen s'assemblèrent à Quierci, pour préparer la réponse qu'ils devaient faire. Ils adressèrent alors au roi de Germanie une Lettre où la sagesse chrétienne ne brillait pas moins que la fermeté épiscopale, et où l'on reconnaît le style diffus, mais noble et sensé, d'Hincmar. On ne sait comment Louis le Germanique, qui se trouvait au palais d'Attigny, accueillit ces remontrances.

Secondé par le zèle des évèques, Charles le Chauve, aussi grand dans l'adversité que faible dans la prospérité, vint à bout de mettre sur pied une armée nombreuse, avec laquelle il man^ha contre Louis le Germanique. Celui-ci nes'attendait à rien moins qu'à livrer bataille. Il se retira donc en diligence dans son royaume de Germanie, sans autre fruit de son expédition que le crime d'avoir voulu détrôner son frère, et la honte de n'y avoir pas réussi. Il est vrai qu'il tâcha bientôt d effacer cette tache de sa conduite en faisant les premières démarches pour se réconcilier avec Charles le Chauve; mais il ne put réparer les maux que son invasion avait causés à la Gaule, et encore moins ceux que les Norlhmen avaient faits à la faveur de sa diversion.

Le roi de Neustrie parut disposé à accorder la paix au roi de Germanie. 11 voulut seulement, avant de la conclure, recueillir l'avis des évèques qui l'avaient si bien servi, et il tint à ce sujet plusieurs conciles l'an 859. 11 en fit assembler un à Metz, auquel il invita tous les prélats du royaume de Lothaire 11, avec ceux de Neustrie, pour délibérer sur les moyens de parve> ir à une paix solide. Les Pères du concile arrèrèrent d'envoyer à Louis le Germanique des députés pour lui oiTrir liiidulgence, pourvu qu'il satisfit à lÉglise et à Charles le Chauve. Hincmar, ai-chevèque de Reims, était à la tête de celte dépulation. « Le roi Louis, dirent les députés à leur

a43 HISTOIRE DE FRANCE. [\n 859]

retour au concile, nous donna audience à Worms le 4 ji'in, et il nous dit : « Je veu.v vous prier, si je vous ai offensés en aucune «chose, de vouloir bien me le pardonner, pour que je puisse en- » suite parler en sûreté avec vous. » A cela Hincniar, qui était placé le premier à sa gauche, répondit: « Notre affaire sera donc bientôt ter- » minée, car nous venons justement vous (offrir le pardon que vous ■ nous demandez. » Grimold, chapelain du loi, et lévêque Théodoric ayant fait à Hincniar quelques observations, il reprit: «Vous «n'avez rien fait contre moi qui ait laissé dans mon cœur une ran- » cune condamnable; s'il en était autrement, je n'oserais m'approcher »de l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur. » Grimold et les évoques Théodoric et Salomon adressèrent encore quelques mots à Hincniar, et Théodoric lui dit: >< Faites ce dont le seigneur roi vous »prie, pardonnez-lui. » A quoi Hincmar répondit : « Pour ce qui ne «regarde que moi et ma propre personne, je vous ai pardonné et »je vous pardonne; mais quant aux offenses contre l'Eglise qui «m'est commise, et contre mon peuple, je puis seulement vous «donner officieusement mes conseils, et vous offrir le secours de » Dieu, pour que vous en obteniez l'absolution, si vous le voulez. » Alors les évéques s'écrièrent : "■ Certainement il dit bien. » Tous nos frèi'es s'étant trouvés unanimes à cet égard, et ne s'en étant jamais départis, ce fut toute 1 indulgence qui lui fut accordée, et rien de

plus car nous attendions qu il nous demandât conseil sur le salut

qui lui était offert, et alors nous l'aurions conseillé selon l'écrit dont nous étions porteiu's; mais il nous répondit de son trône qu'il ne s'occuperait point de cet écrit avant de s'être consulté avec ses évêques. »

On avait indiqué à Savonnières, prèsToul, un concile plus nombreux, et qui fut composé des évêques des trois royaumes de Neustrie. de Lorraine et de Provence. Il s'occupa des moyens de rétablir la paix entre les princes franks, et de corriger plusieurs abus introduits à la faveur des derniers troubles. Charles le Chauve y demanda justice contre Vénilon, clerc de sa chapelle, qu'il avait fait élever sur le siège de Sens, et qui cependant l'avait quitté pour embrasser le parti de Louis le Germanique. La plainte du roi de Neustrie est remarquable par son ton d humilité. Après avoir récapitulé tous les bienfaits qu'il avait accordés à Vénilon, tous les en'^aoements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son in^^ratitude et de son manque de foi, il ajoute: « D'après sa propre » élection et celle des autres évêques et des fidèles de notre royaiune, * qui exprimaittnt leui- volonté, leur consentement, par leurs accla-

[An 860] l'IV.IlI. LOtriSLEG.,CHARL.II,LOmS,CHARL.,LOTH.II. 243

«mations, Vei)ilon, dans son propice diocèse, à l'église de Sainte- » Croix d'Orléan-;, m'a consacré roi selon la tradition ecclésiastique, » en présence des autres archevêques et des évèques; il m'a oint du >' saint chrême, il m'a dctnné le diadème et le sceptre royal, et il > m'a fait monter sur le troue. Après cette consécration, je ne de- » vais être repoussé du trône ou supplanté par personne, tlu moins « sans avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère » desquels j'ai été consacré connue roi. Ce sont eux qui sont nom- » mes les trônes de la Divinité; Dieu repose sur eux, et par eux il » rend ses jugements. Dans tous les temps, j'ai été prompt à me » soumettre à leurs corrections paternelles, à leurs jugements casw tigatoires, et je le suis encore à présent'.)» Vénilon, sans attendre le jugement des évêques, fit sa paix avec Charles le Chauve^.

Le concile de Savonnières s'intéressa aussi à l'état de la religion dans l'Armorique bretonne. Le roi Hérispée, fds de Nomenoë, avait été tué par Salomon, qui, s'étant emparé de ses Etats, voulut soutenir le nouvel archevêché de Dol. Entre autres avis que le concile chargea les évêques bretons de donner à Salomon, on linvitaic à considérer avec quel danger pour son àme il avait usui'pé la domination sur la Bretagne, lui qui avait juré fidélité au roi Charles le Chauve, et à se souvenir que la nation bretonne avait été soumise auxFranks dès le commencement, et leur avait payé tribut.

Pendant la tenue de ces conciles, les Northmen continuaient de piller le royaume. Ceux qui s'étaient établis sur la Seine firent une excursion dans le Beauvoisis; deux mois après, ils s'avancèrent jusqu'à Noyon. Une horde de Barbares nouvellement débarqués pilla les monastères de Saint- Valéri et de Saint-Ric[uier.La ville d'Amiens fut prise et saccagée la même année par les Northmen qui s'étaient retranchés sur la Somme. Charles le Chauve, désespérant de les forcer dans leurs postes, traita avec eux, et ils promirent de chasser les autres Northmen établis sur la Seine, moyennant la somme de trois mille livres pesant d'argent. La rigueur avec laquelle le roi de Neustrie leva cette somme sur ses peuples acheva de les ruiner. Cependant on ne paya pas les Barbares, qui s'en (iédoinniagèrent par des pillages exercés dans les provinces voisines : fan BOo, ils forcèrent le monastère de Saint-Bertin, et prirent Térouanne l'an 86 1. Une nouvelle armée de ces pirates entra dans la Gaule par le Rhône, et ravagea les plus belles provinces jusqu'à \alence, tandis que d'autres essaims de Barbares pénétraient au cœur du pays par

• Baluz., Capit., ann. 859, p. 127, » Jnnal. £ertin., ad ann. 869.

a44 HISTOIRE DE TRANCE. [\n 86C]

la Seine, par la Loire et par le Rhin, mettant tout à feu et à sang, s'acharnant à détruire les abbayes et les églises, après cependant les avoir pillées.

Pour s opposer à ces ravages, il eiit fallu qu'il y ei*it accord entre les rois des Franks; mais ces princes avaient jusqu'alors bien moins songé à se réunir contre 1 ennemi commun qu'à se défendre les luià des autres. L'imminence du péril sembla enfin les réconcilier. Loais le (germanique, Charles le Chauve et Lothaire II de Lorraine, s'étant réunis à Coblentz le 4 ji^'i" 860, firent entre eux une paix qui parut sincère, et dans laquelle ils comprirent l'empereur Louis et Charles, roi en Provence. Ils ne parle rent point, il est vrai, de joindre leurs forces pour combattre les Northmen; ils se contentèrent de se promettre de ne point s'attaquer les uns les autres, et de faire, dans la môme assemblée, quelcjues règlements qui furent publiés en langue tudesque et en roman.

Lothaii'e II, dont il vient d être question, scandalisait alprs l'Ej^lise des Gaules par sa conduite à légard de sa fenmie TeuV bi^ij^e, fille du duc iioson. La passion qu'il avait conçue pour la jeune Valdrade lui suggéia le désir de faire déclarer nulle son union, et il crut y parvenir en imputant à la malheureuse reine un crime d un genre tel que d anciens canons défendaient le mariage à ceux qui s'en étaient rendus coupables '. Teutberge demanda à se justifier par répreuve de l'eau chaiule""; et l'homme qui la subit en sa place ayant retiré sa main saine et sauve de leau bouillante, on ne douta plus de l'innocence de la reine. Lothaire II employa alors les menaces et les mauvais traitements pour la contraindre de confesser linceste qu'il lui imputait. Teutberge, recourant au pontife romain, protecteur de l'indissolubilité des mariages, sur laquelle repose la paix des familles et des Etats, lui fit connaître l'alternative où on la réduisait, ou de vivre malheureuse, ou de se déshonorer pour éviter la persécution. Elle ajouta que, si le pape Nicolas I" j,ppi-enait qu'elle eiit confessé le crime, il devait tenir pour certain oie la violence seule l'aurait forcée à se calomnier elle-même. En effet vaincue par la persécution, elle promit de s'avouer coupable. Vile donna même sa confession par écrit, dans une assemblée trénérale des grands de la Lorraine, tenue à Aix-la-Chapelle, où L ( thaire II avait prié ses oncles Louis le Germanique et Charles le ( haii'^e a nsi que son frère Charles, roi en Provence, d'envoyer ^ iques évêques de leurs royaumes. Comme elle persista dans son

* Histoire de l Eglise gall., t. 7, p. 280.

s Uincmar., de Vnvrtio Lothani et Teulbergœ,X. 1, p. 568.

[\n 863] LIV.III. — LOUISLEG.,CHARL.II,LOmS,CHARL.,LOTH.II. 245

aveu sur rinterpellation des évêques et des seigneurs laïques, les prélats la soumirent à la pénitence publique. Mais la Providence avait suscité Nicolas F*", dans ces temps malheureux, pour l'opposer comme un mur d'airain aux passions des princes voluptueux. Lothaire II, n'espérant point que la décision du pape lui serait favorable, ne l'attendit pas. Il fit tenir (862), à Aix-la-Chapelle, un autre concile assez complaisant pour lui permettre d'épouser une autre femme : il épousa en effet Valdrade, quelque temps après '. Ce crime de Lothaire le rendit odieux à ses propres sujets; et ce qui augmenta le scandale, c'est que sa cour devint comme l'asile de tous ceux qui violaient les lois sacrées du mariage.

Charles le Chauve avait une fille nommée Judith, qui fut d'abord mariée à Ethevulf, roi des Anglo-Saxons, puis, contre toutes les lois, à Ethelbalde, fils d'Ethevulf. Etant revenue dans la Gaule après la mort de son second mari, elle se fit aimer de Baudouin, depuis comte de Flandre, qui, n'espérant point l'obtenir du roi son père, l'enleva et se réfugia en Lorraine"^. Charles le Chauve, outré d un pareil affront, fit excommunier le ravisseur par les évoques de son royaume, et refusa de communiquer avecIiOthaire II, qui lui avait donné retraite. Louis le Germanique se constitua médiateur pour engagei- Charles le Chauve à recevoir son neveu au baiser de paix. Le roi de Neustrie déclara qu'il ne pouvait se résoudre à communiquer avec Lothaire, à moins que celui-ci ne promît, en présence, de Louis le Germanique et des prélats de sa cour, de s'en rapporter au conseil du pape et des évêques touchant sa conduite avec Teutberge, et de se désister delà protection qu'il accordait à Baudouin. Lothaiie II, ayant répondu qu'il était prêt à corriger ce qu'il avait fait de mal et à se justifier sur le reste, fut reçu au baiser de paix dans une assemblée que tinrent les trois rois l'an 862.

Le roi de Neustrie protégeait la reine Teutberge, qui s'était réfugiée dans ses Etats. Dès qu'elle se vit en liberté, elle réclama l'intervention du saint Siège contre la confession qu'on lui avait extorquée. Le pape voulut qu'on tînt à ce sujet un concile à Metz dans le royaume de Lorraine, avec le concours de deux évèqu; s de chacun des trois royaumes de Germanie, de Provence et de Neustrie, et sous la présidence de deux légats. Ayant appris que Lothaire II, en épousant Valdrade, avait ajouté un crime à un autre crime, il déploya encore plus d'énergie. Le concile convoqué à Metz s'y assembla enfin au mois de juin 863. Mais, par la prévari-

' Jnnal. iJetenx.

' Hist. de l'Église gall., t. 7, p. 79i

44^ HISTOIRE DE FRANCE. [An 86'i]

cation des légats et la faiblesse des évoques, l'adultère y triompha, la voix de la vérité et de rinnocence y fut encore étouffée '.

Nicolas I**'', après les réprimandes convenables, ne put refuser d'intervenir auprès de Charles le Chauve en faveur de Baudouin, dont on craignait qu'il ne se joignît aux Northmen. Le roi de Neustrie consentit enfin à ce qu'il épousât Judilh, et lui donna même dans la suite le comté de Flandre ^.

Mais le pontife, qui pouvait user dune indulgence raisonnable envers Baudouin, ne pouvait qu'être juste à légard de Lothaire IL Le concile de Metz fut donc solennellement condamné dans un concile de Rome ; les archevêques de Cologne et de Trêves qui en apportaient les actes furent déposés. Dans leur ressentiment, ils se retirèrent à Bénévent auprès de l'empereur Louis, à qui ils vinrent à bout de faire épouser leur querelle, en lui peignant la déposition des envoyés de son frère comme un outrage à sa propre personne et à la majesté impériale. L'empereur, se croyant méprisé, prit aussitôt la route de Rome, signala son arrivée par des violences, mais finit par écouter la raison , dont Nicolas V^ lui parla le langage avec autorité. Les deux prélats déposés, moins modérés que Louis, intéressèrent à leur vengeance Photius, qui venait de lever en Orient l'étendard du schisme. C'est ainsi que, quelque divisés que soient d'ailleurs entre eux les partisans des diverses erreurs, ils se réunissent tous contre le saint Siège, et la haine commune les rend amis.

Lothaire II, loin d'éclater avec colère, feignit de se soimiettre. Il manda au pontife roumain qu'il regrettait que le saint Siège se fût laissé prévenir par ses ennemis, et qu'il était prêt, pour le détromper, à aller lui-même à Rome. Mais Nicolas I*""", ne se laissant pas abuser par ces apparences de docilité, ne voulut pas que le roi de Lorraine vînt à Rome, à moins qu'il n'eût auparavant chassé Valdrade (864). Du reste, il ne cessa point d'exhorter Louis le Germanique, Charles le Chauve et les évêcpies de Lorraine, à rappeler ses devoirs à Lothaire IL Si nous insistons sur ces détails, c'est pour faire mieux comprendre que les évêques ont formé le royaume de France, et que les papes ont fait l'éducation de ses rois.

' Jnnril. Bertin.

* Ibid. Hincuiar,, Epist. ad Tiicol.

E[An 864] I-IV. III. — LOUIS Lî: GERM., CHARL. II, LOTJIS, LOTH. II. 247

LOUIS LE GERMANIQUE; CHARLES II, LE CHAUVE; LOUIS, empereur; LOTH AIRE II.

Un légat, que Nicolas I" envoya clans la Gaule, eul principalement pour objet de concilier les princes franks, prêts à se diviser au sujet de la succession de Charles, roi en Provence, mort d épilepsie l'an S65, et d'obliger Lothuire il à chasser Yaldrade pour reprendre Teutberge '.

Ce légat alla d'abord s'aboucher avec Louis le Germanique à Francfort. De là, il se rendit à Gondrevillt?, où était Lothaiie II, à qui il déclara que, s il ne recevait Teutberge ( t n'éloignait Yaldrade, il serait incessamment retranché de la communion des fidèles. Le roi de Lorraine, craignant que l'excommunication dont il serait frappé ne servît de prétexte à ses oncles pour envahir ses Etats, consentit à tout. La politique suppléant ou venant en aide aux sentiments de religion, il lit jurer pour lui par douze comtes qu'il reprendrait bientôt Teutberge et la traiterait en reine. Le légat, content de cette négociation, passa à la cour de Charles le Chauve, qui était à Attigny. Pour concilier les intérêts du roi de Neustrie avec ceux des autres princes, il ménagea une enr trevue entre Charles et Lothaire II : celui-ci se rendit, en effet, à A'tigny et conclut im traité avec son oncle. Le légat, afin de rendre plus solennelle la réconciliation du roi de Lorraine et de Teutberge, avait fait venir cette princesse, qu'il alla présenter à Lothaire II, à la tête des archevêques et des évêques qui se trouvaient à la cour, le conjurant de la recevoir comme sa femme légitime, et le déclar rant, s il n'ol)éissait pas, « excommu.nié non-seulement en cette vie, » mais encore en l'autre, où S. Pierre, prince des apôtres, serait son » accusateur, pour le faire condamner par un terrible jugement de » Dieu aux flammes éternelles'-. « Le légat fit plus : pour sassm-er de la persévérance de Lothaire, il annonça qu'il emmènerait Valdrade à Rome avec lui; et le roi de Lonaine, frappé de la crainte des jugements de Dieu, donna ordre à Yaldrade de le suivre. Ce prince et le légat Arsène quittèrent ensuite Attigny pour se rendre à Gondreville, où Teutberge était allée les attendre. Arsène v célébra pontificalement la messe le jour de fAssomplion : Lothaire II et Teutberge y assistèrent revêtus de leurs habits royaux et la couronne en tète. Le légat partit pour Rome avec Yaldrade, qui fac-

« Hisf. de l'Eglise gall., t. 7, i). 327. ' Jnnal. Berlin.

248 HISTOIRE DE FRANCE. [An 867]

compngna jusqu'en Italie. Bientôt elle le quitta; mais il eut l'autorité (le la faire revenir. l^appeU'e secrètement par Lothaire, elle s'échappa (le nouveau; et Nicolas l*""^, la sachant engagée dans ses anciens rlèsordres, l'excomunniia publiquement (866).

C'était elle qui régnait, tandis que Teutherge, à qui on avait rendu le nom de reine, était traitée en esclave plutôt qu'en épouse '. Lothaire If, voulant à toute force faire déclarer nul son mariage, songeait à décider cette cause par le duel, en mettant aux prises un champion de son coté et un autre champion du côté de la reine. Mais, prévoyant que le pape n'aurait garde d'admettre cette sorte d'épreuve, dont le résultat était de tenter Dieu, comme Nicolas 1" l'écrivit à Charles le Chauve, il fit accuser Teutherge d'adultère. On parlait de lui faire son procès et de la condanujer à mort : c'était le moyen d'en être sûrement délivré. L'infortunée, dont la vie et l'honneur se trouvaient également compromis, demanda alors au pontife romain la permission de se séparer de Lothaire pour vivre dans la continence, tachant de prouver contre elle-même que Valdrade était la femme légitime de ce prince. Nicolas V^ reconnut sans peine que cette démarche n'était que l'effet des mauvais traitements infligés à Teutherge (867). Aussi son zèle le porta-t-il à stimuler les évoques du royaume de Lorraine ^ à confirmer les anciennes dispositions de Charles le Chauve, protecteur de la reine délaissée, et à relever Lothaire de sa chute nouvelle. Un traité récemment conclu entre les rois de Lorraine et de Neustrie, et par lequel Lothaire avait donné à Charles l'abbaye de Saint-Yaast, faisait craindre au pape que ce dernier ne trahît les intérêts de Teutherge; mais il espéra le regagner en lui témoignant une entière confiance. Ce fut donc à lui qu'il fit remettre, au palais de Samouci près Laon, les lettres pontificales destinées aux évêques et au roi de Lorraine^. Lothaire II, à qui les promesses ne coûtaient rien, répondit à Nicolas l" par des protestations de soumission'*, et en affirmant qu'il n'avait pas revu Valdrade depuis le départ du légat. La crainte où il était que Charles le Chauve ne profitât de ces troubles pour en- Tahir ses possessions, l'engagea à prier, d'ailleurs, le pape de ne donner autorité à personne sur son royaume. Nonobstant ces protestations, Teutherge continuait d'essuyer tant de mauvais traitements, qu'elle se retira dans les Etats de Charles le Chauve. Nico-

' Hist. de rEi;!ise ga/f., t. 7, p. 330.

« Mie, £pist. Gj. Conc. GalL, t. 3, p. 322.

' j4nnfil. Bertin.

* Epist. iMth,, apud Baron., ad ann- Soft.

[An 867] t^IV.III. — LOUIS LE GERM.,CHARt. IT,T.oriS, LOTH.II. 24^

las, qui ne se fiait plus aux promesses deLoLliaire, exhorta avec plus cVenipressement que jamais les rois oncles de ce prince à pi'endre des mesures pour faire cesser le scandale, et ils s'y employèrent en effet.

Pendant que Lolhaire II foulait indignement aux pieds la sainteté du lien conjugal, Charles le Chauve demandait au Ciel de répandre des bénédictions sur son mariage. Il annonçait dans un concile de Soissons (86Yi) que, pour obtenir des enfants capables de gouverner 1 Etat et de défendre l'Efrlise, il avait résolu de faire sacrer et coiironner la reine Hermintrude, qui n'avait pas encore reçu fonction royale, quoique mariée depuis plus de vingt-trois ans'. Elle fut sacrée dans l'église de Saint-Médard, et couronnée par la main des évêques et du roi.

On voit, par le motif qui porta Charles le Chauve à faii'e bénir et couroimer la reine Hermintrude, qu il n'était pas alors content de la conduite des princes ses enfants. Charles, roi en Aquitaine, et Louis, l'aîné, s'étaient révoltés ouvertement contre ses ordres; et quoiqu'ils eussent bientôt fait leur paix, le pontife romain leur avait enjoint de se présenter au concile pour donner nne satisfaction convenable. D'ailleurs Charles, roi en Aquitaine, souffrait d'une blessure qu'il avait reçue quelques années auparavant, et dont il niourut précisément en 866" ".

Le concile de Soissons, s'occupant de l'Eglise de Bretagne, pria le pape de menacer le duc des lîretons de l'excommunication, s'il ne rendait au roi de Neustrie la soumission qu'il lui devait et s'il ne lui payait le tribut ordinaire de cinquante livres d'argent. Les termes d'ime lettre adressée, cette même année, par Nicolas I*""^ au duc Salomon font croire que ce prince s'était récemment converti au paganisme. La suscription de la lettre porte : u4 Salomon, roi des Bretons, tandis que les évèques franks lui donnaient seulement le titre de duc. L'obstination de Saloinon dans sa révolte contre la Neustrie était sans doute encouragée par les ravages des Northmen que l'amour du butin ramenait incessamment à la charge. Leurs incursions, en affaiblissant la force du pouvoir central, favorisaient sur tous les points les rébellions et les essais d'indépendance.

Charles le Chauve, par exemple, ayant oté la charge de comte de Bourges à Gérard, qui en était revêtu, san,s l'accuser d'aucun crime, et l'ayant donnée à im autre grand nommé Acfried'^, Gérard

' nist. de l'Eglise gnlL, t. 7, p. 342.

' Annal. Berlin.

* Ibid. Hist. de PEglise gall., t, 8, p. «0.

25o HISTOrHE de frange. r^n gpfii

prit les armes pour se maintenir clans ses fonctions, assiégea son rival dans un château, et lui fit couper la tête. Le roi de Neustrie, afin de tirer vengeance de cet attentat, entra dans le Berri avec son armée, l'an 868 ; mais il n'osa attaquer Gérard. Il se contenta de dévaster la province. Dourges avait été pillé et brûlé par les Northmen ' l'année précédente; et les nouveaux ravages que fit larmée de Charles le Chauve réduisirent le Berri à une telle extrémité, que plusieurs milliers de personnes y moururent de faim. Le pays Nantais, l'Anjou, la Touraiue et le Poitou, sillonnés de nouveau parles Barbares qui étaient entrés dans la Gaule par la Loire, présentaient aussi le spectacle de la désolation. Dès l'an 86"3 la célèbre église de Samt-liilaire de Poitiers avait été brûlée, au grand deuil des j)euples.

Salomon, duc des Bretons, ayant fait sa paix avec le roi de Neustrie, qui lui donna l'abbaye de Saint-x\ubin d'Angers et toutes celles du Colentin, offrit de marcher contre les Northmen qui étaient sur la Loire, à condition que les Franks les attaqueraient en même temps du coté de la France". Charles le Chauve, pour animer Salomon à cette expédition, le reconnut roi, et lui envoya, par son chambellan, la couronne et les autres ornements royaux. 11 dirigea en même temps contre les Northmen un corps de troupes conuuandées par le prince Carloman, son fds, qui ne fit que ravager les provinces qu'il était chargé de défendre '\ Les Poitevins furent plus heureux. S'étant recommandés à Dieu et à S. Hilaire, ils attaquèrent les Northmen pour la troisième fois, et remportèrent une victoire accompagnée d'un grand carnage et suivie d'un riche butin, dont ils offrirent la dîme à S. Hilaire, apparemment pour en rebâtir l'église.

Le prince Pépin, après s'être sauvé de Saint-Médard, s'était joint à ces Northmen pour tacher de reconquérir fAquitaine. Mais il fut repris et livré à son oncle Charles le Chauve (868 , qui fit consulter Hincmar sur la manière dont on devait le traiter pour le punir de son apostasie et des attentats auxquels il s'était li\Té. L'archevêque de Reims composa quelques années après, sur ce sujet, un petit écrit où il rapporte les canons contre les moines apostats; mais il émet favis cpi'à cause des infirmités de Pépin, menacé de paralysie, on doit le traiter avec douceur ^. Pépin eut le moyen d'expier dans

« nibl. noi'., t. 2, p. 232.

* jtniKil Metens., ad ann. 8G7. Jnnal. Berlin.^ ad ann. SCS.

* Cap. Car. CaU\ Opéra Sinii., t. 3, p. 342. Annal. Berlin., ad ann. 868.

* Hiucm., Opus 59, t. 2, p. 821.

[An 868] i-rV' iir- — LoristE germ.,charl.ii, louis, loth.ii. aSi

sa prison les maux qu'il avait causés à sa patrie en se joignant aux Northmen.

L'ambition l'avait perdu; une passion non moins dangereuse perdit Lothaire IL

Dès que ce prince, que la fermeté du saint pape Nicolas F'' avait découragé, eut appris sa mort, il se flatta qu'il pourrait gagner Adrien 11, successeur de Nicolas, faire déclarer son mariage md, et épouser Valdrade. Adrien II, auquel il écrivit ', lui répondit que le saint Siège était toujours disposé à accueillir une satisfaction convenable; que, s'il se croyait innocent de ce qu'on lui avait reproché, il vînt à Rome avec confiance; que, s'il se sentait coupable et reconnaissait sa faute, il ne laissât pas que d'y venir, pour recevoir le remède de la pénitence.

Avant d entreprendre ce voyage, Lothaire II tenta im autre moyen sur lequel il comptait beaucoup. Teutberge, excédée des mauvais traitements qu'elle essuyait, persistait h désirer sa séparation. Il l'envoya à Rome pour solliciter elle-même la déclaration de nullité. Le pontife reçut cette princesse avec honneur; mais, démêlant sans peine ce qui l'obligeait à plaider contre ses intérêts, il dit qu'il ne pouvait consentir à ce qu'elle demandait, et qu'il y avait lieu tout au plus à assembler un concile pour en délibérer avec maturité. En attendant, il voulut qu'elle retourutàt à la cour de Lothaire II; puis, écrivant à ce prince les détails de l'entrevue, il l'exhorta à traiter Teutberge comme sa femme légitime et à ne point la laisser manquer du nécessaire. Il menaça même de l'excommunier, si Lothaire infligeait quelques mauvais traitements à la reine ''.

De son côté, Valdrade fit demander par l'empereur (.utiis à Adrien II l'absolution de l'excommunicaiion lancée conln; (Ho par Nicolas l". Le pape l'accorda, sur lassurance donnée pai Y empereur que Valdrade s était corrigée de ses désordres.

Pendant ce temps, Charles le Chauve, qui paraissait n'attonlie que l'excommunication de Lothaire II pour envahir ses Kiai i, s'alarmant des démarc hes du pape, tint, avec Louis le (ïerm:;i)i(j(ie, une asst^mblée d'évèques à Auxerre, le i^'' février 86'8, toiuliau» la séparation que méditait son neveu ^. Il faut que la politique y ait eu plus de part que le vrai zèle; car Lothaire II, sur Ir nuint de se rendre à Rome, voulut d'abord s'assurer dc^s deux i-v;. Il alla trouver Louis le Germanic^ue, et lui fit jurer cju'il ji'cmjIk jmvii-

* ytnnnh 3Ietens.

* E/ust. Jdriani ad Loth., Conc. GalL, t. 3, p. 371. ' jinnal. Metens.

2^3 niSTOlUE DE TRAXCE. [\n 8G0]

dmit rien sur ses possessions au cas que Valdrade reçut de nouveau le titre d'épouse. Charles le Chauve, à qui Lothalre II demanda la même promesse, refusa de donner ime parole précise. Le roi de Lorraine ne laissa pas que de partir pour Rome au mois de juin 86g.

Il conféra avec l'empereur son frère, occupé au siège de lîari, contre les Sarrasins; puis, accompagné de l'impératrice, il se rendit au Mont-Cassin, où Adrien II avait été invité à se trouver, afin que Lothaire II pût l'entretenir avec plus de liberté et moins d'éclat qu'il n'aurait pu faire à Rome. Le roi de Lorraine ne négligea rien pour se rendre le pape favorable. Il souhaita surtout qu'afinde montrer qu'on ne le regardait pas comme excommunié, le pontife lui dit la messe et le communiât de sa main. Les instantes prières de l'impératrice lui obtinrent cette grâce; mais il fut étrangement surpris lorsqu'à la fin de la messe, le pape, tenant en main le corps de Jésus-Christ, lui adressa ces paroles : « Prince, si vous ne vous reconnaissez pas couwpable de l'adultère que le seigneur Nicolas vous avait défendu de «commettre, et si vous avez ime ferme résolution de n'avoir plus »de commerce avec votre concubine Valdrade, approchez avec » confiance, et recevez le sacrement de la vie éternelle. Mais, si » votre conscience vous reproche ce crime, et si vous êtes dans »la disposition de vous replonger dans vos débauches, ne soyez » pas assez téméraire pour recevoir le corps et le sang de votre » Seigneur, de peur que vous ne trouviez votre condamnation dans » ce sacrement de sa miséricorde'. » Lothaire eut honte de reculer, et reçut la communion avec un cœur livré au péché. Le pontife, se tournant ensuite yers les seigneurs qui accompagnaient le roi de Lorraine, disait à chacun d'eux, en leur présentant la communion : «Si vous n'avez ni contribué ni consenti aux adidtères de Lothaire, «votre roi, avec Valdrade, et si vous n'avez pas communiqué avec «les autres excommuniés par le saint Siège, que le corps du Sei- « gneur vous profite pour la vie éternelle ". » L'horreur du sacrilège en fit retirer quelques-uns; tous les autres communièrent, à l'exemple de leur maître; mais jamais péché ne fut plus visiblement pimi.

Adrien II étant retourné à Rome, Lothaire l'y suivit. Il alla d'abord faire sa prière dans l'église de Saint-Pierre, mais il n'y trouva personne du clergé pour l'y recevoir avec les honneurs qu'on avait coutume de rendre aux têtes couronnées. Il espérait que le pape viendrait, le lendemain dimanche, lui dire la messe, et il ne put

♦ jinnal. Metens.

* Ibid., et Rhegin.

fAn 869] WV. III. I.OmS LE GERM., CHARLES II, LOUIS. 253

l'obtenir. Le lundi il entra clans Rome, et dîna au palais de Latran avec le pontife, à qui il fit de riches présents en vases d'or et d'argent. Adrien II, à son tour, lui donna un manteau, ime palme et une férule ou un sceptre ; ce que Lothaire et les siens interprétèrent favorablement, conune si le pape, par le manteau, eût annoncé qu'il le revêtirait de Valdrade; par la palme, qu'il serait victorieux de ses ennemis, et viendrait à bout de ses desseins; par la férule, qu'il soumettrait les évoques rebelles à sa volonté. Mais Adrien II était bien éloigné d'avoir ces sentiments. Il se contenta de nommer des légats pour examiner sur les lieux, avec les evêques, la question du mariage, et lui en faire ensuite le rapport. Lothaire II quitta Rome, satisfait de sa négociation. A peine fut-il arrivé à Lucques, qu'une fièvre maligne l'attaqua et presque tous ceux de sa suite. La plupart moururent sous ses yeux. 11 se fit porter jusqu'à Plaisance, où il mourut lui-même le 8 aoiit 869, sans reconnaître la main qui s'appesantissait sur lui. On obseiva que tous ceux de ses serviteurs qui avaient commis avec lui le sacrilège d'une communion indigne, périrent en peu de jours, et que ceux qui s'étaient retirés de la sainte table échappèrent seuls au trépas. C'est ainsi que Dieu, par un terrible jugement, mit fin à une affaire qui scandalisait depuis si longtemps la Gaule et la Germanie.

LOUIS LE GERMANIQUE; CHARLES II, LE CHAUVE j LOUIS, empereur.

L'empereur Louis, frère de Lothaire II, était son héritier naturel; mais ce prince, occupé à combattre les Sarrasins en Italie, ne pouvait alltM' sitôt se mettre en possession. Afin de garantir ses droits, le pape écrivit aux grands de Lorraine de demeurer fidèles à l'empereiu', les menaçant de l'excommunication s'ils reconnaissaient un autre souverain; il écrivit également aux évêques et aux grands de Neustrie, poiu" les engager à détourner Charles le Chauve d'envahir les États de son neveu. Mais Charles n'eut pas plut(k appris la mort de Lothaire II, que, sachant l'empereur retenu en Italie par la guerre, et son frère Louis malade en Geriuanie, il se rendit à Atiigny, puis à Verdun, où l'évêque de celte ville et celui de Toul lui firent hommage. Il passa de là à Metz, dont 1 evêque et plusieurs autres prélats le reconnurent pour leur roi. Il y arriva le 5 sep-

teinhre 869, et le 9 tlu même mois il y fut couronné, dans l'église de Saint-Etienne, roi de Lorraine '.

Celte brusque prise de possession faillit allumer la guerre entre Charles le Chauve et Louis le Germanique. Toutefois, ce dernier, après quelques négociations, obtint sa part du royaume de Lothaire IL Charles le Chauve garda seulement le Hainaut, le tiers de la Frise, la haute Lorraine, tme partie des Pays-Bas, de la Bourgogne, du Daiiphiné, et la pm'tion du Languedoc qui avoisine le Rhône. Les seigneurs frauks, s'embarrassant peu des réclamations de l'empereur, crurent que l'intérêt conunun demandait que l'on augnu^ntàt la puissance des deux rois, afin qu'ils fussent plus en état de résister à leurs ennemis, et surtout aux Northmen, qui tenaient la Gau'.e dans de continuelles alarmes'. Charles le (chauve, pour apaiser le mécontement du pape, lui envoya un ambassadeur chargé de riches présents ; mais ih ne purent adoucir Adrien II ^, Le partage n'en resta pas moins fixé, tel que les intérêts nationaux de la Gaule et de la Germanie 1 avaient réclamé, à 1 exclusion de 1 empereur, dont la puissance était circonscrite en Italie (870).

L accroissement de son pouvoir ne mit pas Charles le Chauve à l'abri de cruels chagrins. Son fils Carloman, qu il avait destiné à l'Église, afin qu'après sa mort le royannje ne fut pas trop fractionné, était diacre de l Eglise de Meaux et abbé de plusieurs monastères. Quoiqu'engi'.gé dans les ordres sacrés, ce jeime prince avait commandé des armées. Mais il fut tout à la fois, mauvais chef à la guerre, indigne ministre de l Eglise, fils ingrat et sujet rebelle*. Charles le Chauve, mécontent de sa conduite, dont il s était plaint dans un concile d'Atligny, assemblé en partie pour ce sujet (870), lui avait oté ses abbayes, et l'avait fait enfermer dans une prison à Senlis^. Carloman, dans sa disgrâce, eut recours au pape, qui s intéressa vivement pour un prir.ce que sa jeunesse paraissait rendre excusable et son malheur digne de compassion. Cédant à ses instances, qu'appuyaient les sentiments de l'amour paternel, Charles le Chauve accorda la liberté à Carloman. Mais l'ingrat, moins touché de sa délivrance quaigri de sa captivité, prit les armes contre son père et ravagea toute la Belgique. Trompé par les envoyés qu'il

* Ànruil. Berlin., ad ann. 8GÎ). Intcr Caroli Calw Copie. Ojjcr. Sirmond., t. 3, p. 279.

* Daniel, /ihregé de i'hisl. de France, t, 2, p. 130. 3 Hisf. de l'Eglise gall., t. 8, p. 48.

* Jùid., p 81.

* Annal. Berlin.^ ad ann. 870.

fAn 8"3] i-rv. m.— LOUIS le germ., charles îi, lotiis. 255

députa à Rome pour justifier sa nouvelle révolte, Adrien II écrivit (87 ij à Cli.irles le Chauve de rendre à son fih les honneurs et les dignités dontil l'avait dépouillé. En même temps, Ilincmar de Reims tâcha, par ses avis, de rappeler Cailoman au devoir. Le prince donna quelques marques de repentir, puis se laissa engager dans de nouveaux désordies. Comme il était diacre de TEglise de Meaux, le roi le fit excommunier par les évèques de la province de Sens; ensuite on 1 emprisonna pour la seconde fois à Seidis '. L'an 8^3, il se tint dans cette ville un concile des provinces de Reims et de Sens, pour juger canoniquement ce fils rcbede, que la sentence du concile d('p(jsa du diaconat. Les partisans du prince n'en parurent que plus attachés à ses intérêts, et après sa déposition des ordres sacrés, ils conçurent plus d'espoir que jamais de 1 élever sur le trône. Aussi leroi, voulant supprimer la cause de tant de révoltes, se détermina à faire instruire le pi'ocès de son fils. Carloman fut condamné à mort. Mais on modéra la sentence, et afin de lui laisser le temps de faire pénitence, on se borna à lui crever les yeux, et à l'enfermer dans le monastère de Corbie. Il en fut tiré bientôt par la faction de Louis le Germanique, son oncle, qui lui donna le monastère d'Epternac, où l'infortuné mourut peu de temps après ^. Charles le Chauve, justement sévère envers son fils, montra plus d'indulgence à l'égard des complices de la révolte de Carloman"^.

Dans lintervalle, Adrien II s'était rapproché du roi. Il lui avait mèiue déclaré que, si l'empereur Lo?.is venait à mourir, il ne reconnaîtrait pas d'autre empereur que lui^.

Les sujets d'inquiétude naissaient dans la famille de Charles le Chauve, sans que les ennemis extéxieurs cessassent de lui en donner. Le royaume continuait d être pillé par les Northmen, et comme si ce lléau n'eût pas sufii, les Sarrasins infestèrent les cotes de la Provence.

«En 869, dit un contemporain^, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant à faire la guerre avec les Saxons contre les Wenèdes qui sont dans le pays des Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux partis. En revenant de là, Roland, archevêque d'Arles, qui avait obtenu de l'empereur Louis et dingelberge l'abbaye de Saint-Césaire, éle^a dans liie de la Camargue, de tous côtés extrêmement riche, où sont la plupart dcg

* Annal. Bertin., ad ann. 871.

2 Ihid , ad .inii. 873.

* tapit. Ualuz.y t. 2, p. 2^7.

* Hist. de r Eglise gall., t. 3, p. 81. ' Jnnal. JJertin., ad ann. SGV.

256 HISTOIRE DE rRANCE. [An 873]

biens de cette abbaye, et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une forteresse seulement de terre et construite à la hâte. Apprenant l'arrivée des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins, débarqués à ce château, y tuèrent plus de trois cents des siens, et lui-même fut pris, conduit dans leur navire et enchaîné. Auxdits Sarrasins furent donnés, pour le racheter, cent cinquante livres d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes épées et cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gré à gré. Sur ces entrefaites, ce même prélat mourut sur les vaisseaux. Les Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu'ils ne pouvaient demeurer plus longtemps, et que, si on voulait le ravoir, il fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon, ce qui fut fait. Et les Sarrasins, ayant tout reçu, assirent le prélat dans ime chaise, vêtu de ses babils sacerdotaux, dans lesquels ils l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre. Mais, quand ceux qui l'avaient racheté voulurent lui parler et le féliciter, ils trouvèrent qu'il était mort. Ils l'emportèrent avec un grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre, dans le sépulcre qu il s'était fait préparer lui-même. »

La désolation que les Sarrasins portaient au midi, les Norlhmen la répandaient dans toutes les provinces, dans toutes les^villes, tour à tour victimes de leur cupidité et de leur fureur. C'étaient comme des troupes de furies qui parcouraient la Gaule, le flambeau à la main, consumant par le feu ce qu'ils ne pouvaient emporter '. A peine en avait-on défait une bande, qu'on en avait plusieurs autres à combattre. Ils semblaient sortir de terre et renaître de leurs propres cendres.

Ceux des Northmen (\uï s'étaient retranchés sur la Loire s'y rendaient de jour en jour plus formidables. Ils s'étaient emparés d'Angers, et, après en avoir brûlé les églises et les monastères, ils en avaient fait conmie une place d'armes d'où ils inquiétaient les pays voisins. Charles le Chauve, ayant pacifié les troubles domestiques par la punition du prince Carloman, entreprit (8-3) de chasser ces Barbares d'un poste si avantageux. Mais, pour surprendre des ennemis accoutumés à surprendre les autres, il feignit de marcher contre la Bretagne, et vint tomber sur Angers dont il forma le siège d'un côté, tandis que Salomon, roi des Bretons, investissait la ville de l'autre. Ce prince, après s'être servi des Northmen contre les

« Bist. de l'Eglise gall., t. 8, p. S8.

[An 873] Lir. III. — LOUIS LE GERM., CHARLES II, LOUIS. SÔt

Franks, en avait trouvé le voisinage trop incommode pour ne pas les éloigner. Quoique plus habiles dans l'art d'attaquer que dans celui de se défendre, les Barbares firent une vigoureuse résistance. Mais les Bretons vinrent à bout de creuser un canal pour y détourner la Mayenne. Epouvantés par ce travail, les Northmen se rendirent aux conditions que Charles le Chauve voulut leur prescrire, savoir : que ceux d'entre eux qui étaient chrétiens ou qui voulaient le devenir pourraient demeurer en Neustrie; que les autres sortiraient de la Gaule, pour n'y plus revenir; qu'en attendant la saison propice pour l'embarcpement, ds se retireraient avec leurs bateaux dans une île de la Loire, où ils ne pourraient demeurer que jusqu'au mois de février 8j4 '• Le roi exigea des otages pour la garantie du traité, et les Northmen évacuèrent Angers.

La gloire que Salomon, roi des Bretons, avait acquise à ce siépe ne le protégea point contre une conspiration de plusieurs grands de Bretagne "^. Ils se saisirent d'abord de \igon, son fds aîné, qui avait fait hommage au roi de Neustrie pendant le siège d'Angers; ce dont s'offensait l'indépendante fierté des Bretons. Salomon se sauva dans l'église d'un monastère, où il fut pris et aveuglé avec tant de cruauté qu'on le trouva mort le lendemain {8yô). C'est ainsi, dit un de nos anciens annalistes, qu'on lui rendit la pareille de ce qu'il avait fait en tuant son seigneur Hérispée jusque sur l'autel. jMais Salomon avait expié ce crime, et il est honoré en Bretagne comme un saint martyr : on assure même que ce qui provoqua le soulèvement fut la résolution qu il avait prise de faire cesser le schisme de la Bi'etagne, en reconnaissant la métropole de Tours. Gurvand et Pasquiten partagèrent cette province entre eux; mais, comme le crime n'est jamais le nœud d'une alliance solide, ils se détruisirent bientôt l'un l'autre, et Alain se rendit enfin Uiaître du pays. Charles le Chauve ne prit aucune part à tous ces mouvements des Bretons, sinon qu'il refusa de reconnaître la qualité de roi à Alain et aux ducs qui lui succédèrent, cette qualité n'ayant été accordée, par la nécessité des temps, qu'à Salomon et ù ceux qui descendraient de lui '\

Loin de se diviser comme les chefs bretons, les rois Louis ie Germanique et Charles le Chauve vivaient alors dans une concorde qui leur permettait de procurer le bien de la religion. Ils firent à

* Annal. Bertin., ad ann. 873.

* Htst. de r Eglise gall., t. 8, p. 91.

* Çapit., ad anu. 877, apud Sirmond., t. ^ p. 342.

258 HISTOIRE DE FRANCE. • [An 875]

cette époque des donations considérables aux églises et aux monastères de leurs Etats 87 5).

Mais la succession de l'empereur Louis, leur neveu, fut une nouvelle pomme de discorde jetée entre la Neustrie et la Germanie. Cet empereur mourut sans laisser d'enfants mâles, le i3 août 875, et fut enterré à Milan, dans la basilique de Saint-Ambroise. 11 n'avait qu'une fille, qui fut mariée au comte Boson, qu'elle trouva le moyen de faire roi, comme nous le dirons plus tard, pour contenter sa propre ambition.

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