LOUIS LE GERMANIQUE, CHARLES IL
Les rois de Germanie et de Neustrie prétendirent l'un et l'autre au royaume d'Italie et à l'empire. Louis, en qualité d'aîné, se croyait plus de droits; mais Charles II, plus ambitieux et plus actif quand il s'agissait de ses intérêts, se flatta d'engager le pape Jean YIII à tenir les promesses d'Adrien II. Il marcha donc en Italie avec une armée nombreuse, gagnant de vitesse les fils de Louis le Germanique ^, recevant sur la route les hommages des grands italiens. Le pape réalisa ses espérances ^, et l'invita à venir à Rome pour y recevoir la couronne impériale. Il y fut couronné empereur le jour de Noël (875), avec de grandes démonstrations de joie de la part des Romains. N'omettant rien pour s'assurer la possession de l'empire que lui disputait son frère, il convoqua à Pavie une assemblée des prélats et des seigneurs de Lombardie, et y fit ratifier son élection de la manière la plus solennelle.
Louis le Germanique ne se borna pas à envoyer deux armées en Italie pour empêcher Charles le Chauve de recevoir ou pour lui arracher la couronne impériale. Quand il vit que ses desseins échouaient de ce côté, il entra à main armée dans les anciens États de son frère absent, et fit soulever quelques grands et même quelques évêques. Jean YIII adressa aussitôt de vifs reproches aux prélats de Germanie de ce qu'ils n'avaient pas détourné leur roi de cette expédition, exhorta les prélats de Neustrie à demeurer fidèles au nouvel empereur, et réprimanda sévèrement ceux qui s'étaient déclarés pour Louis le Germanique ^. Le prompt retour
' Quanta potuit velocitale Romam profectus est. {Annal. Fiihi, apud Script, rer. Franc, t. 7, p. 181.)
■' Odorant!., Jeta Conc. Pontigonens.
^ Etlitio altéra Conc. Vontigonens., Conc, Gall., t. 3.
[An 876] TIV. Iir. CHARLES II, CARLOM., LOUIS, CHARLES. 2 59
de Charles le Chauve acheva d'apaiser le soulèvement. Sa qualité d'empereur sembla le rendre plus respectable à ses peuples, et il n'eut qu'à se montrer pour déconcerter les factieux. Le 1 5 avril 876, il célébra la fête de Pâques au monastère de Saint-Denis. Puis les évêques d'en deçà des Alpes, réunis au concile de Pontion, confirmèrent son élection à l'empire, déjà sanctionnée à Pavie par les évêques et les seigneurs italiens.
L'empereur parut au concile de Pontion, la couronne sur la tète et habillé à la grecque ^ L'annaliste de Fulde '-^ fait remcU-quer qu'il aimait en effet les vanités grecques 5 qu'il paraissait les fêtes et les dimanches dans l'église revêtu d'une dalinatique qui lui descendait jusqu'aux talons, et par-dessus d'un baudrier pendant jusqu'à terre, portant sur la tête un voile de soie, et sur ce voile un diadème ^
Louis le Germanique, négociant alors au lieu de combattre, envoya des ambassadeurs à Cliarles le Chauve, pour réclamer sa part du royaume d'Italie. L'empereur reçut ces envoyés au concile de Pontion. Mais il n'y eut que la mort du roi de Germanie qui termina le différend. Ce prince expira à Francfort, le 28 août 8j6, le même jour que des légats du pape partaient, avec un envoyé impélial, jDOur conclure un accommodement avec lui. On l'enterra au monastère de Lauresheim. Il laissait trois fils, Louis, Charles et Carloman, entre lesquels il avait partagé son royaume, et qui étaient en état de le défendre.
CHARLES II, CARLOM Aïs, LOUIS, CHARLES.
Si l'ambition pouvait jamais être satisfaite, Charles le Chauve ne devait rien avoir à désirer'*. Il avait réuni à ses Etats, avec la qualité d'empereur^ les trois royainnes de ses neveux, fils de l'empereur Lothaire. Il voulut y ajouter encore les possessions de ses autres
« Hist. de l'Eglise gali., t. 8, p. 109.
* Apud Script, ler. Franc, t. 7, y». 181 : De Italiâ in Galliani rediens, novos et insolentes tiabitus assumpsisse pcrhibctur : nàm, talari dalmaticâ iodutus, et ballheo desuper accinctus pcndentc usqiie ad pedes,necnon capitc iavoluto serico velaniiuf, ac diadematc desupcr injposito, domlnicis et fesiis diebus ad ecclcsiani proocdcro solcbat... Grsccas glorias opîimas arbitraljalur.
'•> Au frontispice d'une 15ible qui fut pié.sentcc à C.barles le Chauve par les moines de Saint-Martin df Metz, on voit le portrait de ce prince, assis sur son trône, revêtu d'habits longs à la grecque et enrichis de pierreries. Sa couronne est fort grande, et d'une forme assez singulière : pour sceptre il tient une canne plus longue qu'un b;Uon ordinaire: son trône est orné de trois fleurs de lis assez mal faites. Cette 15ible, qui est fort belle, fut donnée à Colbert par le chapitre de Saint-Étlenne de Metz, et elle est aujourd'hui à la Bibliothèque du roi.
< Hist. de l'Eglise gall., t, 8, p. 115.
aô'o HISTOIRE DE FRANCE. [An 876]
neveux, fils de Louis le Germanique, et marcha pour s'en rendre maître, dès qu il eut appris la mort de leur père. On voit qu'il obéissait à lidèe de Funité de l'empire et cherchait à réaliser le vaste système de centralisation de son aïeul : on va voir aussi les intérêts nationaux de la Germanie protester contre sa prétention.
Le jeune Louis s'avança sur les bords du Rhin pour en disputer le passage à son oncle; mais, avant de faire aucun acte d'hostilité, il i envoya prier de se souvenir que les princes qu'il voulait dépouiller étaient ses neveux. L'ambition de Charles le Chauve n'écouta aucune représentation. Alors le jeune Louis, pour manifester mieux son bon droit, eut recours à ce qu'on nonmiait le Jugement de Dieu; c'est-à-dire qu'il fit subir l'épreuve de l'eau chaude à dix des siens, celle de l'eau froide à dix autres, et celle du fer chaud à dix autres encore, suppliant le Seigneur de faire connaître par là si la justice était de son côté : ces trente personnes sortirent toutes saines et sauves de ces épreuves, ce qui remplit de confiance Louis et ses troupes '. Le jeune prince, recourant à des moyens plus efficaces que ceux qu'indiquaient les préjugés populaires, fit faire des prières et des jeûnes dans son camp, tandis que les guerriers de l'empereur se moquaient de ces dévotions, comme si la lâcheté en eût été le principe. Ils ne s'en raillèrent pas longtemps. L'armée de l'empereur fut complètement battue, et ce prince obligé de prendre la fuite, avec la double honte d'avoir voulu opprimer ses neveux et de n'avoir pas réussi dans cette entreprise.
D'autres adversaires se présentaient à l'opposé de la Germanie. Avant de livrer bataille à Louis, Charles le Chauve avait appris à Colo'>ne qu une flotte de Northmen, d'environ cent voiles, conunan dée par le fameux Rollon (Hrolfj, était entrée dans la Seine et menaçait tout le pays. L'espoir d'envahir les possessions d' autrui avait un moment prévalu sur l'obligation de défendre les siennes; mais, après sa défaite, l'empereur n'hésita point à envoyer les débris de son armée sur les bords de la Seine, pour s'opposer à la descente
* LVpreuve de l'eau froide consistait à plonjçcr celui qui s'y soumettait, bien garrotté, dans une cuve pleine d'eau : s'il touiUait au fond, il était coupable; s'il surnageait, il était innocent. Dieu, crojait-on, aurait plutôt fait un miracle que de laisser périr un innocent. Pour la seconde épreuve, il fallait sortir saiu et sauf d'une cuve d'eau bouillante, où l'on restait un temps déterminé. Enliii, celui qui s'exposait à l'épreuve du fer aident était obligé ou de tnaiclier lentemcut sur des socs rouf^is, ou de mettre et laisser sa main dans un liantflit sortant de la fournaise, sans qu'il parut trace de brûlure. Il y avait encore i épreuve de la croix, qui consistait à tenir ses bras étendus le plus longteinjjs qu'il était possible; celui i\n\ les laissait tomber le premier peidait sa cause. Ces épreuves, et «juilques autres moins communes et aussi bizarres, se faisaient dans l'église, et étaient accompagnées de prières et de cérémonies qu» ieur doiraaieiit un caractère sacre. (Anquetil, Ui^st, de France, t. 1, p. 424.)
[An 877J I^IV. ÎII. — CHARL. II, CARLOM., LOUIS, CHARLES. 261
des Nortlimen. C'était une faible barrière que des troupes découragées par un échec, en présence d'ennemis dont le nom seul répandait la terreur, en présence surtout d'un des plus braves chefs northmen qui aient infesté la Gaule. Rollbn avait plus de valeur que de férocité, plus de prudence que de finesse, et il aurait pu passer pour un héros sans un reste de barbarie et de cruauté. Il était jeune, ambitieux, se proposait moins de piller nos provinces que de les conquérir, mais commençait par le pillage pour s'attacher ses pirates et rendre ainsi ses conquêtes plus faciles. Il serait impossible de décrire tous les maux que ce chef de Barbares causa à la Gaule pendant trente-sept années qu'il y fit une continuelle guerre'.
Pour surcroît de perplexité, pendant que l'empereur pouvait à peine protéger la Neustrie contre l'invasion des hommes du nord, le pape le somma de venir, comme il l'avait promis, au secours de l'Eglise romaine contre les Sarrasins, qui ne donnaient pas moins d'alarmes à l'Italie que les Northmen en donnaient à la Gaule. Se résignant à ce voyage, il régla, par un capitulaire daté de Compiègne {Syy)j son séjour de prédilection, les contributions qu'on paierait aux Barbai'es qui étaient sur la Seine, afin d'acheter d'eux quelque trêve pendant son absence. Il adopta ensuite, dans une assemblée à Quierci, des mesiu'es pour prévenir les troubles qui pouvaient naître d'ailleurs, et pour déterminer la manière dont son fils devait gouverner à sa place '. Enfin, il prit la route d'Italie.
Au delà du Mont-Jura, on lui annonça que son élection à l'empire, contestée par la Germanie, venait d'être confirmée solennellement dans un concile de Rome, et que le pape avait ordonné de le reconnaître comme empereur, sous peine d'anathème pour les laïques et de déposition pour les ecclésiastiques. A Verceil, il rencontra le pontife romain, qui venait au-devant de lui, et ils se rendirent ensemble à Pavie : mais ils n'y furent pas longtemps. Le jeune Carloman s'avançait à grandes journées pour combattre son oncle. Ainsi Charles le Chauve, qui n'était venu que pour repousser les Sarrasins, se voyait sur les bras une armée de Germains, et les Infidèles durent encore cette fois leur salut à la division des Chrétiens. Le pape et l'empereur passèrent à Tortone, où Jean \ III sacra impératrice Richilde, femme de Charles le Chauve. L'empereur fit ensuite retirer cette princesse, avec son trésor, vers Maurienne.
A ces embarras vint se joindre la nouvelle d'une conjuration. La plupart des grands, à qui il avait ordonné de le suivre dans cette expédition, refusaient de marcher, sous prétexte qu'elle dégarnis-
• Intcr Otpit. CnroL C<ih\^^. 330, cdit. Sirmond.
2t)2 HliTOIKE DE FKANCE. [\n 577]
sait la Gaule, désormais exposée sans défense aux courses desNorthmen et des troupes germaniques. Il fut donc obligé de fuir avec l'impératrice, tandis que, par im événement bizarre, Carloman prenait de son C(ké la fuite, sur un faux avis que l'empereur allait fondre sur lui avec une puissante armée. Ce qu'il y eut de plus singulier, c'est que ces princes, rétrogradant l'un vers la Germanie, l'autre vers la Gaule, tombèrent tous deux malades dans leur fuite. La maladie de Carloman fut longue et dane^ereuse : celle de
l'empereur n'était qu'une fièvi^e peu grave j mais Sédécias, son médecin, qui était juif, l'empoisonna par une potion qu'il lui fit prendre'. Charles le Chauve mourut onze jours après, le 6 octobre Sjj, dans la trente-septième année de son règne et la seconde de son empire. On embauma son corps pour le porter au monastère de Saint-Denis ; mais, malgré cette précaution, l'infection, causée apparemment par la malignité du poison, fut si grande, qu'on se vit obligé de l'enterrer en chemin, au monastère de Nantua, dans le Lyonnais^. Sept ans après, on porta ses ossements à Saint-Denis.
Ainsi finit un prince dont la vie n'eut rien de remarquable qu'une alternative presque continuelle de bonne et de mauvaise fortune ^. Mais les succès l' énervaient, les disgrâces ne l'abattaient point : il parut aussi grand et aussi constant dans l'adversité que petit et faible dans la prospérité. La suite de sa vie le montra plus ambitieux que courageux, plus artificieux que prudent, plus avide de conquérir les Etats d'autrui que soigneux de conserver les siens. Touchant la religion, il publia un grand nombre de règlements fort sages : il ne lui manqua que le zèle ou l'autorité pour les faire observer. Des écrivains lui ont donné de son vivant le surnom de Grand : la postérité ne lui a conservé que celui de C/iauve. Un auteur contempo- .lain élève sa sollicitude pour le rétablissement des lettres au-dessus même du zèle de Charlemagne* : mais, pour faire apprécier cet éloge, il suffit de dire que c'est dans une épître dédicatoire qu'on le lui donne.
CARLOMAN, LOULS, CHARLES, LOUIS II ou LOUIS LE BÈGUE.
Charles le Chauve avait déclaré, en mourant, son héritier, le prince Louis II (Lodwig II), surnommé le Bègue, le seul de ses
* Jnnal. Fa/d., apud Script, rer. Franc, t. 7, p. 188. Annal. Berlin.^ ibid., p. 124. Annal. Metens., ibid., p. 203.
^ Annal. Bertin.
' Hist..de l'Eglise gall., t. 8, p. 122, ■• Epist. Herrici ad Carol. Analect., t. 1.
[An 877] l'IV. III. — CÀRLOM., LOUIS, CHARLES, LOUIS II. 263
fils qui lui restât. Il en donna l'acte à l'impératrice Richilde, avec le sceptre, la couronne et l'e'pée de S. Pierre, ainsi nommée vraisemblablement parce qu'elle avait été bénite par le pape. Mais l'impératrice et les seigneurs ne se pressèrent pas de reconnaître Louis pour leur roi 5 et avant de lui promettre fidélité, ils voulurent s'assurer qu'il leur donnerait les comtés et les abbayes qui étaient à leur bienséance. De leur côté, les évêques, avant de le couronner, lui firent promettre qu'il observerait laUpremier iirticle du dernier capitulaire de Quierci, par lequel Charles le Chauve avait ordonné que le clergé et les Eglises jouiraient des biens, droits et privilèges dont ils avaient joui sous Louis le Débonnaire. Après ces négociations, Louis fut sacré et couronné roi à Compiègne, le 8 décembre 877.
L'avènement de Louis le Bègue est assurément remarquable par la nouvelle reconnaissance du droit d'élection aux seigneurs, qui reprennent le pouvoir des mains de la royauté, au fur et à mesure que celle-ci le lâche en s'affaiblissant'.
Les exigences des grands annoncent, disons-nous, l'abaissement de la royauté 5 mais il en était des assemblées générales comme de la royauté, du temps même de Charles le Chauve. On trouve encore, dans les Chroniques de son époque, la trace de vingt-cinq placites généraux ^ : mais leur nom n'est plus qu'un mensonge '^,- il n'y avait plus d'intérêts généraux, plus d'affaires publiques, plus de gouvernement national. La plupart de ces assemblées ne sont que des congrès où quelques hommes puissants, ducs, comtes ou vassaux, viennent débattre avec le roi leurs intérêts personnels. Le clergé, qui seul continuait à faire corps, essaie quelquefois de leur rendre un caractère de généralité, d'y faire adopter quelcpie mesure, quelque règle vraiment publique. Après Charles le Chauve, la dissolution est consommée. Le système aristocratique, qui triomphe, ne se fonde point encore sur des principes à peu près convenus, n'a point encore pris ime forme à peu près régulière; toutes choses sont de nouveau en proie à la force et à une brutale anarchie; un siècle s'écoulera avant que les rapports des seigneurs avec leur suzerain et leurs vassaux aient donné naissance, en se réglant, à cette confédération qu'on appelle le régime féodal. Mais toute institution centrale, tout gouvernement public n'en a pas moins disparu; les intérêts, les relations, les affaires, les pouvoirs, tout est devenu local ;
' Ego Ludovicus, niîsericordiâ Domini constitutus,... polliccor servaturum leges et statuta populo. {Annal. Dcrtin., npud Script, rer. Franc. y t. 8, p. 27.)
* Théorie des lois politiques de la France, t. 3, Preuves, p. 170-180.
* Guizot, Essais sur l'Iiist, de France, p. 343.
a64 HISTOIRE DE FRANCE. [An 877]
et, depuis la fin du ix^ siècle, quoique leur nom se puisse rencontrer encore, les assemblées nationales ont cessé d'être, plus complètement même que la royauté.
La faiblesse des rois avait encouragé l'usurpation des grands, à ce point que, sous Charles le Chauve, l'hérédité des offices était déjà un fait si puissant qu il ne put refuser de la sanctionner par ses lois. « Si un comte de ce royaume vient à mourir, dit-il ', et que son » fils soit auprès de nous, nous« voulons que notre fils (Louis le » Bègue, pendant l'absence de l'empereur, qui était en Italie) avec « ceux de nos fidèles qui se trouveront les plus proches parents du « comte défunt, ainsi qu'avec les autres officiers dudit comte et " l'évêquedans le diocèse duquel il sera situé, pourvoient à son ad- » nimistration, jusqu'à ce que la mort du précédent comte nous ait » été annoncée, et que nous ayons pu conférer à son fils, présent à » notre cour, les honneurs dont il était revêtu. Que si le fils du » comte défunt est enfant, que ce même fils, l'évêque et les autres » officiers locaux veillent également à l'administration du comté, » jusqu'à ce qu'informé de la mort du père nous ayons accordé au y> fils la possession des mêmes honneurs. » Après une telle loi, fait observer M. Guizot ^, le monarque pouvait bien revendiquer encore la collation nominale des offices, mais il est clair qu'il n'en disposait plus. Aussi, quand les successeurs de Charles le Chauve voulurent s'opposer à l'hérédité, vit-on les familles la revendiquer à main armée, comme leur droit. Alors s'engageaient des guerres opiniâtres. Si le roi y remportait l'avantage, il ne manquait pas de rattacher aux anciennes prérogatives de la couronne ces succès partiels et momentanés; mais ses forces ne pouvaient faire face à des prétentions qvii éclataient partout, et que des capitulaires avaient sanctionnées. La pratique de l'hérédité devenait de jour en jour plus générale et plus constante; le principe s'affermissait chaque jour dans les esprits et dans les lois. Quand les chroniqueurs
' Crtp. Car. Cah\, apud Carisiacum, ann. 877, § 9 ; § 3, apud Bal., t. 2, p. 263, 269 : Si cornes de isto regno obirrit cujus filius nobiscum .«it, filins noster cum caeteris fidelibus nosiris ordinet de bis qui cidcm coniiii plus faniiliares propinqiiiorcs fiierunt- qui ciim ministorialibus ipsius comilaiûs et cimi episcopo in cujus parrocbiâ fuerit ipsc comitatus, ipsuni coiuitatum pisevideant u<quedùm nobis reniintiftur, ut. filiuni illius qui nobiscum erit de honoribus îllius honoremus. Si aut< m filiuni parvulum habnerit, idem tiiius cjus cura ininislerialibus ipsius comitatus et cum episcopa in cujus parrocbiâ consislit eumdem comitatum prœvideant donec obitus prœfati comitis ad notitiam nostram pervenerit, et ipse filius ejus per nostram concessionein de ipsius hono* ribus honoretur.
' Essais sur l'hist, de France, p. 292.
[An 878] l'îV. III. — CARLOM., LOUIS, CHARLES, LOUIS II. 205
de cette époque rencontrent quelque grande dérogation à ce qu'ils regardent comme l'usage légal et le droit des familles, ils se croient obligés d'en expliquer les causes ^ Les succès de l'hérédité des offices ne furent pas également complets ni rapides dans les divers Etats qui se formèrent des débris de l'empire de Charlemagne : mais, en France, avant que la race des Carlovingiens fût éteinte, la révolution qui changea ainsi le titre et la nature des pouvoirs locaux était accomplie; les traces des anciennes institutions ne subsistaient plus que dans quelques coutumes sans régularité, dans quelques faits sans cohésion; le système monarchique était vaincu; le système aristocratique, au contraire, était en possession de la société.
La mort de l'empereur Charles le Chauve laissa l'Italie sans défense. Le pape Jean VIII n'avait pas moins à se plaindre des violences de quelques seigneurs italiens que des ravages des Sarrasins. Si, d'un côté, Carloman, fils de Louis le Germanique, prétendait à la couronne impériale, de l'autre, Lambert, duc cTe Spolette, élevait les mêmes prétentions, et il était secondé par Adalbert, marquis de Toscane. Aucun de ces prétendants ne convenait au pape. Jean YIII excomnumia Lambert et Adalbert, et, pour se dérober à leurs persécutions, pritleparti de passer en Gaule. Il écrivit, à ce sujet et sur la mort de l'empereur, une Lettre fort touchante ^ au nouveau roi de Neustrie, qu'il exhorta à faire la paix avec les enfants de Louis le Germanique, afin d'être plus en état de combattre les tyrans de l'Eglise.
Jean YIII arriva à Arles le jour de la Pentecôte (878). Le 1 1 août il ouvrit un concile national à Troyes, où Louis le Bègue ne put, à cause de son état d infirmité, laller rejoindre que le i*""' septembre. Il fut couronné solennellement par le pape, le 7 de ce mois. Quelques jours après, il envoya prier le pontife de couronner aussi la reine Adélaïde, ce qu'il ne put obtenir. La raison de ce refus est, sans doute, que Louis le Bègue avait d'abord épousé Ansgarde, dont il avait deux enfants, Louis et Carloman. Mais Charles le Chauve fit rompre cette union, comme ayant été contractée sans son consentement, et voulut que son fils épousât Adélaïde. Ce fut pour ne point paraîti'e approuver ce second mariage que le pape refusa de couronner cette princesse. Le 10 septembre, Louis le Bègue alla rendre visite à Jean VIII, et ils entrèrent ensemble au concile. On y excommunia Hugues, fils de Valdrade et de Lothaire II, qui s'était formé un parti pour s'emparer du royaume de Lorraine.
' Rhcgin., ad ann. 876.
' Episf. Jnnn. ad Ludnv.
266 HISTOIRE DE FRANCE. [An 879]
Boson, mari d'Hermengarde, fille de l'empereur Louis, et frère de l'impératrice Richilde, veuve de Charles le Chauve, qui avait donné à son heau-frère, avec la qualité de duc, la couronne ducale', fut chargé par le roi de reconduire le pontife romain en Italie.
Si Louis le Bèsfue eut l'intention de donner à Jean VIII les secours que ce pape était venu demander, 1 état du royaume, ravagé par les Nortlimen, troublé par les révoltes de plusieurs grands, l'empêcha de la réaliser. La mort le prévint, d'ailleurs, à Compiègne, le 2 avril 8-9, jour du vendredi saint. Il fut enterré dans l'église de Sainte- Marie, depuis Saint-Corneille. Il laissait deux fils, Louis et Carloman, d'Ansgarde, sa première femme, et la reine Adélaïde était enceinte d'im fils qui fut nommé Charles, et dans la suite surnommé le Simple ou le Sot'-.