CARLOMAN, LOUIS, CHARLES, LOUIS III, CARLOMAN IL
Louis le Bègue, en mourant, voulut qu'on portât à son fils Louis III (Lodwig III) la couronne et les autres marques de la dignité royale, et qu'on ordonnât de sa part, à ceux qui étaient auprès de ce jeune prince, de le faire incessamment sacrer et reconnaître roi. Mais, parmi les grands du royaume, plusieurs eussent désiré transporter la couronne à Louis de Germanie, qui finit par se contenter de la partie du royaume de Lorraine que Charles le Chauve avait possédée. Un grand nombre, entre autres le duc Boson, dont la fille avait épousé Cai^loman (Karl-mann II), second fils de Louis le Bègue, voulurent au moins que ce prince partageât le trône avec son frère. Louis III fut donc reconnu roi en Neustrie, et Carloman II roi en Aquitaine et en Bourgogne. Ils furent sacrés l'un et l'autre à l'abbaye de Ferrières, dans le Sénonais, par l'archevêque de Sens. Ces deux princes demeurèrent assez unis; mais leur jeunesse et la faiblesse de leurs États donnèrent lieu à une nouvelle usurpation, qui entraîna un démembrement considérable.
Le duc Boson, que son beau - frère Charles le Chauve avait rendu l'un des plus puissants seigneurs de la Gaule, profita de ces favorables conjonctures, à l'instigation de sa femme Hermengarde, fille de l'empereur Louis, pour se faire rm royaume des duchés et comtés qu'il possédait en Provence et dans une partie de la Bom'-
' Daniel, Abrégé de l'hist. de France, t. 2, p. 138.
'^ On trouve dans tous les historiens originaux simplex, stultus et quelquefois sottus.
[An 879] LÏV. III- CARL,, LOUIS, CHARL., LOUIS II, CARL. III. 26 J
gogne. Hermengarde, dit-on, fière de sa haute naissance, lui déclara un jour qu'étant née fille de 1" empereur d'Occident, et ayant été fiancée à l'empereur d'Orient, elle ne pouvait plus vivre dans la condition de sujette; qu'elle voulait régner ou mourir'. On ajoute que Boson, afin de plaire à une femme impérieuse qu'il ainiair, oublia ce qu'il devait cà la famille royale, et se servit des bienfaits qu'il en avait reçus pour s'ériger vm trône sur les débris de celui des deux jeunes rois. Mais l'ambition d'Hermengarde et l'usurpation de Boson étaient -elles autre chose que la manifestation des antipathies nationales que les habitants du midi nourrissaient contre les Fraiiks, bien moins civilisés qu'eux? Il y avait entre eux une différence de mœurs autant que de langage ; et, par opposition aux rois de la France, les chefs du nouveau royaume d'Arles, qui s'étendit jusqu'au' Jura et aux Alpes, prirent le titre de rois de la Gaule, vieux nom qui avait péri pour jamais au nord de la Loire ^.
Instrument de ces haines nationales, et réalisant dans son intérêt les idées d'indépendance qu'une insurrection antérievire de la Provence a déjà montrées si vivaces dans les provinces du sud -est, Boson travailla à gagner les évêques et les seigneurs de ses gouvernements : il y réussit, en leur donnant libéralement des terres et des abbayes ^. Les prélats et les grands ayant donc résolu de le reconnaître roi, voulurent donner à ce qu'ils allaient faire un air de religion qui frappât les peuples. Ils tinrent à Mante, lieu situé cà égale distance de Vienne et de Tournon, au mois d'octobre 879, une assemblée qu'ils qualifièrent de concile. Là, après avoir délibéré entre eux, ils élurent unanimement pour leur roi le duc Boson, comme la persopne la plus capable de les défendre et de les protéger contre tant d'ennemis. Le décret de l'élection est daté du i5 octobre 879, et signé des six archevêques de Vienne, de Lyon, de Tarentaise, d'Aix, d'Arles, de Besançon : par où l'on voit que le nouvel Etat, nommé communément le royaume d'Arles, renfermait la Provence, le Dauphiné, la Savoie, le Lyonnais, la Bresse et une partie de la Bourgogne.
On envoya aussitôt des députés à Boson, pour lui faire les propositions suivantes de la part du concile* : « Très -illustre prince, »le concile assemblé au nom de Dieu, avec les seigneurs laïques, à
' Annal. Berlin.
* Au<ï. Thierry, Lettres sur l'hist. de France, p. 96. ^ Hist. de l'Eglise gall., t. 8, p. 140. •• Conc. gall., t. 3, p. 497.
a68 HISTOIRE DE FRANCE. [An 880]
» Mante, au territoire de Vienne, par l'inspiration de la divine «Majesté, se présente devant votre clémence, pour apprendre V de vous-même comment vous voulez vous conduire sur le trône » où nous souhaitons que vous soyez élevé. Nous désirons savoir » si votre zèle pour la foi catholique et pour l'exaltation de 1 Ewglise vous fera sincèrement embrasser tout ce qui pourra con- «tribuer à faire honorer le seigneur; si vous voulez suivre en tout » la justice et l'équité, comme ont fait les bons princes connus par «nos histoires et par la renommée; conserver l'humilité, fonde- « ment de toutes les vertus, avec la patience, la douceur, la fidé- »litédans les promesses, et la sobriété; vous rendre accessible à » tous ceux qui voudront vous représenter leurs droits ou inter- '> céder pour les autres; chercher plutôt à faire du bien qu'à do- » miner; réprimer la colère, la cruauté, l'avarice et la superbe;... » écouter volontiers les conseils, fuir les vices, aimer les vertus et
« protéger vos sujets Nous prenons ces précautions afin que,
5) dans la suite, on ne puisse faire de reproches à ce concile ni vaux seigneurs qui pensent comme nous; mais que, par la grâce » de Dieu et l'intermédiaire des saints, la paix et la vérité soient « sur les prélats et sur leurs inférieurs, sur les évêques et sur les
» seigneurs laïques en sorte que Dieu soit béni en tout et par-
» tout. Les évéques et les laïques vous prient aussi de veiller à ce » que tous ceux qui composeront votre maison vivent d'une ma- « nière édifiante. » Pour un temps qu'on se plaît à qualifier de barbare, voilà certes un programme qui n'annonce pas la barbarie.
Boson l'accepta. Il fut donc sacré et couronné roi, au grand déplaisir du pape, qui ordonna à l'archevêque de \ienne de venir à Rome justifier sa conduite '.
Ce n'était pas assez qu'au nord-est Hugues, fils de Valdrade et de Lothaire II, troublât la Lorraine par ses prétentions; il fallait qu'au sud-est le beau-père même de Carloman II se rendît indépendant.
Du moins, les rois de Neustrie et d'Aquitaine n'eurent pas à lutter contre les trois fils de Louis le Germanique. La cession de la partie de la Lorraine qu'avait possédée Charles le Chauve désintéressait Louis de Germanie, dont les Northmen allaient d'ailleurs occuper l'activité. Carloman, qui faisait honneur au sang de Charlemagne par sa valeur et sa prudence, mourut sur ces entrefaites (88o). Charles, surnommé le Gros, songeait à l'Italie et à l'empire.Une conférence,
' Epist. Joan, Conc. GalL, t. 3, p. 516.
[An 88t] LIV. m."— LOUIS, CHARLES, LOtJIS III, CARLOM. II. 2Ôi;
tenue à Gondreviile sur la IMoselle, entre Louis III et Carloman II d'une part, les députés de Louis de Germanie et Charles le Gros d'autre part, mit ces quatre princes d'accord.