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LOUIS, CHARLES, LOUIS III, CARLOMAN IL

Louis III et Carloman II, disposant des troupes de Louis de Germanie, écrasèrent d'abord le parti de Hugues en Lorraine. Ils marchèrent ensuite avec Charles le Gros contre Boson. Ils formèrent le siège de Màcon, dont ils s'emparèrent sans beaucoup de résistance. Ils en trouvèrent plus à Vienne, qu'ils allèrent ensuite assiéger. Hermengarde, femme du roi d'Ailes, défendit cette place avec la valeur d'une héroïne et la prudence d'un vieux capitaine; elle en fit durer le siège plus de deux ans, après lesquels elle obtint encore une capitulation honorable. Charles le Gros quitta le siège de Vienne, pour aller recevoir à Rome la couronne impériale. Louis ÎII fut rappelé, à son tour, par les ravages qu'exerçaient les Northmen.

Ces Barbares, attentifs à profiter de la faiblesse et des troubles de la Gaule, s'emparèrent de Gand sur la fin de l'année 880, surprirent au mois de décembre la ville de Tournai, d'où ils se répandirent sur les bords de l'Escaut, mettant tout à feu et à sang, prirent Courtrai et Siint-Omer qu'ils incendièrent, pillèrent Cambrai, Térouanne, Saint-Riquier, Saint- Valeri, Amiens et Corbie ', avant la fin de janvier 88i. Au mois de février, ils prirent Arras et y firent un horrible carnage. A ces tristes nouvelles qui lui parvinrent au camp devant Vienne, Louis III laissa son frère Carloman II, et s'avança en toute hâte contre les Northmen ^. Il les atteignit à Saultcourt, dans le Vimeu, et leur tua jusqu'à neuf mille hommes, la plupart de cavalerie. On nous a conservé sur ce combat une espèce de prose ou de cantique en vers tudesques'^,où l'on dit que Louis III y fit des prodiges de valeur, et qu'en marchant à l'ennemi il entonna des litanies qui furent chantées par tous ses soldats *.

Battus sur un point, les Barbares étaient victorieux sur l'autre,

• Chron. de Gest. Norm., ad ann. 880.

' Annal. Fuld.

' Einen kuning weiz ich, lleisset er Ludwig Der geruc Goit dienet, etc.

* Apud Schilter. et iu Jppend., t. 3. Jnnai, Mabilt,

270 HISTOIRE DE FRANCE. [An 882J

Ils entrèrent l'an 881 dans le Valial, et se rendirent maîtres du château de Nimègue K Louis dfi Germanie alla les y assiéger, mais ne put les forcer. En même temps, il lui fallut faire face à deux chefs northmen, Godfried et Siegfried, qui parurent sur les hords de la Meuse avec une armée innomhrable, saccageant, éooraeant tout ce qui avait échappé au pillage et à la captivité. Ils bridèrent Liège, Maestricht, Tongres, Cologne, Juliers, Aix-la-Chapelle, et quelques autres places, avec les monastères d'Inde, de Saint-Lambert, de Malmédi, de Stavelo et de Prum. Après ces horribles exécutions, ils se letirèrent dans leur camp, chargés d'un riche butin. Dans ces fâcheuses conjonctures, Louis de Germanie mourut sans laisser d'héritiers (881). Charles le Gros, qui avait été couronné empereur, réunit alors sous sa domination les États de ses deux frères, avec le royaume d'Italie.

CHARLES ou CHARLES LE GROS, empereur; LOUIS III, CARLOMAN IL

Cette révolution inopinée inspira une nouvelle audace aux Northmen qui étaient sur la Meuse ". Ils s'emparèrent de Trêves le 5 avril 882, jour du Jeudi-saint, y demeurèrent jusqu'à Pâques pour piller la ville, à laquelle ils mirent le feu, et marchèrent vers Metz. L'évèque de cette ville, plus brave que prudent, s'avança à leur rencontre avec ses troupes, et leur livra bataille le 11 avril : il fut tué, et son corps d'armée mis en déroute ; mais les Northmen, quoique victorieux, rebroussèrent chemin. Quelques mois après, ils se répandirent dans le Cambrésis et dans l'Artois, brûlant tous les monastères de cette contrée. Ils pénétrèrent dans le territoire de Laon, et dans une partie du diocèse de R.eims, où, entre autres lieax, ils incendièrent la ville de Mouson. Les troupes de l'archevêque Hincmar étaient à l'armée de Carloman II; Reims demeurait donc sans défense : pourtant les Barbares n'y entrèrent pas.

L'archevêque Hincmar, dont nous venons de parler, venait d'avoir, au sujet de l'élection à l'évêché de Beauvais, une contestation avec Louis III, dans laquelle il déploya une grande fermeté pour maintenir la liberté des élections. « Vous déclarez, lui avait-il dit ^, » que vous ne ferez jamais là-dessus autre chose que ce que vous » a\'ez fait. Si vous ne le faites pas, le Seigneur fera ce qu'il lui plaira.

' Bisf. de l'Eglise gall., t. 8, p. 133.

* Annal. Melens.

' Epist, Hincm. ad Ludov. Hincm. opcr., t. 2, p. 196.

[An 882] I-IV. III. — CHARLES LE GROS, CÀRLOMAN II. l'J I

« L'Empereur Louis le Débonnaire n'a pas vécu aussi longtemps » que son père Charlemagne. Votre aïeul Charles le Chauve n'a pas )' vécu autant que son père, ni votre père autant que le sien. Vous » êtes maintenant à Compiègne dans la même place où votre aïeul « et votre père ont été : songez à ce qu'ils sont devenus; voyez où >' est enterré votre père; demandez où est mort votre aïeul et où il » a été inhumé; et que votre cœur ne s'enorgueillisse pas en pré- « sence de Dieu qui est mort pour vous et pour nous tous, et qui est » ressuscité pour ne plus mourir. Vous mourrez certainement, mais " vous ne savez quand ce sera. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous »> serez enlevé de ce monde, tandis que l'Église de Dieu, gouvernée )' par ses évêques sous l'autorité de Jésus-Christ, subsistera toujours » selon la promesse de ce divin Sauveur... »

Le pressentiment que Hincmar avait eu de la mort prochaine de Louis III ne se vérifia que trop tôt. Etant tombé malade à Tours dans une nouvelle expédition contre les Northmen, ce prince se fît porter en litière au monastère de Saint-Denis, où il mourut à l'âge d'environ vingt ans, le 4 août 882. C'était un roi vaillant et actif, qui promettait xni règne glorieux et heureux, quand 1 âge aurait miu'i ses vertus et modéré les saillies de son caractère ^

CHARLES on CHARLES LE GROS, empereur; CARLOMAN II.

Son frère Carloman II, roi en Aquitaine et en Bourgogne, fut reconnu roi en Neustrie. il n'avait pas moins d'ardeur et de bravoure que Louis III, mais il paraissait avoir plus de maturité.

L'empereur Charles le Gros avait quitté 1 Italie pour aller défendre la Germanie contre les Northmen. Il marcha contre ces Barbares avec une armée formidable, et il ne lui manqua pour les vaincre que le courage de les attaquer ^. Mais il aima mieux acheter chèrement une paix honteuse, que de remporter une victoire glorieuse et facile. Il fit donner à Siegfried, l'un des chefs northmen, deux mille quatre cent douze livres pesant d argent : ce qui fut cause qu'on acheva de dépouiller les églises et les particuliers, dont les biens avaient échappé aux rscherches des Barbares '^. Godfried, l'autre chef des Northmen, fut encore mieux partagé. Il se fit céder la Frise, épousa Gizla, fille de Valdrade et de Lothaire II, et obtint

* Hist. de l'Eglise gfill., t. 8, p. 153."

* JbuL, p. 1G4.

' Annal. Metens, Annal. Fiild. LaïubeciaD. ; • •

3J2 HISTOIRE DE FRANCE. [An 88<]

que son ])eau-frère Hugues, qui avait prétendu au rovaume de Lorraine, fut compris dans le traité. A ces conditions, il vendait la paix, et même sa foi; car il promit de se faire baptiser, et l'empereur fut son parrain. Une convention si honteuse atlligea et couvrit de confusion toute l'armée, surtout lorsqu'elle vit les Northmen emmener deux cents bateaux chargés de butin et de captifs. Godfried, cependant, n'était pas satisfait : plus tard, il vouhit encore, dit M. Michelet ', un établissement sur le Rhin, au cœur même de l'empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui fallait Coblentz et An dernach. Il eut une entrevue avec l'empereur dans une île du Rhin. Là il élevait de nouvelles prétentions au nom de son beau-frère Hugues. Les Impériaux perdirent patience et l'assassinèrent.

Carloman II, quoique plus brave que l'empereur , ne fut guère plus heureux. A la mort de Louis III, il quitta le siège de Vienne, dont il ne tarda pas, d'ailleurs, à apprendre la capitulation, pour répondre à l'appel des grands de Neustrie. Il attaqua et battit une troupe de Northmen, qui lavageait le Thiérache; mais il ne put les chasser du pays\ Irrités de leur défaite, les Barbares mirent tout à feu et à sang dans le \ ermandois, brûlèrent l'église de Saint-Quentin et celle de Sainte-Marie d' Arras. Une autre armée de Northmen, entrée par la Somme, mit en fuite les troupes que Carloman II lui opposa, prit son quartier d hiver à Amiens, et exigea du pays une contribution de douze mille livres d'argent chaque année (883). On avait cru que laXeustrie ne pouvait être plus malheureuse : la mort de Carloman II, arrivée le 6 octobre 884, montra qu'on s'était trompé. Carloman, roi d'une grande espérance, mourut d'une blessure qu il reçut à la chasse, par accident, d'un de ses gardes, à qui il voulait faire peur. Il eut la générosité de publier que c'était un sanglier qui l'avait blessé, pour sauver l'auteur innocent de sa mort^.

Il semblait que la main de Dieu, depuis quelques années, se fût appesantie sur la famille de Charlemagne*, famille dégénérée et qui finissait d'épuisement comme celle des Mérovingiens. En sept ans,, sept souverains avaient disparu, savoir : Louis le Germanique, bientôt suivi de Charles le Chauve ; les deux fils de Louis le Germanique, Louis et Carloman; le fils de Charles le Chauve, Louis le Bègue ; et les deux fils de ce dernier, Louis III et Cailoman II.

* Hist. de France, t. 1, p. 404.

* Hist. de l'Eglise gatl., t. 8, p. 165. ' Jnnal. H/etens.

* Daniel, Abrégé de Vhist. de France, t. 2, p. 178,

[Au 88â] I-I"^' III* — CHARLES LE GROS. 2^3

CHARLES LE GROS, empereur.

De la branche française des Carlovingiens, il ne restait, pour succéder à Carloman II, que le fds posthume de Louis le Bègue, nommé Charles. Il n'avait encore que cinq ans, et ne réunissait point par conséquent les conditions d'aptitude que réclamaient et les conjonctures présentes et le droit public des Franks, d'après lequel le plus digne du trône, entre les princes du sang royal, était le plus utile à la nation. Aussi les grands, après avoir longtemps délibéré, déférèrent-ils la couronne à Charles le Gros, de la branche allemande. On le proclama à Gondreville, près Toul, en 884. Il réunit ainsi, avec l'empire, toute la monarchie frauke sous sa domination, à l'exception du royaume d'Arles; mais il n'avait pas la tête assez forte pour porter tant de couronnes.

Dès que les Northmen eurent appris la mort de Carloman II, ils recommencèrent leurs ravages, nonobstant les traités; et au reproche d'enfreindre la parole donnée que leur adressèrent les seigneurs franks, ils répondirent qu'ils avaient stipulé avec Carloman, et que, si un autre roi voulait avoir la paix, il fallait qu'il l'achetât d'eux au même prix. Sans entamer de nouvelles négociations, ils se répandirent dans nos provinces, éprouvant un barbare plaisir à consumer par le feu les plus beaux monuments de la piété et de la magnificence de nos pères. L'âge le plus tendre, le sexe le plus faible, ne pouvaient désarmer leur férocité. Tout ce qu'ils ne réservaient pas à la captivité était inhumainement massacré, et la faim faisait mourir dans les bois ceux qui avaient échappé à leurs recherches '.

Le meurtre de Godfried, et le traitement infligé à son beau-frère Hugues, que Charles le Gros fit aveugler, puis enfermer dans l'abbaye de Prum (885), les animèrent à la vengeance. Leur chef Siegfried rentra en Neustrie, et ayant été joint par une armée de Northmen que conduisait Rollon et qui étaient venus parlaSeine, il se crut en état de conquérir la Gaule. Il assiégea Pontoise qu il prit et brida. Une expédition plus importante le tenta aussitôt. Il voulait, à quelque prix que ce fût, emporter Paris, dont la possession l'eût rendu aisément maître du cours de la Seine, pour pénétrer dans la Champagne et la Bourgogne : mais l'entreprise était difficile.

Paris n'était plus ce qu'il avait été lors des prenuères courses et des premiers pillages des xSorthmen ; on avait compris la nécessité

* Hist. de l'Eglise gall., t. 8, p. 1C8. .

ay4 HISTOIRE DE FRANCE. [An 886]

de le fortifier, et Charles le Gros, en partant pour l'Italie, avait donné des ordres en conséquence. Cette ville ne contenait alors que 1 île de forme oblongue qu'on nomme aujourd hui la Cité, quartier renfermé entre les deux bras de la Seine. On n'y pouvait entrer que par deux ponts, l'un jeté à la place où fut bâti depuis le Pont au Change, et l'autre à celle qu'occupe maintenant le Petit-Pont : deux grosses tours en pierres les défendaient au dehors'. La place était donc également fortifiée par l'art et par la nature. Mais elle était encore plus forte parla bravoure des guerriers chargés de la défendre. Ils avaient à leur tète les comtes Eudes et Robert, fils de Robert le Fort ^, comte d'Anjou, Gozlin, évêque de Paris, l'abbé Ebole, son neveu, et plusieurs autres chefs courageux qui transformèrent par leur exemple les habitants de Paris en autant de héros. La difficulté de l'entreprise ne servit qu'à inspirer une nouvelle ardeur aux Northmen.

Ils abordèrent à Paris au commencement de l'année 886, avec sept cents bateaux, qui couvrirent la rivière vers Saint-Cloud jusqu'à près de deux lieues, et ils opérèrent leur descente du côté du nord. Siegfried, qui commandait cette armée, ayant reconnu la force de la place, eut d'abord recours à la ruse. Il proposa une négociation, et compta si fort sur la bonne foi des Franks qu'il ne craignit pas de se mettre entre leurs mains, au moment même où il cherchait à les tromper. Admis dans Paris, « Gozlin, dit-il à l'é- » vêque ^, ne vous obstinez pas, vous et votre troupeau, à périr. Nous » demandons seulement que vous nous donniez le passage; si vous « l'accordez, nous vous promettons qu il ne sera fait aucun mal à la » ville. » L' évêque répondit : « L'empereur m'a confié la garde de cette » place, d'où dépend la sûreté du royaume ; je suis obligé de la lui i> conserver. Ainsi, prince, ne trouvez pas mauvais que nous fassions •» ce que vous feriez vous-même, si l'on vous avait chargé de la dé- » fendre. » Siegfried, voyant la fermeté du prélat, éclata en injures et en menaces, assurant que dès le lendemain il ferait donner l'assaut. Il tint parole.

Le jour paraissait à peine, qu'il faisait attaquer avec fureur la tour située à la tête du pont, du côté du nord; mais elle fut défen-

' Une île charmante te possède : le fleuve entoure tes murailles, et tes douces ondes coulent sous les ponts qui te terminent à droite et à gauche ; des deux Côtés de ces ponts, et au delà du fleuve, des tours protectrices te gardent. (Abbo, de Obsid. Paris., Duchesnc, t. 3.)

* Rod-berht signifie parleur brillant.

■' Abbo, de Obsid. Paris., Duchesne, t. 3.

fXn 88e] I-IV. XII. CHARLES LE GROS. 21^5

due avec une opiniâtreté à laquelle les Northmen n'étaient pas accoutumés. Ils recommencèrent le jour suivant à faire jouer toutes les machines ' : les habitants ne s'en effrayèrent pas, et les rendirent inutiles par leur activité et leur valeur. Entre tous les chefs se distinguait l'abbé Ebole, qui était d'une force et d'une adressé singulières. Le moine Abbon, témoin oculaire, rapporte que cet abbé perça une fois plusieurs Northmen d'un seul javelot qui ressemblait à une longue broche, ce qui lui donna occasion de crier aux autres Barbares qu'ils pouvaient les porter à la cuisine.

Comme ce siège traînait en longueur, les Northmen envoyèrent de nombreux détachements ravager les provinces, afin de ramener au camp des vivres et du butin. Ces Barbares saccagèrent Evreux et Bayeux; mais ils furent repoussés à Chartres avec une perte de quinze cents hommes. Ils ramenèrent de ces excursions une infinité de prisonniers; et par une barbarie qui fait horreur même à raconter, comme ils manquaient de fascines pom- combler le fossé qui empêchait d'approcher de la tour, ils égorgèrent à la vue des assiégés un grand nombre de ces captifs, et le remplirent de leurs cadavres. L'évêque Gozlin", qui vit cet acte étrange d'inhumanité, implora la vengeance du Ciel; et s'étant recommandé à la Sainte Vierge, il lança un javelot dont il perça le soldat ennemi qui procédait à cette horrible exécution. Gozlin, qui animait les assiégés par son exemple comme par ses exhortations, avait fait planter sur le rempart une grande croix, à l'ombre de laquelle il combattait chaque jour, soit de loin avec des flèches, soit de près avec la hache; mais il mourut pendant le siège. Anscheric, son successeur, ne montra pas moins de courage.

Le siège de Paris avait duré plus d'un an, sans qu'il fut guère plus avancé que le premier jour. La ville avait été ravitaillée, et le comte Eudes, qui, par sa bravoure et sa prudence, avait la principale gloire d'une si belle défense, était sorti de Paris pour aller presser l'empereur de venir secourir la place''. Cependant les Northmen ne

' Les Danois fabriquent alors (chose étonnante ! ) trois machines montées sur seize roues d'une grandeur démesurée, faites avec des chaînes immenses et liées ensemble. Sur chacune d'elles <'M placé un bélier, que recouvre un toit élevé : dans les cavités de leur sein, et dans liuléneur de leurs flancs, elles pouvaient renfermer et teuir cachés, disait-on, soixante hommes armés de leurs casques. (Abbo, de Obsid. Paris-, Duchcsne, t. 3.)

'^ Là, cependant, se faisaient remarquer beaucoup de grands et d'hommes courageux; au-dessus de t(ui<, le prélat Gozlin brillait lepieiuier. {Ibid.)

^ Annal. CcddSt., apud .Script, rer. Franc, t. 8, p. 85 : iNortniauni, cjus reditum pnescientes, accurreruut ei antè portam turrisj scd iile, emisso equo, il dextris et sinistris adver«arios cedcns, civitateni ingressus.

276 HISTOIRE DE FRANCE. [An 887]

se décourageaient point. Plus ils trouvaient de résistance, plus ils s'acharnaient à la vaincre. Ils renouvelaient leurs attaques avec plus de furie que jamais, lorsque tout à coup la cime du mont des Martvrs (Montmartre) se couronna d'une armée : c'était celle de l'empereur. On peut juger quelle fut la joie des assiégés et la consternation des assiégeants. La victoire était certaine : il ne fallait, pour la j-emporter, que vouloir combattre.

IMais l'emprro;!: manqua encore ici de résolution, et, au lieu de charger l'ennemi, il négocia. A la tète d'une armée à laquelle il ne fallait qu'un chef pour être victorieuse, il conclut im traité honteux avec une nation accoutumée à n'en garder aucun. Il s'engagea à payer aux Norlhraen sept cents livres pesant d'argent au mois de mars suivant, et en attendant il leur permit de s'avancer jusqu'à Sens, et de ravager la Bourgogne qui méconnaissait encore son autorité (88y).

Cette lâche et perfide connivence d'un empereur chrétien avec des ennemis païens acheva de faire perdre à Charles le Gros son ascendant sur l'esprit des Franks, qui se fussent consolés, par la gloire de vaincre les Northmen, des maux qu'ils avaient soufferts. Les habitants de Paris surtout furent si indignés de ce traité, qu'ils refusèrent de permettre le passage sous leurs ponts aux bateaux ennemis; et les INorthmen furent contraints de traîner ces embarcations par terre.' avec un travail immense, jusques assez loin audessus de la ville '.

Siegfried remonta l'Oise avec son armée, dévasta les campagnes voisines, et brûla la célèbre église de Saint-Médard de Soissons, aussi bien que toutes les maisons royales qu'il trouva sur sa route. Les autres Northmen allèrent assiéger Sens; mais les habitants avaient appris de ceux de Paris qu'on pouvait vaincre les Barbares : après un siège de six mois, les Northmen se retirèrent. Ils furent plus heureux devant Meaux, dont l'évêque capitula à condition que les assiégés .sortiraient sains et saufs pour être conduits où il leur plairait : à peine étaient-ils à quelque distance, que les Barbares les enveloppèrent et les firent prisonniers. Revenus devant Paiis, pour le surprendre, les Northmen furent repoussés après quelques assauts. Ils se répandirent dans la Champagne, brillèrent Troyes, ravagèrent le pays jusqu'à Verdun et Toul. Pour la troisième fois, les voici devant Paris, demandant un passage pour leurs bateaux : leurs efforts échouent encore contre la valeur des habitants;

' Jnnal. Meten.f. Chron. de Gestis I\'ortinann. Duchesne, t. 2.

[An 888] I-IV. III. CHAHLES LE GROS. 277

rebutés et confus, ils sont de nouveau contraints de traîner leurs bateaux par terre. Ils allèrent assiéger Saint-Lô, accordèrent la vie à leurs adversaires réduits à capituler j mais, dès qu'ils les virent désarmés, ils les massacrèrent inîpitoyablen:îent^

Tant de maux sollicitaient la vengeance du Ciel. Dieu la réservait aux Northmen en Bretagne, où ils passèrent de la Neustrie, pour y exercer leurs brigandages ordinaires. Judicaël et Alain se disputaient alors le pouvoir. Ils tournèrent leurs armes contre l'ennemi commun. Judicaël, qui se pressa trop de livrer la bataille, la perdit avec la vie. Alain fit vœu que, s'il obtenait la victoire, il donnerait à Saint- Pierre de Rome la dîme de ses biens; tous les Bretons firent le même vœu, et ils remportèrent, en effet, une victoire si complète sur les Nortbmen, qu'à peine en écliappa-t-il quatre cents.

Au milieu de ces troubles, se consolidai^ la puissance des comtes particuliers, qui étaient en état de mettre^^ur pied des troupes nombreuses. Leur autorité s'accroissait à mesure que celle du roi diminuait. Charles le Gros, dont on méprisait la lâcheté, perdit bientôt le peu qui lui en restait. Du mépris on passa à la révolte.

Elle commença par la Germanie. Les Allemands voulaient un roi qui pût les défendre. Or Carloman, fils de Louis le Germanique, avait laissé un fils naturel, nommé Arnould (Eren-hulf"), à qui son oncle, Louis de Germanie, avait naguère cédé laCarinthie, et que l'on renommait autant pour son activité que pour sa valeur. L'attachement des peuples à la descendance, môme illégitime, de Charlemagne, et le mérite personnel dWrnould, fixèrent sur lui l'attention. Charles le Gros fut déposé à la diète de Tribur, et son neveu revêtu de son autorité en Germanie. L'infortuné, qui avait possédé de si vastes Etats, maintenant délaissé, se vit réduit à subsister des libéralités de l'archevêque de Maycnce. Il succomba peu de temps après sa déposition, l'an 888, après avoir éprouvé les plus grandes faveurs et les plus sensibles disgrâces de la fortune. On loue la tendre piété de Charles le Gros, son zèle et son respect pour les choses de Dieu, sa patience et sa résignation dans l'adversité. Ainsi, finit de misère ce puissant empereur, dans un monnslère situé à l'extrémité de la petite île de Relchenau, sur le lac de Constance. Voici son épitaphe, bien différente de celle de Chailemagne :

' Annal. lUelens.

* Ce nom signifie éminemment secourablr.

HyS HISTOIRE DE FRANCE. [An 888]

« Charles Je Gros, neveu de Cluirles le Grand, entra puissamment » dans l'Italie qu'il vainquit, obtint l'empire, et fut couronné » César à Rome; puis, son frère Louis de Germanie étant mort, w il devint, par droit d'hérédité, maître de la Germanie et de la "Gaule. Enfin, manquant à la fois par le cœur, par le génie et ■» par le corps, un jeu de fortune le jeta du faite' de ce grand « empire dans cette humble retraite, où il mourut abandonné de V tous les siens, l'an de notre Seigneur 888. »

Mais avec l'empereur s'en allait l'empire.

Arnould, roi en Germanie, joignit à ses possessions le royaume de Lorraine, qui s'étendait sur une grande partie de la Belgique, et dont les habitants avaient de l'affinité avec les Germains.

Quant à l'Italie, séparée de ses anciennes annexes, et bornée par la chaîne des Alpes, elle devint un royaume à part, que se disputèrent des prétendants de race germanique, mais naturalisés italiens depuis plusieurSjP|feérations ^

En Neustrie, la réacwon de l'esprit national sur l'influence étrangère (réaction que détermina la faiblesse de Charles le Gros, si déshonorante pour la jeune nation qui l'avait élu) se manifesta par l'exclusion donnée aux princes de race franke. La France, à qui nous pouvons, dès à présent, ne plus attribuer que ce nom, voulut un roi français. Pour être un État à part, elle sentait le besoin, comme elle voyait la possibilité, de décliner l'ascendant germanique. Or, s'y fût-elle soustraite entièrement, si son trône eût toujours été occupé par un roi frank? Les seigneurs, que leurs biens territoriaux, concédés par la dynastie germanique, attachaient au sol de France, prenant le parti du sol contre la dynastie, écaitèrent le prétendant légitime, Charles le Simple, fils posthume de Louis le Bègue, et à son exclusion proclamèrent roi de France ce même Eudes, comte de Paris, que l'on a vu défendre si vaillamrnent cette ville, lorsque Charles le Gros l'abandonnait si lâchement. Les belles actions de Robert le Fort, son père, sa propre valeur, la majesté de sa taille, tout désignait Eudes à la préférence des Français. 11 reçut donc l'onction royale à Compiègne, l'an 888, et promit à son sacre de conserver les biens des Eglises et de corriger les abus. C'était là une révolution complète : la lignée de

' Le duc de Spolète et le duc de Frioul, que les hommes de langue teutonique appelaient Tf'ite et Herne-gher { sage et tout à fait viril), mais qu'on noamiait en Italie Guido et Beringhiero (Guy et Bérenger). ( Aug. Thierry, Lettres sur Vhist. de France, p. 174.)

[An 888] Ï-IV- "ï- CHARLES LE GROS, 279

Charlemagne était repoussée comme anli-nationale, l'héritier de la couronne dépossédé, et un homme d'une autre race appelé au trône.

Cependant Gui, duc de Spolette, fils de Lambert et d'une fille de Pépin, roi d'Italie, voulut avoir sa part de la France. Il passa les Alpes à la tête d'une armée, et se fit sacrer roi à Langres. Mais ce prince italien ne put faire reconnaître son autorité.

Au contraire, Rodolphe, gouverneur de la Bourgogne Transjurane [Burgundie^ Bourgogne supérieure), étendue de pays comprise entre les Alpes, le Jura et les sources du Rhin, formant de son gouvernement un royaume dont la capitale était Genève, sut s'y maintenir, et même inquiéter ses voisins. Il fut couronné par quelques évêques et quelques seigneurs, qu'il assembla au monastère de Saint- Maurice d'Agaune.

Le royaume d'Arles subsistait toujours. Boson, roi d'Arles, étant mort dès l'an 887, la reine Hermengarde agit auprès des évêques pour faire élever son fils Louis sur le trône de son père. Mais elle ne réussit pas aussitôt, et il fallut toute l'habileté d'Hermengarde pour assurer le succès '. Les prélats du royaume d'Arles souhaitèrent d'être autorisés par le pape. L'archevêque de Vienne alla à Rome consulter Etienne V, qui approuva le dessein qu'on avait de placer Louis, fils de Boson, sur le trône de Provence. L'archevêque, de retour, tint une assemblée à Valence, où se rendirent les métropolitains de Lyon, d'Arles et d'Embrun. Il y exposa les besoins de l'Etat, le consentement d' Arnould, roi en Germanie, et celui du pape, dont il justifiait par la lettre qui lui avait été remise. Tous s'accordèrent donc à déférer la couronne au fils de Boson, malgré sa jeunesse, qui ne lui permettait pas encore d'aller en personne combattre les Barbares. Mais c'était beaucoup d'avoir dans ce prince le symbole de la nationalité provençale, la personnification des intérêts spéciaux de ces provinces : la bravoure et l'expérience des généraux pouvaient suppléer à l'insuffisance momentanée du chef. C'est ce qu'on marqua dans l'acte délection, qui est daté de l'an 890.

La Germanie, la Lorraine, l'Italie, la France, la Bourgogne Transjurane, la Bourgogne Cisjurane, la Bretagne, l'Aquitaine, la Marche d'Espagne ou Navarre, voilà les neuf principales fractions entre lesquelles l'unité de Chailemagne finit par être partagée.

Une comparaison toute matérielle, et qui peindra pour la vue,

' Conc. Valent. Conc. Labb., t. 9. Htst. de t Eglise gall., t. 8, p. 193.3

200 HISTOIRE DE FRANCE. [An 888]

rendra, nous l'espérons, parfaitement claire pour chacun l'idée que nous nous sommes faite de ce morcellement tl'un grand empire unitaire en neuf royaumes séparés '.

Peut-être quelques-uns de nos lecteurs ont-ils été en Suisse, et sont-ils montés au sommet du Rhigi. Alors, du point culminant de cette montagne, ils ont pu, en regardant autour d'eux, apercevoir neuf lacs renfermés dans les bassins que la main de Dieu leur a creusés : ils ont remarqué que chacun de ces lacs, séparé de ses voisins par l'exhaussement du terrain qui forme ses bords, différait, grâce à ces séparations, de tous lés autres, par la forme de ses rives et par la couleur de ses eaux. Eh bien ! qu'ils supposent un instant que, du sommet neigeux du mont Pilate, roule dans le plus grand de ces neuf lacs, dans celui des Quatre-Cantons, par exemple, un de ces blocs de glace qui, dans ce pays des hautes cimes, n'est qu'un fragment, tandis que pour nous ce serait une montagne. En tombant dans le lac, il y déplacera un certain volume d'eau ; cette eau s'élèvera au-dessus de ses rives, l'inondation gagnera de vallée en vallée, et bientôt les neuf lacs n'en formeront plus qu'un, car les terrains intermédiaires seront submergés.

Lac immense qui, le lendemain de ce jour, semblera avoir placé là son lit depuis le commencement des siècles, et qui cependant s'y sera couché de la veille ; espèce d'océan que l'on croira creusé partout à la même profondeur, et qui, à certains endroits, couvrira à peine la surface de la terre ; nappe d'eau incommensurable, uniforme de couleur à sa superficie, et qui gardera dans ses profondeurs ses reflets primitifs.

Qu'un voyageur ignorant gravisse alors le Rhigi, qu'on ne lui dise pas : " 11 y avait là neuf lacs qu'un accident, qu'une conquête d'eau » a réunis ; » certes il n'en verra qu'un, et par conséquent il reviendra convaincu qu'il n'y en a qu'un.

Cependant, par l'action de l'eau qui ronge la partie qui est en contact avec elle, par l'action de l'air qui ronge celle qui est en contact avec lui, le bloc de glace diminue, continuant néanmoins, tant qu'il existe, d'alimenter par sa fonte l'inondation qu'il a produite 5 seidement, c'est une île qui perd chaque jour de son étendue et de sa hauteur, et qui finit par disparaître entièrement.

Dès lors, le lac immense, dont la source accidentelle est détruite, commence à décroître; les pointes de terrain les plus élevées apparaissent peu à peu à sa surface ; c'est à son tour la terre qui ga-

' Alex. Dumas, Gaule et France, p. lf>l.

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gne, c'est maintenant l'eau qui se retire. A la disparition de la cause qui a trouble l'harmonie, l'harmonie renaît; les eaux rentrent lentement dans leurs limites naturelles, mais elles y rentrent. La première division se reproduit, et les neuf lacs reparaissent enfin isolés les uns des autres, et différant, comme auparavant, de forme et de couleur.

Alors, que le voyageur qui les a trouvés réunis en un seul retourne visiter les mêmes contrées; qu'au lieu du lac immense qu'il a vu, il compte ces flaques d'eau partielles. Qu'on lui demande les causes de ce changement, et il les épuisera toutes avant d'arriver à deviner juste.

Eh bien ! il en est ainsi du grand empire de Charlemagne, empire hétéi'ogène, à qui la conquête donna une apparence d homogénéité j océan d'hommes qui, à sa superficie, parut un instant former un seul peuple, tandis qu'un plongeur vigoureux, en pénétrant dans ses piofondeurs, eut distingué des races et des coutumes opposées, et entendu parler neuf langues différentes; nappe d'eau, dont la crue ne s'était arrêtée qu'aux grandes Umites, et avait couvert les limites intermédiaires.

Aussi, quand la main qui contenait ces peuples se fut glacée; quand le génie qui les enfermait tous dans un seul cadre se fut éteint; quand, enfin, la source de cette inondation guerrière se fut tarie, les Franks se retirèrent, comme des eaux égarées qui redescendent à leur lit. Les limites des royaumes submergés par l'empire reparurent. Chaque peuple reconnut le bassin qui devait le contenir ; chaque homme revint au centre où l'appelaient ses mœurs, sa langue, ses habitudes. Les fils d'un même père continuèrent bien de régner sur ces nations séparées; mais ce fut le roi qui adopta les mœurs de son peuple, au lieu de lui imposer les siennes; qui défendit les intérêts de ses sujets, au lieu de plier ses sujets à ses intérêts de famille; qui, de Frank qu'il était, devint Italien, Germain ou Bourguignon, selon que la main de Dieu l'avait poussé sur le trône d Italie, de Germanie ou de Bourgogne; et qui, déclarant la guerre, selon l'exigence de ceux sur lesquels il régnait, à ceux qui régnaient près de lui, s'inquiéta peu du degré de parenté qui les vmissait, et se soucia peu de mériter la qualification de mauvais frère et de mauvais fils, pourvu qu'il conservât le titre de roi.

De même, dit encore M. Alexandre Dumas ', nous avons vu de nos jours la main d'un homme de génie taillei-, dans notre Europe

' Gaulf et France, p. 155.

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rnodtirne, un empire sur le patron de celui de Charlemagne. Les frères de cet homme devinrent les préfets royaux qu'il établit au centre des pays conquis, dont la capitale devenait le chef-lieu d'un nouveau département de la France. Un instant cent vingt millions d'hommes obéirent à ses ordres; un instant il entendit crier aussi autour de lui, en neuf langues différentes : Vive Napoléon ! Napoléon le Grand ! Car lui aussi avait fait déborder la France, tant il y tenait de place ! lui aussi l'avait, comme une inondation, répandue sur l'Europe entière. Eh bien ! lorsque l'homme qui avait lâché les écluses de la conquête fut tombé, n'avons - nous pas vu bientôt chaque peuple reprendre sa place, chaque chef-lieu de département redevenir une capitale ?

En assistant aux funérailles des empires, on ne peut que s'écrier : Dieu seul est grand ! Dieu $eul e$t seul !

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