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EUDES

Du dernier démembrement de l'empire des Franks date, à proprement parler, l'existence de la nation française. Tous les faits qui s'y rapportent, loin d'être envisagés avec dégox\t comme des événements funestes, dit M. Augustin Thierry ^, doivent être recherchés soigneusement et détaillés avec intérêt : c'est sur eux que reposent véritablement les bases de notre histoire. Nos anciennes institutions, nos mœurs et notre langue sont un produit des deux révolutions politiques par lesquelles ont été séparés successivement les pays de langue romane et de langue tudesque, ensuite ceux de la langue d'oiir et de la langue d'oc. Le berceau du peuple français n'est ni la patrie des Franks au delà du Rhin, ni la Gaule dans toute son étendue, mais le pays d'entre Meuse et Loire. La position centrale du royaume compris entre ces limites devait lui fournir à la longue les moyens d'envahir et de s'assimiler en quelque sorte, l'un après l'autre, les États formés autour de lui sur l'ancien territoire gaulois. Tous les gouvernements qui se succédèrent en France depuis le x*^ siècle, quelque différents qu'ils fussent par leur constitution ou leur forme, tendirent tous également vers ce but. Ils ne l'atteignirent complètement qu'après bien des siècles, et de toutes les réunions territoriales opérées soit par la guerre, soit par la politique et les alliances, sortit enfin la nation actuelle, diverse d'origine, non-seulement pour ce qui regarde le mélange des Franks et des Gaulois, mais à cause de la différence primitive (les souverainetés, des langues et des traditions provinciales.

* Lettres sur l'hist, de France, p. 17ô. , , , ,^,v *

284 HISTOIRE DE FRANCE. [\n 888J

A la révolution terriioiiale de 888 correspondit, comme nous l'avons déjà indiqué, un mouvenient d'im autre genre qui porta sur le trône un homme complètement étranger à la famille des Carlovingiens, c'est-à-dire vm roi de France, par opposition au roi des Franks. Eudes (Ode ^) était le candidat national de la populacion mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État par elle-même, et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de guerres civiles, terminées, après un siècle, par l'exclusion définitive de la race de Charlemagne.

Cette race, toute germanique, se rattachant par le lien des souvenirs et les affections de parenté aux pays de langue tudesque, fait observer 31. Augustin Thierry -, ne pouvait être regardée par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle venait de se fonder leur existence indépendante. L'idiome de la conquête, tombé en désuétude dans les châteaux des seigneurs, s'était conservé dans la maison royale. Les descendants des empe-reurs franks se faisaient honneur de comprendre cette langue de leurs ancêtres, et accueillaient des pièces de vers composées par les poètes d'outre-Rhin ^. Mais, loin d'augmenter le respect pour l'ancienne dynastie, cette particularité de mœurs ne servait plus qu'à lui donner une physionomie étrangère qui blessait le peuple et 1 inquiétait sur la durée de son indépendance.

La suprématie des Germains sur tout l'Occident n'existait plus; mais elle était remplacée par des prétentions politiques fondées sur le droit de conquête, qui pouvaient aisément servir de prétexte à de nouvelles invasions, et qui menaçaient surtout la France, d'abord comme voisine, et ensuite comme seconde patrie des Franks*. Voilà ce qui avait déterminé le nouvel Etat à rompre entièrement avec les puissances teutoniques, et à leur ôter tout moyen de s immiscer dans ses affaires. C était par politique et par intérêt, que les grands du nord de la Gaule, Franks d'origine, mais attachés au sol, avaient violé le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pé-

* Ode, Ole ou Otite, sijïnifiait riche dans tous les anciens flinlectcs de la langue tudes-que; Rik ou Retch, qui voulait û\rv fort ou puissant, paraît devoir à l'accident de la conquête le sens qu'on lui donne auiouid'liui. On (li.*ait, dans la langue romani', Odes ou Eudcs'ftuuv le nominatif, et Odon ou Eudon {)Our les autres cas. (Aug. Thierry, Lettres sur l'hist. de France, p. 178.)

* Ibid.

^ Nous avons parle d'un chant triomphal composé en l'honneur de Louis III, après une victoire remportée sur les Northmeu près Saultcour en Vimcu. Voyez Recueil des historiens de France, t. 9, p. 9P.

* Aug. Thierry, Lettres sur l'hist. de France, p. 179.

[An 888J I-IV. IV. EUDES. 285

pin le Bref, et qu'ils avaient fait sacrer roi un homme de descendance saxonne '.

La jeunesse de Charles, fils posthume de Louis le Bègue, et le peu de talents qu il montrait, empêchèrent qu'un parti ne réclamât d'abord contre l'exclusion dont ce prince était l'objet. Mais enfin des réclamations se firent entendre, des partisans se groupèrent autour de 1 héritier de Charlemagne.

Eudes avait beau protéger la France contre les Northmen, sur les-

* Aimoin de Saint-Fleury, parlant, en 1005, de Robert le Fort, comte d'Anjou, qui luuui ut à Brisserie (800, eu CKiiihattant les \urtluiieu, elqui tut perc ù'Eudes et de HoOcit, dit tonneileuiLiit : Koibiit... honiuie de lace saxunue... (^Atta SS. uid. S. JJeiied., F. 2, secl. 4, p. Soi . ) — Alliénc des Trois - l'oiitaiues, qui écrivit deux siècles plus tard, fait observer M. Miclielet {hisc. de Fm/tce, t- 1, p. 4K>;, ua ilunc pas été, connue l'a cru M. de bisuioudi, le premier à donner celte géiiéa ogie. « Le» rois Kooert et Eudes tuieui lils Ue Robert le Fort, inar- M quis de la race des Saxons... iVlais les historien-, ue nous apprennent i ieu de » plus sur cette 1 ace. »^lhtd., p. 28j.} — Guillaamede Juuuéges :« Robert, comte »d Anjou, homme de race saxonne, avait deux lils, les pnnces Eudes et Ro- » beit, frère d'Eudes. ( Item, chron. de Strozzt, apud Script, rer. F/a/ic, t. lO, p. '278.) — Un aiiouyine, auteur d'une f te de Louis l' lll : ■■<■ Le lovaume passa » de la race de Charles à celle des comtes de l'aris, qui proveuaient d oi i^ine » saxonne. » — Helgald, Vie de Robert, cl:" L auj^uste famille de Robert, » comme lui même rassurait en saintes et humbles paroles, avait sa souche en wAusouie » {^Aii^onid, il faut peut-être lire irtj"(;'//a.''^. — Quelques historiens fout naître Robert en INeustrie; les uns à Séez {Scixiu, cuiius àuxo/iuiii ), les autres a Sai-seaa {Saxitictttii). Voyez la l'rétdce du t. lu des Historiens de France. Toutes ces opinions, ajoute M- iVlichelet {loc. cit.), bd coucilieiit et se conlii ment par leur divergence mime, en admeitant que Robert le Fort desccdaii des Saxons établis en iNeustrie, et particulièrement à Bajeux, où l harlemagne en avait transplanté des milliers, alin de dompter ce peuple lebelle. lout le rivage s'appelait littus Saxonicum. Les noms de Scez, de Saisseau, de la rivière de Sée, e.c, ont évidemment la même origine.

Le lecteur n'eu demeure pas m 'ins libre d'adopter une autre h5'pothèse sur la généalogie du comte Eudes. Voyez l" la Dissertation sur lu mythologie française, par tiuilet ; 2° l Unique nrii;ine dfs rois de France, par De Revy ; 3° la i\'otice généalogique et historique sur la maison de France.

Ou a faii de louables etloris pour rattacher la troisième race à la seconde, et la seconde à la piemièie {Hist. de France A. M. D. G., t. I, p. 82 et 127.) ■Voici comme on a raisonné :

Hubert le Fort, de qui Hugeus Capet descendit, descendait lui-niènic d Childebrand, lils de Pleclrude, lemiiie légitime de l'épin d'héiistal. Or Pépin d'Héristal (qui eut d'Alpaide, son autre femme, Charles Martel, père de Pépin le bref, premier roi de la seconde race) était lils de $'■• Begge, lille du R. Pé( in de L;inden, e; d'Ansegise, lils de S. Arnould. D'un autre ctité, S. Ainould dtsccndaii de Mérovée. De ces faits, appuyés de titres justdicatifs assez plausibles pour lixer le d'jute, on a conclu ([ue les deux premiè es races de nos rois ne sont que les deux branches d'une même tige, et que la iroisième n'esi ellemême (ju'un rejeton de la seconde : en d'autres Icrmes, que les trois races de nos rois n'en font <|u'iine, et que h s Hcuirbons, liéritit rs de S. Louis et de Uugues-Capet, le sont également de Charlemagne et de Qovis.

a86 HtSTOIllÉ DE TRAIVCE. [An 890]

quels îlvenaitderemporterunegrandeTictoireàMontfaticon(888)'; il avait beau poursuivre ces Barbares, et prouver, par des faits éclatants, qu'utile à la nation il remplissait la mission de là royauté telle que la comprenaient les Franks : le sang cailovingien criait trop llàùt pour n'être pas entendu. Et puis, il ne faut pas se représenter Eudes comme assis dans de paisibles possessions, ainsi que le furent après lui Hugues le Grand et Hugues Capet^; il n'avait qu'Un royaurtiê flottant ou plutôt qu'une armée ; c'était un cbef de partisans qU'on vit combattre tour à tour le nord et le midi, la Flandre et l'Aquitaine : il lui manquait cette consistance qui décourage et prévient la contradiction.

Un seigneur nommé Valtcaire osa le premier se déclarer ouvertement pour le jeune Cbarles : il s'empara de la ville de Laon^. Le roi Eudes vint aussitôt assiéger cette place, et, l'ayant prise, il fit couper la tête à Valtcaire, quoique son parent. Le supplice de ce seigneur irrita les autres partisans de Charles, et ne les effraya point. Ce fut comme Un signal qui les engagea à se prononcer de toutes parts en sa faveur. L'Aquitaine éclata comme la Neustrie. Foulques, archevêque de Reims, était à la tête du mouvement.

EUDES, CHAULES HI ou CHARLES LE SIMPLES

Ce prélat, profitant de la disposition des esprits, sacra Charles roi de France à Reims, assisté des évêques ses suffragants (890)^. Il fut dans la suite comme le tuteur et le ministre de ce jeune prince, et ne cessa d'écrire au pontife romain, ainsi qu'au roi de Germanie, pour qu'ils épousassent les intérêts de son pupille.

Le roi de Germanie, que Foulques sollicitait, montrait beaucoup de zèle pour l'observation des canons ^. Il croyait que le bon ordre ne se rétablirait point dans ses États, si l'on ne commençait par y rétablir la discipline. Dans cette vue, il fit assembler un concile des

' Abbonis versus de Bellis Paris., apud Script, rer. Franc, t. 8, p. 24. ^ Michelet, Hist. de France, t. 1, p. 419. ' Annal. Metens.

* Chron. Dilmari, apud Script, rer. Franc, 1. 10, p. 1 19 : Fuit in Occiduis parlibus quidam rex ab incolis Karl Sot, id est Slolidus, ironicè diclus. — Rad. Glaber.,1. 1, c. 1, ibid., p. 4 : Carolum Hebetem co^nommatyim. — Chron. Strozzian., ibid., p. 273 : Carolum Simpliceni. — Ciiron. S. Maxent., ibid., t. 9, p. 8 : Carolus FoUus. — KxchArà. Pictav., ibid., p, 22 : Karolus Siniplex sistSliiitus.

" nisl. de l'Eglise galL, t. 8, p. 195.

• Ibid., p. 201.

[An Ô95] I-IV. ÏV. — EUDBS, CHARLKS III. 287

evêques d'Allemagne et (le Lorraine, dans son palais de Tribiir, près Mayence, au mois de mai BpS '. Les évêques, ayant ouvert le concile par les prières ordinaires, lui députèrent quelques-ims d'entre eux pour lui demander s'il voulait protéger l'Eglise et la défendre selon le devoir d'im bon roi. « Pasteurs des Eglises de Jésus-Christ, » leur répondit Arnould, faites le devoir de vos charges, et comp- •> tez que vous me trouverez toujours prêt à combattre les ennemis » de l'Eglise et ceux qui Vous troublent dans votre ministère. » Cette réponse, transmise au concile, fut accueillie par le cri de F^ie au grand roi Arnouldl Puis on s'occupa de dresser des canons touchant les violences que plusieurs laïques se permettaient contre les clercs, et les usurpations des biens des Eglises. A cette assemblée se trouvaient les métropolitains de Mayence, de Cologne, de Trêves, et au nombre des évêques ceux de Strasbourg, de Verdun, de Metz.

Quant aux évêques français, les troubles dont la France était agitée ne leur laissaient pas la liberté de se réunir en concile.

Le roi Eudes continuait de faire la guerre à Charles le Simple, avec l'avantage que l'expéi'ience et la réputation assurent à un chef. La conduite même de Charles lui vint en aide; car ce prince, en se mettant sous le patronage du roi de Germanie, paraissait justifier àôn exclusion du trône de France. « Ne pouvant tenir, dit un an- « cien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla réclamer, en ï> suppliant, la protection du roi Arnould. Une assemblée puy> blique fut convoquée dans la ville de Worms; Charles s'y ren- » dit, et après avoir offert de grands présents à Ainould, il fut in- » vésti par lui de la royauté dont il avait pris le titre. L'ordre fut « donné aux comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de w la Moselle, de lui prêter secours, et de le faire rentrer dans son » royaume; mais rien de tout cela ne lui profita ^. »

Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique, ne réussit point à l'emporter sur le parti qu'on peut nommet français, dit M. Augustin Thierry^. Il fut plusieurs fois battu avec Son chef, qui après chaque défaite se mettait en sûreté, derrière la Meuse, hors des limites du royaume. Charles parvint cependant, à force d'efforts et grâce au voisinage de l'Allemagne, à obtenir

' Conc. Tribtir., c. 9, Cnnc.

* Carolus, vires Odonis ferre non valens, patrocinia Arnulplii supplcx exposcit... Sed neutrum horurn illi quicquam profuit. (Script, rer. Franc, t. 8, p. 73.)

* Lettre sur l'hist, <te France, p. 181.

388 HISTOIRE DE FRANCE. [An 805]

quelque puissance entre la Meuse et la Seine : ce qui fait dire à plusieurs historiens ' que le royaume fut divisé en deux parle cours de la Seine, et que Charles devint roi au nord, tandis qu'Eudes l'était ai! midi".

Un reste de la vieille opinion germanique, qui regardait les Welskes ou Wallons comme sujets naturels des fils des Franks, ajoute M. Augustin ihierry'^ contribuait à rendre cette guerre populaire dans tous les pays voisins du lUiin. A l'époque où nous sommes parvenus (895), Swinde-BakK', fils naturel d'Arnould, qui lui avait donné le royaume de Lorraine, cette fi'ontière de France, rassembla une forte armée sous prétexte d'aider son père, lequel projetait ime invasion en Italie; puis, tout à coup, saisissant le moment où Eudes était occupé à combattre les Northmen, il envahit le territoire français. A la tête de ses troupes, composées de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, il parvint jusqu'à Laon^; mais l'armée du roi le força bientôt de battre en retraite. Cette grande tentative ayant ainsi échoué, il y eut à la cour de Germanie une sorte de réaction politique en faveur de celui qu'on avait jusqu'alors qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu i"oi, et Arnould promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours à Charles le Simple *'.

Ce prince, en désespoir de cause, songeait à faire alliance avec les Northmen. Mais l'archevêque Foulques, qui était le plus ferme appui de son autorité chancelante, lui écrivit une Lettre vive et pressante pour l'en détourner" : « Croyez-moi, lui dit-il, vous ne » parviendrez jamais à la couronne, si vous prenez ces voies. Au >» contraire, le Seigneur, que vous irritez par là, ne tardera pas à » vous perdre. J'avais jusqu'à présent mieux espéré de vous; mais » je commence à voir que, si vous écoutez de mauvais conseillers, » vous perdrez en même temps le royaume de la terre et du ciel. Je

* Daniel, Abrogé de Phist. de France, t. 2, p. 200. Hist. de l'Église gall., t. 8, p. 204.

* Tune divisum est regnum in diias partes. A Rheno usque ad Sequanam fuit icffiium Caroli; et à Sequacà regnum odonis. {Script, rer. Franc, t. 8, p. 2 J3 )

^ Lettres sur l'hist. de France, p. 182.

•* Ce nom signifie agile et hardi.

" Qui cum Carolo erant conferunt se ad Zuendeboldum, ut juvet Carolo. {Script rer. Franc , t. 8, p. 91.) Collccto immenso excrcitu Laudunum venit. {Ibid , p. 1\.-) Annal. Meien.s. i.ultpr.ind, i. I , C. 8. Annal. Fuld , ad aun. 8%. |

® Ainol|)lius rex cum Odone GaJliarum rego pacem firmat, Caroloque Glio régis Ludovici Baibi muuera offerenti auxilium dcnegat. {Script, rer. Franc, t. 8, p. 249.)

' Intcr Excerpt. Epist. Fitlconis, apud Flod., 1, 4, c. 5.

[An 898] Ï^IV. IV. — CHARLES III. 289

)) VOUS conjure donc, au nom de Dieu, d'abandonner un dessein qui » serait la cause de votre perte éternelle, et de m'épargner, à moi » comme à vos autres fidèles sujets, un chagrin dont nous serions à » jamais inconsolables. Il serait plus avantageux pour vous de n'avoir » pas vu le jour que de vouloir régner par la protection du démon, » en vous alliant avec les païens. Si vous le faites, je aous déclare » que non-seulement j'abandonnerai votre parti, mais que moi et » mes suffragants nous vous excommimierons, vous et tous ceux qui » vous demeureront fidèles. » Charles ne se hâta point de conclure l'alliance projetée avec des Barbares et des païens, si odieux aux Français. Il renonça à l'espoir de rentrer en France, du vivant de son rival, dont il attendit tranquillement la mort. Elle arriva le 3 janvier 898.

Eudes laissait un fils nommé Arnould, que quelques-vms proclamèrent roi, mais qui mourut presqu'aussitôt.

CHARLES m ou CHARLES LE SIMPLE.

Le parti national, privé d'Eudes, n'avait plus ni point d'appui ni centre de réunion : aussi la restauration de Charles le Simple étaitelle imminente. Arnould, roi de Germanie, alors empereur, n'eut qu'à se montrer à la frontière avec une armée, pour faire ^'ésoudre la question de dynastie en faveur du descendant de la race germanique de Charlemagne.

Cependant, fait remarquer M. Alex. Dumas', Charles le Simple n'était pas rentré en France sans se décider à d'énoimes sacrifices. La reconnaissance lui fit faire d'immenses concessions territoriales à ses partisans, et la crainte à ses ennemis. Alors, plus que jamais, chaque seigneiu-, se plaçant au centre de ses terres, développa au milieu de TEtat une petite souveraineté individuelle. Le besoin de résister par ses propres forces aux invasions réitérées des Nor thmen fit que chacun de ces seigneurs organisa pour son compte ime défense personnelle, en rassemblant autant de troupes que sa fortune le lui permit; et de cette époque datent les compagnies soldées. Les plus faibles se mirent aux gages et sous la protection des plus forts : celui qui n'avait qu'un château releva de celui qui possédait ime ville; celui qui avait une ville fit hommage à celui qui connnandait à une province, et le gouverneur delà province releva directement

• Gaule et France, p. 119. * .

2go HISTOIRE DE FRÀNCB. [/^n flOO]

du roi. Ainsi se posèrent, dès cette époque, les fondements du grand gouvernement féodal que nous verrons s'organiser sous la troisième race '.

La royauté, affaiblie par ces concessions, le fut encore par la mort de Foulques, archevêque de Reims, conseil éclairé et sage ministre de Charles le Simple. Le roi, mécontent de Baudouin II, comte de Flandre, s'empara d'Arras, et donna à Foulques le monastère de Saint- Vaast, que Baudouin avait usurpé. Le prélat l'échangea avec un seigneur pour l'abbaye de Saint-Médard de Soissons. Mais Baudouin nourrit contre lui un vif ressentiment et le fit bientôt assassiner (900).

Tant de crimes et de violences, en dissolvant la société politique et civile, paraissaient ruiner aussi lEglise. Mais l'édifice de l'Eglise est divin. Pendant qu'on la déshonorait par des excès, elle faisait de nouvelles conquêtes, soumettant à son obéissance plusieurs des nations qui l'avaient désolée. On va même voir la main de la religion cicatriser la plus cruelle plaie de la France. Le Dieu de Clovis sera adoré par Rollon. Encore une fois le royaume de France est l'œuvre des évêques ! Ce sont eux qui ont soustrait les Gaulois à la hache des Franks, puis les Franks à l'épée des Danois, en faisant embrasser aux vainqueurs la religion des vaincus, en leur faisant échanger leur barbarie païenne contre la civilisation catholique.

Les Northmen, qui avaient commencé à s'établir dans quelques endroits de la Neustrie,ne semblaient point éloignés du royaume de Dieu ^ Il était plus aisé de les convertir que de les vaincre, car ils n'étaient pas fort attachés à l'idolâtrie. S'ils massacraient les prêtres et les moines, s'ils pillaient les autels, ce n'était plus généralement la haine du christianisme qui les armait. Ils en voulaient moins à la foi des Français qu'à leurs trésors, et surtout à ceux des églises. Comme ils avaient la plupart de l'esprit et de la pénétration, ils estimèi'ent la religion chrétienne dès qu'ils la connurent. Quelquesuns d'entre eux avaient reçu le baptême dans le Nord, par le ministère des missionnaires franks. Plusieurs le reçurent dans la Gaule, avant même d'y avoir un établissement fixe. Mais, par un reste de barbarie, en changeant de croyance, trop souvent ils ne changeaient pas de mœurs, ^t, continuant de vivre de rapines, ils affligeaient la reli<yion qu'ils venaient d'embrasser. Quoi qu'il en soit, im grand nombre de Northmen étaient déjà convertis à la foi, avant qu'on leur eût cédé la partie de la Neustrie qui a été appelée de leur nom

» Uist, de l'Eglise gall., t. 8, p. 214.

[An 910j ^IV. IV. — CHARLES III. api

Normandie. Il y en avait des milliers dans la province ecclésiastique de Rouen ; il y en avait également dans celle de Reims, dont le nouvel archevêque, Hervée, commençant à les craindre moins depuis qu'il appréciait leurs heureuses dispositions, n'hésita pas à transférer le corps de S. Rémi, de la cathédrale où il était en dépôt, au monastère du saint apôtre, d'où la crainte des Barbares l'avait fait enlever, parce que ce monastère était situé hors de la ville. La translation eut lieu le 28 décembre 901, en présence de Charles le Simple, de Richard, duc de Bourgogne, et d'un grand nombre de seigneurs '.

Mais, si les Northmen qui parcouraient la Belgique ne donnaient plus d'alarmes, en revanche ceux qui s'étaient établis du côté de la Loire ne demeurèrent pas longtemps tranquilles. Deux de leurs chefs, nommés Erith et Bathet, svupiirent, l'an 90 3, la ville de Tours, et y brûlèrent vingt-huit églises, entre autres celle de Saint- Maurice, depuis Saint-Gatien, qui est la cathédrale, et la célèbre égUse de Saint-Martin, qu'on rebâtit, grâce aux libéralités de cinq seigneurs du pays, des chanoines et des habitants de Tours, qui se dépouillèrent volontiers, pour contribuer à cette bonne œuvre, du peu de biens que les Northmen leur avaient laissés -,

Vers ce temps (901), Louis, fils de Boson, et son successeur dans le royaume d'Arles, alla à Rome sur 1 invitation des grands d'Italie et s'y fit couronner empereur par le pape Benoît. Mais cet honneur, qu'il avait ambitionné, lui coûta cher; car, moins de deux ans après, il fut pris et aveuglé par Bérenger. 11 vécut encore plusieurs années, conservant le titre d'empereur. Sa disgrâce lui inspira d'admirables sentiments de piété, dont il donna des marques par ses libéralités envers diverses Eglises. Il mourut après l'an 022 on ne sait quelle année, et avec lui finit le royaume d'Arles. Ce prince est connu dans l'histoire sous le nom de Louis l'Aveugle '*. La piété des souverains était secondée par le zèle des évêques. En France, ceux des provinces de Reims et de Rouen ne négligeaient rien poiu' remédier aux maux de l'Eglise et surtout au tlépérissement des monastères, comme le prouvent les canons d'un concile de Trossi (909). Dieu suscita, d'ailleurs, un restaurateur de la discipline monastique dans la personne du B. Bernon, qui jeta, l'année suivante (910), les fondements du monastère de Cluni, d'où l'esprit de la vocation religieuse, qu'il y ranima, se répandit partout.

' Ilist. de l'Eglise galL, t. 8, p. 201.

* Ludovicus Orbus. {Ibid., p. 218.)

* Histor. Dom. Amhaz., Serni. Ord., in Bihliotii. Clun.

292 HISTOIRE DE FRANCE. [An 910]

Ce n'était pas assez de rétablir la règle clans les monastères : il fallait rétablir les monastères mêmes. La plupart avaient été ruinés par les Northmen, et l'on n'osait les rebâtir, parce qu'on craignait à tous moments de nouvelles courses de ces Barbares. Enfin il plut à Dieu de tarir celte source de calamités.

Rollon, le plus brave des chefs northmen, était venu piller la Gaule dès l'an 876. Il avait même assisté pendant quelque temps au fameux siège de Paris. Ensuite il était passé en Angleterre; et, de retour en Gaule, il n'avait cessé d'y exercer les brigandages ordinahes à sa nation. Victorieux partout, excepté devant Chartres, il se vengea de cet échec par les cruelles expéditions qu'il dirigea vers d'autres points du territoire. Les seigneurs français trouvaient leur intérêt dans la continuation des troubles, à la faveur desquels les puissances locales s'établissaient sur les ruines de l'unité. Le roi, au conti'aire, avait intérêt à les faire cesser; et les plaintes du parti national, qui lui reprochaient sa faiblesse, lui montrant que la révolution contre laquelle il avait lutté n'était qu'assoupie, il cherchait à se ménager ailleurs un point d'appui. Convaincu qu'une réconciliation complète avec le parti français était impossible, qu'une guerre avec les Northmen était douteuse, que sa défaite, en fortifiant les ennemis de la race germanique, amènerait sa déposition, il réfléchit qu'étrangers aux intérêts nationaux de la France ou aux intérêts germaniques de l'empereur, Rollon et son armée pourraient lui être d'un puissant secours pour comprimer les mécontents ou pour combattre l'inlluence de son protecteur '. Alors il n'hésita plus, et chargea Francon, archevêque de Rouen, qui était bien connu de Rollon, de négocier la paix avec les Northmen.

Le prélat, s'étant rendu au camp du chef barbare, lui parla avec la liberté d'un apôtre et l'autorité d'un grand évêque "^ : <c Grand ca- » pitaine, dit-il, avez-vous résolu de faire toute la vie la guerre aux i> Français? Croyez-vous que vous soyez une divinité.^ JV'êtes-vous » pas un homme pétri de limon, cendre et poussière, comme les î) autres? Songez plutôt qui vous êtes, quel vous serez, qui vous 5) jugera... Si vous continuez comme vous avez commencé, vous » n'aurez d'autre partage que l'enfer; et dans cette triste demeure » vous ne serez plus en état de faire la guerre à personne. Mais, si 5) vous voulez embrasser la religion chrétienne, vous jouirez de la » paix en ce monde et en l'autre. Le roi Charles vous cède toute

* Gaule et France, p. 120.

- Dudo, 1. 2. Hist. de i'EgUse gall., t. 8. p. 244:

[An 910] LIV. IV. CHARLES III. ig'^i

» cette terre maritime que vous et Hastings avez ravagée, et il vous « offre sa fille Giselle en mariage, pour être le nœud et le gage de » la paix. Si c'est l'amour de la gloire ou l'intérêt qui vous fait agir, >' pouvez- vous rien espérer ou de plus glorieux pour vous, ou de » plus avantageux pour votre nation? »

Ces propositions étaient fort au gré de Rolloa. Cependant, avant de les accepter, il dut les soumettre à ses guerriers, afin de leur prouver qu'il ne voidait pas profiter sans eux du fruit des victoires qui leur avaient coûté tant de sang. Ils répondirent qu'ils avaient assez fait la guerre, qu'il était temps qu'ils jouissent en repos de la récompense de tant de peines. On convint donc que, pour conclure le traité d'alliance, RoUon s'aboucherait avec le roi à Saint-Clair, sur les bords de la rivière d'Epte.

Le chef northman, qui n'était pas moins habile négociateur que vaillant guerrier, ne désespéra pas de rendre le traité encore plus avantageux pour sa nation. Il renvoya l'archevêque Francon au roi, pour lui représenter que le pays qu'on voulait lui céder était inculte faute d'habitants, et entièrement désolé par les guerres précédentes; qu'ainsi on devait y joindre quelque autre province d'où il pût tirer des vivres pour faire subsister son peuple. Cette exigence chagrina fort le roi : mais son conseil, qui voulait finir la guerre, lui fit entendre que, dans les conjonctures présentes, il fallait tout sacrifier pour acheter la paix et gagner à Jésus-Christ une nation si belliqueuse ; car la conversion des Northmen était une des conditions du traité, et ils ne se montrèrent pas difficiles sur ce point. En conséquence, on offrit de plys la Flandre à Rollon. Il la refusa ; mais accepta la Bretagne, qui paraît ne lui avoir été cédée que pour un temps. On a dit qu'on ne devait pas s'étonner que llollon eût réussi, parce que c'était le plus rusé des Northmen qui traitait avec un prince français que son peu de talent pour le gouvernement a fait surnommer le Simple ou le Sot. Il n'était pas si sot pourtant, dit M. Michelet ^, de s'attacher ces Northmen, et de leur donner l'onéreuse suzeraineté de la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmen les uns par les autres.

Dès qu'on fut convenu des articles, Rollon alla saluer le roi, auquel il fit hommage en mettant ses mains dans celles du prince, comme cela se pratiquait quand on recevait quelque investiture; et le roi lui déclara qu'il lui donnait tout le pays qui s'étend depuis l'Epte jusqu'à la mer, et qui depuis a été appelé Normandie, du nom

' Hist. de France, t. 1, p. 41 2. ] .Ti

tgi HISTOIRE DE FRANGE. [An 91 2 1

des Normands (Northmen), ses possesseurs, avec la princesse Giselle en mariage, et la Bretagne pour la subsistance de ses sujets, jus- (ju a ce que la INeustiie fût repeuplée et cultivée '.

On s'empressait de contempler le fameux RoUon, qui avait été jusque là la terreur des Français, et ce fut pour la première fois qu'on le vit sans crainte. Ce chef des Normands (ainsi les appellerons-nous désormais) parut devant le roi avec un air de fierté et de noblesse mêlé d'un reste de férocité. Lorsqu'il fut question de fléchir le genou devant son suzerain et de baiser le pied du prince, le Danois, accoutumé à ne connaître d'autre force que celle de l'épée, jura qu'il ne se mettrait à genoux devant personne. On obtint enfin de lui qu'un de ses officiers accomplirait à sa place cette cérémonie, que l'on regardait comme indispensable. Mais celui qu'il choisit pour le remplacer, soit par maladresse, soit par insolence, prit si rudement le pied du roi, et le leva si haut, qu'il fit tomber Charles à la renverse ^. Cet incident fit rire les uns et murmurer les autres. On prit pourtant le parti de ne pas se fâcher, et l'on se sépara satisfait (911).

L'archevêque Francon s'appliqua à instruire Rollon des mystères de la foi. Le nouveau duc de Normandie fut bientôt en état de recevoir le baptême. Francon le baptisa au commencement de l'année 812, et le comte Robert, frère du roi Eudes, qui lui servit de parrain, lui donna son nom avec de riches présents. Dès que Rollon eut été baptisé : « Apprenez -moi, dit -il à l'archevêque, '> quelles sont les églises les plus célèbres et les plus respectables de « mon duché? — Ce sont, répondit Francon, les églises de Notre- « Dame de Rouen, de Notre-Dame de Bayeux et de Notre-Dame >> d'Evreux, celles du Mont-Saint-Michel, de Saint-Pierre de Rouen, » c'est-à-dire Saint-Ouen, et de Saint-Pierre de Jumiége. — Mais, » dans notre voisinage, ajouta le duc, quel est le Saint le plus puisai sant auprès de Dieu ? » F'rancon lui dit, d'après la tradition alors répandue, que c'était S. Denis, Grec de nation, converti par S. Paul et envoyé en Gaule par S. Clément. « Eh bien, reprit le duc, avant 1' de partager ma terre aux chefs de mon armée, j'en veux donner -► une partie à Dieu, à la Sainte Vierge et aux saints patrons que ') vous m'avez nommés, afin de mériter leur protection. » Et en effet, pendant les sept jours qui suivirent son baptême, et durant lesquels il porta l'habit blanc, selon la coutume, il donna chaque jour ime terre à quelqu'une des sept églises que l'archevêque lui

' Histoire fie l'Eglise geill., t. 8, p. 246. * Guillelm. Gemetic, 1. 2, c. J7.

[An 913] I^lV. IV. • CHARGES III. 293

avait indiquées. Il partagea ensuite les domaines de son duché à ses guerriers. Chefs et soldats ayant été instruits dans la foi, ils reçurent presque tous le haptèine en peu de temps : l'exemple du duc était pour la plupart le plus puissant motif de s'instruire; mais la grâce acheva heureusement ce que la politique semblait avoir commencé.

Il n'y avait que la foi de Jésus-Christ qui pût soumettre et civiliser cette nation belliqueuse et féroce. Rollon ou Robert parut, après sa conversion, aussi aimable et aussi religieux qu il avait jusqu'alors paru terrible. On ne l'avait cru que grand homme d'épée; il lit voir qu'il était grand homme de justice, et qu'il ne savait pas moins se faire obéir de ses sujets par ses ordonnances, qu'il avait su se faire craindre des étrangers par ses armes (91 3). Il s'occupa de promulguer des lois pour policer son nouvel Etat; et, comme les Northmen avaient été accoutumés au pillage, il en publia de très-sévères contre le vol. Elles furent si exactement observées, qu'on n'osait même pas ramasser ce qu'on trouvait, dans la crainte de passer pour l'avoir volé '. En effet, le duc ayant un jour suspendu un de ses bracelets aux branches d'un arbre sous lequel il s'était reposé pendant une partie de chasse, et l'ayant oublié, ce bracelet y demeura trois ans, sans que personne osât l'enlever : tant on était persuadé que rien ne pourrait échapper aux recherches et à la sévérité de Hobert. Son nom seul inspirait une telle terreur, qu'il suffisait de le réclamer, quand on souffrait quelque violence, pour forcer tous ceux qui l'entendaient à courir sus au malfaiteur. Longtemps même après la mort du prince, ce nom, prononcé par les opprimés, était un ordre aux magistrats d'accourir et de faire bonne et prompte justice. De là l'usage normand de pousser, dans les grandes détresses, la clameur de haro, ce mot venant de l'exclamation Ah ! Hrolf! qu'avaient coutume de jeter ceux qui appelaient le duc à leur aide""^. Voilà les prodiges du christianisme, voilà l'œuvre dé la religion catholique. Elle civilisa les Normands, comme elle avait civilisé les Franks : en un mot, elle fonda la société moderne.

Les Normands convertis devinrent d'autres hommes. Ils s'appliquèrent à l'agriculture; et, comme ils étaient également laborieux et industrieux, et que les terres qu'on leur avait cédées étaient bonnes, ils firent de la Normandie l'une des provinces les plus riches et les plus fertiles de la France. Ils n'oublièrent cependant pas le métier de la guerre, pour laquelle \s conservèrent de l'inclination. Robert

' Guillelm. Gemctic.,Jl. 2,'c. 20.

» Gaule et France, p. 123.

2g6 HISTOIRE DE FRANCE- Un 9131

s'efforça surtout de dédommager la religion des maux qu il lui avait faits : il rebâtit plusieurs églises ruinées, et rendit en peu de temps, dans son duché de Normandie, le christianisme aussi florissant qu'il avait été désolé auparavant. Telle fut la fin heui'euse que la Providence mit, du moins pour im temps, aux calamités que la France souffrait depuis tant d'années do la part de Barbares idolâtres. Ainsi fut fondée cette célèbre colonie de Normands, dont le sang, mêlé à celui des Franks, donna des rois à l'Angleterre et à la Sicile.

Le comte Robert, parrain du duc de Normandie, profitait du mécontentement qu'inspirait au parti national le traité que venait de signer Charles le Simple. Frère du roi Eudes, il n'avait ni moins de talents, ni moins d'ambition. D'ailleurs, il ne doutait pas qu'il ne fût secondé dans ses enti^eprises par son filleul, dont la puissante protection l'eût mis en état de tout oser. Son attente, en cela, fut déçue.

Il est vrai que la fondation du nouvel Etat sur le territoire gaulois eut à la longue des résultats tout différents de ceux que Charles le Simple s'était promis '. Le duché de Normandie servit, pour ainsi dire, à flanquer le royaume de France contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains ou flamands. Les ducs normands, politiques habiles et guerriers .infatigables, en intervenant dans la querelle de dynastie, demeurèi'ent indifférents à l'avantage personnel de la postéiité de Charlemagne ou de ses compétiteurs. S'ils s'immiscèrent dans des disputes qui leur étaient étrangères, c'est qu'ils cherchèrent une occasion soit de reculer leurs frontières aux dépens de la France, soit de devenir plus indépendants à l'égard de cette couronne dont ils s'étaient reconnus vassaux. Aucun motif national ne les entraînait, comme les rois de Germanie, vers l'un des deux partis rivaux : ils balancèrent donc quelque temps avant de se décider. Rollon, premier duc de Normandie, demeura fidèle au traité d'alliance qu'il avait conclu avec Charles le Simple. Le comte Robert l'ayant fait sonder -, il répondit aux envoyés de ce seigneur qu'il ne lui prêterait pas le secours de ses armes pour détrôner le roi.

Cependant l'antipathie nationale, dont la race toute germanique de Charlemagne était l'objet, se fortifiait de jour en jour de l'antipathie personnelle que les grands du royaume de France nourrissaient contre Charles le Simple. Le roi accordait une entière con-

' Augustin Thierry, Ltttri's sur l'hisf' (h France, p 183- ' Dudo, 1. 2.

[An 920] LIV. IV. CHARLES III. v ig^

fiance à son ministre Haganon. Celui-ci, jaloux de l'influence qu'il exerçait sur l'esprit de son maître, ne souffrait pas que personne la partageât avec lui '. Il avait soin d'ëcarter les seigneurs français, empêchant même qu'ils ne parlassent au roi. l\Iais ce qu il faisait poiu" affermir sa fortune fut ce qui la renversa. La conduite d'Haganon indisposa tous les grands contre le favori et contre le prince, qui semblait se contenter du nom de roi et laisser l'autorité à son ministre. L'un devint odieux, l'autre méprisable. Une conjuration s'ourdit, et, sous prétexte d'abattre Haganon, on voulut frapper * Charles. Pour prévenir ou déconcerter la conspiration, dont il avait pénétré le secret, le roi assembla un concile, où se trouvèrent seize métropolitains, avec plusieurs marquis et comtes : il y fit excommunier ceux qui manqueraient à la fidélité qu'ils lui devaient ^ La crainte des censures arrêta pour quelque temps les moins factieux; mais il resta dans les esprits un levain de révolte, qui fermenta sourdement avant de se produire d'une manière ouverte.

Ce délai n'eut, d'ailleurs, d'autre effet que de permettre aux ducs et aux comtes de mieux asseoir leur indépendance dans leurs gouvernements respectifs. Partout cette tendance à convertir le pouvoir délégué en un pouvoir propre et personnel était la même. Le royaume de Lorraine, qui s'étendait sur une bonne partie de la Belgique, ayant été réuni aux Etats de Chailes le Simple, après la mort de l'empereur Arnould et celle de ses enfants, le roi y établit un duc nommé Gislebert, qui s'arrogea bientôt toute l'autorité.

L'acquisition du royaume de Lorraine, dont les seigneurs avaient ' appelé Charles le Simple aussitôt que la ligne masculine des Carlovingiens s'était éteinte en Germanie, dédommageait la France de ce qui avait été cédé aux Normands. Le parti national n'en tint pas compte au roi. Robert, expression de ce parti, dont l'aversion pour l'influence teutonique augmentait avec le temps, animait les seigneurs au point que Charles le Simple se vit abandonné presque de tous ceux qui composaient l'assemblée tenue à Soissons, l'an 920. Mais Hervée, archevêque de Reims, lui demeura fidèle.

Déjà Hincmar, titulaire du même siège, avait été le soutien de Charles le Chauve, qui, dans la première époque de son règne, ne voyait que par les yeux de ce prélat ^ ; il avait encore dirigé Louis

' Conrad. Usperg.

* Epist. CaroH ad episc.

' Non solùm de rébus ecclesiasticis..., etc. (Frodoard, 1. 3, c. 18.)

"iyS HISTOIRE DE FRANCE. [An 922]

le Bègue ', et fait roi Louis III ^ Foulques, successeur d'Hincmar, avait été le protecteur de Charles le Simple en bas âge : il l'avait couronné à l'âge de quatorze ans, avait traité pour lui avec l'empereur Arnould et le roi Eudes, et l'avait fait enfin roi en 898 ''. A son tour, Hervée avait signalé sa fidélité (g 1 9) en venant défendre Charles le Simple, avec quinze cents hommes d'armes, contre l'invasion des Hongrois '^, peuples barbares qui prenaient la place des Normands, et qui, sans en avoir la valeur et l'adresse, en avaient l'avarice et la cruauté. Ils se répandirent comme un torrent sur les bords du Rhin et dans le royaume de Lorraine, saccageant les monastères et les autres lieux consacrés à la piété. En 920, Hervée eut encore la gloire de ramener à Charles le Simple ses vassaux révoltés, et de raffermir sa rovaulé chancelante ^. Pour le mettre en sûreté contre ses ennemis, il le conduisit dans le diocèse de Reims, ù oil le retint sept mois durant, jusqu'à ce que la plupart des seigneurs se fussent soumis.

Mais Hervée lui-même finit par abandonner la cause germanique, dont Charles était le représentant aux yeux des Français, pour embrasser celle du parti national, qui, sous la direction du comte Robert, leva de nouveau l'étendard de la révolte.

CHARLES III ou CHARLES LE SIMPLE, ROBERT F".

Robert l" ^ (Rod-berht), frère du roi Eudes, ayant été lui-même élu roi de France, l'an 922, par le parti de l'exclusion, Hervée le sacra dans son église le 3o de juin; mais il mourut trois jours après.

Le nouveau roi ne jouit guère plus longtempsde son titre. Charles le Simple rassembla une armée, principalement composée de Lorrains; Guillaume, comte d'Auvergne, et Raymond, comte de Toulouse, se joignirent à lui avec quelques troupes ; tous trois alors marchèrent vers Soissons où les attendait l'aimée nationale. Robert,

' Hincin., Epist., apud Script, rer. Franc-, t. 9, p. 254.

' V.^0, ciim collCj'Tis mois et cseteris Dei ac progenitorum vestrorum fidelibus. vos eleiii ad regimen regni, sub conditinne débitas leges servandi. (Hincmari ad Ludoi\ III Epist., apud Hincm. opcr., t. 2, p. 198.)

^ Cliron. Sithiense, apud Script, rer. Franc, t. 9, p. 72. Frodoard, 1. 4, c, 3 et 5.

* Frodoard, 1. 4, c. 14.

" Cliron. Tur., apud Script, rer. Franc, t. 9, p. 50. Frodoard, 1. 4, c. 15.

* Le nominatif roman était Roberz, et Robert ne s'écrivait que pour les autres cas.

[An 923] Liv. IV. — CHARLES III, RAOUL. agg

dit M. Alexandre Dumas ', était dans ses rangs, armé de toutes pièces, c'est-à-dii^e dune cuirasse de mailles, d'un casque et dune lance. Cette dernière arme, peu connue sous la première race, venait d'être adoptée par les hommes de guerre. Afin d'être mieux reconnu de ses soldats, il avait tiré hors de sa visière sa barbe, qui était longue et toute blanche. Cette circonstance fut cause de sa mort. Désigné à ses ennemis par cette marque distinctive, Robert tomba sur le champ de bataille, frappé, disent les uns, d'un coup de sabre que lui donna le comte Fulbert, atteint, disent les autres, d'un coup de lance dont le perça Charles le Simple. Mais sa mort ne termina pas le combat. Son lils Hugues, qu'on surnomma depuis le Grand, se mit à la tête des troupes, et, exalté par la vengeance, tailla en pièces l'armée royale.

Alors, Herbert, comte de Vermandois, parent de Charles le Simple, et le plus puissant des seigneurs français, attira le roi à Saint-Quentin, par les faux serments qu'il lui fit d'un attachement inviolable à son service. 11 ne l'eut pas plutôt à sa discrétion, qu'il le retint prisonnier. Cette trahison secondait les dispositions des seigneurs, qui offrirent à Hugues la couronne qu'ils avaient donnée à son père.

CHARLES in ou CHARLES LE SIMPLE, RAOUL.

Hugues refusa le trône, et sollicita les voix des seigneurs pour son beau-frère Raoul ( Rad-Hulf ^ ), duc de Bourgogne, qu'ils acceptèrent (923), tant l'homme leur était indifférent, pourvu qu'il ne fut pas de race germanique ^ !

Cependant Charles le Simple, captif de Herbert, était transféré à Château-Thierry. La reine Odgive, sa seconde femme, fille d'Edouard f', roi d'Angleterre, se sauva dans le royaume de son père avec son fils Louis, qui était en bas âge, reste précieux de la famille de Charlemagne.

• Gaule et France, p. 124.

' Ce mot siiinifie promptement secoiirable. Dans rancicnne langue française, on écrivait au nominatif li/iouts ou Rnouix, et Raoul aux autns cas.

"'Alexandre Dumas, Gaule et France, p. 124. On convient, dit Antjuetil, qu'il ne tint qu'à Huj-ues de prendre la couronne. Il en laissa la disposition à Emma, sa sœur, qui ava.t épousé Raoul ou Rodolphe, duc de Bourjïogne. Il envoya lui demander lequel elle préférerait pour roi, de lui ou de son époux : elle répondit, faisant allusion à l'une des cérémonies de l'hommage, qu'elle aimait mieux baiser le ^enou de sou mari que celui de son frère. Raoul fut couronné, et Hugues resta son principal appui. {Hist. de France, t. l,p. 442.)

3oO HISTOIRE DE FRANCE. [An 925]

Raoul profita de la perfidie du couitc de Vermandois avec d'autant plus d'avantage qu'il n'y avait pris aucune part. Il se fit sacrer à Soissons par l'archevêque de Sens le i3 juillet 92?) '.

Mais sou autorité ne lut point reconnue en Aquitaine, province longtemps gouvernée par des chefs du sang de Clovis. Le testament d'Afred, duc d'Aquitaine, conunence ainsi : Reqe terreno déficiente, Clirislo regnauLe. Dans d'autres actes on trouve cette date: Chrusto régnante et regeni expectante. Un ancien Cartulaire de tîrioude est daté de cette manière : « Fait le v, avant les ides d'oc- « tohre, la quatrième année depuis que les Français ont dégradé >) leur roi Charles, et élu, contre les lois, Rodolphe ( Raoul ) pour » leur roi. » Guillaume, duc d'Aquitaine, réclama même son droit personnel à la couronne, comme descendant des rois de la première race; mais il fut vaincu.

D'un autre côté, les Normands étahlis dans la Neustrie, sous prétexte de venger Charles le Simple, recommencèrent leurs courses. Le hrave Rollon était mort dans un âge fort avancé, dès l'an y 17, et il s'était encore acquis plus de gloire en poliçant ses peuples pendant la paix, qu'il n'avait fait par tant d'exploits njilitaires ^. Rollon avait soutenu, quoiqu'assez faiblement, le roi héréditaire contre Robert F"", roi élu. La même politique fut d'abord suivie par son fils Guillaume ( Wil-helm^), surnommé Longue-Epée, qui gouvernait la Normandie avec autant d'autorité et avec plus de bonté que son père. Croyant que la générosité deniandait de lui qu'il secourût le roi captif, il fit marcher des troupes contre Raoul. Mais les soldats normands, se souvenant de leur premier métier, songèrent plus à piller le peuple qu'à délivrer Charles le Simple '*. Ils ravagèrent les territoires d'Amiens, de Beauvais et d'Arras, jusqu'aux portes de Noyon. Amiens et Arras furent brûlés (93 5).

Ainsi procédaient également ces Hongrois, dont nous avons parlé, et qui de la Lorraine et de la Bourgogne, passèrent dans le Languedoc et dans la Provence, pour pénétrer en Italie ^. Heureusement, ils furent défaits par un jeune et vaillant marquis, nommé Pons. En même temps, le ciel combattant pour les chrétiens, une maladie contagieuse se mit dans l'armée des Barbares et en fit périr une grande partie.

» Chron. S. Petr. V'm, Spicil., t. 2.

* Hist. de l'Eglise galL, t. 8, p. 267.

^ Ce mot signifie protégeant volontiers.

* Flod., in Chron.

* Hist. de l'Eglise galL, t. 8, p- 26".

[An 925] I^IV. IV. — CHARLES III, RAOUL. 3oi

Les représailles des Français contre les Normands ne furent pas moins terribles. Ils allèrent piller la Normandie, et prirent la ville d'Eu, où ils passèrent au fil de l'épée la garnison, composée de mille Normands ^ Une autre armée d'hommes du Nord, encore idolâtres, venus par la Loire, après avoir exercé les plus grands ravages dans la Bretagne et dans les provinces voisines, avait été battue. Cependant, pour acheter d'eux la paix, on leur avait cédé des terres dans le comté de Nantes, où ils demeurèrent mêlés avec les anciens habitants du pays.

D'api'ès ce que nous avons dit du caractère de Guillaume Longue- Epée, second duc de Normandie, on peut absoudre ce prince des excès auxquels se livraient ses soldats. Héritier de toutes les belles qualités de Rollon, sans en avoir les défauts, il montJt'ait plus de douceur envers ses sujets, plus de piété envers Dieuj et, quoiqu'il aimât moins la guerre, il n'avait pas moins de bravoure. Le rétablissement de plusieurs monastères, entre autres de celui de Jumiége, détruit par Hastings, prouve sa religion.

Un jour qu'il chassait dans la forêt de Jumiége, il trouva deux moines occupés à relever les anciennes ruines du monastère, pour construire quelques cellules ^. Ils lui offrirent des rafraîchissements conformes à leur pauvreté, savoir : du pain d'orge et de l'eau. Guillaume les refusa, et s'étant enfoncé dans la forêt pour chasser un sanglier, l'animal furieux revint sur lui et le renversa de cheval. Secouru à propos, il retourna à Jumiége, demanda les rafraîchissements qu'il avait d'abord refusés, et promit de faire rebâtir le monastère : ce qu'il exécuta incessamment. Dès que les bâtiments furent en état, il pria la comtesse de Poitiers, sa sœur, de lui envoyer des moines du monastère de Saint-Cyprien. Il reçut avec joie cette sainte colonie, et la mit en possession cte Jumiége.

L'édification qu'elle donna à toute la province devint pour le duc un nouveau motif d'embrasser la vie monastique; car il avait pris, dès sa plus tendre jeunesse, la résolution de renoncer aux grandeurs du monde pour se consacrer à Dieu. Quoique les intérêts de l'Etat ne lui permissent pas d'exécuter ce pieux dessein, il ne le perdait point de vue. Quand il eut rebâti Jumiége, il se sentit plus fortement que jamais appelé à la vie religieuse, et fit vœu d'entrer dans ce monastère. 11 s'en ouvrit à l'abbé, lequel, préférant le bien public à celui de sa communauté, s'opposa constamment à ce projet. Le sage religieux représenta à Guillaume

« Hist. de l'Eglise galL, t. 8, p. 268.

* Ibid., p. 286. Cuillelm. Gemetic, I. 3, c. 7.

3oa HISTOIRE DE FRJLNCB. [/^H 929]

que, son fils Richard étant encore enfant, il serait responsable des troubles qui ne manqueraient pas d arriver après son abdication. Ces raisons ébranlèrent le duc j mais elles ne l'empêchèrent pas de prendre à l'abbé une cuculle et une tunique de moine, qu'il emporta et qu'il enferma sous clef, afin de s'en revêtir en temps et lieu. On voit par ce trait quel heureux changement la religion avait déjà opéré dans les mœurs des Normands, tandis que la division des Français produisait tous les joius parmi eux de nouveaux scandales.

Herbert, comte de Vermandois, exigeait le comté de Laon en paiement de sa trahison. Mécontent de Raoïd, qui refusait apparemment de le satisfaire, il avait tiré Charles le Simple de sa prison de Château-Thierry, et, après lui avoir demandé pardon, il lui avait juré de nouveau un attachement inviolable. Mais le déloyal n'attendait que la récompense désirée pour se parjurer une seconde fois. Raoul lui donna le comté de Laon, et il fit aussitôt conduire Charles le Simple prisonnier au château de Péronne, ville de sa dépendance, où l'on voulut bien assigner pour la subsistance du malheureux roi les revenus d'Attigny, maison royale. C'était afin de contenter le duc de Normandie, qui s'était déclaré en faveur de ce prince '.

Charles mourut peu de temps après, dans la captivité, l'an 929 : prince qui, depuis le berceau jusqu'à la tombe, fut constamment en butte aux traits de l'adversité, aimé du peuple, lepoussé par les grands du royaume, méprisé par les étrangers. Il était trop bon pour gouverner des sujets toujours prêts à se révolter, et trop faible pour commander à des vassaux qui étaient souvent plus puissants que lui. On l'enterra à Saint-Furci de Péronne, et quelques auteurs lui ont donné le nom de martyr, à cause des violences dont 01 avait usé à son égard \

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