RAOUL
La mort de Charles le Simple affermissait Raoul sur le trône, et elle le rendait moins dépendant du comte de Vermandois.
Ils en vinrent bientôt à une rupture ouverte, car Raoul était intéressé à diminuer la puissance d'Herbert. Le roi entreprit d'oter le scandale que ce comte avait donné, en faisant reconnaître pour
• Daniel, Abrégé de l'hist, de France^ t. 2, p. 221.
* Hugo Flavia.
[An 933] I-IV. IV. — RAOUL. 3o3
archevêque de Reims son fils encore enfant; voici dans quelles circonstances.
L'archevêque Seulfe, qui était d'un caractère fier et hautain, s'étant imaginé qu'Odon et Hervée, l'un frère et l'autre neveu de l'archevêque Hervée, son prédécesseur, manquaient au respect et à la fidélité qu'ils lui devaient^en qualité de vassaux de l'Église de Reims ', les fit sommer de venir se justifier ou de se battre en duel pour prouver leur innocence ". Ils ne firent ni l'un ni lautre. Sur leur refus, après les avoir dépouillés des biens qu'ils tenaient en fiefs de l'Eglise de Reims, Seulfe les emprisonna. Ce procédé l'endit ce prélat odieux, et l'on publia que, pour obtenir la détention de ces deux seigneurs, il avait promis au comte de \ ermandois de faire élire son fils archevêque de Reims. Si ce fait est véritable, Seulfe porta bientôt la peine de sa convention simoniaque. Il momut quelque temps après, l'an 925, empoisonné, dit- on, par le comte Herbert. Triste et terrible punition d un évêque, dont la violence s'explique par les mœurs du temps, et dont la conduite, fùt-elle plus coupable, n'accuserait que les passions d'un homme, sans ternir les vertus et les services de l'épiscopat !
Dès que le comte de Vermandois eut appris la mort de Seulfe, qu'il avait peut-être procurée, il se rendit à Reims, et fit élire pour archevêque son fils Hugues, qui n'avait pas cinq ans : attentat inouï jusqu'alors dans les annales de l'Eglise ! Mais on ne peut s'attendre qu'à des scandales, quand les laïques portent une main téméraire à l'arche sainte, et que le pouvoir temporel opprime le pouvoir spirituel. Une élection si irrégulière ne put se faire sans trouble, et certes le roi Raoul était fondé à empêcher qu'elle ne fût maintenue.
Il écrivit au clergé de Reims d'avoir à élire incessamment un autre archevêque. Mais on craignait le ressentiment d'Herbert, et l'on répondit qu'une nouvelle élection ne pouvait avoir lieu du vivant de celui qui avait été élu^. Sur cette réponse, le roi alla mettre le siège devant Reims, qui, après trois mois de résistance, lui ouvrit ses portes. Aussitôt, ayant convoqué quelques évêques de France et de Rourgogne, il fit élire un autre archevêque (pSS), auquel le pape Jean XI donna le pallium.
L'ordination du nouveau prélat alluma une guerre civile au .sein de la France ; mais Raoul eut presque toujours l'avantage. Il se
» Flod., 1. 4, c. 18.
» nist. de l'Eglise gall., t. 8, p. 269.
' Flod., 1. 4, c. 24. Hist. de l'Eglise gall., t. 8, p..288.
3o4 HISTOIRE DE FRANCE. [An 936]
rendit maître de Laon, de Noyon, de Château-Thierry, et de presque toutes les autres places du comte Herbert. La paix, qui fut enfin conclue entre ce dernier et Raoul, sous la médiation des rois Henri de Germanie et Rodolphe H de la Bourgogne Transjurane, remit le comte de Vermandois en possession de ces villes (pS:^)-
Raoul était en état de soumettre les autres seigneurs, lorsqu'il mourut l'an c)36. Il s'appliquait surtout à terminer les guerres particulières qu'ils se faisaient entre eux, et dont on peut rattacher avec certitude la série au règne de Charles le Simple. Les possesseurs de fiefs regardèrent depuis comme un droit et une prérogative de ces fiefs de pouvoir ainsi faire la guerre à leurs voisins; et nos rois, pendant plusieurs siècles, tâchèrent en vain d'abolir ce pernicieux usage '.
Des luttes continuelles soutenues, au dedans contre les Aquitains, les Normands, le Vermandois, et au dehors contre les Germains au sujet de la Lorraine; presque tous les vassaux de la couronne les plus puissants et les plus éloignés du centre de l'Etat, contraints de le reconnaître pour souverain ; treize ans de règne employés à contenir la turbulence des masses et l'ambition des chefs, voilà ce qui prouve que Raoul avait le courage, la prudence, la fermeté, en un mot le génie qui fait les grands hommes et les héros ^.
LOUIS IV ou LOUIS D'OUTRE-MER.
Sa mort releva les espérances du parti carlovingien, et déconcerta le parti national.
Les Carlovingiens mirent à profit cette occasion de rappeler le descendant de Charlemagne, Louis IV (Lodwdg IV), surnommé d'Outre-mer, parce qu il lui avait fallu, après la disgrâce de son père Charles le Simple, chercher un asile au delà du détroit. En même temps, Alstane, roi d'Angleterre, oncle du prince exilé, envoya des ambassadeiu's à Guillaume Longue-Epée, duc de Normandie, afin de l'inviter à appuyer, par son influence, la nomination du jeune Louis ^. Guillaume l'appuya, en effet, d'une manière énergique *.
' Daniel, Abrégé de l'hist. de France, t. 2, p. 223.
* In Manus. Piftlt. Emnice reginœ, apud Mabil., in Diplom , 1. 2, c. 26.
^ Misit rex Anijlorum Alstanuus ad Guillelinum principem Norman noru m legatos cum niuneribus, ut Ludovicura cum concilie proceruni Fraucorum patris in regnum revocaret. {Script, rer. Franc., t. 8, p. 304.)
* Quod ille giatanter suscepit, et coadunatis secum priaclpibus Francorum rem ad cffeotum perduxil, (Ibid.)
[An 937] Ï'I^^' IV. LOUIS IV. 3o5
Les nationaux, soit par fatigue, soit par crainte, n'opposèrent aucun compétiteur. Hugues lui-même, qui, comme nous Tavons vu, avait déjà donné la couronne à son beau-frère Raoul, parut aussi peu ambitieux du trône cette fois qu'il l'avait été l'autre, et n'hésita point à porter l'héritier des Carlovingiens. , On envoya donc à Louis IV une députation à la tête de laquelle se trouvait l'archevêque de Sens. Il ne tarda pas à se rendre en France. Il fut reçu à Boulogne par Hugues le Grand et par la plupart des autres seigneurs, qui lui prêtèrent serment de fidélité et le conduisirent à Laon, où il fut sacré par Artaud, archevêque de Reims, le 20 mai y^6.
Louis IV ne recouvrait pas tout ce qui avait appartenu à Charles le Simple. Othon I*"'', fds de Henri l'Oiseleur, fut sacré la même année, à Aix-la-Chapelle, roi de Lorraine aussi bien que de Germanie. Mais, quoiqu'Othon I'"'^' fût roi de Lorraine, Gislebert conserva ce duché, duquel il fit hommage au roi de Germanie. Il ne se montra pas, du reste, plus fidèle à Othon qu'il ne l'avait été au roi de France (g^j).
De son côté, Louis IV ne trouva pas des vassaux plus soumis. Il s'attacha d'abord le duc de France, Hugues le Grand, le plus accrédité des seigneurs, et qui paraissait le plus zélé pour ses intérêts. Hugues, alors brouillé avec Herbert, comte de Vermandois, eno^agpa aisément le roi à maintenir l'ordination d'Artaud pour le sié^e de Reims, au préjudice d'Herbert. Mais bientôt Hugues de France et Herbert de Vermandois se trouvèrent réunis dans le même parti. C'est que Louis IV, poussé par un penchant héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, avait coumiencé son règne par un acte anti-national. Il s'était senti comme isolé au milieu des seigneurs français, dont les opinions n'étaient point en harmonie avec les siennes; et, demandant protection contre leurs entreprises à ceux de sa race, il avait contracté une étroite alliance avec Othon F"^, roi de Germanie, le prince le plus puissant de l'époque. Pai- là la France semblait rentrer sous la tutelle teutonique, dont les Français avaient une sorte d'horreur. Aussi leurs mécontentements furent-ils profonds, leurs murmures violents; et le représentant de l'opinion nationale, l'homme le plus redoutable entre la Seine et la Loire, Hugues, comte de Paris et duc de France, se sépara incontinent du prince qui lui devait son rappel de l'exil. Le premier soin de Hugues fut d'enlever au parti carlovingien l'appui du duc de Normandie : 11 y réussit. Herbert, bcau-fière de Hugues et beau-père de Guillaume Longue-Épée, fut le nœud de la coalition. Des dé- I. 20
v3o6 HISTOIRE DE FRANCE. [A.n 940]
fiances mutuelles on pasSa à la guerre. Elle e'clata entre les deux partis qui, depuis un denii-siècle, se trouvaient en présence; et dès lors Hugues le Grand, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua contre Louis IV le même rôle quIEucJes, Robert et Raoul avaient joué contre Charles le Simple '.
Par son mariage avec une sœur d'Othon V^ (p^B), Hugues venait de neutraliser l'allié de Louis IV. D'ailleurs l'armée des mécontents était nombreuse; et, qwoique lo roi eût levé des troupes de son côté, le comte de Vermandois, les ducs de France et de Normandie, l'emportaient par le nombre. La victoire allait donc se déclarer pour eux ; mais les évéques qui accompagnent Louis excommunient Guillaurae Longue-Epée et Herbert, le premier pour avoir incendié quelques villages de Flandre, le second parce qu'il retient des biens appartenant à l'abbaye de Saint-Remi de Reims. Aussitôt les deux princes excommuniés tombent dans la plus complète irrésolution. Hugues, dans la crainte qvÇUs ne l'abandonnent, propose une trêve de quelques f^iois : le roi l'accepte, sous la garantie de plusieurs otages {g'ig) ^.
Mais voici qu'une scission entre Otlion F'" et Louis IV éclate : au lieu d'avoir à craindre la GenTvanie, le parti national l'aura un moment pour auxiliaire. La Lorraine s'est soulevée contre Otlion ; elle s'est donnée au roi de Franêe, dont l'Angleterre appuie les prétentions par l'envoi d'une flotte sur les côtes de Flandre; et Louis IV pense assurer sa domination sur les Lorrains en épousant Gerberge, veuve de leur duc Gislebert, et en même temps sœur du roi de Germanie. Mais à peine a-t-il quitté la Lorraine qu'Otbon F^ y entre, pille et brûle plusieurs ville^ et de cette contrée, soumise à ses armes, passe au cœur de la France (940)-
Cependant Hugues, Herbert et Guillaume Longue-Epée, ligués contre le roi, assiègent Reims. La place était en état d'opposer une longue résistance; mais la garnison trahit l'archevêque Artaud, et, dès le sixièmejour du siège, elle se rendit au comte deVermandois. Artaud, pour se tirer des mains de ses ennemis, renonça à son archevêché. Dès qu'il fut libre, il s'en repentit et se retira auprès de Louis IV. Muni de la démission d'Artaud, le comte Herbert fit rétablir son fils Hugues sur le siège métropolitain de Reims (940). Ainsi se forma un schisme funeste, qui fut encore longtemps le sujet d'une sanglante collision. Artaud, soutenu par les armes du roi, et Hugues par celles de son père, se livrèrent plusieurs combats,
* Aug. Thierry, lettres sw l'hist. de France, p. 186.
* Frodoard,
j-^u ij4,J HV, IV. LOUIS IV. 3o7
Si nous sommes condamnés à montrer des prélats guerriers, il nous est doux de faire voir un ange de paix dans un saint abbé. Vers la même époque, Albéric, duc de Toscane, qui s'était fait souverain de Rome, et Hugues, qui de comte de Provence était devenu roi d'Italie, s'acharnaient l'un contre l'autre. Le pape Léon YII ne trouva pas de meilleur moyen pour remédier à ces maux que d'appeler en Italie S. Odon, abbé de Cluni. La grande réputation de ce religieux faisait espérer qu'il réconcilierait les deux adversaires. On ne se trompa point. Odon arriva, lorsque le roi Hugues formait le siège de Rome; il parla, il persuada; les armes tombèrent des mains de Hugues, et la paix fut conclue au gré des deux partis (936\ La guerre s' étant rallumée entre Hugues et Albéric (p^S), Odon fit un second voyage à Rome avec le même succès. Certes, la persuasive mansuétude du pieux abbé compense Thumeur guerrière des deux prélats. Il en est ainsi dans l'Eglise catholique : à côté d'un prêtre égaré, elle peut montrer des légions de saints.
En quittant Reims, dont Hugues, fils du comte de Vermandois, avait recule gouvernement, Herbert, Hugues le Grand et Guillaume Longue-Epée marchèrent sm- Laon (gi^). Ils pressaient vigoureusement cette ville, lorsque Louis IV sortit de la Bourgogne à la tête d'une armée. Craignant d'être surpris entre les troupes royales et la garnison de la place, ils levèrent le siège. Ce fut pour aller trouver Othon V^ à Attigny, se donner à lui, et lui offrir la couronne de France : non pas que ces chefs du parti national, qui s'insurgeaient contre l'influence teutonique dans la personne de Louis îV, l'acceptassent sérieusement dans la personne du roi de Germanie. Il est probable qu'ils se servaient d'Othon I^r pour renverser Louis IV sauf à avoir ensuite bon marché de ce roi étranger qui n'avait pas, comme les Carlovingiens, un parti en France '.
Louis IV, alors, suivi de toutes les troupes qu'il a pu réunir, s'avance contre les mécontents. Ceux-ci le préviennent, tuent une partie de son armée qu'ils ont surprise, mettent le reste en déroute. Le roi, qui ne leur échappe qu'avec beaucoup de peine, se retire chez les Aquitains.
Dans l'extrémité où il se trouvait, Louis IV recourut au pontife romain, et cette circonstance est une preuve nouvelle de l'utilité de l'intervention des papes dans les affaires politiques du moyen âge. Etienne VIII envoya en France un légat (941), qui invita sous peine d'excommunication les seigneurs français à reconnaître Louis pour
* Alexandre Dumas, Gaule et France, p, 121).
3o8 HISTOIUE DE FRANCE. [An 943]
leur roi et à terminer la guerre. Le religieux Guillaume Longue- Epée obtempéra aussitôt à cette invitation du chef de 1 Eglise. Hugues le Grand et Herbert continuèrent à tenir la campagne. Mais, sous la médiation du duc de Normandie ', on ne tarda pas à conclure une trêve, qui devait durer depuis le mois de septembre jusqu'au mois de novembre 942. Pendant cette trêve, Othon 1'', réconcilié avec son beau-frère Louis IV, s interposa entre le roi de France et les chefs rebelles. Hugues le Grand, beau-frère des deux rois, et Herbert, se soumirent enfin. La tranquillité sembla renaître.
Herbert consentit assez volontiers à la paix, parce qu'en même temps que le légat l'avait menacé de l'excommunication, son fils Hugues avait été confirmé dans l'archevêché de Reims ". Mais la main de Dieu frappa bientôt ce principal auteur des derniers troubles (943)- Au moment suprême, la religion éveilla ses remords. La noire trahison dont il avait usé envers Charles le Simple se représentant à son esprit, il répétait continuellement dans l'amertume de son cœur : << Nous étions douze qui trahîmes le roi. » Par sa mort, Hugues, archevêque de Reims, perdait le plus ferme appui de son siège. Artaud ne manqua pas de demander son rétablissement à Louis lY, et les hostilités recommencèrent entre les deux prétendants.
Guillaume Longue-Epée, premier instrument de la pacification de la France, mourut la même année ^. Arnould (Eren-hulf), comte de Flandre, se trouvant en guerre avec le duc de Normandie, lui proposa une conférence à Piquigny, dans une île de la Somme. Guillaume s'y rendit, et après quelques contestations la paix fut jurée de part et d'autre. A peine le duc était-il rentré seul dans sa barque avec un rameur, que quatre serviteurs du comte de Flandre le rappelèrent, disant qu' Arnould avait oublié de l'entretenir sur un point important. Guillaume prit terre, et fut à l'instant tué par ces quatre assassins, à la vue de son armée, qui était à l'autre bord , le 17 décembre 943. En écartant ses vêtements pour visiter ses plaies, on trouva sur lui une petite clef d'argent, qu'on crut être celle de son trésor. INIais son chambellan déclara que c'était la clef d'une cassette où se trouvait 1 habit de moine qu il avait résolu de prendre à Jumiége, après cette fatale conférence. Guillaume Longue-
' Dudo, 1. 3. riod., citron., ad ann. 942.
2 Daaic!, Abrégé de l'Iiist. de France, t. îr, p. 234.
s Hist. de iEgli<e gtill., t. 8, p. 30S. Mouach, Gemetic, l. 3,'c. IJ, 12.
[An 943] I^IV. IV. — LOUIS IV. 3og
Epée fut enterré à Notre-Dame de Rouen, et son fils Richard (Rikliard '), âgé de six ans, fut reconnu duc de Normandie.
Louis IV se montra affecté de la mort tragique de Guillaume : sa douleur apparente ou réelle cachait de vastes projets. Il se rendit à Rouen sous prétexte de donner l'investiture au jeune Richard, mais en effet pour s'assurer de sa personne; car, représentant de l'unité monarchique, il voulait réunir le duché de Normandie à la couronne. Les Normands, s'étant aperçus de ce dessein, se soulevèrent avec tumulte contre le roi, qui trouva cependant le moyen de les apaiser, et d'emmener avec lui, à Laon, le jeune duc, pour l'élever à sa cour. Les seigneurs normands reconnurent trop tard qu'ils s'étaient laissé tromper. On gardait Richard comme un prisonnier à Laon, et il était inutile de tenter la force pour l'enlever. On employa la ruse. Pour mettre plus facilement son projet à exécution, Louis IV allait faire briMer avec un fer rouge les jarrets de Richard, afin qu'estropié et boiteux il fût incapable de commander des armées, et par conséquent de régner (car, à cette époque, le prince n'est toujours qu'un chef guerrier), lorsque le gouverneur du jeune duc s'avisa d'un stratagème auquel toutes les précautions du roi ne purent parer. Richard était hbre dans l'intérieur du château; seulement on faisait bonne garde à la porte, de crainte qu'il ne s'échappât ". Son gouverneur se déguisa en palefrenier, et ayant caché le jeune prince dans une botte de paille, il le porta ainsi sur ses épaules, sans éveiller aucun soupçon, jusque hors de la ville. Il y avait fait tenir des chevaux prêts, en sorte que tous deux se rendirent en diligence à Senlis, puis à Rouen.
Le roi, irrité d'une fuite qui lui ôtait la chance de s'assurer la Normandie sans coup férir, se disposa du moins à en faire la conquête, pendant que la jeunesse de son duc laissait les Normands sans chef. Mais ceux-ci songèrent à obtenir l'appui de Hugues, qu'ils connaissaient pour un grand guerrier. Comme la réconciliation du duc de France avec Louis IV avait été forcée, ils pensèrent qu'il saisirait la première occasion avantageuse de rompre le traité qu'on lui avait imposé. En effet, les seigneurs normands lui avant envoyé offrir leur foi et leur hommage, et lui ayant fait promettre que la ville d'Evreux lui serait livrée, Hugues accepta. Voici donc le parti national à la veille de se mesurer encore avec la rovauté franke.
Louis IV marcha sur Rouen, qui lui ouvrit ses portes. Bientôt,
' Fort et brave.
2 Dudo, I. 3.
3iO iiisToinj; im france. [An 946]
Uaigrold, chef noiuKiiid, liccouiu du nord an secours de Richard, attira le roi dans luie embuscade sous prétexte d'une entrevue. Attaqué par des forces supérieures, voyant ceux qui l'accompagnaient tués autour de lui, Louis IV prit la fuite. Peut-être eût-il échappé à l'ennemi, si un soldat normand, qui avait promis de protéger sa retraite, ne l'eût trahi. Vaincu, connue nous venons de le^dire, en bataille rangée (g4^), il fut pris avec seize de ses comtes et enfermé dans la tour de Rouen '.
Le roi ne sortit de Rouen que pour être livré aux chefs du parti national, Hugues le Grand le conduisit dans une tour de la ville de Laon '\ récemment démolie, et qui porta jusqu'à nos jours le nom de tour de Louis d Outre-Mer. Alin de rendre plus durable la nouvelle alliance du parti national avec les Normands, le duc de France promit de donner sa fille en mariage au duc de Normandie ^. Mais, dit M. Augustin Thierry *, cette confédération des deux puissances gauloises les plus voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des puissances teutoniques, dont les principales étaient alors le roi Othon et le comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de tirer Louis IV de sa prison j mais les coalisés se promettaient des résultats d'un autre genre. Leur but était d anéantir la puissance normande, en réunissant ce duché à la couronne de France, après la restauration du roi leur allié : en retour, ils devaient recevoir une cession de territoire, qui agrandirait leurs Etats aux dépens du royaume de France ^.
L'invasion eut lieu en 94^5 sous la conduite du roi de Germanie et de Conrad, roi de la Gaule Cisalpine, qu'il s'était adjoint pour cette expédition. C'était la plus formidable que la France eût encore subie. Trente-deux légions, disent les historiens du temps, s'avancèrent jusqu'à Reims ^. Le parti national, qui tenait un roi en prison
• ... In arcem Rothomagi servandua missus est. {Script, rer. Franc, t. 9, p. 12.)
* Posteà nempè Hugo Magnus Parisiensis cornes et Theobaldus Carnotensis fum proceribus tranciœ contra Ludovicum rebellant : et à ducibus suis circumventus capitur,et Laudunum missus publicœ custodiae mancipatur. {Ibid.,
'' Daniel, Abrégé de Vhist. de France, t. 2, p. 244.
^ Lettres sur Vhist. de France, p. 187.
•' Ludovicus si quidcm ut hos maguarum virium duces (Rîcbardum scilicet et llugonem) amoiis vinculo connexes esse didicit, timens ne eorum conatu deponeretur à culmine regni, misit Arnulphum Flandrensem ad Othonem Transrhenanuiu regeai, mandans'quoniam si Hugonem Magnum oraninô contereret, et Normannicam tenam suo dominio subigcret, procul dubio Lothariense regnuni ei contraderet. {Script, rer. Franc, t. S, p. 2G6.)
e Aug. Thierry, Lettres sur l'iiist. de France, p. 188.
[An 948] "V. IV. — LOUIS iv, 3l i
et qui n'avait point de f^i à sa tète, ne rallia pis autour de lui des troupes suffisantes pour repousser les étrangers. Effrayes de ce de'ploiement de forces, ne pouvant s'appuyer sur le pays qui était divisé d'opinions, n'osant hasarder une bataille, Hugues et ses fidèles rendirent la liberté à Louis IV, moyennant la cession de la ville de Laon, que le duc de France donna au comte de Chartres j puis ils se retirèrent en Normandie. Les coalisés s'appixîchèrent aussitôt des murs de Piouen j mais cette brillante campagne n'eut aucun résultat décisif. Toutes les forces du parti frank et germanique se brisèrent contre ce duché, par la concession duquel Charles le Simple avait cru se faire, pour lui et sa race, des alliés dévoués et éternels. La Normandie resta indépendante, et l'héritier de Charlemagne, rétabli sur le trône par les armées étrangères d'Othon et de Conrad, ne compta pas plus d'amis qu'auparavant. A peine les Germains se furent-ils éloignés, que Hugues le Grand sortit de la Normandie, fortifiant son parti de tous ceux qui avaient souffert de l'invasion germanique, et ralliant à la cause nationale tous les mécontents.
Les prétendants à l'archevêché de Reims luttaient a\ffec les mêmes alternatives de succès et de revers. Louis IV et Othon, étant entrés dans Reims ', firent rétablir Artaud, et le prélat Hugues se retira à Mouson, place forte de son diocèse. Le schisme n'ayant pu ètfë étouffé par la force des armes, on eut recours à la voie légitime des canons. Les conciles de Verdun et de Mouson se prononcèrent en faveur d'Artaud (947)? sans que Hugues se soumît.
Louis IV et Artaud recourur^t alors au pontife romain, et proposèrent la convocation d'un concile national ^. Le roi priait en particulier le pape Agapet de maintenir l'autorité royale, si affaiblie en France, que la plupart des seigneurs y étaient plus puissants et mieux obéis que le souverain. Agapet conçut qu'indépendamment du devoir qu'impose la religion, 1 intérêt des deux puissances est de se soutenir mutuellement, parce que l'affaiblissement de lune, dans un État, entraîne toujours l'affaiblissement de l'autre. Il envoya donc en France IMarin, évêque de Dormazzo, pour présider, en qualité de légat du siège apostolique, au concile national. Outre l'affaire de Reims, Marin était chargé de procéder canoniquement contre Les seigneurs rebelles au roi, et surtout contre Hugues le Grand. A ce concile, qui se tint à. Ingelheim le 7 juin 948, il ne se trouva que trei\te évêques, p^Êsqiie tous des royaumes de Germanie et de Lorraine soumis à OtliOH : de France, il n'y en eut
' Flod., 1. 4.
' Uist. de l'Egli^ galL, t. 8, p. :«.;.
3 1 2 HISTOIRE DE FRANCE. [\a 949]
que deux; fïugues le Grand, qui était beaucoup plus maître du royaume que Louis IV, empêchant les autres évêques de s'y rendre.
Menacé une seconde fois d'être déposé, Louis était retourné au delà du Rhin pour implorer de nouveaux secours. Assis à côté du roi de Germanie, après que le légat eut annoncé l'objet du concile, il se leva et parla en ces termes ' : « Personne de vous n'ignore M que des messagers du comte Hugues et des autres seigneurs de » France sont venus me trouver au pays d'outre-mer, m'invitant à » rentrer dans le royaume qui était mon héritage paternel. J'ai été « sacré et couronné par le vœu et aux acclamations de tous les » chefs de l'armée de France. Mais, peu de temps après, le comte » Hugues s'est emparé de moi par trahison, m'a déposé et empri- ■>' sonné durant une année entière; enfin, je n'ai obtenu ma déli- « livrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la seule « ville de la couronne que mes fidèles occupassent encore. Tous ces » malheurs, qui ont fondu sur moi depuis mon avènement, s'il y a :» quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivés par ma faute, je ^> suis prêt à me défendre de cette accusation, soit par le jugement :» du concile et du roi ici présent, soit par un combat singulier ^. » Il ne se présenta, comme on pouvait le croire, ni avocat ni champion de la partie adverse pour soumettre un différend national au jugement du roi de Germanie. Mais le parti français, en déclinant l'arbitrage d'un prince étranger, aurait pu accepter celui des évêques. L'assemblée, statuant ensuite sur l'affaire de Reims, maintint la possession de ce siège à Artaud, et excommunia le prélat Hugues.
Louis d'Outre-Mer jugea bien que les décisions du concile d'Ingelheim auraient peu d'effet, si elles n'étaient soutenues par la force des armes. Il pria donc le roi Otlion de lui donner du secours pour chasser de l'archevêché de Reims Hugues, qui venait d'en être déposé '\ Les évêques de Lorraine levèrent des troupes, allèrent assiéger Mouson, et obligèrent Hugues à rendre la place, dont on rasa les fortifications. Ensuite, l'armée des évêques lorrains ayant joint celle de Louis IV et celle dOthon"^, commandée par Conrad, roi de la Gaule cisalpine, on assiégea Laon, place
' Aug. Thierry, Lettres sur l'Iiist. de France, p. 189. « Script, rer. Franc, t. 8, p. 202.
* Rex Ludovicus deprecatur regeni Othonem ut subsidium sibi feryt oontrà Hr.gonem et caeteros inimicos suos. {Script, rer. Franc, t. 8, p. 203.) Flod,, in Chron.
* Histoire de l'Eglise galL, t. 8, p. 320.