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LOTHAIRE III

La mort de Louis IV plaçait la reine Gerberge, sa veuve, en la puissance de Hugues le Grand. Elle le comprit, et, sans attendre que le duc de France le lui fît sentir, elle lui envoya des ambassadeurs pour lui dire qu'elle confiait à sa loyauté les intérêts de ses deux fils Lothaire et Charles. Hugues, naturellement généreux, et d'ailleurs sur d'exercer le pouvoir sous un roi de treize ans, contibua plus que personne à éleversurle trône Lothaire III (jLodher III),

' Hist. de l'Eglise gall., t. 8, p. 327.

' Alexandre Dumas, Gaule et France, p. 133.

[An -Jje] LIV. IV. LOTHAIRE lu. 3l5

1 aînë de ces deux princes, qui fut sacré à Reims par l'archevêque Artaud '.

Hugues le Grand, arrivé au plus haut point de la grandeur, était déjà duc de France, comte de Paris et d Orléans, duc de Bouigogne; il reçut encore, au préjudice du comte de Poitiers, qui en était revêtu, le titre de duc d Aquitaine, mais sans pouvoir se mettre en possession de cette province, nonobstant une victoire remportée sur son compétiteur (p.) 5). Ce fut la dernière de ce Prince des Français,car il mourut à Dourdan en 906. On l'avait surnommé le Grand^ à cause de sa taille, le Blanc, a. cause de son teint, /e Princejk cause de son pouvoir, l'abbé, à cause des abbayes 'de Saint-Gèrmain-des- Prés et de Saint-Martin de Tours, qu'il possédait. En lui, les qualités et les défauts formèrent un contraste bien singulier. Il réunissait l'autorité d'un grand roi à la condition de simple vassal 5 une modération généreuse, dont il donna tant d'exemples, à une ambition toujours inquiète; im respect pour le trône qui l'empêcha d'y monter lorsqu'il le pouvait sans trop d'obstacles, à un amour de 1 indépendance qui lui mit si souvent les armes à la main contre son souverain. Il ne voulait pas être roi, et il voulait régner. Il régna en effet, par l'ascendant que sa puissance, sa valeur et ses autres qualités lui donnèrent sur l'esprit des grands et des peuples. L'aîné de ses trois fils, Hugues Gapet ou Cluipet, comme on l'appelait en langue romane, hérita de son mérite aussi bien que de son titre de duc de France et de son autorité. Vers lui se tourna dès lors tout l'espoir du parti national; et afin que cet espoir ne fût pas trompé, Hugues le Grand, avant de mourir, avait recommandé Hugues Gapet à Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et de son parti '-.

La minorité du roi Lothaire III et de Hugues Capet, sous Id tutelle de leurs mères Gerberge et Hedwige, toutes deux sœurs d Othon Y^, roi de Germanie '*, fut une époque de sommeil pour le parti national. Othon, vainqueur des Hongrois, maître delAllemagne, delltalie, l'était encore d'une grande partie de la France,parce qu'il possédait le royaume de Lorraine. Ce puissant monarque, dont la cour était une école de vertus royales et chrétiennes, embellie par les exemples de Ste Matliilde, sa mère, de S'e Adélaïde, sa

• Flofl., Chron.^ ad ann. 954.

- Kirhardoduci liliuin suuni nomino Hugonem commcndare studtiit, ut cjus patrocinio tutus iuimicorum fraudibus non rapcretur. {Script, rer. Franc, t. 8, p. 267.)

'" Albéric, Tr. Font., apud Script, rer. Franc, t. 9, p. 66.

3l6 HISTOIRE DE FRANCE. [An 961)

femme, et de S. Brunon, son frère, semble avoir alors gouverné les Etats tle ses neveux par rintermédiaire de ce frère, archevêque de Cologne, duc de Lorraine et des Pays-Bas. La France respira : il n'y eut point de guerres civiles pendant quelque temps.

(Cependant, le grand procès qui avait duré si longtemps entre Artaud et Hugues pour le siège de Reims, et qui avait été terminé en faveur d'Artaud, se réveilla par la mort de ce prélat, arrivée à la fin d'août 9G1. Hugues se flatta de remonter sur son siège; toute sa famille, qui était fort puissante, employa son crédit auprès de Lothaire HI pour lui faire rendre cet évèché ; mais S. Brunon s'y opposa. Il eut à ce sujet une conférence avec la reine Gerberge, sa sœur, à qui il persuada que, Hugues ayant été légitimement déposé, elle devait empêcher qu'il ne fut rétabli '.

Gerberge, qui souffrait impatiemment que la puissance de son fds Lothaire HI fùtresserrée dans des bornes si étroites, s'occupait de l'étendre sans donner de jalousie aux seigneurs français, c'est-àdire en s'emparant du duché de Normandie, cohmie Louis IV en avait eu le projet. S. Brunon pria le duc Richard de se rendre à une conférence à Amiens"^, mais il ignorait apparemment que son neveu voulût se saisir de la personne du prince normand. Quoi qu'il en soit, Richard, averti en chemin des embûches qu'on lui préparait, retourna promptement dans ses Etats. On en vint bientôt à une rupture ouverte, qui attira de nouveaux malheurs sur la France. Thibauld, comte de Chartres, premier auteur de cette guerre, qu'il avait conseillée par ambition, en devint la première victime. Richard porta la désolation dans le pays Chartrain, et la ville de Chartres fut brûlée "*. En même temps, le duc de Normandie, craignant d'avoir svu' les bras toutes les forces de la France et de la Germanie, appela à son secours les hommes du Nord, qui accoururent avec joie piller la Gaule. Comme ces auxiliaires étaient encore idolâtres, ils commirent de grandes cruautés et bien des profanations dans les provinces où ils pénétrèrent. Leurs ravages causèrent la famine ; les églises qui n'avaient pas été brûlées furent désertes ; le service divin cessa en divers lieux.

Les évêques de France, cherchant un remède à des maux si pressants (961), s'assemblèrent en concile à Laon '*. Par suite d'une commune délibération, ils chaigèrentl'évêque de Chaitresde traiter

' Flod., in Chron.

^ Monach. Gemetic, 1. 4.

» Dudo, 1. 3.

* Hist. de V Eglise galL, t. 8, p. 360-

[An 9C!] HV. IV. LOTHAIREIII. 3l^

avec le duc de Normandie. Ce prélat envoya un moine à Richard pour lui faire savoir qu'il désirait avoir une conférence avec lui, et le prier d'envoyer quelqu'un de ses officiers qui l'accompagnât à Rouen, de peur, disait-il, que vos diables et uos loups ne me mangent. Cette expression fit rire le duc. Il envoya un sauf-conduit à l'évêque, et ce prélat se rendit à Rouen.

« Nous sommes étrangement surpris, dit -il à Richard', que » vous, qui êtes réputé le plus leligieux prince de l'univers, et le » plus attaché au christianisme, permettiez cependant à des idolâ- « très d'exercer tant de cruautés contre les chrétiens. En passant » sur vos terres, j'ai vu les peuples tranquilles, les églises fréquen- » tées, et le service divin s'y faire avec solennité. Hélas! que notre y> sort est différent! Désolés par les incendies et les rapines, nous » sommes jour et nuit dans les alarmes de la mort, et nous igno- » rons encore dans quel dessein on en use ainsi envers nous. — » Avez-vous donc oublié, reprit Richard, les maux qui m'ont été w faits .^ Brunon, duc de Lorraine, n'a-t-il pas voulu me surprendre .^* » Le roi Lothaire n'a-t-il pas tâché de me faire prisonnier, ou même » de m'ôter la vie, à linstigation du comte Thibauld? Ce comte n'a- » t-il pas promis au roi de lui livrer la Normandie, pour qu'il lui dony nât le comté d'Evi'eux.*^ — Prince, répondit févêque, quelle que » soit la conduite du comte de Chartres à votre égard, vous ne de- « vez pas pour cela lui rendre la pareille. Il prétend même n'avoir V eu de démêlé avec vous que pour les intérêts de TEtat et de l'E- » glise. Mais, sans entrer dans ces discussions, nous vous prions de >* nous accorder la paix, afin que vous puissiez vous glorifier d'avoir » le roi pour ami et les évêques pour intercesseurs auprès de Dieu, » et qu'ils puissent réciproquement se vanter d'avoir un défenseur » tel que vous. »

Richard se laissa fléchir, et promit de rendre, à la mi-mai suivante, une réponse favorable, s'il pouvait porter à la paix les idolâtres qu'il avait appelés à son secours. Pour y réussir, il s'appliqua à gagner les chefs au christianisme, leur expliquant lui-même les mystères et les preuves de la religion. Les présents dont il accompagna ses instructions les leur firent goûter. Un grand nombre de ces Barbares embrassèrent la foi. Richard donna aux autres des pilotes du Cotentin pour aller chercher fortune sur les cotes d'Espagne, occupées par les Sarrasins, et ces Normands y saccagèrent plusieurs places, Les préliminaires ayant été ainsi heureusement ré-

» Dudo,1.3. - '

3l8 HISTOIRE CE FRANCE. [An 973]

glés, le roi s'aboucha avec le duc sur la rivière d'Epte, y jura solennellement la paix, et confirma à Richard la cession de la Normandie pour lui et ses descendants. Richard profita du repos que lui donna cette paix pour faire rebâtir à ses dépens un grand nombre d églises de Normandie, et même de France. Lothaire 111 eu profita de son côté pour réunir à son domaine une partie du comté de Flandre '.

Othon P"^ n'avait pas moins d'amour que Richard pour la religion, et Dieu, qui ne se laisse pas vaincre en libéralités, n'attendit pas sa mort pour le récompenser. Étant allé à Rome l'an 962, le roi de Germanie y fut couronné empereur, aux acclamations des Romains, par le pape Jean XII. Il confirma ensuite toutes les donations faites à l'Eglise romaine par Pépin, par Charlemagne et par leurs successeurs. On conserve au château Saint-Ange l'original de cette charte, écrite en lettres d'or ^. Le nouvel empereur vint à Aix l'an 965 : ses deux sœurs, Gerberge et Hedvs^ige, y allèrent lui rendre visite, et jamais, dit la Chronique, ils ne ressentirent pareille joie ^. Othon P"" célébra la fête de la Pentecôte à Cologne, avec S. Brunon et toute sa famille. Après la fête, Brunon, qui voulait établir une paix solide entre ses neveux, c'est-à-dire entre Lothaire III et le fUs de Hugues le Grand '^, se rendit à Compiègne pour y travailler; mais, au retour, il tomba malade, et mourut le 11 octobre 965.

La tranquillité rétablie au nord de la France fut troublée au sudest par les Sarrasins. Ces infidèles s'étaient emparés de Frassinedo en Provence, et ils en avaient fait une place d'armes, d'où ils s'élançaient pour piller les voyageurs dans les défilés des Alpes (969). Guillaume, comte de Provence, alla les y forcer (97 3) : il en tua un grand nombre, et les autres se sauvèrent sur une roche escarpée. Le comte en fit garder les avenues. Les Barbares, au désespoir, se précipitèrent de haut en bas pendant la nuit. La plupart se tuèrent, et ceux qui échappèrent demandèrent le baptême ^

Cette même année 978 mourut Othon I^"", empereur véritablement digne du surnom de Grand, que la postérité lui a donné; sonfils Othon II lui succéda. Ce fut pour Lothaire III, à qui Hugues Capet répétait qu'il devait chercher son appui dans la nation et non

* Dudo, 1. 3. Daniel, Abrégé de l'hist. de France, t. 2, p. 260.

* Luitprand.

* Frodoard., Chron., apud Script, rer. Franc, t. 8, p. 211. FitaS. Brmwn.t ibid., t. 9, p. 124.

•• Chron. Turon., apud Script, rer. Franc.., t. 9, p. 54. » Odilo, Fi ta MayoU,

[An 978] LIV. IV. LOTHAIRE Iir. Sl^

clans l'influence étrangère, une occasion de s'abandonner à l'impulsion de l'esprit national. Huoues lui avait dit si souvent que la Lorraine ne pouvait former un Etat séparé, mais était bien réellement une province de la France, qu'il se détermina à rompre avec les puissances germaniques et à reculer jusqu'au Rbinles frontières du royaume". La conquête du Hainaut, portion de la basse Lorraine, fit pressentir à l'empereur de plus grandes pertes (976).

Pour les prévenir, le politique Othon II essaya d'opposer à Lothaire III son propre frère Charles, en plaçant ce dernier entre lui et le roi de France ^. Il fit offrir à Charles le duché de la basse Lorraine, à condition de lui en faire hommage et de le tenir comme mouvant de la couronne de Germanie. Othon prévoyait bien que ce prince, qui n'avait pas eu de part à la succession du royaume de France, se laisserait tenter par cette proposition ; que la qualité de vassal de la couronne de Germanie l'arrêterait peu , attendu qu'il n'était que sujet et vassal du roi son frère, avec un revenu disproportionné à son rang,- qu'enfin il quitterait sans peine une cour où il jouissait de peu de considération et dont sa mésintelligence avec la reine lui rendait le séjour insupportable. L'empereur ne se trompait pas dans ses calculs : pour obtenir le duché de Lorraine, Charles se ligua avec les Impériaux contre les intérêts de sa patrie et de sa famille j il se fît vassal de la Germanie, accumidant ainsi contre lui l'indignation nationale, et s'exposant à être désormais traité en étranger et en ennemi par le parti français.

Mais la promptitude avec laquelle agit Lothaire faillit déconcerter la politique d'Othon (977). Hugues Capet et le roi, rassemblant une armée, entrèrent avec tant cl'impétuosité sur les terres de l'Empire, que l'empereur, ignorant leur attaque, manqua d'être surpris par eux dans son palais d'Aix-la-Chapelle (978) ^ Averti à temps, il se sauva en Allemagne, y réunit une puissante armée; et cette expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, suivie d'une prompte retraite de la part de Lothaire III et de Hugues Capet *, ne servit qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands, Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre. De là, l'empereur Olhon II dominait Paris ; mais, perdant l'espoir de le prendre, il voulut du moins, en l'honjîeur de sa victoire, faire chanter un Te Deum, qui fut, malgré la distance,

* Glaber, 1. 1, c. 3.

* Sigebert., Chron.

* Chron. itang., ad ann. 978. .

* Glahor, 1. J,c. 3.

320 HISTOIRE DE FRANCE. [An 980]

entendu des habitants de la ville. 11 fit en conséquence répéter en chœur par ses soixante mille soldats, e-t tout d'une voix, le verset Alléluia, Te rnartjrum ', etc. : ensuite il leva le siège, pour se retirer à son tour dans ses États. L'empereur fut, comme il arrive souvent, moins heureux dans la retraite que dans l'invasion. Poursuivi par les Français, il éprouva un échec au passage de l'Aisne (979), et ce ne fut qu'au moyen d'une trêve conclue avec Lothaire III qu'il put regagner sa frontière.

Cette trêve, accordée au grand mécontentement de Hugues Capet et au grand étonnement de toute l'armée ^, ranima la querelle des deux partis ou plutôt fournit un nouveau prétexte à des ressentiments qui n'avaient point cessé d'exister. Aussi fut-elle suivie (980) d'un traité plus étonnant encore. Menacé, comme son père et son aïeul, par les implacables adversaires de la race toute germanique de Charlemagne, dit M. Augustin Thierry ^, Lothaire III tournait naturellement les yeux du côté du Rhin pour obtenir un appui en cas de détresse. Il abandonna donc la Lorraine à la cour impériale, sous la simple condition de lui donner le titre de fief, et de le faire relever de la couronne de France : cette chose, dit un auteur contemporain, contrista grandement le cœur des seigneurs français *.

Tous les historiens se sont récriés contre un traité qui, suivant une expression de Vély, donne tout au ^vaincu et rien au TJainqueur, que le seul nom de souverain. M. Alexandre Dumas, développant la pensée de M. Augustin Thierrv, explique d'une manière claire et facile ce que cette convention a d'étrange. Le roi Lothaire, dit-il ^, s'était aperçu que ses véritables ennemis, ennemis acharnés, ennemis mortels, étaient les adversaires nationaux de la famille cailovingienne, et non pas les hommes d'outre-Rhin, qu'une même origine et que les mêmes intérêts faisaient, au contraire, ses alliés naturels. Il s'était bientôt repenti, en voyant se recruter de jour en jour le parti des nationaux et s'augmenter leur haine contre la dy-

' Accitis quàm pluribus clericis, Alléluia, Te martyrum, etc., in loco qui dicitur Mons Martyrum, in tantum elatis vocibus decantari pracipit, ut attonitis auribiis ipse Hugo et omnis Parisioruni plebs miraretur. [script. rer. Franc, t. 8, p. 232. Alexandre Dumas, Gaule et France, p. 137)

* Parificatus est Lotliaiius rex cuiu Ottone rege, Remis civitate, contra voluntatem Hugonis et Hainrici fratris sui, el contra voluntatem exercitûs sui. {Sript. rer. Franc, t. 8, p. 224.)

^ Lettres sur Vhist. de France, p. 193. Dédit Lotharius rex Ottoni rcgi iu beneficio Lothariense regnum; quae causa raagis contristavit corda principum Fraucorum. (Script, rer. Franc, t. 8, p. 224.) i f

^ Gaule et France, p. 137,

[An 9841 ^^^' ^^' LOTHAIRE IIÏ. 321

naslie franke, d'avoir cëdé à l'influence de Hugues Capet, représentant de ce parti, en déclarant la guerre au seul homme dont la puissance extérieure pouvait, par sa protection, contre-balancer la puissance intérieure, chaque jour plus grande, qu'il avait à redouter. Il se rappelait que son père, détrôné deux fois, avait deux fois trouvé secours et protection chez le père de celui qu'il venait de combattre et de vaincre. La popularité de Hugues Capet, qui s'augmentait tous les jours, en était arrivée à ce point de sympathie avec la nation qu'il pouvait tenter impunément une de ces révoltes à la Hugues le Grand, contre laquelle le roi ne trouverait point d'appui parmi les seigneurs, et que de son côté se gai-derait bien de comprimer l'empereur Oihon, auquel Lothaire venait de faire une guerre si peu motivée et si désastreuse. Il n'y avait donc pas de temps à perdre. L'influence de Hugues venait d'être doublée par sa belle défense de Paris, et parles victoires remportées sur les Allemands en retraite. De retour à Laon avec une armée qui connaissait à peine le roi, et qui au contraire, avait appris à connaître Capet, la royauté de Lothaire n'était plus qu'un problème dont le duc de France pouvait à son gré envoyer son souverain chercher la solution dans un cloître. A qui demander secours alors? sinon à l'empereur d'Allemagne, dont la famille avait si souvent prouvé aux rois de France qu'il était dans sa volonté et dans son pouvoir de les protéger. Il fall ait donc se hâter de faire la paix avec lui, une paix qui lui fût avantaoeuse comme une victoire, afin qu'il oubliât sa défaite, une paix qui lui donnât plus que la guerre ne lui avait ôté, une province au lieu dune armée. Et quelle province remplissait mieux le double but politique du roi que le petit royaume de Lorraine, des frontières duquel l'armée germanique pouvait en trois jours pénétrer au cœur de la France? La paix fut donc faite, et la Lorraine cédée.

Les seigneurs français n'exprimèrent pas leur mécontentement d'une manière hostile. Le mauvais succès des tentatives faites depuis cent ans contre cette dynastie vivace, que les armées étrangères avaient deux fois replantée sur le trône quand deux fois on avait voulu la déraciner violenmient, avait instruit le parti national : il renonça à rien entreprendre, à moins d'être à l'avance siu' de la réussite. Othon II étant mort en Italie (9B4), ce parti vit le roi envahir derechef la Lorraine : soit que Lothaire, fidèle à l'alliance germanique, voulût prendre la défense du jeune Olhon III contre Henri, duc de Bavière, qui cherchait à s'emparer du rovaume de Germanie; soit qu'au contraire, profilant de la minorité de ce prince pour rompre subitement la p:ii\ qu'il avait conclue avec I. ' 21

3 3:2 HISTOIRK DE FRANCK. [An 98G]

l'Empire, il espérât de regagner, par cette agression, un peu de popularité en France (985). Dans la première hypothèse, l'aversion des Français dut s'accroître ; dans la seconde, en tout cas, la popularité ne revint point.

Sans doute, aucune rébellion déclarée ne s'éleva contre Lothaire III ; mais le pouvoir s'échappait petit à petit de ses mains i^oyales pour se concentrer en celles de Hugues Capet. Lothaire « n'est roi que de nom, écrivait, dans une de ses Lettres, l'un des » personnages les plus distingués du x*^ siècle ; Hugues n'en porte » pas le titre, mais il l'est en fait et en œuvres'. » Un singulier pressentiment de l'avenir de Hugues avait même saisi l'esprit du peuple. Le bruit courut qu'en 981 S. Valeri, dont Hugues Capet fit transférer les reliques, lui était apparu en songe et lui avait dit : « A ■» cause de ce que tu as fait, toi et tes descendants, vous serez rois 5) jusqu'à la septième génération, c'est-à-dire à perpétuité^.» Tout en faisant une large part à l'ambition personnelle et au caractère de Hugues Capet; en admettant que, dans ses projets contre la postérité de Charlemagne, il songeait plutôt à lui et à sa famille, qu'à l'intérêt du pays dont les seigneurs exigeaient, pour dernière garantie d'indépendance, l'expulsion des Cailovingiens, on peut néanmoins affirmer que le désir de régner, héréditaire depuis un siècle dans la famille de Robert le Fort, fut entretenu et servi par le mouvement de l'opinion nationale^. Les expressions mêmes des chroniques, toutes sèches qu'elles sont à cette époque de notre histoire, donnent à entendre que la question du changement de dynastie n'était point regardée alors comme une affaire personnelle. Selon elles, il s'agissait d'une haine invétérée, d'une entreprise commencée depuis longtemps, dans la vue de déraciner du royaume de France la postérité des rois franks.

Lothaire III, prévoyant ce résultat, s'était fait associer son fils Louis, qu'il recommanda à Hugues Capet, quand il mourut le 2 mars 986"*^.

' Lotharius, rcx Francise, praelatus est solo nomine, Hugo vero non nominc, sed actuel opère. {Gerbe.rti Epist., apnd Script, rer. Frnnc., t. 10, p. 387.)

^ Script, rer. Franc, t. 10, p. 300. Le !'. Daniel, citant la Chronique de Ceri' tule, dit que ce fut S. Kiquier qui promit la couronne à Hugues Capet. 11 se trompe : ce fut S. Valeri. {Hist. de l'Église galL, t. 8, p. 378.)

^ Hugo Capet, more patruin suorum, odio moius antiquo, genus Caroli cupiens cradere de regno Francorum... {Script, rer. Franc, t. 10, p. 298.)

■• Gerberti Epist. 8i, ann. 986.

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Loins V. IJivi

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