‹ Histoire de FranceChapitre 108 sur 116 · LOUIS V · texte numérisé non relu

LOUIS V

Louis V (Lodwig V) était un prince en même temps faible et violent, et qui, ayant lui-même des passions assez vives, prenait encore celles de ceux qui le gouvernaient. Charles, duc de la basse Lorraine, ce vassal de la Germanie, devenu si odieux aux Français dont il s'était constitué l'ennemi par une soumission déshonorante à l'étranger, anima le roi, dont il était l'oncle paternel, conti'e la reine Emma sa mère, fdle de Ste Adélaïde et d'un roi d'Italie, premier époux de cette impératrice. Gomme Ennna possédait toutes les qualités propres à lui attirer la confiance de son fils, les ministres, qui voulaient gouverner Louis V, n'omirent rien pour la lui rendre odieuse, jusqu'à faire planer d'injurieux soupçons sur elle et sur l'éveque de Laon. Ge prélat avait autant d'esprit que de crédit et on ne le choisit pour objet de la calomnie que parce qu'on le craignait. Le roi, que sa propre gloire obligeait à défendre la reine, autorisa lui-même ses ennemis. Il chassa ignominieusement l'éveque de son siège; mais celui-ci ne s'oublia pas dans la disgrâce et tâcha d'intéresser tous les évèques du royaume. De son coté, Emma, persécutée par son propre fils, chercha à attendrir Gerberge, sa bellemère. Les prélats de la province de Reims, qu'on invitait à procéder juridiquement contre l'éveque de Laon, avant refusé de se prêter aux desseins violents de ses ennemis, Louis V alla mettre le siège devant Reims dont il se rendit maître; mais l'archevêque trouva le moyen de s'échapper. Les esprits paraissaient plus aigris que jamais, lorsque Béatrix, sœur de Hugues Gapet, et duchesse de la haute Lorraine, se fit médiatrice de la paix. Elle vint à bout de réconcilier Ennna avec Louis V son fils et le duc Ghai-les son beaufrère : en constéquence de cette paix, l'éveque de Laon fut rappelé. M'outefois la royauté des Garlovingiens, déjà affaiblie par les efforts du parti national, avait perdu dans ces odieuses cii'constances jus- (juà son dernier prestige. Non-seulement le caractère politique du roi était méconnu, son caractère personnel était dégradé.

Louis V, après quatorze mois de règne, mourut au mois de mai ^87, sans laisser d'enfants mâles. Le bruit courut qu'il avait été empoisonné par la reine Blanche sa femme, avec laquelle il n'était guère mieux qu'avec la reine Emma sa mère ',

' llist. de l' Eglise gaU., t. 8, p. 382.

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Ce prince est connu dans Thistoire sous le nom de Louis le Fainéant'. Mais nous ferons remarquer, au sujet de cette qualification peu honorable, que les Carlovingiens, dans leur dégénération, ne tombèrent cependant pas si bas que les Mérovingiens. Si Louis le Bègue fut surnommé iiiliil fecit, il faut se souvenir qu'il ne régna que dix-huit mois; et les Annales de Metz vantent sa douceur et son équité. Louis III remporta une victoire sur les Normands. Charles le Simnlc fit avec eux un traité fort utile, battit son rival Robert F', et le tua, dit-on, de sa main ^. Louis d'Outre-Mermontraun courage et une activité qui n'auraient pas du lui attirer une cruelle satire"'. Enfin, suivant Tobservalion de D. Vaissette, la jeunesse de Louis le Fainéant lui-même, la brièveté de son règne, et lu valeur dont il fit preuve au siège de Reims, ne méritaient pas ce surnom des derniers Mérovingiens*.

Aia mort deLouisV, la couronne revenait héréditairement à Charles (Karl), duc de Lorraine, oncle paternel du dernier roi : mais, d'un coté, l'antipathie nationale repoussait ce vassal de l'Empire ; de l'autre, la manière dont Charles avait traité la reine Emma donnait de nouvelles forces au sentiment de réprobation dont la race toute germanique des Carlovingiens était frappée en France. Au contraire, Hugues Capet, petit-iils et petit-neveu de deux rois, élu par le parti national, d'ailleurs favorisé par les pressentiments populaires, était non-seule* ment le plus puissant, mais le plus estimé des seigneurs français. Soit piété, soit politique, il avait renoncé aux riches abbayes de Saint-Denis et de Saint-Germain qu'il possédait, quoique laïc, selon l'abus assez ordinaire en ce temps-là; ce désintéressement et ce respect pour la discipline lui affectionnaient le clergé; l'Eglise se promettait de trouver en lui un zélé défenseur de ses droits, -"en même temps que la réputation de bravoure et les autres qualités du duc de France le faisaient considérer par tous les seigneurs comme celui d'entre eux qui était le plus capable de soutenir le poids de la couronne et d'en relever l'éclat. Entre Charles et Hugues Capet les chances évidemment n'étaient pas égales.

Sous le règne de Louis V, le duc de France ne fut, dit M. Alexandre Dumas ^, qu'une espèce d'héritier, attendant patiemment au chevet de la royauté agonisante qu'elle rendit le dernier soupir.

* Ludovicus nihil fecit.

2 Chroii. Tiir., apud Script, rer. Franc, t. 9, p. 51.

^ Dominas iii coavivio, rcx in cubiculi». {IfJirac. S. />cned., ibid., p, 140.)

-• Miclu'kt, Ilist. de France, t. 1, p. 4iC.

^ Gaule ei France, p. l 'lO.

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Aussi, à peine cut-ellc expiré clans la personne de cet enfant, dernier avorton de la mère qui avait porté Charlemagne, que, sans s'inquiéter du duc de la basse Lorraine, qui voulut en a ain faire valoir ses droits à la couronne, on la donna à Hugues Capet unanimement, par acclamations publiques, par entraînement national, non, comme le disent quelques historiens', parce qu'il se rattachait à la tige carlovingienne par Childebrand (Ililde-brand), frère de Charles-Martel"-, mais, au contraire, parce que au delà de Robert le Fort on ne voyait plus clair dans sa race ^, et qu il fallait à la nation nouvelle un honnne complètement nouveau. Hugues Capet était le candidat de la race indigène dont la restauration s'opérait en quelque, sorte depuis le démembrement de l'empire'^; son nom avait servi de mot de ralliement pour le grand nombre qui, en paraissant suivre les intérêts particuliers du duc de France, suivait réellement les intérêts de la France entière ; et par lui l'identité nationale devint le fondement sur lequel repose, depuis tant de siècles, l'unité de dynastie ^.

La révolution qui détrôna la race de Charlemagne ne fut donc ni de même origine, ni de même nature que celle qui soumit la France romaine à la France germaine, et qui substitua les descendants de Pépin le Vieux aux descendants de Clovis. L'une vint du dehors, de la conquête ; elle fut l'ouvrage de forces étrangères au pays et à ses habitants : l'autre provint du dedans; c'est dans l'état intérieur du gouvernement et de la société qu'on en découvre les causes.

Dans l'enfance de la civilisation moderne, au milieu de l'ignorance et de la barbarie que l'influence du christianisme tendait à

' Hist. de l'Eglise galL, t. 8, p. 383.

'^ Voyez ci-dessus, p.ige 285, à la note.

5 I/ji(i. On lit dans un auteur contemporain (Script, rer. Franc, t. 10, p. ô) : « Fuit enini Hui^o (Magnus) lilius Roberti Parisiorum comitis. qui videlicet Robeilus, brevi in tempore rex constiiutus, et ab excicitu Saxonura est intcrfeclus Cujus genus uJcirco adnotare distulinius, quia valdè inaute reperitur ol)Scurum. » Un écrivain posiéricur d»; deux siècles, ajoutant un dcj^ré à cette généalogie, rcniuntc jus(]u à Robert le Fort, mais déclare ne pouvoir aller plus loin [Ihid , p. '2,S6) : i^ Ulteriùs iiesciverunt de ejus génère dicerc bisloriographi. » C'était même, dit M. Augustin Thierry [Leitrf-s sur l'Hist. de France, p. 199j, une opinion répandue painii les gensde condition inf(''ritiire, que la nouvelle famille régnante st)rtait de la classe plébéienne; et cette opinion, <|ui se transmit durant plusieurs siècles, painllèlement à l'opinion opposée, ne fut point nuisible à sa cause • << Hugonem Capt't (iuid;im vulirares et sira-

plices crcdunt fuisse plebeiura quod non est ità. [Script, rer. Franc, t. 10,

* Aug. Thierry, Lettres sur ihist. de France, p. 197.

*• Ihid., p. 198.

'.\i6 mSTOlRJi DK illANCE. jAn 987 j

taire disparaître, tu ral)seiice de ces vastes et fréquentes relations qui unissent les homines par la communauté des idées et la réciprocité des intérêts, l'unité des grands Etats était impossible. Elle pouvait être momentanément l'œuvre de la force ou le fruit de l'ascendant d'un homme supérieur, fait observer M. Guizot ' : mais ni la force ni l'ascendant d'un lionnne supérieur ne sont des puissances à qui appartienne la durée; et nul état social ne peut être permanent s'il n'a ses causes et ses racines dans la société môme, dans les rapports moraux et physiques des individus dont elle est formée. Quand l'existence des hommes ne s'étend guère hors de l'étroit espace où ils naissent et où ils meurent, quand la nullité ou la rareté des communications intellectuelles et matérielles, l'absence du mouvement d'esprit, du commerce, de l'industrie, resserre leur pensée dans un horizon à peu près aussi borné que celui qu'embrasse leur vue, comment une grande société pourrait-elle subsister? quelles idées, quelles relations, quels intérêts en seraient le lien et l' aliment .^^ N'est-il pas vrai qu'au lieu de société, il n'y aurait que hideuse et complète anarchie, sans la communauté de foi religieuse, qui, rattachant les chrétiens les uns aux autres par le lien de la charité, prévient un isolement absolu, et devient le principe d'une restauration sociale ? Mais la seule société qui soit possible d'abord est une société étroite, locale, comme l'esprit et la vie de ses membres. Si, par quelque puissant accident, par quelque cause passagère, une société plus vaste est un moment formée, on la voit bientôt se dissoudre; et à sa place naissent une multitude de petites sociétés faites à la mesure du degré de développement des hommes, et qui bientôt produisent, chacune dans ses lin)ites, un gouvernement de même dimension. Tel est le phénomène qui avait conmiencé à se développer en France après la mort de Charlemagne, et dont le dernier terme fut l'établissement du régime féodal.

« Jusqu'au milieu du viii^ siècle, continue M. Guizot^, aucune société, grande ni petite, ne s'était formée dans les Gaules; elles n'avaient pas cessé d'être en proie à l'anarchie de la dissolution et de la conquête. Charlemagne arrêta pour toujours l'irruption des Barbares; et des désordres nouveaux ne vinrent plus incessamment s'ajouter à l'immense désordre qui régnait déjà entre le Rhin et l'Océan. Alors la société put commencer en France ; mais elle ne commença qu en se resserrant, car les éléments, les conditions

' Estais sur l'Imt, de. France, p. 81. - Ibid.^ p. 8'2.

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d'une société un peu étendue n'existaient ni sur le territoire ni dans ses habitants. Charleniagne avait tenté de se faire le souverain d'un grand peuple et d un grand empire; l'état du pays se refusait à cette entreprise, et nul de ses successeurs ne fut capable d'y songer. Sous leur règne, le gouvernement et le peuple allèrent se démembrant, se dissolvant de plus en plus. Bientôt il n'y eut plus ni roi ni nation. Chaque propriétaire libre et fort se fit souverain dans ses domaines \ chaque comte, chaque marquis, chaque duc, dans le district où il avait représenté le souverain. C'était la conséquence de l'état des hommes et des choses ; c'était partout le travail de la société aspirant à se former, et incapable de s'étendre au delà d'étroites limites. Le pouvoir et la nation se démembrèrent parce que l'unité du pouvoir et de la nation était impossible; tout devint local, parce que rien ne pouvait être général, parce que toute généralité était bannie des intérêts, des existences, des esprits. Les lois, les jugements, les moyens d'ordre, les guerres, les tyrannies, les libertés, tout se resserra dans de petits territoires, parce que rien ne pouvait se régler ni se maintenir dans un cercle plus étendu. Quand cette grande fermentation des diverses conditions sociales et des divers pouvoirs qui couvraient la France se fut accomplie, quand les petites. sociétés qui en devaient naître eurent pris une forme un peu régulière, et déterminé, tant bien que mal, les relations hiérarchiques qui les unissaient, ce résultat de la conquête et de la civilisation renaissante prit le nom de régime féodal. » Pendant que la féodalité se formait, la royauté subsistait toujours, impuissante, nominale, et pourtant encore sujet d'ambition, et d'orgueil. Dès qu'un mot désigne une supériorité quelconque, cette supériorité fùt-elle sans force, elle excite les désirs des hommes, et ils ont raison, car le nom seul d'un pouvoir illusoire est encore un pouvoir. Charles le Gros, Louis d Outre-iMer, Charles le Simple étaient bien moins puissants, bien moins indépendants que les grands feudataires du royaimie ; mais ils portaient le nom de roi, nom unique, et qui, j)ar cela seul, n'était pas tout à fait vain, qui avait du moins de quoi tenter la force capable de s'en saisir. Cette force ne pouvait manquer de se rencontrer. Elle se trouva aux mains de Hugues Capet. Entre la puissance réelle du dernier descendant de Charleniagne et son titre de roi, le contraste était trop grand; la couronne semblait posée sur la tête d'une ombre. Placé, par la situation de ses domaines, plus favorablement qu'un autre pour un tel dessein, Hugues Capet se l'appropria. Il n'y avait pas plus de droits que tout autre; il ne fut porté au trône

SsS niSlOIRE rJE FI'.AiNCE.

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par aucune coinbiualson, aucinie intrigue un peu <^eiieiale. Il pril le nom de roi; celui qui le possédait ne pouvait s'y opposer; la plupart des grands seigneurs du royaume ne s'en inquiétèrent point: leur puissance n'en était point atteinte; depuis longtemps ils n'avaient à peu près rien à démêler avec la royauté. Hugues Capet se fît reconnaître par ses propres vassaux qui n'avaient qu'à gagner à l'élévation de leur suzerain. Peu à peu les principaux feiulataires, séduits par ses concessions ou ses promesses, avouèrent également le titre supérieur qu il s'était donné. Ce fut là toute la révolution capétienne. Depuis la mort de Charlemagne, la féodalité avait conquis la société. En se faisant appeler roi, un de ses principaux membres s'en déclara le clief. Il acquérait par là, dans le présent, une dignité plutôt qu'un pouvoii'. La république féodale n'était menacée que dans l'avenir, et, à coup siir, elle ne s'en doutait point. Nulle révolution n'a été plus insignifiante quand elle s'est faite, et plus féconde en grands résultats. »

La race des Carlovingiens avait régné 236 ans, et, se divisant en trois branches, avait occupé séparément les trois grands trônes que Charlemagne avait réunis sous un seul empire : trône de Germanie, trône de France, trône d'Italie; et, chose bizarre, elle les avait perdus tous trois sous trois rois du nom de Louis'. Pendant ce laps de temps, les rois francks avaient plusieurs fois changé leur résidence; et, selon leurs inclinations ou la force des événements, avaient transporté le siège du royaume dans des villes nouvelles : Pépin avait choisi Paris; Charlemagne et son fils Aix-la-Chapelle et Thionville; Charles le Chauve, Soissons et Compiègne; Charles le Simple, la ville de Reims; enfin Louis d'Outre-Mer et ses deux fils, ces rois de la guerre civile, la cité presque imprenable de Laon.

* Alexandre Dumas, Gaiile et France, p. 142.

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