HUGUES CAPET
Dans sa vie de nation, dit M. Michelet -, la France a déjà parcouru deux âges.
Au premier âge, les races sont venues se déposer l'une sur l'autre, et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes se sont placés les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du monde. Voilà les éléments, les matériaux vivants de la société.
Au second âge, la fusion des races commence, et la société cherche à s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais l'organisation d'un tel monde suppose la fixité et l'ordre. La fixité, l'attachement au sol, à la propriété, cette condition, impossible à
• Ce serait une erreur de croire (pie le mot de Oipet était une injure, et venait de capitn, grosse tète. On sait que la {Grosseur de la tête est souvent regardée comme un signe d'imhccillité : une Clironiijue appelle Capet Charles le Simple (Carolus Stultus vel Capet. Clirnn. S. Florent. ,a\nn\ Script, rer. Franc, t. 9, p. 55). Mais il est évident que Capet est pris pour Chnpet, ou Cuppotns. Plusieurs Chroniques françaises, écrites longtemps après, ont traduit Hue Capet, ou Chappct. {Script, rer. Franc, t. 10, p. 293, 303, 313.) Chron. S. Medard. Suess., ibid., t. 9, p. 56 : Hugo cognominatus Chapet. Voyez aussi Richard de Poitiers, /i/*^/., p. 24, et Chron. Ande2,a<.\, t. 10, p. 72, etc. Alberic, Tr. Font., t. 9, p. 286 : Hugo Cappatus ; et plus loin : Cappet. Ouill. Nang., t. 9, p. 82 : Hugo Capucii. Chron. Sith., t. 7, p. 269. Chron. Strnzz., t. 10, p. 273: Hugo Caputius. Cette dernière Chronique ajoute que le (ils d'Huiiues, le pieux Robert, chantait les vêpres, revêtu d'une chape. L'ancien étendard des rois de France était la chape de S. Martin ; c'est de là, dit le moine de Saint-Oall, qu'ils avaient donné à leur oratoire le nom de chapelle. « Capell.i, (juo noniine Francorum reges propter cappam S. Martini quam secum ob sui tuitioncm et hostium oppressionem jugiter ad hella portai)ant, Sancta sua appellare solebant. ')(L. 1. r. i.)
* Hi.^f. df France, t. 1. p. ■'i:i'.>..
33o HISTOIRE Di- FRANCE. [An 987]
remplir tant que durent les immigrations de races nouvelles, est à peine remplie sous les Carlovingiens : elle ne le sera complètement que par la féodalité. Sauf la belle mais stérile tentative de Cliarlemagne, fait observer M. Guizot ', le régime féodal fut le premier pas hors du règne anarchique de la force, c'est-à-dire,dans l'Europe moderne, le commencement de la société.
De grandes choses et de grands honmies, la chevalerie, les croisades, la naissance des langues et des littératures populaires ont illustré ce système -. Les temps de son règne ont été, pour l'Europe moderne, ce que furent pour la Grèce les temps héroïques. De là datent presque toutes les familles dont le nom'^ se lie aux événements nationaux, une foule de monuments religieux où les hommes se rassemblent encore. Là, se rattachent des traditions, des souvenirs qui, aujourd'hui encore, se saisissent fortement de notre imagination.
On a vu la conquête, les longs désordres qui suivirent la lutte des diverses tendances politiques, amener, au x^ siècle, ce résultat qu'un certain nombre d hommes, sous le nom de seigneurs et de vassaux, établis chacun dans ses domaines et liés entre eux par les relations féodales, étaient les maîtres de la population et du sol *. Toutefois, cette domination n était pas universelle, ni régulièrement constituée. Des propriétaires d'alleux demeuraient en dehors du régime des fiefs. Quelques cités, surtout dans le midi de la Gaule, conservaient certaines franchises. Dans la masse du peuple, qui ne possédait ni alleux ni fiefs, les conditions étaient diverses et inégales : ici, la servitude; là, des restes de liberté, les débris des droits de propriété; ailleurs, dans quelque district reculé, ime sorte d'indépendance due à l'isolement. Tels étaient le désordre des temps, la faiblesse de la population, la rareté des communications, l'ignorance des hommes, le défaut de généralité dans les institutions, les idées et les faits, qu'il y avait place pour toutes les diversités, toutes les anomalies. Mais, en dépit de cette confusion, c'était à la hiérarchie féodale qu'appartenait la France : elle devenait de jour en jour
' Guizot, Essais sur l lUst. de France, p. 3 ôO.
» liid., p. 351.
^ Les chefs <iiii recevaient des terres du roi, pour tirer plus grand honneur de ces dons, substituaient les noms territoriaux de leurs nouvelles propriétés aux noms franks sous lesquels ils étaient connus, et les ajoutaient à leurs prénoms baptismaux. Ainsi, nous les voyons d'abord, sous le titre de chefs, posséder la terre sans le nom; sous le titre de grands vassaux, posséder la terre et le nom; puis enfin, sous le titre de nobles, se parer encore du nom, quoiqu'ils ne possèdent plus la terre. (Alexandre Dumas, Gaule et France, p. 147.)
"• Guizot, Essais sur iltist, de France, p. 354.
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au dehors plus étendue, au dedans plus compacte; de jour en jour les propriétaires de fiefs s'avançaient vers la possession exclusive du pay:s et du pouvoir. Hiérarchie puissante et ingénieuse dans son organisation; confédération de petits souverains, inégaux entre eux et ayant, les uns envers les autres, des devoirs et des droits, mais investis, dans leurs propres domaines, sur leurs sujets personnels et directs, d'un pouvoir absolu ' : voilà sa nature particulière, voilà son caractère politique.
11 est vrai que, dans ce système, l'autorité ne s'atténuait point par l'éloignement et l'élévation d'un trône, comme dans la monarchie pure y le privilège ne se voilait point sous la majesté d'un grand corps, comme dans les gouvernements aristocratiques proprement dits. La féodalité n'était pas un sénat de patriciens; c'était (chose bien différente) une collection de souverainetés individuelles, exercées par des honmies isolés. Or, en admettant que 1 autorité et le privilège, par cela même qu'ils appartenaient à un homme toujours présent et toujours seul, toujours voisin de ses sujets, jamais appelé, en traitant de leur sort, à s'entourer de ses égaux, devaient se faire accepter moins aisément: en admettant que, nonobstant le frein de la religion, les caprices de la volonté humaine purent se déployer alors avec plus de promptitude et de bizarrerie ; que l'inégalité des conditions se fit plus rudement sentir à raison du contraste de la richesse avec la misère, de la force avec la faiblesse, de l'indépendance avec la servitude ; en admettant que les habitants des fiefs, sans cesse compromis dans les querelles de leur seigneur, en proie aux dévastations de ses voisins, menaient ime vie encore plus agitée que lui-même : toujours est-il que les libertés, les droits, les garanties qui honoraient et protégeaient les maîtres, ouvraient, par leur nature et leur tendance, à la population sujette, une porte vers un meillein^ avenir,
« Il faut Ijien que cela fût ainsi, dit M. Guizot^ : car, d'une part, le régime féodal n'a manqué ni de dignité ni de gloire; de l'autre, il n'a point condamné sans retour ses sujets à la servitude. Il les opprimait, mais ils ont pu s'affranchir.
» Et d'abord, si la féodalité, en plaçant le maître auprès du sujet, rendait le despotisme plus odieux et plus pesant, elle plaçait aussi, dans la nation souveraine, l'inférieur près du supérieur, cause très-efficace d'égalité et de liberté. La grandeur féodale était accessible et simple, la distance courte du vassal au suzerain.
' Essais sur l'iuif. de Fronce, p. 366. •
» Ibid., p. 369.
332 HISTOIHE VU FKANCE.' [An 987]
Ils vivaient entre eux familièrement, comme des compagnons, sans que la supériorité se put croire illimitée, ni la subordination servile; presque ('gaiement nécessaires l'un à l'autre, seule garantie assurée de la réciprocité des devoirs et des droits. De là cette étendue de la vie domestique, cette noblesse des services personnels où l'un des plus généreux sentiments du moyen âge, la fidélité, a pris naissance, et qui conciliait merveilleusement la dignité de Ibomme avec le dévouement du vassal. D'ailleurs les situations n'étaient point exclusives; le suzerain d'un fief étaitle vassal d'un autre; souvent les mêmes hommes, à raison de fiefs différents, se trouvaient entre eux, tantôt dans le rapport du vasselage, tantôt dans celui de la suzeraineté. Les plus puissants seigneurs avaient des devoirs envers de petits suzerains. Le roi de France, qui ne tenait sa couronne que de Dieu et de son épée, tenait des terres de plusieurs seigneurs. Nouveau principe de réciprocité et d'égalité. Enfin, par l'enchaînement hiérarchique des fiefs, l'abîme était comblé entre le plus petit et le plus élevé des propriétaires féodaux; de degré en degré, le moindre d'entre eux se liaiti au roi sans courir le risque de perdre, dans l'inégalité qu'eût fait éclater un rapprochement subit et innuédiat, le sentiment de sa propre dignité.
•" Ce sentiment qui, dans les sociétés les plus diverses de principes et de formes, est le plus sûr boulevard comme le plus noble effet de la liberté, puisait dans une autre cause ime rare énergie. Je viens de dire quels étaient, quant à la nation sujette, les résultats de la dispersion des citoyens de la nation souveraine, gouvernant chacun isolément et non en corps. Le peuple en souffrait; laristocratie féodale y perdit beaucoup en consistance et en durée; mais les possesseurs de fiefs y gagnaient en indépendance et en dignité personnelle. La puissance et la gloire du sénat de Rome ou de Venise faisaient la puissance et la gloire des patriciens; chacun d'eux avait sa part de cette grandeur collective ; mais c'était à son corps, non à lui-même, qu'il devait sa propre grandeur. Dans l'aristocratie féodale, au contraire, tout était individuel, la destinée, le pouvoir, la gloire. De lui seul, non de sa corporation, chaque possesseur de fief tirait sa force et son éclat. Isolé dans ses domaines, c'était à lui à s'y maintenir, à les étendre, à se conserver des sujets soumis, des vassaux fidèles, à punir ceux qui lui manquaient d obéissance ou de foi. Les liens qui l'unissaient à ses supérieurs et à ses égaux étaient trop faibles, les garanties qu'il y pouvait trouver trop lointaines et trop tardives pour qu'il leur confiât son sort. De là cette individualité si forte et si fière, caractère des membres de la hiérarchie féodale.
[An 987] LIV. V. HUGUES CAPET. 333
C'était un peuple de citoyens épars, dont chacun, toujours armé, suivi de sa troupe ou retranché dans son fort, veillait lui-même à sa sûreté, à ses droits, comptant bien plus sur son courage et son renom que sur la protection des pouvoirs publics. Un tel état ressemble moins <à la société qu'à la guerre • mais l'énergie et la dignité de l'individu s'y maintiennent : la société peut en sortir.
» Aussi la vit-on bientôt s affermir et croître au milieu de ce régime féodal si turbulent. Il avait fallu cinq siècles à la France pour poser définitivement le pied hors de la barbarie ; pendant cinq siècles, toutes les existences individuelles, toutes les institutions publiques avaient été précaires, mobiles, flottant au gré de la force et du hasard ; si bien que, durant cette époque, on ne peut démêler aucun principe général, ni saisir la trace d aucun progrès, et que la société semble stalionnaire au sein du chaos. A travers cette loncfue et obscure anarchie, on voit seulement la féodalité se former aux dépens tantôt de la liberté, tantôt de l'ordre, non comme un perfectionnement de 1 état social, mais comme le seul système qui puisse acquérir quelque fixité, comme une sorte de pis-aller nécessaire. Dès qu'elle a prévalu, toutes choses prennent un autre aspect. La société, jusque-là dissoute et sans forme, a retrouvé enfin, avec une forme déterminée, un point de départ et un but. Le régime féodal, à peine vainqueur, est aussitôt attaqué, dans les degrés inférieurs, par la masse du peuple qui essaie de reconquérir quelques libertés, quelques propriétés, quelques droits; par la royauté qui travaille à recouvrer son caractère public, à redevenir la tête d'une nation. Ces efforts ne sont plus tentés au milieu du choc de systèmes divers, confus, et qui se réduisent l'un l'autre à l'impuissance et à l'anarchie; ils naissent au sein d'un système unique, et ne se dirigent que contre lui. Ce ne sont plus des hommes libres dans une situation vague et douteuse, et qui défendent mal, contre la domination des chefs dont ils habitent les terres, les débris de leur indépendance barbare. Ce sont des bourgeois, des colons, des serfs, dont la condition est claire, déterminée, qui savent bien quels sont leurs maux, et s'appliquent incessamment à s'en affranchir. Ce n'est plus un roi incertain du titre et delà nature de son pouvoir, tantôt le chef des guerriers, tantôt le plus riche des propriétaires, ici l'oint du Très- Haut, là l'héritier des empereurs, et qui s'agite confusément au milieu de sujets indépendants, de leudes avides, empressés tantôt d'envahir son autorité, tantôt de s'en isoler absolument ; c'est le premier des seigneurs féodaux qui travaille à se faire le maître de tous, à changer sa suzeraineté en souveraineté. Aussi, malgré la servitude
.3:^4 HISTOIUE DE FRANCE. |An<J87J
où le peuple est tombé à la fin du x*^ siècle, dès ce moment c'est raffrancliissement du peuple cpii est en progi'ès. Malgré la faiblesse ou plutôt la nullité du pouvoir royal à la même époque, dès ce moment c'est le pouvoir royal qui gagne du terrain. Nul effort n'est vain, nul pas rétrogade. Ce système monarcliiqr.e, que Cbarlemagne n'avait pu fonder, des rois bien inférieurs à Cbarlemagne le feront prévaloir peu à peu. Ces droits, ces garanties que les guerriers germains n'avaient pu conserver, les communes les ressaisiront successivement. La féodalité seule a pu naître du sein de la barbarie; mais à peine la féodalité est grande, qu'on voit naître et grandir dans son sein la monarcbie et la liberté. »
La féodalité n'a donc pas mérité tous les reproches qu'on lui a prodigués avec une rigueur si méprisante! Nous tenions à le faire constater par un témoignage qu'on ne saïu'ait accuser d'une partiale prédilection. Abordons maintenant l'histoire du roi féodal.
Aussit(k après son élection, Hugues Capet se fit sacrer à Reims, le 3 juillet 987, par rarchevèque Adalbéron d'Ardenne. Ainsi fut inaugurée la troisième race de nos rois, qui possède le trône depuis huit cent cinquante ans : en sorte qu'il n'y a aucun État dans l'univers qui puisse se glorifier d'avoir une si longue suite de rois d'une même famille.
Mais dans qviel espace la puissance réelle de Hugues Capet étaitelle circonscrite ? Quoique la France s'étendît des rives de l'Escaut et de la Meuse jusqu'à celles de l'Ebre, des bords du Rhône jusqvi'aux plages de l'Océan, le roi, qui n'était alors que le premier entre ses pairs, n'avait peut-être que la plus petite partie de cet immense territoire.
Arnould H, comte de Flandre, possédait toutes les terres comprises entre l'Escaut, la mer et la lùvière de Somme,
A Herbert, comte de Vermandois, appartenaient le comté de Senlis, plusieurs tenues de l'Ile-de-France, une partie de la Picardie et de la Champagne.
Le duché de Bourgogne, transmis par Hugues le Grand à Henri, frère de Hugues Capet, renfermait, dans la province de ce nom, tout ce qui ne relevait pas du royaume de Conrad le Pacifique.
La Normandie et la Bretagne formaient, sous le duc R.ichard, beau-frère de Hugues Capet, le plus puissant vasselage de la cou- \ ronne. Ces ducs de Normandie se prétendaient d'ailleurs affranchis de l'obligation de fournir des troupes aux rois de France, et telle était leur richesse qu'ils eussent pu soudoyer leurs suzerains.
Toute l'étendue de pays placée entre la Dordogne, la Garonne^ '
[An 987J I-I"^' ^'' HUGUES CAPET. 335
les Pyrénées et les deux mers, obéissait à Guillaume Sanche, duc de Gascogne ; mais cette contrée, réduite bientôt à l'état d'arrièréfief, passera sous la seigneurie directe et inuiiédiale des ducs de Guienne.
Raymond, comte de Toulouse, joignait au comté de ce nom la principauté de Languedoc et le duché de Septimanie. Plus tard, un de ses descendants deviendra, sous le nom de duc de Narbonne, l'un des plus puissants feudataires du royaume.
Enfin Guillaume, surnommé Fier-à-Bras, duc de Guyenne ou d'Aquitaine, aurait tenu le plus grand fief de la couronne, s'il avait pu le soimiettre complètement à son obéissance. Mais, à la faveur du désordre général de la monarchie, des établissements indépendants s'y étaient formés au profit des sires de Bourbon, des ducs d'Auvergne, des comtes de Bourges, d'Angoidême, de la Marche et dePérigord, qui jouissaient de leurs possessions à titre de propres et presque sans féodalité.
Déduction faite de ces fractions de territoire, que les grands vassaux s'étaient attribuées, que restait-il au roi de France ? Une partie du Soissonnais, la cité de Laon, et quelques villes de la Champagne. Hugues Capet, en montant sur le trône, réunit à ces terrains morcelés ce qu'il possédait en propre, à savoir : le comté de Paris, l'Orléanais, le pays Chartrain, le Perche, le comté de Blois, la Touraine, l'Anjou et le Maine.
Des conquêtes successives reculeront les frontières de ce domaine 5 et ces conquêtes, d'une tout autre nature que les invasions des Franks, produiront des résultats durables, parce qu'elles seront politiques, et qu'elles n'auront pas pour objet le simple partage des richesses et des terres, mais le gouvernement des pays subjugués ', I/extinction du titre de roi dans tous les Etats formés en Gaule autour du royaimie central contribuera surtout à rendre moins violente cette agrégation successive des territoires gaulois. L'idée de hiérarchie, introduite parle système féodal, prépare d'avance la réunion, en accoutumant les chefs des duchés et des comtés à ne point se croire les égaux de leur voisin aux fleurs de lis. Ainsi l'état des fiefs est, dans l'histoire de nos provinces, une sorte de point intermédiaire entre l'époque du partage en plusieurs souverainetés distinctes et celle de la fusion en un seul corps. C'est le système féodal qui a fourni le principe sur lequel s'est établie l'unité de terri»
' Aiuî;. Thierry, Lettres sur l'Iiist. de France, p. 208.
336 HiSTOiiir. Dr. frange. [An 987]
toire, élément essentiel de la monarchie dans le sens moderne du mot *.
La révolution qui venait de s'accomplir par l'élévation de Hugues Capet à la royauté ne pouvait manquer d exciter des troubles. La famille de Cliarlemagne ne se laissa pas enlever la couionne, sans faire tous ses efforts pour la recouvrer. Charles, duc de la Basse- Lorraine, avait le courage et les forces nécessaires pour la disputer à son rival. Quoique les difficultés de tout genre que présentait, en 987, une quatrième l'cstauration des Carlovingiens, effrayant les princes d'Allemagne, les empêchassent de faire marcher aucune armée au secours du prétendant, celui-ci n'entra pas moins en France à la tête de ses Lorrains, auxquels ses partisans de fintérieur frayèrent la voie. En effet, si l'élection de Hugues Capet formait un titre légitime aux yeux des uns^, d'auties ne voyaient en lui qu'un traître et un rebelle '\
Tout plia devant Charles''*. Une fois maître d'une partie de la Belgique française, il alla mettre le siège devant Laon, alors la plus forte ville de France. Cette place fut bientôt à lui^. Il y fit prisonniers la reine Emma et lévêque Atlalbéron, qu'il regardait comme les pi^incipaux chefs du parti qui lui était opposé. Mais, en conquérant des provinces, il ne put se rendre maître des cœujs, qu'il avait aliénés en se reconnaissant vassal dOthon. Les Français crurent que ce serait dégrader la couronne de France que de la déférera un prince qui s'était fait sujet d'un autre souverain ; ils pensèrent que le moyen d'assurer leur nationalité n'était pas de se soumettre au repi'ésentant de la Germanie. Vainement Charles essaya-t-il de déterminer l'archevêque de Reims à le sacrer roi : ce prélat, qui avait déjà sacré Hugues avec le consentement de la nation, refusa d'en sacrer un autre; il se contenta de conseiller à Charles de traiter avec les seigneurs français.
Cependant Hugues Capet, qui n'avait pas encore assez de forces pour se mesurer avec son rival, travaillait à s'assurer de la fidélité de ses nouveaux sujets : il s'en faisait aimer, et se les attachait par
* Ans; Thierry, Lf tires sur l'hist. de France, p. 101.
* Nie iste Hiijio regni invnsor aut usurjtator aliqualiter est indicandus,quem regni proceres elegerunt. (Nnnj!;is.)
^ Hic Huiio inalaiu causain halmisse videtur, qui... contra dnmioos suos perpétué rclicilavit... (ontrà piohilùtioneiii Ecclesiae... remium obtinuit... nec tanien honestè, sed pioditonè. {Script, rer. Franc, t. 10, p. 300 )
•• Htst. de l'Ei;li.se ga/l., i. Q, p. -2.
s Si gel)., Clirnn.
[An 987] I-IV. V. >— HUGUES CAPET. 33-7
ses bienfaits. L'archevêque de Sens ne lui avait pas encore prêté serment, clans la crainte de blesser la justice, en se déclarant contre celui qui paraissait l'héritier légitime'. Fort de l'appui du pontife romain, le roi chercha à gagner ce prélat par promesses et à l'intimider par menaces. L'archevêque se rendit et fortifia le parti qu'il embrassait de tout le poids de sa réputation et de son autorité.
Hugues, dont l'armée grossissait tous les jours, se crut en état de soumettre Guillaume, duc d'Aquitaine, qui refusait de le reconnaître^. En effet, par une contradiction dont l'histoire offre beaucoup d'exemples, pendant que la France travaillait avec tant d'énergie à assurer contre les Germains son indépendance, elle tendait à étouffer celle des Etats qui s'étaient formés au sud entre la Loire et la Méditerranée ^. Si les habitants de l'Alleniagne se croyaient maîtres dépossédés de la Gaule et de l'Italie les Français, invoquant aussi les traditions de la conquête franke prétendaient gouverner le reste des Gaulois jusqu'au pied des Alpes et des Pyrénées. Dans la nouvelle opinion nationale, l'idée de domination au sud était inséparable de celle d'affranchissement du coté du nord. Aussi chaque élection d'un roi étranger à la famille de Gharlemagne, depuis Eudes jusqu'à Hugues Capet, fut-elle pi^esque immédiatement suivie d'une guerre sur la frontière du midi aux bords de la Loire, de la Vienne ou du Rhône. De leur coté, les Gascons et les Aquitains, bien qu'ils traitassent en souverains étrangers les héi-itiers de Gharlemagne, paisibles possesseurs du trône ne manquaient pas de qualifier d'usurpateurs tous ceux qui obtenaient la royauté au mépiis du droit héréditaire : c'est-à-dire qu'ils entendaient ne dépendre ni des uns ni des autres. Ce fut d'abord sans que H ugues Capet renouvela les hostilités en Poi ucssotou. Forcé par Guillaume, duc d Aquitaine, de battre en retraite jusqu'à la Loire, il livra sur les bords de ce fleuve une grande bataille qui fit éclater la haine violente des deux populations l'une contre l'autre : toutefois l'avantage lui resta *.
Au retour de cette expédition, Hugues, qui n'avait pas moins de politique que de bravoure, fit donner l'onction royale au prince Robert son fils ^ : l'archevêque de Sens procéda à cette cérémonie
' Wst. de l'Eglise gnll., t. 9, p. 5.
* In Cod. Gerbert., cpist. 107. Chron. Adem.
' Auj?. Tliicrry, Lettres sur l'hist. de France, p. 205.
■• In {jravi prœlio decertantes Francorum et Aquitanoruin animositates multo sanjiiiinc alternA caedc fuso superiorss Franci extitcrunt, et sic reversi sunt. {Script, rer. Franc, t. 10, p. 145.)
« Clal).,l. 1, c. 1.
338 HISTOIRE DE FRANCE. [An 990]
dans l'église de Sainte-Croix d'Orléans, le i" janvier 988. A cette occasion, nous ferons observer, avec M. Augustin Thierry ', que, si l'unité monarchique en France dérive de la féodalité, de ce même système provient la succession héréditaire par droit de primogéniture. C'est la féodalité qui, transformant toutes les existences en un mode de possession territoriale, tous les offices en des tenures, introduisit dans l'ordre politicjue l'hérédité, règle naturelle des successions privées, à la place de l'élection, règle antérieure de la transmission des emplois publics. Le chef suprême des anciens Franks [koning, en latin j^ex) était un magistrat j comme magistrat, il était élu, quoique toujours dans la même famille. Les chefs inférieurs (Jiere-zoghe, grcwen, rakhen-hiirghe, en latin duces^ comités, judices) étaient aussi élus. J\Iais, quand la féodalité fut complète, quand ce ne furent plus les hommes qui régirent les hommes, mais les terres qui régirent les terres, et par celles-ci les hommes eux-mêmes, chaque terre exerçant toujoiu's ses droits par son représentant légitime, c'est-à-dire par le successeur légitime de son successeur antérieur, il n'y eut plus rien d'électif. Un domaine fit le roi, comme un autre faisait le duc, le comte, le vicomte; et ainsi fils de comte fut comte, fils de duc fut duc, fils de roi fut roi.
Hugues, ayant affermi le trône dans sa famille par le sacre de Robert, partit pour aller faire le siège de Laon; mais Charles, qui était dans cette place avec toutes ses troupes, le contraignit bientôt de le lever (988). Ce prince, poursuivant ses avantages, ne tarda pas à être maître de Reims. Le nouvel archevêque, Arnould, fils naturel de Lothaire III et par conséquent neveu du prétendant, devait son siège à Hugues, qui avait espéré le détacher du parti de son rival en lui offrant cet archevêché. Mais, loin de demeurer fidèle au roi, Arnould livra sa ville épiscopale à Charles. Hugues résolut de le punir, en le faisant déposer. Comme, dans l'intervalle, il recouvra Reims (990), l'archevêque, qui se royait à la discrétion du vainqueur, réussit à faire sa paix avec lui. Cette soumission n'était qu'un leurre, car, dès qu' Arnould en trouva l'occasion, il se retira à Laon auprès du duc Charles ^. Mais Laon, que Hugues n'avait pu prendre par force, fut conquis par son adresse. Il y ménagea des intelligences, et, guidé par les avis de l'évêque Adalbéron, il surprit cette ville. Le duc Charles et l'archevêque Arnould, faits prisonniers, furent envoyés à Orléans sous bonne garde. L'évêque de Laon et la reine Emma, veuve de Lothaire III, furent, au contraire, rendus à la
' Lettres sur l'hist. de France, p. 106. - Gerbert., Epist. ad T'ilderod,
[An 991] LIV. V. «— HUGUES CAPET. 33g
liberté. C'est ainsi que par la prise d'une seule place Hugues finit la guerre, et assura sur sa tète une couronne que personne n'osa plus lui disputer.
Le duc Charles mourut captif dans la tour d'Oilëans. Ses deux fils, Louis et Charles, nés en prison et bannis de France après la mort de leur père, trouvèrent un asile en Germanie, où se conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine ' ; mais ils ne firent aucune tentative pour soutenir leurs droits, quoiqu'on leiu" ait donné le titre de rois dans quelques Chartres particulières. On cite une chartre du monastère d'Uzerche, qui est datée du règne de Robert, de Louis et de Carloïn (Charles). Les deux derniers, fils du duc Charlejs, pouvaient être reconnus dans quelque coin de l'Aquitaine, ou par quelques seigneurs du Limousin ^, comme l'esprit d'opposition des méridionaux permet de le supposer. Ils s'armaient des fils de Charles contre Hugues, comme ils eussent appuyé Hugues vaincu contre Charles vainqueur. C'était un moyen de maintenir leur indépendance.
Non-seulement ils la conservèrent, mais ils firent des conquêtes vers le nord ^. Adalbert, comte de Périgueux, assiégea et prit Tours vers l'an 990. Alarmé de ces progrès, et n'osant cependant l'attaquer à main armée, Hugues Capet lui adressa, dans un message, cette question : «Qui t'a fait comte? — Qui t'a fait roi.i* » furent les seuls mots que répondit Adalbert *. Cette réponse ne contenait aucune allusion à la royauté élective; elle signifiait simplement que, dans les idées féodales, un comte de Périgord était souverain à aussi bon titre et aussi pleinement qu'vm roi de France. * * Dès que Hugues Capet vit l'archevêque de Reims son prisonnier, il prit des mesures pour le faire déposer canoniquement, et indiqua à ce suj€t un concile dans l'église de Saint-Basle, près Reims, pour le 17 juin 991 ■'. Arnould avait, à la vérité, manqué à la fidélité qu'il avait promise k Hugues Capet; mais il n'y avait manqué que pour embrasser le parti du successeur héréditaire de Louis V. Cette faute dut paraître excusable dans un prélat qui était lui-même du sang royal de Charlemagne, dont il soutenait les droits. Cependant Arnould n'en fut pas quitte pour perdre son siège, il perdit
* Et expulsi sunt fllii ejus à Francis, et erant morantcs apud imperatorem Ronianorum. [Script, rcr. Franc, t. 9, p. 145.)
^ nist. de /'Eglise gall., t. 0, p. 17.
' Aiijj. Thierry, Lettres sur l'hist. de France, p. 206.
'' Hoc ci mandavit : « Quis te comitem conslituit .•* » Et Adalbcrtus remanda'> •vit ci : « Quis te regein constituit? » {Script, rer. Franc, t. 10, p. 146.)
" Hist. deposit. yirnulG, apud Duchcsnc, t, 4, p. lOt,
34o HISTOIRE DE FRANCE. [\n 993]
encore la liberté, et ou le reconduisit, après sa déposition, dans sa prison d'Orléans.
A la place d'Arnould, Hugues Capet fit élire le fameux Gerbert, qui avait déjà été désigné pour ce siège par Aldelbéron d Ardenne, prédécesseur du prélat déposé. C'était un moine d'obscure origine, mais rempli d'esprit et d'érudition. Né en Auvergne, il embrassa la vie monastique à Aurillac. La jalousie des autres religieux le forçant de quitter le monastère, son abbé le recommanda au duc de Barcelonne, qui pria l'évêque de Vie en Catalogne de cultiver les talents de Gerbert. Celui-ci, libre alors des observances monastiques, s'adonna entièrement à l'étude, et apprit les mathématiques des Sarrasins d'Espagne. Le duc de Barcelonne l'ayant ensuite conduit avec lui en Italie, l'empereur Othon, dont Gerbert se fit connaîti'e, lui donna l'abbaye de Bobbio; mais cette dignité lui suscita de tels eimemis au dedans et au dehors du monastère, qu'il fut chassé par ses propres moines. Il se retira en Allemagne, où il fut précepteur d'Othon III; puis il vint en France, s'attacha à Adalbéi'on, archevêque de Reims, et enseigna dans cette ville avec beaucoup de réputation. Il travailla surtout à se former une belle bibliothèque, priant ses amis de lui faire transcrire les ouvrages qui lui manquaient, offrant même de payer le parchemin et les copistes '. Il employait à s'instruire tout le temps qu'il ne consacrait pas à l'instruction de ses disciples : « Dans le loisir et dans le tracas des af- » faires, dit-il, nous enseignons ce que nous savons, et nous appre- » nons nous-mêmes ce que nous ne savons pas.» Il assure qu'en étudiant l'art de bien dire il ne cesse d'étudier l'art de bien vivre. Huo^ues Capet le choisit pour maître de son fils, et ce fut en récompense de ses soins qu'il lui donna l'archevêché de Reims ^. Le feu sacré de la science n'était, comme on le voit, entretenu que par le clergé.
Défenseur intrépide des droits et des biens de son Église, Gerbert assembla, l'an 998, le concile de sa province contre Herbert III, comte de Vermandois, et contre quelques autres seigneurs, qui pillaient les biens ecclésiastiques et qui massacraient les clercs, quand ceux-ci résistaient à leurs violences. Ces excès n'avaient lieu que trop généralement. Durant les troubles de lEtat, dont nous avons tracé le tableau, les biens ecclésiastiques furent comme au pillage; la force tenait lieu de raison; les seigneurs particuliers s'emparaient à main armée de ce qui était à leur bienséance, sans autre prétexte,
* Epist. 44, apud Duchesne, t. 2, p. 799.
8 Bist. dp l'Eglise gall., t. 9, p, 32. Conc, t. 9, p. 739.
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sinon que l'Eglise était trop riche. Pour tâcher de réprimer ce désordre, on fut contraint de célébrer des conciles en divers lieux ',
Gerbert faisait naître contre lui la jalousie. On plaignait Arnould; on en vint à le croire innocent; plusieurs évêques agirent même de concert auprès du pape Jean XV pour obtenir qu'il fût rétabli. Le roi, afin d'adoucir le pontife romain, lui jjroposa vainement une entrevue à Grenoble". Jean XV, jugeant que la déposition d'Arnould consommée sans sa participation portait atteinte à l'autorité du siège apostolique, commença par suspendre de la célébration des saints mystères tous les évêques qui avaient déposé ce prélat au concile de Reims. Il finit par envoyer un légat en France pour poursuivre, outre le rétabHssement d'Arnould, une affaire non moins délicate.
Rivaux jaloux des Normands de Normandie, qui avaient secondé l'élévation de Hugues Capet ^, les Normands de Blois, Tours et Chartres, d'ailleurs maîtres des établissements éloignés de Provins, Meaux et Beauvais, avaient refusé quelque temps de le reconnaître. Ils descendaient pourtant d'un Thiébolt, lié avec le roi Eudes, comme son parent Rollon avec Charles le Simple. Ce Thiébolt, en épousant une sœur d'Eudes, s'était fait donner Tours, et avait acquis Chartres du vieux pirate Hastings qui le possédait. Le fils de Thiébolt, Thibault le Tricheur, avait épousé une fille d'Herbert de Vermandois, et soutenu à son tour les Capets contre les empereurs d'Allemagne. Pour apaiser ces anciens alliés de sa famille, Hugues fit épouser à son fils Robert la comtesse Berthe, veuve en ggS d'Eudes I", fils de Thibault le Tricheur, et fille de Conrad, roi de Bourgogne. Comme il y avait de la parenté entre Berthe et Robert, et comme ce prince, en tenant sur les fonts du baptême un enfant du premier lit de Berthe, avait contracté avec elle ime affinité spirituelle, le pontife romain voulait déclarer nul leur mariage, et obtenir qu'ils se séparassent. Cette affaire occupait Hugues encore plus que celle d'Arnould, et l'on était résolu de tout sacrifier pour obtenir du pape la ratification du mariage dont la légitimité était contestée.
Dans l'espoir qu'il se montrerait plus facile sur ce point, si on
' Jbid., p. TiO.
* Epist. Hugon. ad Joann. pap.
^ Mortuo Francorum rege Lothario (Ludovico ?), in illius locum ab omnibus subroj^atiir Hu^o Capctli, adniiniculante ei duce Richardo. (Guill. Gemctic, 1. '», apud Script, ter. Franc, t. 10, p. 18i.)
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lui donnait satisfaction au sujet d'Arnould, plusieurs seigneurs, et même la reine Adélaïde, mère de Robert, se détachèrent du parti de Gerbert. Enfin' la rléposition de ce prélat fut prononcée et le rétablissement d'Arnould arrêté dans un concile de Reims (995). Nonobstant ce rétablissement, le roi continua de tenir Arnould captif, dans la crainte qu'il ne nouât de nouvelles intrigues politiques. Quant à Gerbert, mécontent de ce que Hugues Capet l'avait abandonné, il se retira en Allemagne auprès de l'empereur Otlion III son disciple, qui lui donna peu de temps après l'archevêché de Ravenne. Le légat, ayant terminé le différend relatif au siège de Reims, n'entama point l'affaire du mariage de Robert.
Hugues Capet, père de ce prince, ne tarda pas à lui laisser le trône. 11 mourut le 24 octobre 996, après un règne d'environ dix ans. Ce fut un roi également recommandable par les vertus guerrières et par les vertus pacifiques '. De son temps, Paris redevint la capitale du royaume; prérogative que cette ville avait perdue sous la seconde race, et qu'elle conserva toujours sous la troisième. Ce centre excentrique, qui dérive et appuie au nord, et qui est le principal théâtre de l'activité nationale, dans le voisinage de l'Angleterre, de la Flandre et de l'Allemagne, s'est trouvé marqué par des circonstances plus politiques que naturelles "'.