ET LES MŒURS DES FRA.NK.S. LIX
« Je le demande à tout homme sensé et impartial, s'é- » crie M. de Bonald ' : si le régime qui multiplie les » hommes, protège les familles, les appelle à la propriété, » et préserve les campagnes de la dévastation, est contraire » à la fin de la société, quelle est donc la fm de la so- » ciété, et quel est le régime qui lui convient? Si c'est là » de l'anarchie et de la tyrannie, quel nom donnerons- » nous à l'anarchie et à la tyrannie dont nous avons été les » témoins et les victimes? A des seigneurs guerroyants ont » succédé des gens d'affaires avides, des procès ruineux à » des incursions passagères, et des impôts excessifs à des » redevances ridicules. Les campagnes n'y ont pas gagné; » et à part celles que vivifie, en les corrompant, le voisinage D des villes, les autres se sont appauvries et dépeuplées. Il » faut le dire, puisque la force de la vérité en arrache l'aveu » à l'inconséquent écrivain que nous venons de citer ^, le ré- » gime féodal a peuplé les campagnes ; le régime fiscal, com- »mercial, philosophique a agrandi les villes : l'un appelle le » peuple à la propriété par des démembrements et des in- »féodations de terres; l'autre le fait subsister par des fa- » briques, en attendant de l'enrichir par des pillages. Celui- » ci procure à l'homme une subsistance précaire et variable, » comme les chances du commerce, et qu'il reçoit tous les » jours sous la forme d'une aumône du fabricant qui Toc- »cupe; celui-là donne à la famille un établissement indé- » pendant de l'homme et fixe comme la nature : l'un en un » mot donne des citoyens à l'Etat, l'autre élève des prolé- » taires pour les révolutions; et quelle que soit la manie de » la déclamation, comme il faut toujours revenir aux faits, » il est à remarquer que l'établissement des manoirs cham- » petres date presque toujours du temps de la féodalité, » et que la destruction des nombreux hameaux, dont on re- » trouve les vestiges dans les campagnes et le nom dans les » chartes, a concouru avec les progrès du commerce et l'ac- » croissement des cités. »
• OEuvres complètes, t. 3, p. 4)3.
• Mably, que M. de Bonald avait cité lui-même.
LX DISCOURS SUR LA RELIGIOIf
Maïs de grands abus, dira-t-on, firent dégénérer une institution dont le principe était bon peut-être; et l'histoire des temps de la féodalité signale des actes oppressifs et tyranniques, des guerres intestines et sans cesse renaissantes, des trahisons, des révoltes, et surtout, dans ses derniers siècles, un système général d'indépendance qui ressemblait au désordre et à l'anarchie. Qui prétend nier ces choses? Certes, le plus grand des prodiges eût été que, dans des siècles aussi grossiers, une race d'hommes qui n'avait d'autre passion que celle de la guerre, d'autre occupation que les exercices violents qui en sont l'image, n'eût pas abusé d'un pouvoir qui lui était en quelque sorte abandonné, n'eût pas considéré toutes ses usurpations comme des droits, lorsque ses chefs étaient impuissants à réclamer d'elle aucun devoir. Voit-on autre chose parmi les nations qui s'enorgueillissent le plus de leur civilisation, dès que la main qui les gouverne laisse un moment flotter les rênes, et ne se montre plus assez ferme pour les ressaisir? Sied-il bien aux hommes du xviii^' siècle, du siècle de l'industrie, du commerce, des sciences exactes, du siècle qui s'est donné lui-même le nom de siècie des lumières, sied-il bien à ces hommes de s'indigner en parlant de révoltes, de trahisons, de tyrannie, d'anarchie, d'oppression des peuples, de guerres intestines, de mépris pour le sang et la dignité de l'homme, de violationde toutes les lois naturelles de la société? Quel spectacle nous a-t-il oflert, sans compter tout le reste, ce siècle follement orgueilleux et lâchement cruel? la force violant la propriété, afin d'exercer sans nul obstacle sa fureur de détruire. Que voyons-nous dans ces siècles qu'il ose poursuivre de son insolent dédain? la force devenue conservatrice, parce qu'elle avait été rendue propriétaire; et, par suite de ces institutions que l'on appelle stupidcs et barbares, une société qui compte quatorze siècles d'existence, ce qui ne s'est jamais vu ni dans aucun temps ni dans aucun pays.
Toutefois gardons-nous d'attribuer uniquement au régime féodal ce prodige sans exemple de durée et de prospérité. Ce régime avait en lui-même, comme tout ce qui est purement humain, son principe de destruction; et ce principe