‹ Histoire de FranceChapitre 6 sur 116 · VI DISCOFRS SUR LA RELIGION · texte numérisé non relu

VI DISCOFRS SUR LA RELIGION

lité, lorsque la Gaule, 80uniise à la domination de Rome, eut subi, quelques années seulement, l'influence des idées romaines. Alors le polythéisme gaulois, honoré et favorisé par les empereurs, après un règne brillant, finit par se fondre dans le polythéisme de l'Italie, tandis que le drui-^ disme, ses mystères, sa doctrine, son sacerdoce, étaient cruellement proscrits et furent éteints dans des flots de sang. Les Druides enseignaient que la matière et l'esprit sont éternels; que l'univers, bien que soumis à de perpétuelles variations de forme, reste inaltérable et indestructible dans sa substance; que l'eau et le feu sont les agents tout-puissants de ces variations, et, par l'eftet de leur prédominance successive, opèrent les grandes révolutions de la nature ^ ; qu'enfin l'âme humaine, au sortir du corps, va donner la vie et le mouvement à d'autres êtres '^. L'idée morale de peines et de récompenses n'était point étrangère à leur système de métempsycose : ils considéraient les degrés de transmigration inférieurs à la condition humaine comme djes états d'épreuve et de châtiment ; ils avaient même un autre monde ^ semblable à celui-ci, mais où la vie était constamment heureuse. L'âme qui passait dans ce séjour d'élection y conservait son identité, ses passions, ses habitudes; le guerrier y retrouvait son cheval, ses armes et des combats; le chasseur avec ses chiens continuait à y poursuivre le buffle et le loup dans d'éternelles forêts; le prêtre, à instruire les fidèles; le client, à servir son patron. Ce n'étaient point des ombres, mais des hommes vivant d'une vie pareille à celle qu'ils avaient menée sur la terre. Toutes relations ne cessaient pas entre les habitants du pays des âmes et ceux qu'ils avaient laissés ici-bas, et la flamme

• Strab. 1. 4, p. 197. In primis lioc volunt persuadere non iuterire animas. (Cc-es., Bell. GalL, 1. 4, c. 14.) ÎEternas esse anjmas. (Mela.l. 3, c. 2.) Animas esse immortales. (Amniian. Marcell., 1. 15,c. 9. Val. Max.,1. 2.)

* Animas,, abaliispost niortem transireadalios.(Caes.,l. 6, c. 14.)Diodor.Sicul. 1. 5, p. 306. Idem senserunt... quod Pythagoras. Val. Max.,]. 2, c. 9.

"' Régit idemspiritus artus

Orbe alio : longé (canitis si cognita) vitae Mors média est. (Lucan., Pharsal., 1. t.)

Vitani alterani ad nianes. [[Mel., 1. 3, c. 2.)

ET LES MOEtlRS DES GAULOIS. VU

des bûchers pouvait leur porter des nouvelles de notre monde : aussi, durant les funérailles, on brûlait des lettres que le mort devait lire ou qu'il devait remettre à d'autres morts J

Cette croyance, en augmentant chez les Gaulois le mépris de la vie, entretenait leur ardeur guerrière. Comme toutes les superstitions fortes, elle donna naissance à des dévouements admirables et à des actions atroces. Il n'était pas rare de voir des fils, des femmes, des clients, se précipiter sur le bûcher pour n'être point séparés du père, du mari, du patron qu'ils pleuraient. La tyrannie s'empara de ces touchantes marques d'affection, et les transforma en un devoir affreux. Dès qu'un personnage important avait fermé les yeux, sa famille faisait égorger un certain nombre de ses clients et les esclaves qu'il avait le plus aimés ^. On les brûlait, ou on les enterrait à ses côtés, ainsi que son cheval de bataille, ses armes et ses parures, afin que le défunt pût paraître convenablement dans l'autre vie, et y conserver le rang dont il jouissait dans celle-ci. La foi des Gaulois en ce monde à venir était si ardente et si ferme, qu'ils y renvoyaient souvent la décision de leurs affaires d'intérêt; souvent aussi ils se prêtaient mutuellement de l'argent payable après leur commun décès ^.

Ces deux notions combinées de la métempsycose et d'une vie future formaient la base du système philosophique et religieux des Druides; mais leur science ne se bornait pas là. Ils prétendaient connaître la nature des choses, l'essence et la puissance des dieux, ainsi que leur mode d'action sur le monde, la grandeur de l'univers, celle de la terre, la forme et les mouvements des astres, la vertu des plantes, les forces occultes qui changent l'ordre naturel et dévoilent l'avenir ;

' Diudor. Sicul , 1. b, p. 'Mù.

^ Oinnia quae \ivis cordi laisse arbitiaiitur iit iguern iuferunt, ctiam aniiiialia : ac paiilù suprà hanc memoriain servi el clieutcs, quos ab iis dilectos csscconstabat,unà cremabantur.((:aes., Z?^//. Gall., i. 6, c. 19.) Curamortuis cromant et dcfodiunt apta viventibus olim. (Mel., 1. 3, c. 2.)

'• Negotiorum ratio etiam et exactio crediti diffcrebatur ad inferos. (Mel., 1. 3, c. 2. Val. Max., 1. 2, c. 9.)

DISCOI U.s slîK J,A RKLIGION

en (III mol, ils cLaienl iiiélaphysiciens, physiciens, astronomes, médecins, sorciers et devins '.

Malheureusement pour l'histoire rien n'est resté de toutes ces discussions métaphysiques (jui agitaient si vivement les Druides dans leurs solitudes. Le peu que nous savons de leur astronomie fait penser qu'ils ne s'étaient pas appliqués sans succès à cette science, du moins à sa partie pratique, l'observation des phénomènes planétaires jouant un rôle important dans tous leurs rites religieux comme dans beaucoup d'actes de leur vie civile. Leur année se composait de lunaisons. Leur mois commençait non à la syzygie ou nouvelle lune, ni à la première apparition de cet astre, mais au premier quartier, lorsque près de la moitié de son disque est éclairée "5 phénomène invariable, tandis que la syzygie dépend toujours d'un calcul, et que le temps de la première apparition est sujet à des variations.

Leur plus longue période d'années ou siècle était de trente ans '\ au bout desquels il y avait concordance entre l'année civile et l'année solaire ; c'est-à-dire que les points cardinaux des équinoxes et des solstices, chaque trentième année civile, revenaient au même quantième des mêmes lunes. Ce retour suppose nécessairement dans le calendrier une intercalation de onze lunes en trente ans, ou, ce qui est la même chose, sur les trente années, onze années de treize lunes. Par le moyen de cette intercalation les lunaisons demeuraient attachées sensiblement aux mêmes saisons, et à la fin du siècle gaulois il s'en fallait seulement d'un jour et de dix heures que la concordance de l'année civile avec la révolution solaire fût complète, différence qui pouvait se corriger aisément \ et qu'ils faisaient sans doute disparaître, Ces résultats prouvent que les Druides recueillaient des

• Multa de sideribus atque eorum motu, de mundi ac terrarum tnagnitudîne, de rerumnaturâ, deDeorum immortaliumvi ac potestate disputant.(Cses., Bell. GalL, 1. G, c 13.) Mel., 1. 3, c. 2. Plin., 1. 16, c. 44.

- Sexta hma principia annoruni mensiumque bis facit el saeculi. (Pliu., 1- 10. c. 44.)

" Saeculuni post trioesinium annum. (Plin., 1. 16, c 44.)

* Frérçt. OEv»/-? » complètes, t. 18, p. 226 , édit. in-12. Paris, 179«^-

ET LES MOEliRS DES GVULOrS. IX

observations et se livraient à des études suivies. Le sixième jour de la lune était donc, chez les Gaulois, un jour sacré qui ouvrait le mois, l'année et le siècle, et présidait aux plus augustes solennités de la religion. On représentait souvent les Druides tenant dans leurs mains un croissant pareil au croissant de la lune à son premier quartier \ Cette supputation du temps par lunaisons fit dire aux Romains que les Gaulois mesuraient la durée par nuits et non par jours ; usage qu'ils attribuaient à l'origine infernale de ce peuple et à sa descendance du dieu Pluton '-. Mais les premiers hommes comptaient de la sorte 5 et Moïse, en parlant des jours de la création, met toujours la nuit la première^. La médecine des Druides était fondée presque uniquement sur la magie, quoique les herbes qu'ils employaient, telles que la sélage et la jusquiame, ne fussent pas dénuées de toute propriété naturelle. Mais leur recherche et leur préparation devaient être accompagnées d'un cérémonial bizarre et de formules mystérieuses, d'où elles étaient censées tirer, au moins en grande partie, leurs vertus salutaires. Ainsi, il fallait cueillir le samolus à jeun et de la main gauche, l'arracher de terre sans le regarder, et le jeter dans les réservoirs où les bestiaux allaient boire : c'était un préservatif contre leurs maladies ''. La sélage, espèce de mousse qui croît dans les lieux ombragés des montagnes et dans les fentes des rochers , et qui agit assez violemment comme purgatif, demandait, pour être récoltée, bien plus de précautions encore. On s'y préparait par des ablutions et une offrande de pain et de vin; on partait nu -pieds, habillé de blanc ; sitôt qu'on avait aperçu la plante, on .se baissait comme par hasard, et, glissant sa main droite sous son bras gauche, on l'arrachait sans jamais employer le fer, puis on l'enveloppait d'un linge qui ne devait servir

' Bas-relief d'Autun. ^limttimcon, Antiquité dévoilée.

* Oh eam causain (quiVl à Dite pâtre sint prognati) spatia oiunis temporis, non numéro dieruni scd noctiiitn Gûiuut : dies naturales et mensiuin et aunorum initia sir ohservant. ut iioctcm dies siibsequatur. (C.x's., 1. 6, c. 18.)

^ Vcsprrè cl inanè t'actus c^t dies. ( H/sf. di' V L's:litr sinU., t. 1, p. XL.)

' Plin., I. 24, r. tl. On rroit <\nc le srrniohn rsl l.t plante aquatique que nous nonuM'^ns mouron d'eiu.

X mscoims sur la religion

qu'une fois '. C'était un autre cérémonial pour la verveine, très-estiinée comme un remède souverain contre les maux de tête. Mais de tous les spi^cirKjues de la médecine druidique, aucun ne pouvait être mis en parallèle avec le fameux gui de chêne ; il réunissait à lui seul plus de vertus que tous les autres ensemble, et son nom exprimait l'étendue de son efticacité : les Druides l'appelaient d'un mot qui signifiait guéri t-tout '^

Le gni est une plante vivace et ligneuse, qui ne croit point dans la terre, mais sur les branches des aibres, où elle semble greffée; elle y végète dans toutes les saisons et s'y nourrit de leur sève par ses racines fixées dans leur écorce. Ses (leurs, taillées en cloche, jaunes et ramassées par bouquets, paraissent à la tin de l'hiver, en février ou en mars, quand les forêts sont encore dépouillées de feuilles : elles produisent de petites baies ovales, molles et blanches, qui mûrissent en automne. Le gui se trouve communément sur le pommier, le poirier, le tilleul, l'orme, le frêne, le peuplier, le noyer, etc. , rarement sur le chêne, dont ses radicules ont peine à pénétrer l'écorce ^.

A cette rareté, qui avait mis en grand crédit le gui né sur cet arbre, se joignait la vénération dont le chêne luimême était l'objet; car les Druides habitaient des forêts de chênes et n'accomplissaient aucun sacrifice où le chêne ne figurât *. Ils croyaient qu'il y était semé du ciel par une main divine \ L'union de leur arbre sacré avec une plante dont la verdure perpétuelle rappelait l'éternité du monde, était à leurs yeux un symbole qui ajoutait aux propriétés naturelles du gui des propriétés occultes. On le cherchait

' Plin.,1. 24, cil.

^ Oninia sanantem appellantes suovocabulo. (Plin.,1. 16, c. 44)

^ Est autemidrarumadmodum in\entu.(Plin., I. 16, c. 44.)M.DeCandolle, qui a beaucoup herborisé en France et dans les pays voisins, n'a jamais rencontré le gui de chêne. L'auteur de l'article Gui, dans le Dictionnaire des sciences médicales, énonce l'avoir vu une seule fois. Duhamel le croyait plus commun. (Valmont-Bomare, Dict. hist. nal., t. 3.)

* Jam per se roborum eligunt lucos, nec ulla sacra sine eâ fronde conficiunt. (Plin.,1. 16,0. 44.)

^ E cœlo missum putant. Ibid.

Page 1