ET LES MOEURS DES GAULOIS. XI
avec soin dans les forêts, et lorsqu'on l'avait trouvé, les prêtres se rassemblaient pour l'aller cueillir en grande pompe. Cette cérémonie se pratiquait en hiver, à l'époque de la floraison, lorsque la plante est le plus visible, et que ses longs rameaux verts, ses feuilles et les touffes jaunes de ses fleurs, enlacées à l'arbre dépouillé, présentent seuls l'image de la vie au milieu d'une nature stérile et morte '.
C'était le sixième jour de la lune que le gui devait être coupé, et il devait tomber, non pas sous le fer, mais sous le tranchant d'une faucille d'or. Une foule immense accourait de toutes parts pour assister à la fêle, et les apprêts d'un grand sacrifice et d'un grand festin étaient faits sous le chêne privilégié. A l'instant marcpié, un Druide, en robe blanche, montait sur l'arbre, la serpe d'or à la main, et tranchait la racine de la plante, que d'autres Druides recevaient dans une saie blanche, car il ne fallait pas qu'elle touchât la terre ®. Alors on immolait deux taureaux blancs, dont les cornes étaient liées pour la première fois, et l'on priait le Ciel de rendre son présent salutaire à ceux qu'il en avait gratifiés ^. Le reste de la journée se passait en réjouissances ^
Le gui de chêne, comme nous l'avons dit, était aux yeux des Gaulois un remède universel; spécialement il passait pour un antidote à tous les poisons, et, pris par infusion, il guérissait la stérilité \ Tout porte à croire que les Druides
' Quale solet sylvis brumali frigore viscum Fronde virere nova, quod non sua seniinat arbor, El croceo fœtu teretes circumdarc ramos.
(Virgile, ALneid., 1. 6, v. 205.)
* Sacerdos candidâ veste cultus arborem scandit; falce aureà demetit, candide id excipitur fago. (Plia., 1. 16, c. 44.)
* Precantes ut suurn douum deus prosperum faciat bis quibus dederit. Ibtd.
* Un usage général en France dans le moyen âge, et pratiqué encore de nos jours dans quelques localités, se rattache, sans le moindre doute, à cette vieille superstition de nos pères. Le premier jour de l'année, des troupes d'enfants parcouraient les rues, en frappant aux portes et en criant : au gui-l'an-né! ou Au gui-l'an-neuf ! C'était probablement dans cette forme que la récolte du gui était publiée chez les Gaulois; probablement aussi, elle se pratiquait au renouvellement de l'année, qui, dans cette hypothèse, aurait eu lieu au sixième jour de la lune de mars.
^ Fcpcunditatem eo poto dari... contra venena oninia esse remedio. (Plin., liv. 16, c. 44.)
XII DISCOURS SXm LA KELIGION
faisaient commerce de cette panacée, dont la vente devait produire à leur ordre une source inépuisable de revenus \
L'Armorique, mais surtout l'île de Bretagne, acquirent une haute célébrité pour tout ce qui concernait la magie; et les récits extraordinaires publiés par les voyageurs sur les prodiges dont cette île, ainsi que les petites îles de l'archipel armoricain, était le théâtre, mirent la réputation des Druides au-dessus même des mages de la Perse ^. L'art de la divination ne fut pas cultivé avec moins de soin par ces prêtres, qui prétendaient connaître l'avenir, moitié par conjecture, moitié par les signes mystérieux qu'ils savaient lire dans le vol des oiseaux et dans les victimes des sacrifices ^. Ils fabriquaient aussi des talismans dont la vertu garantissait de tous les accidents de la vie : tels étaient les colliers d'ambre que les guerriers portaient sur eux dans les batailles pour éloigner la mort, et qu'on retrouve souvent enfouis à leur côté dans les tombeaux \ Mais aucun de ces préservatifs sacrés ne pouvait soutenir la comparaison avec l'œuf symboHque connu sous le nom d'œuf de serpenta
Cet œuf prétendu, qui paraît bien n'avoir été autre chose qu'une échinite ou pétrification d'oursin de mer'', présentait la figure d'une pomme de moyenne grosseur, dont la substance dure et blanchâtre était recouverte de fibres et
' La croyance aux vertus occultes du gui se conserva en France, pendant le moyen âge, parmi le peuple et même parmi les médecins ; il n'y a pas encore longtemps que l'eau distillée de gui de chêne était fort en crédit dans les pharmacies. Le gui n'est pourtant pas une substance complètement inerte. De célèbres praticiens du dernier siècle, Boërhave, Van-Swieten et Déhean, assurent l'avoir employé avec succès dans les affections nerveuses; mais aujourd'hui l'usage en est tout à fait abandonné. L'écorce de ce végétal et ses baies amères et visqueuses possèdent une faculté astringente assez active. Du reste, le gui de chêne ne diffère en rien de celui qui pousse sur les autres arbres.
* Britannia eam (magiam) attonitè célébrât tantis caeremoniis, ut eam Persis dédisse videri possit. (Plin., 1. 29, c 1.)
"'Partim auguriis, partim conjectura. (Cicer.,D/(7rt., 1. 1, p. 270.)
* L'ambre est signalé par les prêtres chrétiens comme une substance employée à la magie. (S. Eiig., de Bectit. cathol. fid.) Voir aussi les poètes gallois, passim.
* Anguinum appellatur. (Plin., I. 29, c. 3} " Fréret, OEuvres complètes, t. 18. p. 3tl.
y,T I,KS MOFAJRS DKS GALLOIS. Xlïl
«i'excroissances pareilles aux tentacules du polype. La leligion n'était pas étrangère au choix que les Druides avaient fait de ce fossile et à l'origine qu'ils lui supposaient; car ces idées d'œuf et de serpent rappellent l'œuf cosmogo nique des mythologies orientales, ainsi que la métempsycose et l'éternelle rénovation dont le serpent était l'emblème. Au reste, ils répandaient sur la formation et sur la conquête de ce précieux talisman des fables absurdes, auxquelles pourtant le plus célèbre des naturalistes de l'antiquité semble iie pas refuser toute croyance. « Durant l'été, raconte-t-il, » on voit se rassembler, dans certaines cavernes de la Gaule, » des serpents sans nombre, qui se mêlent, s'entrelacent, » et avec leur salive, jointe à l'écume qui suinte de leur » peau, produisent cette espèce d'œuf. Lorsqu'il est par- » fait, ils rélèvent et le soutiennent en l'air par leurs siffle- » ments; c'est alors qu'il faut s'en emparer, avant qu'il ait » touché la terre. Un homme, aposté à cet effet, s'élance, » reçoit l'œuf dans un linge, saute sur un cheval qui l'at- » tend, et s'éloigne à toute bride, car les serpents le pour- » suivent jusqu'à ce qu'il ait mis une rivière entre eux et » lui. » Pour que cet œuf fût réputé de bon aloi au jugement des Druides, il devait surnager lorsqu'on le plongeait dans l'eau, même entouré d'un cercle d'or; il fallait aussi qu'il eût été enlevé à une certaine époque de la lune '^. Quand il avait été éprouvé, on l'enchâssait précieusement, et on le suspendait à son cou; il était doué d'une vertu miraculeuse pour faire gagner les procès et ouvrir un libre accès auprès des rois. Les Druides le portaient parmi leurs ornements distinctifs ^; ils ne refusaient pourtant pas de s'en défaire à très-haut prix, en faveur des riches Gaulois qui avaient des procès ou qui voulaient fiiire leur cour aux puissants \
* Angues innuœeri sestate convoluti, salivis faucium corporumque spuinia artiflci complexu glomerantur. ( Plin., I. 29, <•. 3.)
" Experimentum ejus esse si contra aquas fluitet, vec auro vinctutu... Certà lunâ capienduni censent. (Plin., ibid.)
' Ad victorias litiura et regum aditus miré laudatur, Insigne Druiduin. (Plin.)
♦ /biU.