CHILDEBERT I^^, CLOTAIRE I", THÉOBALDE
La mort de Théodebert suspendit les hostilités entre les Franks et les Grecs. Justinien espéra même déterminer Tliéobalde à se prononcer contre les Ostrogoths. Le jeune roi, stipulant qu'il demeurerait en possession de ce que son peuple avait en Italie, consentit seulement à ne point intervenir dans la lutte engagée entre l'empereur et Totila. Narsès ayant fait, par ses victoires, pencher la balance en faveur de Justinien, les vaincus implorèrent le secours de Tliéobalde. Il refusa d'abord l'appui qu'on lui demandait ^; néanmoins, ses conseillers ayant modifié sa résolution, une nouvelle expédition partit peu après sous la conduite d'un Frank et d'un Suève. Ce torrent descendit l'Italie jusqu'à la Sicile : mais le climat décima les Franks, dont les pas étaient marqués par des ravages encore plus que par des exactions; puis les armes de Narsès leur firent une plaie si funeste, qu'il leur fallut abandonner entièrement l'Italie, où ils ne retournèrent pas de longtemps ^.
Le règne de Théobalde, marqué par ces désastres, ne devait pas se prolonger. A sa mort (555) * Childebert se trouvait dangereusement malade, et Clotaire profita de cette circonstance pour s'emparer de toute la succession de son neveu.
' Greg. Tur., 1.3, c. 32. Procop., I. 4, c. 2'i. - Agath.,1. 1.
^ Idem, l. 1. Appendix ad yarcl. Chron. * Greg. Tar , 1. 4, r. 9.
[An 565] LIV. I. — CHILDEB£RT 1, CLOTAIRE I. /^l
CHILDEBERT f", CLOTAIRE 1".
Une telle augmentation de puissance devait flatter Clotaiie, avide de pouvoir et d'argent, au point qu'il avait voulu porter la main sur les biens de l'Eglise. Ayant fait tenir (549) ^^^*^ assemblée des évêques de son territoire, où se trouvait Injuriosus de Tours, il leur demanda la troisième partie des revenus ecclésiastiques '. C'est la première fois qu on ait demandé des secours au clergé pour les besoins de l'Etat ; ce n'était pas un impôt, puisqu'on voulait le consentement des évêques; c'était un don gratuit, que plusieurs cependant faisaient malgré eux. Presque tous les prélats souscrivirent, quoiqu'à regret, à la demande de Clotaire; Injuriosus s y refusa. « Prince, dit-il hardiment, si vous voulez enlever ce qui est à Dieu, ^ Dieu vous enlèvera bientôt votre royaume. N'est-ce pas une chose » inique ? vous qui devriez nourrir les pauvres de vos greniers, vous ■•) voulez remplir vos greniers du bien des pauvres ! » Et il sortit brusquement de l'assemblée, sans prendre congé du roi. Clotaire, craignant de s'attirer l'animadversion de S. Martin s'il méprisait les remontrances d'un de ses successeurs, se désista de son entreprise, et envoya après Injuriosus des personnes chargées de présents, afin qu'il implorât pour lui la protection de S. Martin. Ainsi la fermeté d'un seul évêque mit un frein à la cupidité d'un puissant roi. Ce trait montre d'ailleurs en quelle vénération était S. Martin.
Bien différent de son frère, Childebert s'appliquait à maintenir, par la tenue des conciles et par ses édits, la pureté des mœurs et de la discipline dans ses Etats. Il publia notamment une constitution pour arracher les dernières racines de l'idolâtrie, et faire cesser les profanations qui se commettaient dans la célébration des fêtes (549). Loin de vouloir grossir son épargne des biens des Eglises, il faisait servir ses trésors à les enrichir et son autorité à les protéger. Il fondait des hôpitaux et des monastères; enfin il traitait les indigents avec la libéralité d'un père. Un jour il remit à S. Germain de Paris six mille sous d'or pour les pauvres : Germain en distribua sur-le-champ trois mille. Etant retourné au palais, Childebert lui demanda s'il avait encore de quoi donner. Le saint évêque répondit qu'il lui restait la moitié de la somme. « Distribuez libéralement, re- « prit le roi, les fonds pour donner ne vous manqueront pas;» et aussitôt, faisant mettre en pièces de la vaisselle d argent, il la donna à Germain f{ui la fit passer entre les mains des pauvres; car, dit
' Hisf. de l'EgUsc gill., t. 3, p. 294.
42 HISTOIRE DE FRANCE. [An 565]
J'auteui- de sa Vie, il ne croyait posséder que ce qu'il leur avait donné *.
On a vu que Childeberl et Clotaire avaient échoué du côté de l'Espagne. L'Italie, bientôt envahie par les Lombards, se trouva dès lors fermée à leurs invasions. Les Saxons, qui formaient les plus puissantes tribus germaniques, ne tardèrent pas à échapper à l'alliance des Franks (55?))"^. Ces peuples, tributaires depuis le règne de Thierry I^*", engagèrent la Thuringe dans leur révoltq, et ravagèrent les terres des Franks au delà du Rhin. Clotaire comprima cette première levée de boucliers; mais, les rebelles ayant repris les armes, il fut contraint de leur accorder des conditions moins dures que celles auxquelles ils s'étaient soumis. Là, dit Michelet ', commence cette opposition des Franks et des Saxons, qui devait toujours s'accroître et constituer pendant tant de siècles la grande lutte des Barbares. Les Saxons, auxquels les Franks fei-raent désormais la teri^e du côté de l'Occident, tandis qu'ils sont poussés à l'Orient par les Slaves, se tourneront vers l'Océan, vers le Nord; associés de plus en plus aux hommes du Nord, ils courront les côtes de France, et fortifieront leurs colonies d'Angleterre.
Les Bretons, chassés de ce dernier pays par les Anglo-Saxons, se réfugiaient avec leurs pasteurs dans l'Armorique, qui ne le cédait alors à aucune autre province des Gaules en saints évoques et en fervents religieux : car les prêtres réfugiés, non contents de cultiver la foi parmi leurs compatriotes, travaillaient avec succès à la planter dans les cantons de l'Armorique, qui restaient encore idolâtres ; et ils étaient secondés dans leurs travaux par plusieurs essaims de moines bretons que les Barbares avaient forcés de chercher dans cette partie de la Gaule un asile où ils pussent s'adonner en paix aux exercices du zèle et de la pénitence. La piété de Childebert, dont l'Armorique subissait l'ascendant, secondant l'activité des pieux missionnaires, contribuait à y faire fleurir la religion *.
Il n'en était pas ainsi du royaume de Clotaire. Les scandaleux exemples de ce prince et les troubles des guerres civiles, qui en furent la punition, y donnaient lieu à bien des désordres. Non content de s'emparer de la succession de son neveu Théobalde, qu'il refusa de partager avec Childebert, il voulut avoir sa veuve Valdetrude,et l'épousa, quoiqu'il eût déjà d'autres femmes^ . Les réclamations
' Uist. de l'Église galL, t. 3, p. 325.
'^ Greg. Tur., 1. 4, c 10, 14.
' Hist. de France, t. 1, p. 215.
* Greg. Tur., 1. 4, c. 9.
[An 558] "V. I. — CLOTAIRE I. 43
des évêques le contraignirent de la quitter. En même temps la justice ou la bonté divine prépara au coupable de grands malheurs, pour punir ou expier de grands crimes.
Ciotaire avait envoyé en Auvergne Chramne, l'aîné de ses fils. Ce jeune prince s'y attira les malédictions du peuple. En conséquence, Ciotaire le rappela auprès de lui. Mais Chramne refusa d'obéir, et se mit en état de soutenir par les armes sa désobéissance contre son père (557)'. Ciotaire, occupé ailleurs, envoya contre lui deux de ses enfants, Charibert et Contran; et l'on était sur le point d'en venir aux mains, lorsqu'un orage soudain obligea les deux armées à se retirer dans leurs camps. Pendant ce délai, Chramne supposa un courrier qui apporta à Charibert et à Contran la nouvelle que Ciotaire avait été tué en faisant la guerre contre les Saxons. Aussitôt ils se retirèrent en Bourgogne, où Chramne les suivit. Childebert, de son côté, mécontent de ce que Ciotaire s'était emparé de toute la succession deThéobalde, fomentait la guerre civile et tâchait d'en profiter. Sur le faux bruit de la mort de Ciotaire, il entra dans ses possessions et s'avança jusqu'à R eims. La guerre se poursuivait, lorsque Childebert, qui était tombé malade à Paris, y mourut le 2 3 décembre 558, dans la quarante-huitième année de son règne. Il fut enterré dans l'église de Saint-\incent qu'il avait fait bâtir.
Quatre conciles tenus à Orléans, un à Arles et deux à Paris, font connaître combien il avait à cœur les choses de la religion et les mœurs flu peuple. Aucun roi des Franks n'a peut-être érigé plus de monastères et n a vu fleurir sur son territoire un plus grand nombre de saints évêques et de saints abbés. Tous les Franks le regrettèrent comme un père; et nous avons dit qu'il était particulièrement celui des pauvres, en faveur desquels il ne craignait pas d'épuiser ses trésors. Ces témoignages de zèle et de bonté effacèrent le souvenir de sa complicité dans le meurtre des enfants de Clodomir. L'ambition l'avait fait consentir à ce crime; mais la compassion ne lui permit pas de le consonmier, et si Ciotaire l'avait écouté, le sang de leurs neveux n'aurait pas souillé leurs mains.