‹ Histoire de FranceChapitre 87 sur 116 · CLOTAIRE I · texte numérisé non relu

CLOTAIRE I

Dès que Ciotaire se vit seul roi des Franks, il voulut rassurer les évêques, qui paraissaient craindre le règne d'un prince débauché: il publia donc une constitution très-favorable à la religion -.

' Greg. Tur., 1. 4, c. 16 et 17.

* Hist. de l'Eglise gall., t. 3, p. 360.

44 mSTOIRK l)£ FRANCE. [An 558]

Mais, en devenant plus ])uissant, il ne devint pas plus heureux, La mort de Childebert ayant enlevé à Chramne son appui, ce prince avait été obligé de recourir à la miséricorde de son père, qui lui avait pardonné. Loin de tenir compte à Clotaire de cette indulgence, l'ingrat s'engagea dans de nouvelles intrigues, et, sur le point d'être saisi, il se réfugia avec sa femme et ses filles auprès de Conobert, comte de Bretagne'. Villiachaire, son beau-père, s'était réfugié à Tours, dans l'église de Saint-Martin; mais, s'y voyant cerné, il y mit le feu pour s'échapper à la faveur de l'incendie. Clotaire fit réparer cette belle église, et marcha contre son fils, que le comte de Bretagne soutenait dans sa rébellion. Les deux armées s'étant trouvées en présence vers le soir, on remit le combat au lendemain. Le comte de Bretagne, profitant de ce délai, dit à Chramne : » Prince, » je ne crois pas qu'il convienne que vous combattiez contre votre « père : laissez-moi tomber sur lui cette nuit, et je me tiens assuré « de la victoire. » Chramne, que la justice divine poursuivait, rejeta cette proposition et se prépara au combat pour le lendemain. Clotaire ne ressemblait guère à David que par ses adultères et par la nécessité où il se trouvait de combattre un fils rebelle : cependant il se compara à ce prince dans la prière qu'il adressa à Dieu, au moment de livrer bataille : « Seigneur, dit-il, voyez du haut du ciel » les outrages que me fait mon fils, et jugez ma cause comme vous » avez jugé autrefois entre Absalon et David, son père. » A ces mots, il donna le signal du combat, qui fut sanglant; mais la victoire se déclara pour le parti de l'équité. Le comte de Bretagne fut tué les armes à la main, et Chramne s'enfuit vers les vaisseaux qu'il avait fait tenir prêts à le recevoir au besoin. Père aussi tendre que fils dénaturé, il se souvient que sa femme et ses filles restent exposées au péril. Aussitôt il retourne pour les y dérober; mais il est enveloppé avec elles par l'armée de son père et enfermé dans une chaumière. Clotaire, l'ayant appris, ordonna, dans le premier mouvement de sa colère, qu'on mît le feu à la cabane, et qu'on brûlât vifs le prince et sa famille, pourtant innocente de sa révolte. Cet ordre barbare fut exécuté à la lettre, avec cette différence que Chramne, qui était le seul coupable, fut étranglé avant d'être brûlé. Telle fut la fin tragique de ce nouvel Absalon. Sa rébellion parricide le rendit si odieux, que son nom ne fut donné depuis à aucun prince de la maison royale*''.

\près cette expédition, Clotaire alla à Tours offrir de riches

' Greg. Tur., 1. 4, c. 20.

2 Hist^ de l'EgUse gall, t. 3, p. 562.

(An 56lJ 'fV. 1. OHAaiB,, GOJfTRAN, CHILPÉR. 1, SICEB. I. 4^

présents au tombeau de S. Martin. La sainteté du lieu lui inspirant des sentiments de pénitence, il lepassa dans 1 amertume de son cœur les désordres de sa vie passée, et supplia le saint de lui obtenir le pardon de tant de crimes dont il se reconnaissait coupable '. De retour de ce voyage, il fut pris de la fièvre, étant à la chasse dans la forêt de Guise, près Compiègne, qui n'était alors qu'une maison de plaisance. Il s'y retira, et sentit bientôt que sa fin était proche. Alors, sur le point d'être dépouillé de sa grandeur, il n'en connut plus de véritable que celle de Dieu ^. « Hélas! disait-il à ceux " qui l'entouraient, combien pensez-vous que doit être grand le roi » du ciel, qui fait ainsi mourir de si gi^ands rois ? >■ Réflexion salutaire, mais qu'il méditait peut-être bien tard. 11 mourut ainsi à Compiègne (56 1), après un règne de cinquante ans, dont il avait terni la gloire par ses cruautés et ses débauches. Jamais prince, sui- le trône de France, ne fut plus débordé que lui, et n'eut moins honte de ses désordres : adultère public, il eut à la fois deux ou trois femmes, à qui il donnait également la qualité d'époux et de reine; fourbe et sanguinaire, il n'eut d estimable que l'intrépidité, héritage commun à tous les enfants de Clovis. Heureux si les sentiments de pénitence qu'il manifesta à la fin de sa vie furent sincères et efficaces ! La miséricorde de Dieu est infinie comme sa justice.

CHARIBERT, GONTRAN, CHILPÉRIC Je^ SIGEBERT I".

Lorsque Clotaire mourut, ses quatre fils exercèrent le pouvoir royal, tel qu'il était constitué en ce temps : Charibert (Herebert), à Paris ; Gontran (Gundehranm), à Orléans j Chilpérlc I^r (Hilpéricl*""), à Soissons; Sigebert I*"^ (Sighebert I*'), en Austrasie (Austrie). Et ici nous avons besoin de répéter qu'il ne faut pas, en attribuant au titre de roi une signification trop ancienne ou trop moderne, s'imaginer que la conquête des Franks, aussitôt qu'elle eut embrassé la Gaule entière, ei*it créé, pour tout ce vaste pays, un centre d'administration uniforme '. Même dans le temps où les enfants de Clovis assistaient à des jeux publics dans l'amphithéâtre d'Arles et faisaient battre à Marseille de la monnaie d'or *, leur gouvernement, à proprement parler, n'existait qu'au nord de la Loire, où habitaient les tribus frankes. Hors de ces limites, toute l'administration consistait dans une occupation militaire. Aussi, lorsqu'il y avait

' Greg. Tur., 1. 4, c. 21.

* Hist. de l'Eglise gall., t. 3, p. 367.

* Aug. Thierry, Lettres sur l'hist, de Fnirice, p. 137-

* Ex Procopii Historiis, Script, rer. Franc t. 2, p. 41.

46 HISTOIRE DS FRANCE. |Au 561]

plusieurs rois, les voyaitHDii, au lieu de choisir des provinces distinctes, résider à quelques lieues l'un de l'autre. A (exception du teri'itoire colonisé par la race conquérante, ils ne voyaient, dans toute l'étendue de la Gaule i|u'un objet de propriété, et non de gouvernement. De là viennent ces quatre capitales dans un espace de soixante lieues (Paris, Orléans, Soissons et Reims), ces partages dans lesquels on trouve réunis en un même lot le Vermandois et l'Albigeois, et qui s'étendent en longues bandes de terre depuis le cours de la Meuse jusqu'aux Alpes et à la Méditerranée. De là enfin les divisions d'une même ville en plusieurs parts, et d'autres bizarreries qui, si on les examine de près, montrent que, dans ces arrangements politiques, l'intérêt de propriété prévalait sur toute idée d'administration. Les villes du Midi étaient alors bien plus grandes que celles du Nord, bien plus propres à devenir des capitales, selon le sens actuel de ce mot; et cependant les rois à qui elles appartenaient n'allaient point s'y établir. Ils les estimaient comme de riches possessions, mais conmie des possessions étrangères où ils eussent été dépaysés.

Nous ferons observer, en second lieu, pour l'intelligence de ce qui va suivre, que, parmi les nombreux partages du territoire gaulois opérés dans tous les sens sous la dynastie des Mérovingiens, d n'y en a pas un qui dure ou qui se reproduise d'une manière fixe, excepté celui du pays au nord de la Loire en Oster et Ni-Oster, ou Oster-Rike (Austrie, Austrasie) et Nioster-Rike (Neustrie) '. Or, il y a eu une cause à la disparition successive des autres royaumes franks, et à la prédominance comme à la lutte constante de ces deux-là^. Les événements qui ont amené ce résultat ont pris leur source dans l'état des peuples et des pays.

Les contrées qui formaient l' Austrasie étaient, dans la Gaule, les premières qu'eussent habitées les Franks; elles touchaient à la Germanie et se liaient aux tribus de l'ancienne confédération franke, qui n'avaient pas passé le Rhin. De plus, après leurs expéditions de pillage et de guerre, ces peuples, au heu de se fixer dans leurs nouvelles conquêtes, revenaient souvent, avec leur butin, dans leur ancien établissement. Enfin, la civihsation et les mœurs romaines n'avaient jamais pris pied sur les bords du Rhin aussi solidement que dans l'intérieur de la Gaule; les continuelles invasions des bandes barbares les en avaient à peu près expulsées. La population et les mœurs germaines dominaient donc dans l'Austrasie.

' Aug. Thierry, Lettres sur l'hist. de France, p. 142. * Guizot, Essais sur Vhist. de France, p. 71.

[An 561] I-IV- !• CHARIB., CONTRAN, CHII.PER. I, SIGEB. I. ^J

Dans les pays qui foi maierit la Neustrie, au contraire, les Franks étaient moins nombreux, plus dispersés, plus séparés de leur ancienne patrie et des Germains, leurs compatriotes. Les Gaulois les environnaient de toutes parts. Les Franks étaient là comme une colonie de Barbares transportés au milieu du peuple et de la civilisation romaine.

Cette situation, en se développant, devait produire entre les deux États une distinction bien autrement profonde que celle d'une division géographique. D'une part était le royaume des Franks germains, de l'autre celui des Franks romains. Les témoignages historiques attestent positivement ce résultat probable de faits. Des écrivains du x' siècle appellent l'Austrasie Francia Teiitonica, et la Neustrie Francia Romana ' ; la langue germaine, disent-ils, prévalait dans l'une et la langue romaine dans l'autre^. Cette distinction, dont il reste encore aujourd'hui tant de traces, était dès lors populaire. Ce n'est pas tout, elle se retrouve dans les événements : pendant toute la durée de la race mérovingienne, ils en portent l'empreinte, ou plutôt en sont le résultat naturel et nécessaire.

La prédominance appartint d'abord au royaume de Neustrie. Quoi de plus simple ? C'était en Neustrie que s'était établi Clovis avec la tribu alors prépondérante parmi les Franks. La conquête de la Gaule était le laut vers lequel se portaient tous les efforts des Barbares; et la position plus centrale de la Neustrie donnait sous ce rapport, à ceux qui l'occupaient, beaucoup d'avantages. Là ils trouvaient les richesses romaines, et ces débris de civilisation qui procurent tant de moyens de supériorité. Là aussi les habitudes de la population romaine et l'influence du clergé favorisèrent le prompt développement de lautorité royale. L Austrasie, au contraire, était en proie aux fluctuations continuelles de l'émigration germaine ; à peine une tribu s'y était-elle fixée, qu'une autre venait lui disputer son territoire et son butin : les Frisons, les Thiuingiens, les Saxons, pesaient sans cesse sur les Franks établis au bord du Rhin. Il fut facile au peuple et aux rois de Neustrie d'acquéiir rapidement une consistance et un pouvoir qui manquèrent longtemps aux Austrasiens.

Mais la lutte des deux royaumes ne tardera pas à éclater. Dès la fin du vi« siècle, elle existera sous les noms de Frédégonde et de Brunehaut ^ ; la rivalité de ces deux fameuses reines ne sera que

' Luitprand, I. 1, c. 2 et 7.

* Othon de Freysingen, I. 4, c. 22.

* Gesta reg. Franc. ^ c. 31.

48 HISTOIRE DE FRAJVCE. JAq îB-î]

Teffet et le symbole d'un débat plus général, du mouveineîit qui, après avoir jeté les l'ranks sur la (iaule, poussera la France germaine contre la France romaine.

Les nouveaux rois étaient d'un caractère bien différent : on pouvait reconnaître aux vices de Gharibert et de Chilpéric les enfants de Clotaire, et aux vertus de Gontran et de Sigebert les petits-fils du grand Clovis (362) '.

Charibert, roi à Paris, montra, au commencement de son règne, des qualités qui servirent quelque temps de voile à ses vices, et qui firent croire qu'il avait hérité des vertus de Childebert, aussi bien que de ses possessions ". Il était doux, affable, pacifique, amateur des belles-lettres qu'il cultivait au point d'entendre et de parler le latin comme sa langue naturelle. Dès qu'il fut sur le trône, il confirma la constitution, si favorable à la religion, donnée par Clotaire i^'^ ^, et témoigna surtout une grande vénération pour S. Martin. Mais l'impudicité flétrit bientôt dans leur fleur ces premières vertus. D'un prince débauché, elle ne taida pas à faire un prince violent et emporté.

Paris, qui échut à Charibert, avait, à la mort de Clotaire I"", tenté l'ambition de Chilpéric. Après les obsèques de Clotaire, que ses quatre fils portèrent de Compiègne à Soissons avec de grands honneurs, et ensevelirent dans la basilique de Saint-Médard, Chilpéric s'empara des trésors gardés au domaine de Braine, et s' adressant à ceux des Franks qui pouvaient le plus, il les amena à force de présents à se ranger sous son commandement *. Aussitôt il se rendit à Paris et s'empara de cette ville : mais il ne put la posséder longtemps, car ses frères se réunirent pour l'en chasser. Alors les quatre fils de Clotaire partagèrent régulièrement et au sort les terres et les villes ; mais Chilpéric nourrit un vif ressentiment contre Sigebert, parce qu'en s'unissant à Charibert et à Gontran il lui avait enlevé Paris. Profitant de l'absence du roi d'Austrasie, qui était allé au delà du Rhin repousser une agression des Abares, auxquels s'étaient joints lesThuringiens révoltés, Chilpéric s'empara de Reims et porta le ravage en Champagne. Cependant Sigebert livrait bataille aux Abares. Il se mit à pied aux premiers rangs, et, marchant la hache à la main, fit charger de tous côtés. L ennemi, culbuté, lâcha pied.

' Hist. de l'Eglise galL, t. 4, p. 1, ^ /bid., p. 8. Fort., 1. 6, carm. 40» ^ Conc. *2,Tur., c. 20.

* Et ad Francos utiliores petiit, ipsosque muueribus moUitos sibi subdidit, (Greg. Tur., Script, ler. Francic.^ t. îl, p. 214. )

[An 568] LIV. I. CHARIB., CONTRAN, CHIÏ.PÉR. I, SIGEB. I. 49

On l'accula sur le bord de l'Elbe, d'où il envoya demander la paix : Sigebertlalui accorda, afin de venir au plus tôt rassurer son territoire envahi par son frère (563) *. A son tour, il assiégea Soissons, où commandait Tliéodebert, fils de Chilpéric (564). La ville fut emportée, et le ])rince fait ^isonnier. Puis Sigebert engagea le combat avec Chilpéric même, le vainquit, et recouvra Reims, ainsi que les autres places qu'il lui avait enlevées. Enfin, les deux autres rois menaçant de se déclarer contre celui des deux adversaires qui refuserait de conclure la paix, les hostilités cessèrent. Sigebert rendit Soissons à Chilpéric, et la liberté à son fils Théodeberl, en lui faisant seulement promettre qu'il ne porterait jamais les armes contre l'Austrasie.

La médiation, dont cette paix fut la conséquence, honore surtout Contran, prince ami de la religion, et que ses vertus ont fait mettre au nombre des saints. S'il n'eut pas les qualités d'un héros et d'un grand monarque, il eut celles d'un bon roi, père de son peuple et protecteur de l'Eglise. Ce n'est pas que les passions de la jeunesse ne l'aient jeté dans quelques écarts; mais il ne tarda pas à rompre des liens criminels pour en contracter de légitimes, consultant, il est vrai, dans ces mariages les inclinations de son cœur plus que les bienséances de son rang, mais enfin respectant avec scrupule un engagement sacré et ne scandalisant pas les fidèles par des unions illicites.

Il n'en était pas de même de Charibert. Les évoques de son royaume, qui voyaient ses désordres avec douleur, voulurent apporter quelque remède au mal, dans un concile de Tours (367), en s'élevant avec courage contre plusieurs abus, notamment contre les mariages incestueux et les usurpateurs des biens de l'Eglise : ces «lerniers canons regardaient Charibert. Ils furent malheureusement iiuitiles pour l'amendement de ce prince, ainsi que l'excommunication dont le frappa S. Germain de Paris. Du moins, si l'excomnmnication n'agit point conmie remède, elle fut le prélude de la mort de Charibert (568). Ce prince, qui aurait eu toutes les qualités d'iui grand et bon roi, si l'amour déréglé des femmes n'avait pas fait la honte et le malheur de son règne, ne laissait point de fils. Ses trois frères partagèrent donc entre eux ses possessions, excepté Paris, au sujet duquel ils ne purent s'accorder, chacun prétendant avoir cette ville dans son lot. Aussi prirent-ils le parti de la regarder comme une ville comnmne, qui leur appartiendrait à tous les trois, et où aucun d'eux

* Greg. lui',, I. 4, c, 23.

$0 HISTOIRE DE FRANCE. [An 5G8]

ne pourrait entrer sans la permission des deux autres : ce qu'ils se promirent mutuellement par les serments les plus solennels '.

CONTRAN, CHILPÉRIC 1er, ^GEBERT I".

Chilpéric, l'un des héritiers de Charibcrt, lui ressemblait par ses dérèglements. L'amour d'une femme, qui se rendit maîtresse de son cœur et de son royaume, autant par ses artifices que par les charmes de sa beauté, lui fit violer les lois les plus saintes. On ne peut refuser à Frédégonde (Frede-gimde ''*) la gloire d'avoir eu un courage et un esprit au-dessus de son sexe et de sa condition ; mais elle avait encore plus de méchanceté que de génie. Attachée au service de la reine Audouère, femme de Chilpéric, elle réussit à la supplanter dans les affections et sur le trône de son époux, qui dut aux crimes de cette ambitieuse le nom de Néron de la France^. Cette femme terrible, dit M. Michelet '* , environnée d'hommes dévoués qu'elle fiiscinait de son génie meurtrier, dont elle troublait la raison par d'enivrants breuvages'', frappait par eux ses ennemis. Les dévoués antiques de l'Aquitaine et de la Cermanie, les sectateurs des Hassassins qui, sur un signe de leur chef, allaient en aveugles tuer et mourir, se retrouvent dans les serviteurs de Frédégonde. Ellemême, belle et homicide, tout entourée de superstitions païennes^, nous apparaît comme une Walkirie Scandinave. Elle suppléa par l'audace et le crime à la faiblesse de la Neustrie, fit à ses puissants rivaux une gxierre de ruse et d'assassinats, et sauva peut-être l'occident de la Gaule d'une nouvelle invasion des Barbares.

Sigebert, roi d'Austrasie, avait des sentiments plus nobles que Chilpéric. Il chercha une alliance digne de sa naissance, et demanda la main de Brunehaut, fille du roi des Visigoths en Espagne. Il n'y avait qu'une difficulté : Brunehaut était engagée dans l'arianisme, et Sigebert ne voulait pas qu'une reine des Franks fît profession de l'hérésie. Mais, dès que Brunehaut arriva en Austrasie, elle se laissa instruire par les évêques, et ayant reconnu sans peine l'erreur où le malheur de l'éducation l'avait conduite, elle fut solennellement

* Hist. de PEglise galL, t. 4, p. 13, 24.

* Le nom forme ici un étrange contraste avec le caractère, car Frede-gunde veut A\Te femme pacifique.

'^ Uxorius uiagis quàm crudelis. {Script, rer. Franc-, t. 2, prjefatio, p. 115.)

* Hist. de France, t. 1, p. 221.

» Greg. Tur., 1,8, c 29.

« Ibid., 1. 7, c. 44.

[An 669] "V. I. — CONTRAN, CHILPÉRIC I, SIGEBERT I. 5l

réconciliée à rÉgHse. C'était un esprit imbu de la culture romaine, une femme pleine de grâce et d'adresse, et qui contrastait avec la sauvage Austrasie, avec cette Germanie gauloise, théâtre d'une invasion éternelle, encore plus que l'esprit tout barbaie de Frédégonde ne contrastait avec la civilisation déjà avancée de la Neustrie.

L'exemple de Sigebert piqua enfin Chilpéric d'une vertueuse émulation. Il envoya demander la main de Galswinthe, sœur aînée de 13runehaut, promettant de répudier ses autres femmes ; et on la lui accorda à cette condition. Cette princesse, après avoir été réconciliée comme sa sœur, doima l'exemple de toutes les vertus chrétiennes dans une cour si licencieuse'. Sa patience ne fut pourtant pas à l'épreuve des insultes dont l'abreuvait Frédégonde, toujours maîtresse du cœur de Chilpéric. Ne pouvant plus souffrir une rivale impérieuse, elle demanda de se retirer en Espagne, offrant même de laisser les trésors qu'elle avait apportés pour sa dot. Le roi, abandonné aux sanguinaires inspirations de Frédégonde, la fit étrangler dans son lit^, et reprit alors, en lui donnant le titre de reine, la furie qui avait dicté ce meurtre abominable. Brunehaut demanda justice de la moit de sa sœur aux autres rois franks. Sigebert et Contran se liguèrent en effet contre Chilpéric, qui n'arrêta leurs progrès qu'en cédant à la reine d'Austrasie quelques villes, provenant de la succession de Charibert, et qu'il avait attribuées à Galswinthe, à titre d apanage, en l'épousant.

Sigebert n'avait cessé de diriger ses armes contre son frère Chilpéric, que pour les tourner contre les Abares, dont les incursions se renouvelaient sur les terres des Franks au delà du Rhin^, Cette fois l'issue de la guérie lui fut fatale. Les Abares le vainquirent et le firent prisonnier ; mais il recouvra presque aussitôt sa liberté (56g).

Pendant que le roi d'Austrasie était battu et se laissait prendre par les Abares, Contran luttait avec bonheur contre d'autres peuples. Les Lombards, sous la conduite de leur roi Alboin, étaient venus en Italie, secondés dans leur conquête par les Saxons. Sigebert, à qui ceux-ci payaient tribut, n'avait eu garde de s'opposer à leur départ, l'expatiiation de cette colonie affaiblissant une nation qu'il avait peine à contenir ; et comme les terres abandonnées par les émigrants étaient bonnes, il les avait fait occuper

• Uist. de l'Eglise galL, t. 4, p. 45.

» Greg. Tur., 1. 4, c 28. Fort., 1. 6, carm, 7. ,. . ;. .,;

* Greg. Tur., l. 4, c. 29.

Ù-2 HISTOIRE DE FRANCE. [An 570]

par des Suèves. Les Lombards ] ne furent pas plus tôt maîtres de 1 Italie, qu'ils voulurent s'étendre dans la Gaule. Contran, roi à Orléans, et qui, possédant la Bourgogne, résidait à Châlons-sur-Saône, envoya d'abord contre eux le patrice Amé qu'ils accablèrent, puis le Romain Muinmole, lequel, prenant une revanche glorieuse, battit les Lombards et les Saxons, força ceux-ci d'acheter leur retour d'Italie en Germanie, et de payer tout ce qu'ils prenaient sur la route'. Défaits dans la Gaule par les Bourguignons, les Saxons le furent à leur retour par les Suèves, à qui ils tentèrent d'enlever les terres qu'ils avaient naguère abandonnées pour suivre les Lombards^ (^yo)-

Le succès des armes de Contran n'intimida point Sigebert. Il avait des prétentions sur la ville d'Arles, et s'en empara. Mais le patrice Celsus, que lui opposa Contran, lui enleva à son tour Avignon, battit son armée aux environs d'Arles, et reprit cette place. Content de cet avantage, le pacifique loi de Bourgogne se réconcilia avec son frère et lui lendit Avignon.

Les noms romains, goths ou gaulois (ces trois mots étaient alors presque synonymes) de plusieurs personnages, tels que Celsus, Mummole, etc., annoncent que l'influence romaine se fortifiait d'année en année. Les valnqueurs,en effet, s'abandonnaient aux conseils des vaincus. Clovis lui-même avait choisi des Romains pour les envoyer en ambassade, Aurelianus en 481, Paternus en So^'^.Un Aridius était le conseiller assidu de Condebaud *. Arcadius, sénateur arverne, appela Childebert I*'' dans l'Auvergne, et s'entremit pour le meurtre des enfants de Clodomir^. Asteriolius et Secundinus, « tous deux sages et » habiles dans les lettres et la rhétorique, ■>' eurent beaucoup de crédit (en 547) ^"près de Théodebert". Un ambassadeur de Contran se nommait Félix '; son référendaire, Flavius ^. Le même prince « honora du patriciat Celsus, homme élevé de taille, fort y> des épaules, robuste de bras, plein d'emphase dans ses pa- » rôles, d'à-propos dans ses répliques, exercé dans la lecture du » droit, etc ^. » Sigebert choisit un Arverne pour envoyé à Con-

* Marius, in Chronico. Greg. Tur., 1. 4, c. 36.

* Ibid., 1. 5, C. 15. Paul Diacre, De gestis Longobardorum, apud Muratori, 1, ^ Greg. Tur., Epist., c. 18, 25.

* Ibid., 1. 3, c. 9,18.; ''' Ibid., c. 33.

[An 573] MV. I. CONTRAN, CHILPÉRIC I, SIGEBERT I. 53

stantinople. On trouve parmi ses serviteurs un Andarchius, « par- V faitement instruit dans les œuvres de Virgile, dans le code Théo- » dosien et l'art des calculs '. » Et ce crédit des vaincus auprès des vainqueurs se conçoit. Outre qu'ils étaient bien plus souples que les Franks, eux seuls étaient ca])ables d'inspirer à leurs maîtres quelques idées d'ordre et d'administration, de substituer peu à peu un gouvernement régulier aux caprices de la force, et d'élever la royauté barbare sur le modèle de la monarcbie impériale ^. Aussi est-ce à ces Romains qu'il faut désormais attribuer en grande partie ce qui se fait de bien et de mal sous les conquérants "*. C'est à eux qu'on doit rapporter la fiscalité renaissante; et nous voyons déjà sous Théodebert, petit-fils de Clovis, le ministre romain Parthenius qui veut imposer des tributs aux Franks, et qui est massacré par eux à la mort de ce roi *. Nous les voyons encore, reprenant quelque cbose de leur énergie dans le commerce des Barbares, figurer dans la guerre même, et souvent avec éclat, conmie le prouvent les victoires de Mummole sur les Lombards et de Celsus sur Sigebert.

L'intérêt avait fait conclure à (;e prince et à Chilpéric des traités qu'ils ne se proposaient pas de garder : l'ambition et la haine les leur faisaient rompre encore plus aisément ^. Un différend survenu entre des évéques de leur royaume réveilla toute leur animosité. Comme Chilpéric et Sigebert voulaient soutenir les évéques leurs sujets, Contran, qui ne prenait guère part à ces guerres civiles que pour les éteindre, fit assembler, du consentement de ses deux frères, un concile à Paris (f)73), non-seulement pour statuer sur la contestation, mais pour chercher les moyens de concilier les autres différends qui armaient si souvent Sigebert et Chilpéric l'un contre l'autre, il aurait fallu commencer par réconcilier les deux reines Brunehaut et Frédégonde : c'est ce qui parut impossible. Sigebert ne déféra ni au jugement ni aux remontrances des évéques sur la contestation, et le concile ne réussit pas mieux à terminer les autres différends qui divisaient les deux frères ".

Le feu de la guerre civile, soufflé par Frédégonde et Brunehaut, se ralluma donc bientôt avec plus de violence que jamais ''. Clovis,

• Grcçj. Tur., l. 4, c. 39, 47.'

2 Michelet, //|J!^ rfe i^z-once, t. 1, p. 216. ' ' /ft/V/.,p. 218.

* Greg. Tur., 1. 3, c. 36. Ilisl. de V Eglise sali., t. 3, p. 292. « Ibid., t. 4, p. M.

« Ibid., p. h6.

' /hid., p. 60. '

S4 HISTOIRE DE FRANCE. (An 575]

fils de Chilpéric, pénétra dans la Touraine, et s'avança jusqu'à Bordeaux; mais il en fut honteusement chassé ' {^'j4)- Chilpéric, contraint de demander la paix, ne s'en servit que pour faire les préparatifs d'une guerre nouvelle, et pour engager Gontran dans ses intérêts ^. Le traité conclu, Théodebert, frère aîné de Clovis, malgré le serment qu'il avait fait de ne point porter les armes contre Sigobert, se jeta sur la Touraine, le Poitou, le Querci et le Limousin; et il y retraça par ses cruautés une image trop fidèle de la persécution des premiers tyrans ^. 11 brûla les églises, enleva les vases des autels, massacra les prêtres, déshonora les vierges sacrées, et détruisit les monastères. Une armée de Barbares idolâtres aurait causé moins de ravages. Tant de maux demandaient vengeance contre celui qui en était l'auteur. Elle fut prompte, et la justice divine éclata bientôt contre Théodebert. Ce jeune prince, parjure et sacrilège, qui semblait faire la guerre à Dieu plus qu'aux hommes, fut tué au milieu de ses conquêtes dans un combat que les généraux de Sigebert lui livrèrent (SyS) *.

Sigebert, de son côté, usait de représailles. Il avait appelé les Germains, et Chilpéric ne put tenir contre ces bandes, dont le roi d'Austrasie lui-même était impuissant à maîtriser la fureur. Elles se répandirent jusqu'à Paris, incendiant les bourgs voisins, détruisant les maisons, emmenant les habitants en captivité ^. Chilpéric, voyant que Gontran se déclarait pour Sigebert, se renferma dans Tournai, avec Frédcgonde, tandis que Brunehaut venait trouver à Paiis son époux victorieux, accompagnée de son fils Childebert, âgé de cinq ans, et de ses deux filles. Le temps de la victoire est rarement celui de la modération ®. Sigebert, après avoir envoyé des troupes assiéger Chilpéric, se prépara à les suivre, courant ainsi à sa perte, en croyant ne courir qu'à celle de son frère. En effet, au moment où Chilpéric, abandonné des siens et assiégé dans Tournai, se voyait sans ressource, Frédégonde, à qui les crimes ne coûtaient rien, en trouvr une dans sa scélératesse. Elle suborna deux meurtriers, tels qu'elle en avait toujours auprès d'elle, et les arma de poignards empoisonnés dont ils frappèrent Sigebert à Vitri, entre Douai et Arras^. Ainsi mourut, au comble de la pros-

' Greg. Tur., 1. 4, c. 42 et 45.

* Daniel, Jbrégé de l'hist. de France, t. 1, p. 111. ' Hist. de l'Eglise gall., t. 4, p. 60.

• Greg. Tur., 1. 4, c. 51. s ^ Ibid., c. 50.

« Hixt. de l'Eglise gall., t. 4, p. 63.

' Duo pueri, cum cultris validis, quos vulgô scramasaxos vocant, infecti Teneno, maleficati à Fredegunde regiaâ, utraque ei latera feriunt.

{An 576] LIV. I. CONTRAN, CHILPÉRIC I, CHILDEB. II. 55

périté, dans la quarantième année de son âge et la quatorzième de son règne, un prince qui, par sa valeur, par la noblesse de ses sentiments, et par ses autres belles qualités, méritait un meilleur sort '. Son sang sembla éteindre la haine de Chilpéric, qui lui fit rendre les honneurs funèbres. On lenterra d abord dans un lieu nommé Lambres, d'où, quelque temps après, son corps fut porté à Soissons. On l'inhuma auprès de celui de Clotaire F"^, dans l'église de Saint-Médard.

CONTRAN, CHILPÉRIC 1er, CHILDEBERT IL

Un événement si inopiné ne calma pas les anciens troubles et en excita de nouveaux. Dès que Gondebauld, général de Sigebert, eut appris sa mort, il enleva de Paris Childebert II (Hildebert II), fils de ce prince, et le fit proclamer roi en Austrasie. Mais Brunehaut, de victorieuse, de toute-puissante qu'elle était, devint captive de Chilpéric et de Frédégonde qui, s'emparant de ses trésors, lui laissèrent pourtant la vie. Ils reléguèrent la veuve de Sigebert à Rouen et ses filles à ]\Ieaux ■^.

Pour profiter de la révolution, Chilpéric envoya l'un de ses généraux soumettre la Touraine, et son fils Mérovée se saisir du Poitou. Mais ce prince, infidèle à sa mission, alla passer les fêtes de Pâques (576) à Tours, où son armée causa beaucoup de désordres^. Et de là, feignant d'aller voir la reine Audouère sa mère, qui était retirée dans un monastère du ]\Iaine, il se rendit à Rouen auprès de Brunehaut, qu'il avait vue à Paris dans sa prison, et dont l'esprit et la beauté l'avaient séduit. Ils s'étaient apparemment engagés dès lors. Quoi qu il en soit, Mérovée, en arrivant à Rouen, épousa solennellement Brunehaut, bien qu'elle fût veuve de son oncle Sigebert. Chilpéric, plus fâché de ce mariage parce qu'il déconcertait les vues de sa politi([ue que parce cpi'il blessait les lois de I Eglise, accourut aussitôt à Rouen pour le faire rompre *. Les nouveaux époux se réfugièrent dans l'église de Saint-Martin, qui était bâtie sur les murs de la vdle, et n'en sortirent qu'après que le roi leur eut juré que, si c'était la volonté de Dieu, il ne les séparerait pas. Ce prince n'eut pas de peine à interpréter son serment; il emmena avec lui son fils à Soissons, et laissa retourner

« hist. de l'Eglise galL, t. 4, p. 63. ' 1: •

*Greg. Tur.,1, 5, c. 1.

* Ibid., c. 2.

* Hist. de r Eglise gall.;t. 4, p. 65.

56 HISTOIRE DK FRANCE. [\n 577]

Bruneliaut en Austrasie, afin que l'ëloignement put guérir la passion (le Mérovée.

L'Austrasie, où Childebcrt II, enfant, régnait nominalement, était gouvernée pendant la niinoi'ité du roi par des grands qui ne voulaient plus obéir à l'influence gothique et romaine. Ce])endant les troupes du l\oniain Lupus, due de Champagne, le seul d'entre eux qui fut dévoué à Brunehaut, secondant sa vengeance, marchèrent sur Soissons. Chilpéric repoussa cette agression ', et envoya même son fils Clovis en Touraine et l'un de ses généraux en Limousin, pour y ravager les terres qu'y possédait Childebcrt II. Mais celui-ci avait alors Contran pour allié, et le patrice Mummole battit le général de Chilpéric (Syy). Irrité de cet échec, et soupçonnant que Mérovée avait provoqué la guerre par ses intelligences avec Brunehaut, Chilpéric le fit tonsurer et ordonner prêtre, puis le confina dans un monastère du Maine.

En même temps il poursuivait, jusque dans l'église de Saint- Martin de Tours, l'asile le plus sacré de toute la France, le duc Gontran-Boson , celui des généraux de Sigebert auquel il attribuait la défaite et la mort de son autre fils Théodebert^. Boson, à l'abri de l'inviolable asile, envoya inviter Mérovée à s'y réfugier aussi, afin qu'ils pussent concerter les moyens de résister à Chilpéric. En effet, Mérovée s'échappa de son monastère et vint joindre Gontran-Boson. A cette nouvelle, Chilpéric menaça d'aller mettre toute la province en feu : « A Dieu ne plaise, dit Mé- » rovée, que pour moi l'église et les terres de Saint-Martin souffrent » quelque dommage ! >- Il prit donc la résolution de se retirer avec Boson auprès de Brunehaut. Un général du roi Gontran le saisit proche d'Auxerre; mais il trouva encore moyen de s'échapper, se réfugia dans l'église de Saint-Germain d'Auxerre, et de là se rendit en Austrasie. Brunehaut l'eût accueilli sans doute; les grands d'Austrasie le repoussèrent. Comme Mérovée était incertain du parti qu'il devait prendre, le bruit se répandit qu'il voulait retourner à Tours; aussitôt Chilpéric fit mettre des gardes à toutes les portes de l'église de Saint-Martin , de peur qu'il ne s'y réfugiât. Le malheureux prince, après avoir erré quelque temps, fut enfin saisi et tué près Téronanne, par suite d'une trahison à laquelle Boson lui-même, qui avait engagé Mérovée dans sa rébellion, paraît avoir participé.

Chilpéric, faisant faire à la même époque le procès à ceux qu'on

* Greg. Tur., 1. 5, c. 3.

* Ibid., c. 4.

[An 681] l'IV. I. CONTRAN, CHILPÉRIC I, CHILDEB. II. 5^

accusait d'avoir trempé dans cette révolte ', S. Prétextât de Rouen se vit sacrifié aux soupçons d'une injuste politique. C'était lui qui avait marié Mérovée et Bnniehaut, parce qu il craignait les suites d'un commerce scandaleux, et que le cas lui semblait de nature à autoriser vme dispense. Devant le concile, réuni à Paris dans la basilique de Saint-Pierre (577), Prétextât convint qu'il avait célébré le mariage, mais affirma qu'il était demeuré étranger à la rébellion du prince. S. Grégoire de Tours prit hautement la défense de l'accusé. Comme il n'était pas possible de prouver l'accusation de complicité dans la révolte, Chilpéric, afin de perdre Prétextât, eut recours à un indigne stratagème. Il lui fit suggérer que c'était en lui un excès d'imprudence que de contester avec le roi; qu'il valait mieux avouer des crimes, quoique supposés ; et que cet aveu serait suivi de sa grâce. Le crédule évêque consentit par faiblesse à ce qu'on exigeait de lui; mais, à peine sa bouche eut-elle prononcé l'aveu qu'attendaient ses ennemis, qu'il fut condamné par les Pères du concile, et exilé par le roi dans une petite île près Coutances. Dans cet exil, il expia par la pénitence la faiblesse qu'il avait eue de se reconnaître coupable de crimes dont il était innocent^.

S. Prétextât ne fut pas le seul qui éprouva la violence de Chilpéric. Ce prince en voulait à tout le clergé. Les pauvres nourris aux dépens de l'Eglise et les clercs des ordres inférieurs étaient exempts des charges publiques: il ne laissa pas que de les condamner à une amende, pour les punir de n'être pas venus servir dans les troupes employées contre les Bretons. Ces peuples avaient secoué le lien de la dépendance et refusé les tributs : afin de les soumettre et de repousser leurs ravages (5 81), Chilpéric leva des milices gauloises, et c'est, depuis la chute de l'Empire, la première fois que l'on confie des armes aux vaincus 'K Mais la Neustrie, moins belliqueuse que le royaume d'Austrasie, moins riche que celui de Bourgogne, ne pouvait subsister qu'autant que les vaincus y reprendraient place à coté des vainqueurs. Voilà pourquoi Chilpéric les mêlait à ses guerriers; voilà aussi pourquoi il bâtissait des cirques à Soissons et à Paris ^, et donnait des spectacles à l'exemple de ceux des Romains. Lui-même, il faisait des vers en langue latine ^, surtout des hymnes et des prières.

Cependant Frédégonde, dont la vengeance n'avait point été sa-

' Grefr. Tur., 1. 5, c. 19.

* yies des Pères, etc., t. 2, p. 112. ' Grej;. Tur.,1. 5, c. 26.

* Jbid.,c. 18.

* Ibid., c. 45. Michelet, Hisf de France, t. 1, p. 225.

58 HISTOIRE DE FRANCK. [/Vn 581]

tisfaite par l'exil de S. Prétextât, ne pardonnait pas à S. Grégoire dé Tours d'avoir pris la défense de l'évèque de l'iouen. Elle trouva un digne ministre de sa fureur dans Leudaste, comte de 'l'ours, aventurier dont la fortune était le résultat de l'intrigue et du crime. Leudaste imputa à S. Grégoire d'avoir répandu des bruits injurieux à 1 honneur de Frédégonde, et Chilpéric convoqua une assemblée d'éveques à Berni, près Compiègne, pour juger cette affaire '. Là, la calomnie fut découverte, l'innocence de l'évéque reconnue, et l'auteur du scandale excommunié. Leudaste, devenu odieux à celle même qu'il avait cru servir, paya depuis de son sang l'éclat qu'il avait fait à l'occasion de Frédégonde ^

Conmie rien ne fait plus aisément perdre la foi que le libertinage du cœur, les désordres de Chilpéric l'engagèrent dans l'infidélité. Partisan de l'hérésie de Sabellius, il composa un Traité pour montrer qu'il ne faut pas admettre la pluralité des personnes en Dieu, et que le Père n'est nullement distingué du Fils ni du Saint-Esprit. Il profita de l'occasion du concile de Berni pour insinuer ses erreurs aux évêques, qui en eurent horreur. En présence de ces contradictions, il abandonna son sentiment.

Après le synode, l'évéque d'Albi, montrant à S. Grégoire de Tours l'habitation de Chilpéric, lui dit qu'il apercevait le glaive de la colère divine tiré et suspendu sur cette maison ^. En effet, une épidémie décima la famille du roi, qui ne dut pas se rappeler sans trouble la surcharge d'impôts dont il écrasait le peuple, à ce point que des révoltes éclataient contre les agents du fisc. On faisait au clergé un nouveau crime de ces révoltes, et l'on appliquait à de cruelles tortures des prêtres et des abbés, accusés calomnieusement d'avoir soufflé le feu de la sédition. Il ne fallait s'en prendre pourtant qu'aux vexations du prince, lequel, dans ses grossiers essais pour ressusciter la fiscalité qui ruina l'Empire, avait fai^ faire une sorte de cadastre* exigeant une amphore de vin par demi-arpent. Ces exactions, que M. Michel et ^ regarde comme peut-être inévitables dans la lutte terrible que la Neustrie soutenait contre l'Austrasie secondée des Barbares, n'en parurent pas moins intolérables après une si longue interruption. Dans le fait, les empereurs, aux plus mauvais jours, avaient-ils égalé les violences de ce Chilpéric qui,

• Vies des Pères, etc., t. 8, p. 490.

"" Histoire de V Eglise galL, t. 4, p. 1 16. Greg. Tur., 1. 5, c. 49 ; 1. 6, c. 32.

• Histoire de France, t. 1, p. 227.

[An 581] XjIV. l. — CONTRAN, CHILPÉRIC I, CHILDEB. II. 5^

voulant envoyer sa fille Rigunthe en mariage au roi des Visigoths établis en Espagne, vint à Paris et fit enlever des maisons qui appartenaient au fisc un grand nombre d'hommes et de femmes, qu'on entassa dans des chariots pour accompagner et servir la fiancée ' i* Ceux qui refusaient de partir et pleuraient étaient mis en prison : plusieurs s'y étranglèrent par désespoir. Beaucoup de personnes des meilleures familles, enrôlées de force dans ce cortège, firent leur testament et donnèrent leurs biens aux églises. -< Le fils, dit Grégoire « de Tours ^, était séparé de son père, et la mère de sa fille ; ils par- « taient en sanglotant et en prononçant de grandes malédictions : » tant de personnes étaient en larmes dans Paris, que cela pouvait » se comparer à la désolation de l'Egypte. »

Imtre le peuple opprimé et ses maîtres avides, le clergé intervenait toujours. Ainsi, pendant que Chilpéric était atteint de l'épidémie, S. Iriez, abbé dans le Limousin, arriva à sa cour pour lui demander, au nom du peuple, la diminution des impôts. Ce qui se passait sous les yeux du roi devait le disposer à accueillir le faint abbé. « Lorsque Chilpéi ic commençait à entrer en convalescence ■^, " le plus jeune de ses fils, qui n'était pas encore régénéré par l'eau » ni le Saint-Esprit, tomba malade à son tour. Le voyant à l'extré- » mité, on le lava dans les eaux du baptême. Peu de temps après il » se trouva mieux; mais son frère aîné, nommé Chlodebert, fut pris » de la maladie. Sa mère Frédégonde, le voyant en danger de mort, » fut saisie de contrition, et dit au roi : <<■ Voilà longtemps que la >' miséricorde divine supporte nos mauvaises actions; elle nous a «souvent frappés de fièvres et autres maux, et nous ne nous sommes >' pas amendés. Voilà que nous avons déjà perdu des fils; les larmes » des pauvres, les gémissements des veuves, les soupirs des orphe- >' lins, vont causer la mort de ceux-ci, et il ne nous reste plus l'espé- » rance d'amasser pour personne ; nous thésaurisons, et nous ne » savons plus pour qui. Nos trésors demeureront dénués de pos- » sesseurs, pleins de rapine et de malédiction. Nos celliers ne regor- » geaient-ils pas de vin? Le froment ne remplissait-il pas nos gre- « niers? Nos trésors n'étaient-ils pas combles d'or, d'argent, de » pierres précieuses , de colliers et d'autres ornements impe- " riaux ? Et voilà que nous perdons ce que nous avions de plus » beau. Maintenant, si tu y consens, viens et brûlons ces injustes » registres; qu'il nous suffise pour notre fisc de ce qui suffisait à ton

• Aug. Thierry, Lettres sur Fhist. de France, p. 91.

' Script, rer. Franc, t. 1, p. 289. '■

» Greg. Tur., 1. 5, c. 35. '

6o HISTOIRE DE FRANCE. [An 534]

>' père, le roi Clotaire. » Après avoir dit ces paroles en se frappant >> la poitrine de ses poings, la reine se fit donner les registres que >' Marc lui avait apportés des cités qui lui appartenaient ^ Les ayant « jetés au feu, elle se tonrna vers le roi et lui dit : « Qui t'arrête? •» fais ce que tu me vois faire, afin que, si nous perdons nos chers » enfants, nous échappions du moins aux peines éternelles. " Le roi, M touché de repentir, jeta au feu tous les registres de l'impôt, et » les ayant hrùlés, envoya partout défendre à l'avenir d'en faire de » seinhlahles. Après cela le plus jeune de leurs petits enfants mou- ■" rut accablé d'une grande langueur. Ils le portèrent avec beaucoup » de douleur à Paris, et le firent ensevelir dans la basilique de Sainti> Denis. On arrangea Chlodebert sur un lirancard, et on le con- )' duisit à Soissons, à la basilique de Saint-Médard. Ils le présentè- " rent au saint tombeau, et firent un vœu pour lui- mais, déjà » épuisé et manquant d'haleine, il rendit l'esprit au milieu de la » nuit. Ils l'ensevelirent dans la basilique de Saint-Crépin et Saint- » Crépinien, martyrs. Il y eut un grand gémissement dans tout le » peuple : les hommes suivirent ses obsèques en deuil, et les femmes V couvertes de vêtements lugubres, comme elles ont coutume de les » porter aux funérailles de leurs maiis. Le roi Chilpéiic fit ensuite » de grands dons aux églises et aux pauvres. »

Si Ghilpéric parut faire un bon usage de ces afflictions, Frédégonde, au contraire, devenue par la perte de ses enfants plus furieuse qu'une lionne à qui on a enlevé ses lionceaux, s'endurcit sous la main de Dieu "^. Il restait à Ghilpéric un fils de la reine Audouère: c'était Clovis. Frédégonde, inspirée par sa haine de marâtre, entreprit de le perdre. Elle rendit suspecte la fidélité de ce prince, obtint du roi qu'on l'arrêtât, et le fit assassiner à Noisi-le-Grand, dans sa prison, accréditant le bruit qu'il s'était tué lui-même (58 1). Le corps de Clovis fut jeté dans la Marne j un pêcheur l'ayant trouvé l'enterra dans un champ ; mais dans la suite Contran le fit transférer dans l'église de Saint- Vincent, c'est-à-dire de Saint-Germaindes-Prés, aussi bien que le corps de Mérovée. Cette femme, capable de tels assassinats, n'eut garde d'empêcher les exactions qui se commirent (584) à l'occasion ^u départ de Rigunthe pour l'Espagne. Les larmes des peuples lui importaient aussi peu que le sang des princes.

Aussi avait-elle encouragé Ghilpéric à prêter la main aux

' C'est-à-dire des cités de son apanage. L'apanage des reines {morgageniba, ou présent du matin) était un cadeau que les rois leur faisaient le lendemain des noces au matin.

' Hist. de l'Eglise galL, t. 4, p. 125.

[An 584] LIV. I. CONTRAN, CHILPERIC I, CHILDEB. lî. 6l

grands d'Austrasle, qui, sentant leur supériorité sur la Gaule romaine de Bourffogfue, où régfnait Gontran, voulaient descendre avec leurs troupes barbares dans le midi, et promettaient part au roi de Neustrie. Plusieurs des grands de la Bourgogne les appelaient. Le prétexte de la guerre était spécieux : il s'agissait de Marseille, l'une des villes de la succession de Charibert, dont Sigebert et Gontran avaient eu chacun la moitié, suivant les partages bizarres alors en usage ; mais Ghildebert II avait dû céder sa moitié à Gontran, sur lequel il voulait maintenant la reprendre. Les chances de la guerre, portée dans le midi par Ghildebert et Chilpéric ', tournèrent contre Gontran. Gependant, une division survenue entre les Austrasiens le sauva : les hommes libres d'Austrasie, soulevés contre les grands, peut-être à l'instigation de Brunehavit, les accusaient de trahir leur jeune roi; et il semble en effet qu'à cette époque les grands d'Austrasie et de Bourgogne se soient secrètement entendus pour se soustraire à l'autorité des Mérovingiens ". La paix, lui moment rétablie, ayant été rompue de nouveau, Gontran battit Chilpéric. Cette victoire amena une trêve, que la modération du saint roi de Bourgogne convertit en paix générale (584) j car, en rendant à Ghildebert II la moitié de Marseille, il ôta tout prétexte à la lutte.

On se rappelle que les trois rois des Franks, en partageant les possessions de Charibert, avaient juré solennellement qu'aucun lieux n'entrerait dans Paris sans le consentement des deux autres ^. Chilpéric avait transgressé plusieurs fois ce serment, dont S. Polyeucte, S. Hilaire et S. Martin avaient été pris à témoin. Se persuadant que les reliques des saints détourneraient la malédiction qu'il aurait pu s'attirer par son parjure *, il s'avisa, en 583, de se faire précéder par plusieurs de ces reliques en entrant à Paris, où il passa les fêtes de Pâques. Mais la joie de l'impie est courte. Chilpéric fit baptiser à Paris lui fils qui lui était né, et à qui l'évèque I\agnemode, son parrain, donna le nom de Tliierry (les évêques étaient assez ordinairement, dans ces temps de foi, les parrains des fils de nos rois, comme le prouve cet exemple, ainsi que celui de S. Prétextât de Rouen, parrain de Mérovée, et de S. Ageric de Verdun, parrain de Ghildebert II). Tout à coup l'épidémie, qui avait enlevé à Chilpéric les deux autres princes qu'il avait eus de

< Creg. Tur., 1. 6, c 31.

* Michelet, hist. de France, t. 1, p. 225,

" Greg. Tur., 1. 7, c. 6.

^2 HISTOIRE DE FRÀ5CB. [An 584)

Frédégonde, lui enleva encore Thierry. Cette cruelle expérience n'empêcha point Chilpéric de ii paraître à Paris, malgré son serment, an mois de septembre 584 • il devait y trouver vni tombeau. Soit que Frédégonde, surprise par lui presque en flagrant délit d'adultèx'e avec Landri (Landrikj, l'un de ses officiers, lui ait fait donner la mort pour prévenir les effets de son courroux; soit que Brunehaut, connne on l'a dit avec moins de probabilité, ait voulu venger sur Chilpéric ses deux époux Sigebert et Mérovée ' ; un soir, au retour de la chasse, comme le roi descendait de cheval, un assassin lui porta deux coups de poignard dans sa maison de plaisance de Chelles. Sur-le-champ il expira. Et alors on vit bien que ce prince, qui n'aimait sincèrement personne, n'était lui-même aimé de personne : tous ceux dont il était entouré vivant le délaissèrent mort. Il n'y eut que l'évêque de Senlis, venu depuis trois jours à Chelles pour solliciter de Chilpéric une audience qu'il n'avait pu encore obtenir, qui resta afin de prendre soin de sa sépulture. Il lava son corps, le revêtit d'habits précieux, et après l'avoir veillé en récitant des prières, il le fit porter à Paris par la rivière. On enterra Chilpéric dans l'église de Saint- Vincent (Saint-Germain-des-Prés). Cruel et débauché, ou plutôt esclave d'une femme à qui le crime ne coûtait rien, ce prince, que Grégoire de Tours a nommé le Néron et l'Hérode de son siècle ^, fut le bourreau d'une reine et le tyran du peuple. Barbare jusqu'à faire arracher les yeux à ceux qui contrevenaient à ses ordres, avare au milieu d'immenses trésors, il n'eut pour qualités que la bravoure et le goût de l'étude. Il savait sa religion mieux qu'il ne la pratiquait ^. Il publia deux livres de Poésies à limitation de Sedulius, mais il v observait mal la mesure des vers. Il fit même, comme nous l'avons dit, des ouvrages de piété, et composa pour diverses fêtes de l'année des hymnes et des messes qui ne furent pas reçues. Jugeant l'alphabet gaulois défectueux, il publia une ordonnance pour y faire ajouter qiuitre lettres de son invention: mais cette innovation dans la langue vulgaire

" Do

n'eut pas, selon toutes les apparences, plus de succès que ses compositions latines.

CONTRAN, CHILDEBERT II, CLOT AIRE IL De tant de fils que Chilpéric avait eus, il ne laissa en mourant

* Gesta regum Francorum, t. 35.

* Gre{^. Tur.,1. 6, c. 46.

» Hist. de V Église gall.,X. 4, p. 166.

[An 584] LIV. I. CONTRAN, CHILDEB. II, CLOTAIRE II. 65

qu'un enfant de quatre mois, seul héritier de ses possessions '. C'était un faible appui pour Frédégonde, qui craignait avec raison la punition de ses crimes ; mais son esprit artificieux lui fit trouver des ressources. Elle implora la protection de 1 évêque de Paris, et se réfugia dans son église avec une partie de ses trésors, pour se soustraire aux violences du peuple, toujoui'S facile à s'émouvoir et à se calmer. De cet asile elle députa à Contran, le priant de venir prendre la défense d'un pupille qu'elle mettait sous sa protection. Ce pi'ince, attendri du malheur de Chllpéric et de celui dont Frédégonde était menacée ^, se rendit à la tête de son armée à Paris, où on le reçut avec de grandes démonstrations de joie. A peine y était-il arrivé, que Childebert II se présenta d'un autre côté pour y entrer aussi; mais on lui en ferma les poites. Il envoya des députés s'en plaindre à Gontra», lequel, après quelques reproches, leur répondit : « Voici le traité que nous avons fait: savoir, que quicon- » que entrerait sans le consentement de son frère dans la ville de » Paiis perdrait sa part du royaume de Charibert, et que le saint » martyr Polyeucte et les saints confesseurs Hilaire et Martin se- » raient les vengeurs du parjure. Malgré ce serment, mon frère Si- » gebert y est entré. Ainsi, il a perdu sa part, et, par un juste juge- » ment de Dieu, il a été misérablement assassmé. Chilpéric, qui a » donné la même atteinte au traité, a eu le même sort. Ils sont dé- » chus l'un et l'autre de leurs droits par la transgression de leur » serment. Gest pourquoi, avec le secours de la loi, je me rendrai » maître de tout le royaume de Charibert; je n'en céderai à per- » sonne que ce qu'il me plaira peut-être de vouloir ^. » Childebert envoya de nouveaux députés dire de sa part à Contran : «■ Livrez- >> moi l'homicide (Frédégonde) qui a étranglé ma tante (Galswinthe), » qui a tué mon père (Sigebert) et mon oncle (Chilpéric), et qui a » fait mourir mes cousins (Mérovéeet Glovisj. » Contran se contenta de répon d-re qu'il y aviserait. « C'est dans le plaid que nous te- )' nous, dit-il, que nous ordonnons et tiaitons de tout ce qui se » doit faire ^. » Du reste, il ne croyait pas Frédégonde coupable de l'assassinat de Chilpéric. Elle en rejeta l'odieux sur le chambellan Eberulfe, qui fut contraint de se réfugier dans l'église de Saint- Martin de Tours, qu'il profana par ses débauches et ses violences, et où un officier de Contran finit par le tuer. Dans le même temps

• Ibid., t. 4, p. 177.

- Greg. Tiir., 1. 7, c. 5.

* Ibid., c. 6.

« Ibid., c. 7. ,>,..' •

^4 HISTOIRE DE FRANCE. [An 584]

le roi de Bourgogne faisait prêter, en son nom et au nom de Clotaire II (Hlodelier H, roi en Neustrie ou J\ioster-rike)^ serment de fidélité par toutes les villes du domaine de Chilpéric ', et ses généraux s'emparèrent de quelques places du roi d'Austrasie, sur les quelles il avait des prétentions.

Encore plus jaloux de réparer les injustices de Chilpéric que de venger sa mort, Gontran fit restituer aux particuliers les biens que son frère leur avait enlevés, ordonna l'exécution des testaments en faveur de l'Eglise, qu'il avait cassés, et répandit de grandes aumônes dans le sein des pauvres. Ces oeuvres de justice et de piété ne le rassuraient pourtant pas contre la perfidie. Aussi, un jour de dimanche qu'il assistait à la messe, à cette partie de l'office où le diacre annonçait de faire silence, Gontran, se toiunant vers le peuple, dit avec une naïve simplicité : « Hommes eP'femmes, vous tous qui êtes >' ici présents, je vous conjure de me garder une fidélité inviolable » et de ne pas attenter à ma vie, comme vous avez fait à celle de « mes frères. Qu'il me soit au moins permis d'élever pendant trois » ans mes neveux... de peur, ce qu'à Dieu ne plaise, que, si je venais » à mourir... il n'y eût personne de notre race qui pût vous protéger " et vous défendre ^. -» Tout le peuple adressa des prières au Seigneiu-, pour qu'il lui plût de conserver Gontran. Lui seul, en effet, pouvait protéger la Bourgogne et la Neustrie contre l'Austrasie, la Gaide contre la Germanie, l'Eglise, la civilisation, contre les Barbares '^.

Dans l'affaiblissement de la famille mérovingienne, les hommes du midi, Aquitains et Provençaux, avaient cru qu'ils pourraient se faire un roi qui dépendrait d'eux. Leur choix s'était fixé sur Gondovald, qui se disait fils de Clotaire I^r^ et qui demandait à ce titre sa part de la succession. Voici, en quelques mots, son histoire. La mère de Gondovald le présenta à Childebert I^"", roi à Paris, comme son neveu, et ce prince le fit élever en cette qualité, lui laissant porter les cheveux longs, ainsi que les princes de la race royale ^.Clotaire pr^ l'ayant appris, déclara que Gondovald n'était pas son fils et le fit tondre. Après la mort de Clotaire, celui-ci laissa croître ses cheveux avec l'agrément de Cliaribert, qui le reconnut pour son frère. Mais Sigebertierleslui fit encore couper etl'exila à Cologne. Gondovald se réfugia en Italie, et de là à Constantinople, d'où il fut rappelé dans

* Greg. Tur., I. 7, c. 7.

* lbid.,c. 8.

' Miclielet, Hist. de France^ t. 1, p. 232«

* Greg. Tur., 1. C, c. 42.

[AU 584] Ï-ÏV. I. CONTRAN, CHILDEB. II, CT.OTAIRE If. 65

la Gaule par les grands du midi, gens équivoques, doubles d'origine et de politique, moitié Romains, moitié Barbares, liés avec les ennemis de la Bourgogne et de la Neustrie, c'est-à-dire avec les Grecs Byzantins et les Allemands d'Austrasie *. Il débarqua à Marseille, et un nombreux parti le reconnut.

Le refus de Gontran, de remettre à Childebert II les cités dont Sigebert était en possession et de lui livrer l'homicide Frédégonde, réunit les Austrasiens aux Aquitains en faveur de Gondovald. Il entra dans le Limousin et se fit proclamer roi à Brive-la-Gaillarde. Il se vit bientôt maître de Toulouse, de Bordeaux, de Périgueux, d'Angoulème ^. Il recevait, au nom du roi d'Austrasie, le serment des villes qui avaient appartenu à Sigebert. Le danger devenait grand pour le vieux roi de Bourgogne. Brunehaut, Childebert II et les grands d'Austrasie favorisaient Gondovald. Frédégonde elle-même, dont Gontran avait limité l'autorité et qu'il avait reléguée au Vaude-Reuil, maison royale à quatre lieues de Rouen, était tentée de traiter avec lui. L'évêque de Reims avait embrassé secrètement son parti, qu'un grand nombre d'évêques du midi soutenaient ouvertement. Ces défections obligèrent Gontran à se rapprocher des Austrasiens, et il en eut l'occasion. Gondovald ayant député vers lui pour proposer un accomm^odement, et pour demander au moins la cession de toutes les villes qui avaient appartenu à Chilpéric, le roi de Bourgogne fit surprendre les envoyés au moment où ils n'avaient point en main certaines cannes bénites qui étaient alors un sauf-conduit inviolable ; il les fit appliquer à la question, et connut ainsi que non-seulement Gondovald pensait à s'emparer des possessions de Chilpéric, mais qu'il entretenait des intelligences avec plusieurs grands d'Austrasie qui souhaitaient l'avoir pour roi ^. Ces aveux, communitjués à Childebert, suffirent pour lui faire comprendre qu'il était de son intérêt de demeurer imi à Gontran. Le roi de Bourgogne scella la réconciliation, en adoptant son neveu Childebert, qu'il nomma son héritier, auquel il rendit tout ce qu'il réclamait, et en promettant à Brunehaut de lui laisser cinq des principales cités d'Aquitaine que sa sœur avait apportées en dot, comme ancienne possession des Goths.

Cette réconciliation des rois de Bourgogpe et d'Austrasie déconcerta le parti de Gondovald. Les troupes austrasiennes qu'on lui avait données le quittèrent pour la plupart. Les Aquitains mirent

' Wiche\et, Hist.de France^ t. l,p. 233.

» Ibid., p. 238.

■• Greg. Tur., 1.7, o. 28,32.

66 HISTOIRE DE FRANCE. [An 585]

autant d'empressement à l'abandonner qu'ils en avaient mis à l'accueillir. Il fut contraint de se renfermer dans Comminges avec les grands qui s'étaient le plus compromis, tels que Mummole et Gontran-Boson. Encore ceux-ci épiaient-ils le moment de livrer le malheui'eux, pour faire leur paix à ses dépens j et Boson le tua d'un coup de pierre, lorsqu'ils sortaient des murs dont l'armée de Bourgogne avait formé le siège '. Déchargeant leur colère sur la ville, les assiégeants en pillèrent les églises, massacrèrent les prèties au pied des autels, passèrent au fil de l'épée tous les habitants, même les çnfants; après quoi, mettant le feu aux habitations, ils les réduisirent en cendres (585). La conduite de Boson n'étonne point de la part d'un homme habitué à la trahison ; mais on regrette que Mummole ait ainsi effacé la gloire qu'il avait acquise dans les guerres contre les Lombards. De toute la vaisselle d'argent de ce duc, qui pesait trois cent quarante marcs, le roi de Bourgogne ne se réserva que deux plats, parce qu'ils suffisaient pour le service ordinaire de sa table frugale : il fit briser le reste pour le distribuer aux pauvres.

Le procès desévéqiies qui avaient embrassé le parti dcGondovald fut l'objet d'un concile célébré à Màcon (585). Cette assemblée travailla ensuite à remédier par de sages règlements aux abus qui n'avaient pu manquer de s'introduire à la faveur des troubles de tant de guerres civiles. Gontran, persuadé que les plus utiles ordonnances de l'Église demeurent souvent sans effet quand elles ne sont pas soutenues de l'autorité du prince, publia une constitution adressée aux évêques et aux magistrats laïcs, pour procurer l'observation des canons du concile. Apparemment que la réforme des mœurs ne répondit ni au zèle des évêques, ni aux vœux du roi, car la main de Dieu continua de s'appesantir sur la Gaule. Une cruelle famine la désola, rendant à ceux qu'elle n'enlevait pas, la vie plus amère quo la mort. On fut réduit à faire du pain avec des racines de fougère, ou à manger 1 herbe des prairies. Les usuriers seuls profitèrent de la misère publique, en dépouillant les pauvres, qui, n'ayant plus ri^K, vendaient leur liberté pour avoir du pain ^.

A la guerre civile succéda la guerre étrangèi'e.

Jngonde, fille de Brunehaut et sœur de Childebert II, avait épousé Herménigilde, fils de Leuvigilde, roi des Visigoths. Nonseulement elle résista personnellement aux caresses et aux mauvais traitements de la reine Goswintlie, qui eût voulu l'engager dans

♦ Greg. Tur., I. 7,c. 34, 38.

« hist.de l'Eglise gall., t. 4, p. 208.

[An 589] tilV. I. — GONTRAN, GBILDEB. II , CLOTAIRE II. 67

l'arianisme, mais e]le convertit son époux à la religion catholique. Herménigilde, pour faire cesser les vexations que Leuvigiide exerçait contre les orthodoxes, crut pouvoir s'aboucher avec les officiers de l'empereur, qui possédait encore quelques territoires en Espagne, et s'assurer la protection du roi des Suèves en Galice ^. Celui-ci essaya de déterminer les rois de Bomgogne et d'Austrasie à se déclarer en faveur du jeune prince. Mais, Leuvigiide ayant mis Chilpéric dans ses intérêts, au point d'obtenir la princesse Rigunthe pour son autre fils Récarède, les deux rois n'osèrent lui faire la guerre. La mort de Chilpéric leva cet obstacle. Gontran et (^hilde • bert II, une fois réconciliés, et d'ailleurs stimulés par Brunehaut, entreprirent, non plus de soutenir Herménigilde, mais de venger son supplice. En effet, ce prince était tombé entre les mains de son père, et il avait mieux aimé mourir de la main d'un bourreau que de renoncer à la foi. Ingonde, qui eut part aux souffrances de son époux martyr, mourut elle-même en Afrique quelque temps après, comme les Grecs l'emmenaient prisonnière à Constantinople.

Gontran fit marcher son armée (586) contre la province narbonnaise, qui obéissait encore aux \isigoths^. Le soldat, se dédommageant par le pillage de la misère qu'il avait soufferte l'année précédente, n'attenditpaspours'ylivrerqu'il fût en pays ennemi. Ses rapines et ses sacrilèges assurèrent la victoire aux Visigoths, car rien n'énerve plus le bras d un guerrier pour le combat que les dépouilles des églises dont il est chai^gé. Les Franks furent entièrement défaits sur terre et sur mer, et Gontran parut moins afili^é de leur défaite que de la cause qui l'avait attirée.

Une victoire, plus profitable encore, était réservée aux Yisigoths : uno victoire sur l'erreur. L'exemple du martyr Herménigilde gagna son frère Récai'ède, et par lui toute la nation, dès qu il eut succédé à Leuvigiide (586j. Un concile assemblé à Tolède (587) porta les derniers coups à l'arianisme dans l'Espagne et dans la Gaule. Après ce concile, les évêques de la piiovince Narbonnaise en tinrent un autre à JNarbonne (sSp), pour remédier aux abus qui s'étaient glissés sous la domination de l'hérésie. Ainsi, en considérant le zèle d'Ingonde, on peut dire qu'après la grâce ce fut à une princesse du sang des Franks que les Visigoths durent leur conversion à la foi orthodoxe, qui subsiste encore en Espagne avec tant d'éclat, que les rois de ce pays regaident le surnom de Catholique comme le plus glorieux de leuKS titres.

• Hist. gén. de l'Eglise, t. 3, p. 100.

' Greg. Tur., 1. 8, c. 30. — Hist. de l'Eglise gall., t. 4, p. 208.

68 HISTOIRE »B FRANCE. [\n 589]

Rëcarède, quoique heureux à la guerre, aimait la paix. Il la fit inutilement demander à Contran en montant sur le trône. Après sa conversion, il envoya une nouvelle ambassade, comptant que la profession de la mcme foi fiiciliterait l'alliance des deux nations; il offrait même d'achctcM' la paix an jirix de dix mille sous d'or, et de se purger par serment du crime d'avoir concouru à la mort de son frère et aux mauvais traitements que sa belle-sœur avait subis; enfin, il demandait en mariage Clodosinde, sœur de Childebert II '. Brunehaut appuyait ces propositions; mais Contran se crut engagé à venger sa nièce Ingonde et à avoir sa revanche des Visigoths, qui avaient battu son armée.

Tandis que le roi de Bourgogne était occupé de la guerre contre les Visigoths, Childebert II portait ses armes en Italie. Les Lombards étaient venus naguère attaquer les Franks dans la Caule ; à leur tour, les Franks, Austrasiens et Bourguignons, allèrent attaquer les Lombards. Les Austrasiens, d'abord victorieux, finirent par un échec. Les Bourguignons, plus heureux, imposèrent la paix aux vaincus, en gardant leurs conquêtes (584) ^' Cette paix dura jusqu'à ce que l'empereur Maurice eut songé à conquérir l'Italie sur les Lombards, comme Justinien l'avait reconquise sur les Ostrogoths. En ce moment, Childebert II parut, de son côté, avoir pris pour modèle de sa conduite celle que Théodebert avait tenue autrefois. Maurice, afin de placer les Lombards entre deux ennemis, lui offre une somme considérable, s'il veut fondre sur eux : il reçoit l'or impérial et franchit les Alpes. Alors les Lombards cherchent à conjurer la tempête : il leur fait payer la paix beaucoup plus cher qu'il n'avait vendu son secours à l'empereur, et repasse les monts. Une trêve intervient entre Maurice et Autharis, roi des Lombards. L'empereur en profite pour former une nouvelle ligue avec les Franks^, qui descendent de nouveau en Italie, également sollicités, et par Maurice, jaloux de maintenir l'alliance conclue, et par les Lombards, prêts à tous les sacrifices pour obtenir leur neutralité. Childebert fit la paix avec cette nation, et peu de temps après il l'envoya combattre par une nouvelle armée ^. Mais, en punition de son infidélité, cette armée fut défaite (588) avec un si grand carnage % que les Franks eurent besoin d'une année pour réparer leurs

* Greg. Tur., 1. 9,c. 7.

* Fredeg., Chron.^c, 45. 3 /6/d.,c. 28,29.

< Paulus Longobard., 1. 3, c. 30.

* Greg. Tur., 1. 9,c.«3.

[An 590] I-IV* ï' CONTRAN, CHILDEB. II, CLOTAIRE II. 6g

pertes. Ils rentrèrent alors {5go) en Italie, où ils eurent moins à lutter contre les Lombards, renfermés dans leurs places, que contre le climat et les maladies. Il s'ensuivit une trêve de dix mois, pendant laquelle Autharis, puis son successeur Agilulfe, négocièrent une alliance durable : elle fut accordée, moyennant un tribut annuel. En même temps, la Bavière, qu Autharis avait soulevée contre les Franks, rentra dans le devoir ^

L'occupation que la guerre étrangère donnait aux rois de Bourgogne et d'Austrasie permit à Frédégonde de continuer le cours de ses crimes. Des conspirations, fomentées par elle, furent découvertes dans ces deux pays: des assassins avaient été soldés par cette femme sanguinaire pour tner Gontran, qu'elle voulait punir sans doute de l'avoir reléguée au Vau-de-Reuil, et limitée dans sa puissance. A la sollicitation de Leuvigilde, d'autres assassins reçurent d'elle l'horrible mission de poignarder Childebert II, ou du moins Brunehaut. Enfin, S. Prétextât, qui était revenu de l'exil malgré elle, et qui avait été rétabli dans son siège par Gontran, fut, comme tant d'autres, immolé à sa haine : elle le fit poignarder dans le chœur de son église, un dimanche, au milieu de l'office (586). A peine avait-on rapporté Prétextât dans son habitation, que 1 hypocrite Frédégonde osa lui rendre visite, et se récrier sur la noirceur de ce crime. «Eh! quelle autre main a fait le coup, répondit le martyr, V que celle qui a tué les rois, qui a versé tant de sang innocent, » qui a causé tant de maux à ce royaume ? » Certes, en présence d'une si criminelle audace, Gontran, Childebert II, et les deux reines, mère et femme de ce dernier, ne pouvaient s'unir trop intimement : aussi le traité souscrit (387) dans l'assemblée d'Andely, au diocèse de Langres, devant un grand nombre d'évêques et de Franks illustres, qui en furent les médiateurs, eut-il pour objet de cimenter leur alliance. L'animosité de Frédégonde s'en accrut, et les Bretons ayant saisi l'occasion des guerres de Gontran contre les Visigoths pour se révolter (589), elle entretint des intelligences avec leur comte, et s'inquiéta peu de faire tailler en pièces une partie de l'armée des Franks, afin d'assurer la mort du duc Beppolen, l'un des généraux du roi de Bourgogne.

Quelque outré que diit être ce prince de la perfidie de Frédégonde, il ne crut pas pouvoir se dispenser de tenir son fils sur les fonts sacrés. En vain Childebert II se plaignit de cette condescendance comme d'une infraction au tiaité d'Andely; Gontran répon-

• l'redeg., Chron., c 45.

70 HISTOIRE DE FRANCE. [An 5931

dit qu'il flemeiirerait fidèle à ce traité, mais qu'il n'avait pas dû comme chre'tien, rejeter la demande de Frédégonde '. Il présenta donc son jeune neveu au baptême fSgi), et le nomma Clotaire, ajoutant : « Que cet enfant croisse, et qu'il égale un jour la puis- » sance de celui dont il porte le nom ! » Ses vœux furent exaucés. Clotaire II devint, dans la suite, aussi bien que Clotaire I*"^, seul roi des Franks; mais il eut le bonheur de ne ressembler à son aïeul que sous ce rapport.

Ainsi S. Contran ne se vengeait de Frédégonde que par de nouveaux bienfaits, et l'on ne peut assez admirer la facilité avec laquelle il pardonna toujours les plus atroces attentats contre sa personne^. La politique donnait d'autre conseils, mais S. Contran ne consultait que la religion. Il régnait depuis plus de trente-deux ans, avec plus de bonté que de fermeté, lorsqu'il mourut le 28 mars SpS. On l'enterra dans l'église du monastère de Saint-Marcel de Châl(ms, qu'il avait fondé. C'est le premier de nos rois que l'Église ait mis au nombre des saints. Il mérita cet honneur par sa tendre piété, par son zèle pour les intérêts de la religion, par sa charité immense envers les pauvres. Mais il réussit à procurer le bien de l'Eglise plutôt que celui de l'Etat. Content de se faire aimer, il n'eut pas le talent de se faire craindre; il commandait avec sagesse, et il était trop bon pour se faire obéir, de sorte que la licence de ses armées causa de grands maux à quekjues provinces de la Gaule. Ses vertus chrétiennes ne laissèrent pas que de recevoir quelque tache; la première facilité de ses mœurs et les émotions de la colère en ternirent le lustre : mais il leur rendit tout leur éclat par la pénitence, et la religion eut ainsi la gloire d'avoir sanctifié un Barbare.

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