ET LES MOEURS DES GAULOIS. XV
revêtir toute forme, emprunter toutes ligures d'animaux ^ Un autre collège de prêtresses, soumises à une autre règle, habitait un des îlots qui se trouvent à l'embouchure de la Loire. Celles-ci appartenaient toutes à la nation des Nannètes. Quoiqu'elles fussent mariées, nul homme n'osait approcher de leur demeure : c'étaient elles qui, à des époques prescrites, venaient visiter leurs maris sur le continent. Parties de l'ile, à la nuit close, sur de légères barqites qu'elles conduisaient elles-mêmes, elles passaient la nuit dans des cabanes préparées pour les recevoir; mais dès que l'aube commençait à paraître, elles couraient à leurs nacelles, et regagnaient leur solitude à force de rames ^.
Une fois chaque année, si l'on en croit les écrivains anciens, ces femmes célébraient une fête sanguinaire, où elles-mêmes étaient meurtrières et victimes. 11 leur était ordonné d'abattre et de reconstruire le toit de leur temple, tous les ans, dans l'intervalle d'une nuit à l'autre^; cérémonie symboliquequi retraçait sans doute le dogme fondamental du druidisme. Au jour marqué, aussitôt que le premier rayon du soleil avait brillé, couronnées de lierre et de vert feuillage % elles se rendaient au temple 5 là, chacune se hâtait de démolir l'ancien toit, de briser sa charpente, de disperser le chaume qui le recouvrait ; puis elle travaillait avec ardeur à porter et à poser les matériaux du nouveau. Mais si l'une d'elles, par malheur, laissait tomber à terre quelque chose de ces matériaux sacrés, elle était perdue; un horrible cri, poussé par toute la bande, était son arrêt de mort. Transportées d'une frénésie soudaine, toutes accouraient se jeter sur leur compagne, la frappaient, la mettaient en pièces, et semaient çà et là ses chairs sanglantes '. Les Grecs crurent retrouver dans ces abominables rites le culte non
' Putant ingeniis sin»ul;iribus prieditas, maria ac ventes concitare carmiaibus, sequc in qua' vclint animalia vertere, sanare qu« apud alios insanahilia sunt, scire ventura et pradicarc (Mel., 1. 3, c. 5.)
- Strabon.,1. 4, p. 198.
•• Ibid.
* Dionjs-, Perieget., y. D65etseq.
*Strab. 1. 4, p. 198.
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moins ahoiiiinable de Bacchus '. Us assimilèrenl aussi au\ orgies <ie Samothrace d'autres orgies druidiques, célébrées dans une île voisine de la Bretagne'^, où les voyageurs n'abordaient pas, mais d'où retentissaient au loin, sur la mer, des cris furieux et l'harmonie bruyante des cymbales.
La religion druidique avait sinon institué, du moins multiplié en Gaule les sacrifices humains; elle professait que la vie d'un homme pouvait être rachetée par la vie d'un autre homme ', comme s'il eût dépendu du prêtre de conjurer une transmigration imminente, en livrant aux agents de la métempsycose une autre créature de la même espèce. C'était donc autant par intérêt superstitieux que par vengeance barbare, que les Gaulois massacrèrent longtemps leurs prisonniers de guerre; la môme superstition leur fit chercher dans le sein d'un ennemi torturé les secrets de leur propre destinée, ou le succès d'une bataille prochaine et l'avenir de leur patrie. De vieilles femmes, aux pieds nus, aux cheveux blancs, aux vêtements blancs, retenus par une ceinture garnie d'airain^, accompagnaient chez les Kimristransrhénans toutes les expéditions militaires, et dressaient au milieu du camp leur appareil de sorcellerie, consistant en une énorme chaudière de cuivre, de longs couteaux et un escabeau. Lorsque ces hideuses prêtresses avaient choisi une victime parmi les captifs, elles la garrottaient et la suspendaient au-dessus de la chaudière; une d'elles, montant sur l'escabeau, la frappait à la gorge et recevait le sang dans une coupe : la couleur de ce sang, sa rapidité, sa direction étaient autant de signes prophétiques qu'on interprétait; ses compagnes se partageaient ensuite les membres et les entrailles palpitantes \
En Gaule, c'étaient des hommes qui présidaient à ces superstitions barbares; ils perçaient la victime au-dessus
' Hic chorus ingen.s Feminei cœlùs pulchri colit orgia Bacchi. Fest. Avieu., Orbis Peripl. Dionys., Perieget., v. 565 et seq-
* Strabon., 1. 4, p. 198.
=* Cœs., Bell. GalL, I. 4, c. 16.
* strabon ,1. 7.
« Ibid.
JET LES MOEURS DES GAt'T.OIS. XVII
du diaphragme, et tiraient leurs pronostics de la pose dans laquelle elle tombait, des convulsions de ses membres, de l'abondance et de la couleur de son sang '. Quelquefois ils la crucifiaient à des poteaux dans l'intérieur des temples, ou faisaient pleuvoir sur eile, jusqu'à la mort, une nuée de flèches et de dards ^.
Le cérémonial le plus usité et le plus solennel, pour les sacrifices humains, était aussi le plus affreux. On construisait en osier ou en foin un immense colosse à figure humaine, on le remplissait d'hommes vivants, on le plaçait sur un bûcher, un prêtre y jetait une torche brûlante, et le colosse disparaissait bientôt dans des flots de fumée et de flammes ■'. Alors le chant des Druides, la musique des Bardes, les acclamations de la foule couvraient les cris des victimes, et le Gaulois crédule croyait avoir sauvé les jours de sa famille, prolongé les siens, affermai la gloire de sa patrie, et fait monter vers le ciel un encens de prédilection.
Au reste, le polythéisme gaulois n'était pas moins cruel que le druidisme : les autels de Tarann et de Tentâtes ne virent pas couler moins de sang que le cliénc consacré à Ilésus ou les orgies de l'Armorique '.
Détournons nos regards de ces horreurs, qui, hatonsnous de le dire, s'affaiblirent avec le temps. Plus tard, si le colosse d'osier s'ouvrait encore, si des voix humaines sortaient du milieu des flammes, c'étaient les voix des malfaiteurs condamnés par la justice à la peine capitale; car la loi, chez les Gaulois, dérivant d'une source céleste, le châtiment était infligé au nom de la religion, par le ministère des prêtres. Les meurtriers, les brigands, les voleurs, subissaient ainsi le supplice du feu '. Un historien aflirme, il
'* Diod. Sicul., 1. 5, p. 308.
« SUab.,1.4,p. 198.
^ Immani maiînitudine simulacra liabcnt, quorum contesta Timinil)us menihra vivis homiuihus complent, quibus succensis circumventi flaniinâ exanimantur homincs. (Cœs., Bell. Gall., 1. G, r. IG.) Strab., 1. 4, p. 198.)
* I.ucan., Phars., 1. 1, v. 444 et seq.; 1.3, v. 400 et scci- l.actant., Di^'in. Instit., I. 1, c. '21. Minuc. Félix, c. 30.
3 Supplicia corum qui in furto, aut lalrocinio, aut aliquâ noxA .sunt com-